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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence réciproque de l’esclavage sur la religion, et de la religion sur l’esclavage.

    Charles Comte

    CHAP. 18: > De l’influence réciproque de l’esclavage sur la religion, et de la religion sur l’esclavage.

    Depuis qu’il s’est formé en Angleterre des associations pour l’abolition graduelle de l’esclavage dans les colonies, on a recherché quel est le meilleur moyen de préparer à la liberté les populations asservies. Celui sur lequel tous les esprits paraissent s’être accordés, est l’instruction religieuse ; on a pris, en conséquence, toutes les mesures qu’il a été possible de prendre pour instruire ou pour élever les esclaves dans les principes de la religion chrétienne. On a cherché à leur assurer, par semaine, un jour de repos ; on leur a envoyé des missionnaires qui se sont dévoués à leur instruction avec un courage et un désintéressement dignes des plus grands éloges. Des intentions et des sacrifices si honorables peuvent-ils avoir les résultats qu’on en espère ? La servitude n’est-elle pas essentiellement exclusive, pour les esclaves comme pour les maîtres, des principes de religion qu’on voudrait donner aux uns et aux autres ? Si la pratique de l’esclavage et la pratique de la religion étaient incompatibles, c’est en vain qu’on voudrait les faire marcher de front : le talent, le courage, le désintéressement ne sauraient concilier des contradictions.

    Deux genres d’intérêt dirigent les hommes qui aspirent à l’abolition de l’esclavage : l’un est celui d’un monde à venir, l’autre est celui du monde présent. Ces deux intérêts n’étant point inconciliables, il est naturel qu’on cherche à les faire triompher par les mêmes moyens, et que des philosophes et des ministres de plusieurs cultes chrétiens agissent de concert, quoiqu’ils n’aient pas, en tout, des opinions communes ; mais l’ordre dans lequel ces moyens doivent être employés est ici d’une grande importance. Pour faire passer de l’esclavage à la liberté les populations asservies, faut-il d’abord leur donner les mœurs et les doctrines de la religion chrétienne ? Ou pour leur faire prendre les mœurs et les principes de la religion chrétienne, faut-il commencer par leur assurer quelque liberté ? S’il était vrai que l’esclavage, par sa propre nature, repoussât les principes de cette religion, il faudrait que l’affranchissement précédât l’enseignement religieux, ou que du moins il marchât de front avec lui, sans quoi l’on ferait de vains efforts pour arriver au but qu’on se propose.

    Un des principaux motifs qui dirigent les défenseurs des populations esclaves, dans les efforts qu’ils font pour leur donner des sentiments religieux, est de prévenir les catastrophes que fait craindre la transition de la servitude à la liberté ; on pense que ces catastrophes seraient évitées si, avant que d’être libres, les esclaves avaient les principes et les mœurs de la religion chrétienne. Il ne s’agit donc pas seulement d’inculquer des dogmes ou des maximes stériles dans les esprits des esclaves ; il faut leur donner de plus des principes qui dirigent leur conduite, et dont l’observation soit pour eux un devoir. Leur faire apprendre des formules de croyance, qui seraient sans influence sur leurs mœurs ou sur leurs actions, ce ne serait pas faire d’eux des hommes religieux et moraux, ce serait faire de la religion un vain formulaire. Un tel procédé n’éviterait aucune des calamités qu’on veut prévenir ; car un peuple peut savoir réciter des formules, avoir une croyance plus ou moins forte, et être cependant un peuple atroce. Les hommes qui exécutèrent les Vêpres Siciliennes et la Saint-Barthélemy n’étaient ni des païens, ni des incrédules ; ils avaient des prédicateurs ; ils savaient lire les Évangiles beaucoup mieux que les esclaves ne sauront les lire de longtemps ; ils avaient une foi aussi vive que la nôtre, et les haines ou les vengeances qu’ils avaient à satisfaire, étaient moins profondes, et n’étaient pas plus justes que celles que les planteurs des colonies ont allumées dans le sein de leurs esclaves.

    Toute idée de religion ou de morale emporte nécessairement avec elle l’idée de devoirs à remplir, et il est impossible de séparer l’idée de devoirs de l’idée d’indépendance et de volonté. Les devoirs que la religion chrétienne impose se rapportent, ou à l’individu lui-même, ou à d’autres personnes, ou à la Divinité. Tous ces devoirs, qui sont fort nombreux, rentrent nécessairement les uns dans les autres, et si on les divise, ce n’est que pour les mieux faire concevoir. Il est évident, en effet, que, si tout homme se doit à lui-même de se garantir des habitudes ou des actions qui peuvent dégrader ses facultés morales ou même ses organes physiques, il est dans la même obligation relativement à toutes les personnes envers lesquelles il a été soumis à des devoirs. Il n’est pas moins évident que les devoirs qu’un homme doit remplir envers ses semblables, sont également des devoirs envers l’Être qui les lui a imposés : s’il en était autrement, la religion pourrait se concilier avec l’immoralité la plus profonde, et même avec les plus grands crimes.

