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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence de l’esclavage sur l’industrie et le commerce des nations qui ont des relations comme

    Charles Comte

    CHAP. 19: > De l’influence de l’esclavage sur l’industrie et le commerce des nations qui ont des relations commerciales avec des peuples chez lequel l’esclavage est établi. — Du système colonial.

    Il est difficile de concevoir un système dont les effets soient plus funestes, et s’étendent aussi loin que ceux qui résultent de l’esclavage. Il est difficile surtout d’imaginer un genre d’esclavage aussi atroce que celui que nous voyons établi dans les colonies formées par les Européens, ou sur quelques parties du continent d’Amérique. Ce système n’a été établi, et ne se maintient qu’avec l’approbation et par le concours de la plupart des peuples des gouvernements de l’Europe. Le sort des esclaves est tellement misérable que les maîtres ont besoin de compter sur l’appui de soldats étrangers pour se livrer impunément à la violence de leurs passions. Cependant, puisque ce système ne se soutient que par l’appui que nous lui donnons, et puisqu’il a pour effet de corrompre les principes moraux des nations qui se mettent en contact avec des possesseurs d’hommes, il faut bien que, sous d’autres rapports, il présente quelques avantages ; car, s’il ne produisait que des maux pour tout le monde, se trouverait-il quelqu’un qui voulût le soutenir ?

    Il est évident, en effet, que l’esclavage est pour la nation chez laquelle il est établi, la plus grande des calamités : il déprave les maîtres encore plus que les esclaves ; il détruit chez les uns et chez les autres tout principe de morale ; il prévient le développement de toutes les facultés intellectuelles sur les choses qu’il importe le plus aux nations de connaître ; il ne permet d’exercer que l’industrie la plus grossière ; il condamne la population asservie à une misère profonde et à des châtiments terribles, en même temps qu’il est pour la classe des maîtres un principe d’appauvrissement ; il ne prive de toutes garanties les hommes possédés qu’en ravissant toute sécurité à leurs possesseurs, et en les mettant dans l’impossibilité d’avoir jamais un gouvernement impartial et juste ; il interdit aux maîtres l’espérance de jamais exister comme nation indépendante, et les mettrait à la discrétion de tout peuple ou de tout gouvernement étranger, si l’autorité qui les protège les abandonnait à eux-mêmes ; enfin, il corrompt jusqu’aux gouvernements ou aux nations qui ont des relations d’amitié avec les possesseurs d’hommes.

    Mais ces maux, qui sont incontestables, sont rachetés, à ce qu’on s’imagine, par les avantages que tirent plusieurs États de l’Europe de la possession de leurs colonies. On prétendait autrefois que les nègres étaient faits esclaves pour leur bien ; on n’avait pas l’impudence de soutenir que l’esclavage était pour eux un état de bonheur, mais on disait qu’on les arrachait à l’idolâtrie, et qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de les envoyer au ciel que d’en faire des instruments chrétiens d’agriculture. Cet intérêt prétendu de la vie à venir des hommes asservis, doit être maintenant écarté, puisqu’il est prouvé par une longue expérience, que l’esclavage non seulement ne rend pas les esclaves religieux, mais qu’il détruit même chez les maîtres tout principe de religion. Les nations de l’Europe qui soutiennent un tel système dans les colonies, et qui appuient de leurs forces le pouvoir des maîtres, ne peuvent donc plus être dirigées que par les intérêts matériels de leur industrie et de leur commerce. Ainsi, que l’esclavage soit une source inépuisable de calamités et de crimes, nous l’admettrons et personne ne le contestera ; mais ces calamités et ces crimes nous donnent du profit, et dès lors nous devons nous montrer peu scrupuleux ; voyons donc ce qu’ils nous rapportent.

    Si l’esclavage était aboli dans les colonies, dit-on, les possesseurs des terres seraient obligés de changer de culture, et de substituer à quelques-unes de leurs productions des productions d’un autre genre ; la culture de la canne à sucre, par exemple, deviendrait si dispendieuse, qu’il n’y aurait plus moyen de soutenir la concurrence avec le sucre de l’Inde. Les colonies ne produisant plus les denrées que les métropoles demandent, celles-ci ne pourraient plus leur envoyer en échange les produits de leur industrie. De là, l’inactivité de nos manufactures et la stagnation de notre commerce.

    Il n’y a pas une seule de ces propositions qui ne soit une erreur manifeste. Il a été précédemment établi que la journée d’un esclave devient infiniment plus chère au cultivateur qui la paie, que la journée d’un homme libre ; la différence est même si grande qu’elle serait incroyable, si elle n’était pas constatée par des faits nombreux et irrécusables. Or, peut-on soutenir sérieusement que, si les possesseurs des terres étaient obligés de moins payer leurs ouvriers, ils ne pourraient continuer de se livrer à la culture, à moins de demander un plus haut prix de leurs denrées ?