    Mais, du moment que nous admettons que tout individu a des devoirs à remplir en sa qualité d’homme ou de femme, en sa qualité d’époux ou d’épouse, en sa qualité de père ou d’enfant, de sœur ou de frère, nous élevons l’esclave au niveau du maître, nous posons des limites à l’autorité de l’un et à l’obéissance de l’autre ; c’est-à-dire que nous abolissons l’esclavage, car il n’y a plus d’esclavage aussitôt que les relations des hommes sont déterminées par les devoirs qui résultent de leur propre nature, et non par les caprices de ceux auxquels la force les a soumis.

    En admettant, en effet, que des hommes ont des devoirs à remplir, on admet qu’ils doivent y rester fidèles, même quand l’accomplissement devrait être suivi pour eux de peines plus ou moins graves. Le mot de devoirs implique seul que celui auquel ces devoirs sont imposés, peut, en les remplissant, en éprouver de fâcheuses conséquences. L’estime que nous accordons aux hommes, n’est bien souvent qu’en raison des sacrifices auxquels ils se sont volontairement soumis pour y rester fidèles. Le martyre même n’est point, dans l’esprit de la religion chrétienne, une raison suffisante pour violer les obligations auxquelles on est soumis. Jamais le christianisme ne se fût propagé, s’il eût admis, comme excuse d’un vice ou d’un crime, la peur des châtiments ou même de la mort. Les héros de la religion chrétienne ne sont que des hommes qui ont sacrifié leur vie pour rester fidèles à leurs consciences.

    Si nous voulons savoir maintenant si la religion chrétienne est conciliable avec l’esclavage, supposons, d’un côté, un nombre plus ou moins grand de personnes que nous appelons des esclaves, et, de l’autre côté, une autre personne, que nous appelons un maître ; supposons de plus que les esclaves sont pleinement convaincus de la vérité des maximes de la religion qu’on leur a enseignée, qu’ils ont la ferme résolution d’y conformer leur conduite, et que, de son côté, le maître n’est pas moins persuadé de sa toute-puissance, et qu’il dispose de la force publique pour faire exécuter ses volontés. Voyons ce qui va se passer entre une multitude désarmée, mais résolue de se conduire selon les préceptes de sa religion, et une troupe armée, qui considère comme un devoir l’exécution aveugle des ordres donnés par un individu qu’on appelle un maître.

    Un des préceptes les plus positifs du christianisme, c’est l’interdiction de tout travail servile pendant les jours de dimanche ; mais le maître ne tient aucun compte de cette défense ; il ordonne à ses esclaves de se livrer à leurs travaux accoutumés. Les esclaves font leur devoir : ils résistent. Le maître les fait déchirer à coups de fouet ; n’importe : ils se soumettent au supplice et restent fidèles à leur croyance. Voilà une première limite au pouvoir du propriétaire ; il ne peut tenter de la franchir sans attirer sur lui la haine de ses esclaves, sans les exciter à la résistance, ou sans détruire sa propriété.

    Un autre précepte de la religion chrétienne, non moins positif que le précédent, est celui qui commande aux époux de rester unis, et qui leur fait un devoir mutuel de la fidélité. Un maître vend une de ses esclaves, et l’acquéreur se dispose à l’emmener ; mais cette esclave est mariée ; elle ne veut pas se séparer de son mari, et le mari de son côté ne veut pas se séparer d’elle. Qu’arrivera-t-il ? Les maîtres feront déchirer ces deux esclaves à coups de fouet pour vaincre leur résistance ; mais, fidèles à leur croyance, ils resteront unis. Si la violence les sépare momentanément, le devoir les réunira au premier moment où ils cesseront d’être surveillés ; car la religion qui enseigne que la femme doit quitter son père et sa mère pour s’attacher à son mari, n’enseigne nulle part que la femme doit quitter son mari pour s’attacher à un acheteur.

    Les relations de famille ou de parenté entraveront à chaque instant l’exercice du pouvoir du maître, ou l’accomplissement des devoirs moraux et religieux des esclaves. Si une femme esclave reçoit un ordre de son maître, et si son mari lui donne un ordre contraire, auquel des deux obéira-t-elle ? Un des premiers devoirs des parents est sans doute de prendre soin de leurs enfants, de veiller à leur éducation, de former leurs mœurs, de protéger leur faiblesse. Un des premiers devoirs des enfants est de respecter leurs parents, de leur obéir, de prendre soin d’eux dans leur vieillesse. Mais, si un maître abrutit ses jeunes esclaves, s’il les maltraite injustement, s’il leur donne de fausses croyances, s’il les prostitue, ne sera-ce pas un devoir dans les parents de les protéger, s’ils en ont la puissance ? S’ils ne peuvent pas les protéger par la force, ne sera-ce pas un devoir de les sauver par la fuite ? Si, d’un autre côté, un maître maltraite ses vieux esclaves ou s’il les laisse manquer des choses nécessaires à leur existence, ne sera-ce pas un devoir pour leurs enfants de prendre soin d’eux et de leur obéir de préférence à leur possesseur ?

    Il n’est pas d’usage, chez les possesseurs d’hommes et encore moins chez leurs agents, d’avoir un grand respect pour les femmes esclaves ; il faut qu’elles se soumettent à leurs désirs et à leurs caprices sous peine d’être déchirées à coups de fouet. Mais, d’un autre côté, la religion fait un devoir de la chasteté ; elle n’admet entre les sexes que les rapports qui résultent du mariage ; elle considère l’adultère comme un crime des plus graves. Cependant, qu’arrivera-t-il si un maître ou son régisseur veut faire violence à une esclave ? Cette esclave ne pourra-t-elle pas légitimement se défendre ? Son père, ses frères, son mari ne devront-ils pas voler à son secours ? Devront-ils se laisser arrêter, dans l’accomplissement de ce devoir, par la crainte des supplices ? Ceux d’entre eux qui succomberont dans ces horribles luttes, ne devront-ils pas être considérés par les autres, comme des martyrs de la religion et de la morale ? Ne seront-ils pas dans une position analogue à celle des premiers chrétiens qui subissaient le martyre pour rester fidèles à leur croyance ?

    Ce n’est pas tout : les relations qui existent dans une société, ne sont pas toutes des relations de parenté. Pour préparer les esclaves à la liberté, il faut leur faire un devoir de respecter le bien d’autrui, de rendre à chacun ce qui lui est dû ; il faut leur expliquer le commandement qui défend à chacun de prendre ou de retenir ce qui appartient à d’autres ; il faut surtout leur faire bien comprendre qu’ils ne peuvent, sans se rendre coupables d’un crime, s’emparer, par violence, de la propriété des autres ou des fruits de leur travail. Mais comment leur donner un tel enseignement sans qu’aussitôt ils n’exigent pour eux-mêmes l’accomplissement des devoirs qu’on leur impose envers autrui ? Si c’est un crime, de leur part, d’employer la ruse, la force ou la violence pour s’emparer du fruit des travaux des autres, c’est un crime de la part des autres, de s’emparer, par les mêmes moyens, du fruit de leurs propres travaux. Ils pourront donc conserver légitimement tout ce qu’ils auront produit par leur industrie ; en retenant les fruits de leurs peines, ils ne feront que remplir leurs devoirs ; car il leur sera plus facile de donner des secours à leurs femmes et aux enfants auxquels ils se doivent d’abord, et ensuite ils empêcheront les maîtres de se rendre coupables d’extorsion.

    Il ne suffit pas, pour que l’affranchissement des esclaves soit sans danger pour leurs possesseurs, de leur faire un devoir de rendre à chacun ce qui lui est dû ; il faut surtout, et c’est ici le point le plus important, leur enseigner à respecter les personnes ; il faut leur apprendre que la vengeance et la cruauté sont des crimes ; qu’il n’appartient qu’à la justice d’infliger des châtiments aux hommes qui les ont mérités. Mais, si en même temps qu’on leur donne cet enseignement, ils continuent d’être soumis à des châtiments arbitraires ; s’ils continuent d’être déchirés à coups de fouet sans motifs et sans procédures, pourront-ils considérer leurs maîtres autrement que comme une troupe de brigands, qui n’échappent aux peines légales que par la partialité des magistrats ? S’ils deviennent les plus forts, leur premier devoir ne sera-t-il pas d’organiser des tribunaux moins iniques, et de leur livrer tous les hommes qu’une longue impunité aura corrompus ?

    Ainsi, en donnant aux esclaves une instruction religieuse, on leur enseignera qu’il est pour les hommes des devoirs à remplir, et l’on parviendra à les convaincre ; ou bien l’on se bornera à leur enseigner quelques dogmes, sans leur parler de devoirs. Si on leur donne le sentiment de leurs devoirs afin de les préparer à faire un bon usage de la liberté, on les affranchit par cela même ; car on leur apprend à résister à tout ordre qui serait en opposition avec les devoirs qu’on leur a tracés. Si, dans la crainte de les disposer à la résistance, on se borne, au contraire, à leur enseigner quelques dogmes, sans leur parler de leurs devoirs, ou du moins sans les convaincre qu’il leur importe de les observer même quand il y a du danger, on ne fait rien ni pour la religion, ni pour la sûreté des maîtres.

    Il est d’autres devoirs que ceux qui naissent des relations entre les hommes : on pourrait enseigner aux esclaves l’amour du travail, la tempérance, l’économie, la décence, la propreté et d’autres vertus sociales ; mais l’enseignement même de ses devoirs serait encore vain, s’il n’existait aucune liberté. Ne serait-ce pas une dérision cruelle d’aller prêcher la tempérance et l’économie à des hommes qui n’ont à consommer par semaine que cinq harengs et quelques livres de farine ? Sur quoi et pour quel motif feraient-ils des économies, puisqu’ils n’ont rien au-delà de ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour soutenir leur existence, et qu’ils ne peuvent rien posséder en propre, ni rien transmettre à leurs enfants ? Ne serait-ce pas une dérision plus cruelle encore d’aller faire des sermons contre la paresse et l’oisiveté, à des hommes qui, dès le point du jour, sont éveillés par le claquement des fouets, qui sont harcelés de coups pendant toute la journée, et qui ne peuvent rentrer qu’à la nuit dans leurs misérables cabanes ? À quoi servirait-il de recommander la décence et la pudeur à des êtres qui n’ont point de vêtements pour se couvrir, et qui sont enfermés dans des huttes comme des bêtes ? Il ne faut pas se le dissimuler : l’enseignement des devoirs moraux que la religion impose, doit détruire l’esclavage, ou l’esclavage doit empêcher l’établissement de la religion [352].

    Les possesseurs d’hommes ne se sont point trompés sur les effets que produirait l’enseignement des devoirs moraux sur l’esprit de leurs esclaves. Je crains, dit un respectable missionnaire envoyé à la Jamaïque, je crains que les planteurs eux-mêmes ne mettent obstacle à l’instruction morale et religieuse des esclaves. Il est certain qu’un grand nombre d’entre eux, bien loin d’encourager les noirs à fréquenter les lieux consacrés à la religion, sont opposés à toute instruction, et particulièrement au moyen par lequel on peut la donner le plus efficacement ; c’est-à-dire à la fréquentation des plantations par des membres du clergé ou par d’autres personnes, dans la vue d’instruire les esclaves... La principale objection des planteurs est, j’en ai la certitude, que les esclaves étant instruits, seraient moins appliqués à leur travail, seraient moins disposés à obéir aux agents de l’exploitation, et seraient plus impatiens et plus capables de secouer le joug [353].

    L’auteur qui a fait ces observations, paraît croire que les craintes des planteurs sont mal fondées. La religion chrétienne, dit-il, au lieu de rendre un homme mécontent de la position dans laquelle la Divinité l’a placé, a une tendance contraire. Elle ne tient pas l’esprit de l’homme attaché à la terre, mais elle le porte vers des objets plus grands et plus élevés, vers un bonheur éternel. Elle lui fait considérer les travaux et les fatigues de cette courte vie, comme un objet secondaire et digne à peine d’un être appelé à jouir de l’immortalité... Elle enseigne de plus à tous les hommes à se soumettre aux ordres de l’homme pour l’amour de Dieu, et aux esclaves, à obéir à leurs maîtres en toutes choses ; bien plus, elle leur enseigne à les honorer et à ne pas chercher à acquérir leur liberté par des moyens illégitimes [354].

    S’il était possible de déterminer, par ruse, les possesseurs d’hommes à renoncer à l’exercice du pouvoir arbitraire, peut-être ne faudrait-il pas s’en faire trop de scrupule ; reprendre par la finesse ce qui a été ravi par la violence, peut ne pas être un grand mal dans la morale. Mais on s’abuserait si l’on s’imaginait que les planteurs ne comprennent pas la nature de leurs possessions, et qu’ils sont incapables de discerner ce qui peut les compromettre ou leur en assurer la disposition absolue. Il faut donc exposer les choses telles qu’elles sont, et telles qu’ils les voient : dans la morale, comme dans toutes les sciences, il n’y a d’infaillible que la vérité.

    La religion chrétienne enseigne, dit-on, à l’homme à être content de sa position ; elle le détache de la terre, et lui donne le courage de supporter les souffrances de la vie humaine ; elle enseigne à l’esclave à obéir à son maître et même à le respecter. Sans doute, elle enseigne cela ; mais n’enseigne-t-elle pas autre chose ? Ceux de ses ministres qui traversent les mers, pour aller instruire des esclaves, ne se proposeraient-ils que de devenir les auxiliaires des régisseurs qui les conduisent dans les champs, le fouet à la main ? La religion enseigne aux esclaves à obéir à leur maître ! Mais le fouet qui leur déchire la peau, ne leur donne-t-il pas la même leçon ? Elle les détache de ce monde ! Mais les outrages, les violences, les supplices qui leur font désirer la mort, les en détachent-ils moins ? Qui dira cependant que c’est là un enseignement religieux ? Si la morale de la religion se bornait à prêcher l’obéissance aux ordres d’un maître ; si les ministres qui vont l’enseigner, ne se proposaient que de faire l’office des fouets des régisseurs, les maîtres, bien loin de les repousser, les accueilleraient avec reconnaissance.

    La morale du christianisme enseigne à l’homme à être content de la position dans laquelle la Providence l’a placé, lorsque cette position est une conséquence inévitable de l’accomplissement de ses devoirs. Elle détache l’homme de la terre, mais c’est pour l’attacher plus fortement aux devoirs qui lui sont imposés ; car ce n’est pas à celui qui les foule aux pieds, qu’elle promet un meilleur avenir. Elle lui apprend à supporter les souffrances, mais c’est pour le déterminer à faire ce qu’il doit, sans s’enquérir des conséquences qui peuvent tomber sur lui, et non pour l’engager dans la carrière du vice. Elle lui fait un devoir de l’obéissance, quand les commandements sont justes et conformes à la morale ; mais elle l’oblige à la résistance quand il ne peut obéir qu’en violant ses devoirs. Elle l’oblige surtout à résister aux passions viles et malfaisantes, et, parmi les passions de ce genre, il n’en est pas de plus funeste que la peur des maux qui suit l’accomplissement de ses devoirs. Enfin, elle commande à l’esclave le respect pour ses maîtres, mais elle lui commande plus fortement encore la haine et le mépris des vices dont la plupart des maîtres sont infectés.

    Ce sont donc les préceptes mêmes par lesquels les ministres de la religion veulent la recommander aux possesseurs d’esclaves, qui la rendent odieuse à leurs yeux. Il faut, pour qu’un possesseur d’hommes règne en souverain, que ses esclaves ne connaissent pas une autorité supérieure à sa volonté, et qu’à leurs yeux, rien ne soit au-dessus des récompenses qu’il peut accorder ou des châtiments qu’il peut infliger. Or, du moment que l’enseignement religieux impose des devoirs à un esclave, du moment qu’il lui présente des récompenses infinies s’il y reste fidèle, et des châtiments sans terme s’il les trahit, les promesses et les menaces du maître n’ont plus d’importance. Ce ne sont plus, pour me servir des termes de l’écrivain que je viens de citer, que des objets secondaires qui sont à peine dignes de fixer l’attention d’un être appelé à jouir de l’immortalité. Un esclave, en effet, n’est-il pas affranchi du moment qu’il ne compte pour rien ni les craintes ni les espérances que peut lui inspirer son maître ?

    J’ai fait observer que l’enseignement des devoirs moraux devait limiter et réduire à presque rien le pouvoir des maîtres sur leurs esclaves, ou que l’esclavage devait repousser l’enseignement et la diffusion de tous les devoirs moraux que la religion impose. Il pourrait suffire, pour être convaincus de la vérité de cette observation, de savoir, d’un côté, quels sont la nature et les effets de l’esclavage, et de connaître, de l’autre, la nature morale de l’homme et les préceptes moraux que la religion chrétienne impose. Cependant, pour rendre cette vérité plus sensible, j’exposerai quel est le caractère religieux des diverses classes de la population dans les principales colonies.

    La religion chrétienne défend de séparer l’homme et la femme unis par les liens du mariage. Les possesseurs d’hommes ont trouvé le moyen de concilier ce précepte avec l’exercice d’un pouvoir absolu sur leurs esclaves ; à l’exemple des Romains, ils ont, en général, laissé vivre les hommes et les femmes asservis comme ils ont jugé convenable, sans faire précéder leur union d’aucune cérémonie ni religieuse, ni légale. Dans les colonies anglaises, si l’on fait exception d’un petit nombre de paroisses de la Jamaïque, on ignore ce que c’est que le mariage de deux esclaves ; on n’est pas plus avancé, à cet égard, dans les colonies des autres nations. Le mariage, en effet, imposant des devoirs mutuels aux époux, et les possesseurs d’hommes n’admettant pas que leurs esclaves puissent avoir des devoirs à remplir, si ce n’est envers leur personne, ils ont dû proscrire toute union légitime [355].

    Afin de laisser aux esclaves la faculté de remplir, le dimanche, les devoirs qu’impose la religion chrétienne, le gouvernement anglais a interdit à leurs possesseurs de les contraindre au travail ce même jour. Mais cette défense ne profite guère à ceux en faveur desquels elle a été faite ; l’avarice des maîtres a trouvé le moyen de les contraindre au travail, le jour où il est prohibé, en ne leur laissant que ce jour pour gagner leur vie, ou pour aller chercher au loin les objets dont ils ont besoin pendant le cours de la semaine. Aussi, quoique les églises soient très peu nombreuses, elles sont généralement désertes, même dans les lieux où l’on trouve des troupes d’esclaves. Il résulte de là que les esclaves employés à la culture, qui, dans la Jamaïque, forment les neuf dixièmes de la population, n’ont pas même les apparences extérieures de la religion ; ils sont encore aussi idolâtres que s’ils étaient sur les rives de la Gambie ou du Niger [356].

    Cet état d’abrutissement des esclaves n’est pas le seul effet de l’insouciance ou même de la cupidité des maîtres ; non, c’est l’effet de leur calcul. Il faut que tout sentiment moral soit éteint chez la population asservie, afin que les vices de ses possesseurs puissent se développer sans obstacle. On a vu, il n’y a pas longtemps, dans les Barbades, un ministre de la religion qui, ayant réussi à se former un auditoire composé d’affranchis ou d’esclaves, a irrité les maîtres au point qu’il a manqué périr de leurs mains. Dans le mois d’octobre 1823, les hommes de la classe des maîtres, après s’être livrés à une longue série d’outrages envers un missionnaire et les membres de sa congrégation, s’assemblent en comité secret, rédigent une proclamation et la publient. Cette proclamation porte que la bourgeoisie (the gentry) et autres habitants des Barbades ont arrêté de s’assembler, le dimanche suivant, dans le dessein de renverser la chapelle des méthodistes, et elle invite les personnes auxquelles elle est adressée de se trouver sur la place, bien pourvues des outils nécessaires. La proclamation produit son effet ; au jour indiqué, l’église est environnée par la populace armée des possesseurs d’hommes ; ils enfoncent la porte et les fenêtres ; ils détruisent les bancs et la chaire ; ils déchirent et foulent aux pieds un nombre considérable de bibles ou d’autres livres religieux à l’usage des noirs et de leur école, et renversent une partie de l’édifice. De là, ils se portent sur l’habitation des missionnaires, détruisent chacun de ses meubles, coupent en morceaux les tables et les chaises, enlèvent le toit de la maison, font des drapeaux de son linge, les agitent dans les airs, et trois fois trois, ils poussent des hurlements féroces en signe de leur victoire. La fatigue les oblige de suspendre leurs destructions ; ils se donnent rendez-vous pour le jour suivant ; et, en effet, le lendemain, ils se portent à l’église ; ils ne laissent pas pierre sur pierre. L’opération finie, ils publient la proclamation suivante :

    Bridgetown, mercredi, 21 octobre 1823.

    « Les habitants de cette île sont respectueusement informés qu’en conséquence des attaques non provoquées et non méritées, qui ont été faites, à plusieurs reprises, par la communauté de missionnaires méthodistes, autrement connus comme agents de la vilaine Société Africaine (otherwise known as agents to the villanous African Society) [357], un nombre de messieurs respectables (respectable gentlemen) ont formé la résolution de mettre fin à l’affaire des méthodistes ; que, dans cette vue, ils ont commencé leurs travaux dimanche soir, et qu’ils ont la très grande satisfaction d’annoncer qu’à minuit ils ont terminé la ruine de l’église. Ils doivent ajouter à cette information que le missionnaire a effectué son évasion, dans un petit vaisseau, hier à midi, et s’est réfugié dans l’île Saint-Vincent, évitant par là la manifestation, à son égard, des sentiments publics qu’il avait si bien mérités. Il est à espérer que, comme cette proclamation sera répandue dans toutes les îles et colonies, toutes personnes qui se considèrent comme de véritables amis de la religion suivront le louable exemple des Barbadiens, en mettant fin au méthodisme et aux églises des méthodistes. »

    Cependant, le missionnaire reçoit avis que les maîtres ont formé la résolution de démolir la maison des parents chez lequel il s’est réfugié, et de le pendre lui-même s’ils peuvent le trouver. Convaincu qu’ils exécuteraient leur résolution, s’il leur en laissait le temps, il fait cacher sa femme dans la hutte d’un nègre, et va se cacher près du rivage de la mer ; de là il s’embarque pour l’île Saint-Vincent. Arrivé dans cette île, le gouverneur le suspend provisoirement de ses fonctions, ne pouvant supposer que tous les torts sont du côté des planteurs ; et il envoie un autre missionnaire à la Barbade pour recueillir les témoignages.

    Ce nouveau missionnaire arrive ; mais il n’a pas la permission de débarquer. Il apprend d’abord qu’on a résolu de mettre le feu à son vaisseau. Bientôt après, on lui annonce que des bateaux sont préparés pour venir l’enlever et le mettre à mort. Cependant, on lui fait dire qu’on lui donne vingt-quatre heures pour se retirer ; mais que, s’il ne profite pas de ce délai, il ne devra pas se plaindre des conséquences de son obstination. Le capitaine, effrayé de ces menaces, se retire, et va se placer sous la protection de l’artillerie d’un vaisseau de guerre [358].

    En lisant les descriptions de ces violences, on pourrait penser que les missionnaires contre lesquels elles étaient dirigées provoquaient les esclaves à l’insurrection, ou que, du moins, ils leur décrivaient avec des couleurs trop vives les vices de leurs maîtres ; bien loin de là, ils les exhortaient à prendre patience, à travailler avec zèle, et à pratiquer les vertus que le christianisme enseigne. À peine celui que nous avons vu si indignement outragé se fut-il retiré à Saint-Vincent, qu’il se hâta d’écrire à ses amis, de peur que les violences dont ils étaient l’objet ne les portassent à quelque excès. « Soyez patients à l’égard de tous les hommes, leur disait-il ; ne parlez jamais qu’avec respect de toute personne constituée en autorité, et n’usez jamais de représailles envers ceux qui vous injurient [359]. »

    Des violences non moins graves ont été commises, dans d’autres colonies, contre des ministres de la religion. À Déméray, les maîtres, sous le prétexte d’une insurrection que leurs violences avaient excitée, ont condamné à la potence un missionnaire dont la conduite et les discours étaient irréprochables. S’il est des colonies où les ministres de la religion ne soient pas exposés aux mêmes violences, c’est parce qu’en général ces ministres ne donnent aucune instruction aux esclaves, ou parce qu’ils ont eux-mêmes déjà pris les mœurs qui caractérisent les maîtres.

    J’ai fait connaître précédemment le soin extrême avec lequel les possesseurs d’hommes des États-Unis veillent à l’abrutissement de leurs esclaves. Si l’on ne peut, sans se rendre coupable aux yeux des maîtres, apprendre à lire ou à écrire à un individu asservi, à plus forte raison n’est-il pas permis de lui enseigner qu’il existe pour lui des devoirs supérieurs aux ordres de son maître. Là aussi, l’on a vu des églises, non démolies, mais incendiées par les hommes qui ont craint que l’enseignement des préceptes religieux ne restreignît leur pouvoir sur leurs esclaves [360]. À la Louisiane, la population asservie n’est pas moins dépourvue de religion qu’à la Jamaïque. Un voyageur a même pensé qu’il était impossible de lui en donner aucune teinte. L’esclavage, en opposition avec la religion, dit-il, tend nécessairement à la détruire [361].

    L’esclavage est beaucoup plus exclusif de tout sentiment de religion chez le maître que chez l’esclave. Celui-ci, quelque arbitraire que soit le pouvoir auquel il est soumis, peut croire qu’il existe pour lui des devoirs, soit envers lui-même, soit envers les autres, soit envers la Divinité ; il peut les observer aussi longtemps qu’il n’en est pas empêché par une force invincible ; il peut affronter les châtiments et même la mort plutôt que de se livrer à une action vicieuse ou criminelle ; mais un maître ne peut pas croire en même temps qu’il existe des devoirs pour tous les hommes, et qu’il peut légitimement disposer de ses semblables comme d’une propriété. Ces deux croyances sont exclusives l’une de l’autre ; s’il est convaincu que les individus qu’il tient asservis n’ont des devoirs qu’envers lui, il est nécessairement convaincu qu’ils n’ont des devoirs ni envers eux, ni envers d’autres hommes, ni même envers la Divinité.

    Dans tous les pays, on a beaucoup écrit contre les philosophes ; on les a accusés d’incrédulité, d’athéisme, de matérialisme, et enfin de toutes les opinions qu’on a cru propres à les rendre odieux aux nations. Je n’ai point à examiner si ces reproches ont été de bonne foi, et s’ils ont été bien ou mal fondés ; mais je crois pouvoir faire observer ici que, s’il est au monde une classe d’individus à laquelle ils conviennent, il n’en est aucune qui les mérite aussi bien que les possesseurs d’hommes. Est-il, en effet, une incrédulité plus effrayante pour le genre humain, que celle des individus qui nient l’existence de toute espèce de devoirs ? Les hommes auxquels on a reproché d’avoir affecté le cynisme dans leur impiété, ont-ils jamais eu l’impudence de soutenir qu’un père ne doit rien à ses enfants, qu’un fils ne doit rien à sa mère ? Ont-ils jamais osé publier qu’un mari ne doit rien à sa femme, ni une femme à son mari ? Ont-ils jamais dégradé les hommes jusqu’au point de soutenir qu’un être humain n’a aucun devoir à remplir, ni envers lui-même, ni envers les autres ?

    L’incrédulité qui porte sur l’existence de tous les devoirs moraux, est plus funeste et je dirai même plus impie que celle qui porterait sur une vie à venir ou sur l’existence d’un être suprême. Qu’importerait, en effet, la croyance dans une autre vie ou même celle de la Divinité, à celui qui croirait en même temps qu’il n’a aucun devoir à remplir, ni envers lui-même, ni envers les autres, ni envers celui qui lui a donné la vie ? Celui qui fait de la ruse et de la force la mesure de ses droits, et qui ne reconnaît pas d’autre devoir que celui d’obéir aux caprices d’un maître, ne dénie-t-il pas l’existence de tous les devoirs moraux, l’existence de la justice, et les préceptes de toute religion ? Ne dénie-t-il pas, par conséquent, l’existence de tout rapport entre l’homme et un être suprême ? En se faisant lui-même le but et le centre de tous les devoirs des hommes qu’il tient asservis, ne se substitue-t-il pas à la place, non seulement du genre humain tout entier, mais de la Divinité elle-même ?

    Si l’on reconnaît en effet qu’un être humain, par cela seul qu’il existe, a des devoirs à remplir envers lui-même, envers ses enfants, envers ses parents, envers son époux ou son épouse, envers l’humanité, enfin, envers la Divinité, on reconnaît par cela même qu’il ne peut ni s’aliéner ni être aliéné par d’autres ; les engagements qu’il peut contracter ou que d’autres peuvent contracter pour lui, sont nécessairement limités par les devoirs qui lui sont imposés. Ces devoirs, étant antérieurs à tout, ne peuvent être détruits, ni par le caprice, ni par la force ; ils peuvent se servir mutuellement de limites ; mais tout acte qui tend à en empêcher l’accomplissement est un acte illicite ou immoral. Un pirate qui enlève des êtres humains sur une terre qui lui est étrangère, commet un crime ; mais il ne détruit pas les devoirs qui sont imposés aux malheureux qu’il a ravis ; il n’est pas en sa puissance de faire que ces devoirs se rapportent à lui. S’il va livrer ses victimes à un homme qui lui paie le prix de son brigandage, il n’est pas en sa puissance de faire que l’individu avec lequel il traite, devienne le but auquel ces devoirs se rapportent ; n’ayant pu se substituer lui-même à la place du genre humain, et encore moins à la place de la Divinité, il n’a pas pu y en substituer d’autres. Les devoirs qui sont imposés aux hommes les suivent donc dans leur esclavage, et ces devoirs bornent de toutes parts la puissance du maître : il faut qu’ils soient déniés, pour que cette puissance soit exercée [362].

    Il est donc évident que la simple qualité de possesseur d’hommes, exclut, dans celui qui la porte, toute idée de devoirs moraux, et par conséquent de religion ; l’incrédulité dans l’existence de ces devoirs exclut la croyance des préceptes et même des dogmes du christianisme ; elle exclut la croyance de tout rapport entre cette vie et une vie à venir, entre les hommes et la Divinité. Faut-il maintenant être surpris des efforts que font tous les possesseurs d’hommes pour abrutir tous les êtres humains qu’ils possèdent ? Faut-il être surpris que, pour prévenir le développement de leurs sentiments moraux et la connaissance de leurs devoirs, ils se portent, à leur égard, à des violences excessives et les mettent dans l’impuissance de recevoir aucune instruction ? Faut-il s’étonner que des hommes qui ne croient à l’existence d’aucun devoir chez les autres, se livrent eux-mêmes sans remords à l’incendie, à la cruauté, au meurtre, toutes les fois qu’ils en ont besoin pour assurer leurs possessions ?

    Cependant, les possesseurs d’hommes se livrent souvent à des pratiques qu’ils disent religieuses ; mais ce ne sont que des grimaces dont ils se servent pour tromper plus facilement les nations : c’est une espèce de ruse qui supplée à ce qui leur manque de force.

    « La religion, dans cette colonie, dit Robin en parlant de la Louisiane, est toute en forme, le fond n’y est plus rien. J’appelle fond, ces notions que la religion donne sur la Divinité, sur la nature de l’âme, sur sa destination, sur les devoirs de la société, et particulièrement sur l’art, non d’éteindre les passions mobiles de l’homme, mais de les diriger. Ces objets ne font plus partie de la religion de ces contrées, et je doute que les ministres s’y entendissent [363]. »

    Dans les États-Unis, surtout dans les contrées où l’esclavage est pratiqué, la religion se réduit également en grimaces : elle n’est en général qu’un ressort politique, c’est-à-dire un moyen de tromper [364]. Au cap de Bonne-Espérance, les maîtres se montrent fort attachés aux formes extérieures du culte : les paysans, dit Barrow, poussent la dévotion à un excès qui ferait croire qu’eux aussi connaissent l’hypocrisie [365]. Dans les colonies anglaises, il est tellement reconnu que les maîtres n’ont aucun sentiment des devoirs imposés par la religion, que ce fait ne peut pas même faire l’objet d’une question [366]. Dans les colonies espagnoles où il existe des esclaves, la religion se réduit en pratiques ou en cérémonies ; mais tout ce qui tient aux devoirs moraux en a disparu [367].

    L’incrédulité à l’existence des devoirs moraux, et par conséquent à tout précepte de morale que la religion impose, étant une condition attachée à la qualité de possesseur d’hommes, il s’ensuit que les individus qui appartiennent à la classe des maîtres, ne reconnaissent d’autorité que la fourberie et la violence ; de là, les efforts auxquels ils se livrent pour abrutir les hommes qu’ils possèdent ou qu’ils aspirent à posséder, pour prévenir le développement de leurs idées et de leurs sentiments moraux ; de là aussi, cette tendance à substituer aux préceptes religieux de la morale, des pratiques ridicules, des croyances absurdes, et tout ce qui est propre à dépraver l’intelligence humaine [368].

    Si l’esclavage n’existait que dans les îles de l’Amérique, exploitées par des noirs, on pourrait espérer d’en restreindre les effets dans d’étroites limites ; mais, lorsqu’on songe qu’une grande partie de la population de l’Asie, de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Europe est divisée en possesseurs d’hommes et en hommes possédés ; lorsqu’on songe à l’influence que les premiers exercent sur le sort des nations, on peut être effrayé des calamités qui menacent encore le genre humain, mais on ne peut être surpris que les hommes aient été et qu’ils soient encore en grande partie gouvernés par l’hypocrisie et par la brutalité.