    Admettons cependant que les colons n’eussent pas le moyen de soutenir, dans la vente du sucre, la concurrence avec d’autres pays, avec les Indes ou l’Amérique méridionale, par exemple ; admettons qu’ils seraient obligés de changer leur mode de culture, et que nous n’aurions plus besoin d’une partie de leurs denrées ; comment notre industrie et notre commerce pourraient-ils être affectés par un tel événement ? Ils en seraient affectés sans doute, mais ce serait d’une manière très avantageuse : la quantité de nos produits avec laquelle nous payons une livre de sucre quand nous l’achetons à un possesseur d’hommes de la Martinique, nous servirait à en payer deux livres, si nous l’achetions à un cultivateur qui ne fait exécuter ses travaux que par des mains libres : il n’y aurait d’autre mal à cela que de mettre d’accord l’intérêt avec la morale. Mais cette question se rattache à l’affranchissement des colonies, et ce n’est pas encore le moment de l’examiner.

    Le système colonial présente deux questions bien distinctes, l’une est relative à l’affranchissement des esclaves, l’autre à l’indépendance des colonies : on conçoit fort bien que les esclaves pourraient être affranchis, sans que les colonies fussent indépendantes ; on conçoit aussi que les colonies pourraient être abandonnées à elles-mêmes, sans que les esclaves fussent affranchis. Je ne me propose, dans ce moment, que d’exposer les effets de l’esclavage sur l’industrie et le commerce, soit des métropoles, soit des nations qui, sans posséder des colonies, ont des relations commerciales avec des peuples chez lesquels l’esclavage est établi.

    Les possesseurs d’esclaves, colons ou autres, envoient une partie de leurs productions agricoles aux peuples industrieux chez lesquels l’esclavage n’est point admis ; mais, ils ne les envoient pas en présents ; ils exigent qu’on leur paie le prix qu’ils у mettent, sans quoi ils les garderaient ou les enverraient ailleurs. De leur côté, les peuples industrieux envoient des productions manufacturées aux peuples possesseurs d’esclaves ; mais, ils ne les envoient pas gratuitement ; ils ne les livrent qu’à ceux qui leur en paient la valeur. C’est donc un échange qui se fait entre deux nations : la question est de savoir si la circonstance de l’esclavage rend plus avantageuse la condition de la nation qui livre ses produits manufacturés aux possesseurs d’esclaves.

    Les principales productions que les colonies envoient à leurs métropoles, consistent en sucre, en café ou en autres denrées qui ne croissent généralement qu’entre les tropiques. Ces productions sont-elles offertes par les possesseurs d’esclaves à des prix plus bas que ceux auxquels peuvent les livrer les cultivateurs libres ? S’il est vrai, comme je crois l’avoir précédemment établi, que, dans toutes les circonstances, le travail fait par des esclaves revient plus cher à celui qui le paie, que le travail fait par des hommes libres, il est évident que les nations chez lesquelles la servitude domestique n’existe pas, et qui produisent les mêmes denrées que les colonies, peuvent les livrer à meilleur marché ; car, moins une marchandise coûte de frais de productions, et plus il est facile de la livrer à bas prix. Il est vrai que le travail exécuté par des esclaves pourrait être plus cher que celui qui est exécuté par des hommes libres, dans le plus grand nombre de cas, et ne pas l’être dans tous ; il pourrait ne pas l’être particulièrement dans la production des denrées que les colonies envoient à leurs métropoles ; mais j’ai déjà fait voir que, même dans la production des denrées équinoxiales, le propriétaire qui fait exécuter ses travaux par des esclaves, les paie infiniment plus cher que le propriétaire qui les fait exécuter par des mains libres. Ainsi, on ne peut pas même soutenir que la production des denrées qui ne croissent qu’entre les tropiques, se trouve dans un cas d’exception. Il est d’ailleurs un moyen bien simple de savoir si les travaux exécutés par des esclaves, pour obtenir des denrées de ce genre, coûtent plus cher aux propriétaires des terres, que les travaux employés à la même production, dans les pays où l’esclavage n’existe pas : c’est de comparer le prix que les habitants des métropoles sont obligés de donner de ces denrées, quand ils les reçoivent des planteurs, au prix qu’ils en donneraient s’ils les recevaient des pays où les travaux sont exécutés par des hommes qui ne sont point esclaves.

    Nous avons vu ailleurs que la population de la Martinique se composait, en 1815, de 77 577 esclaves, de 8 630 gens de couleur libres, et de 9 206 blancs. Dans la Guadeloupe, ces trois classes de la population existent à peu près dans les mêmes proportions. Ainsi, dans nos colonies, sur deux personnes libres de toute couleur, on compte neuf esclaves, ou quatre esclaves et demi par personne libre. Dans l’île de Cuba, la population, qui est portée à 722 000, se divise en 465 000 esclaves et 257 000 personnes libres de toute couleur ; c’est un peu moins de deux esclaves par personne libre. Quelles sont cependant celles de ces îles dans lesquelles le sucre est produit au plus bas prix ? C’est celle où il y a moitié moins d’esclaves que dans les autres, comparativement au nombre des personnes libres. Suivant M. J.-B. Say, la France paie à la Martinique et à la Guadeloupe le sucre qu’elle reçoit de ces colonies, sur le pied de cinquante francs les cent livres, non compris les droits, et les obtiendrait à la Havane pour trente-cinq francs, non compris les droits également. La différence est donc de près d’un tiers en faveur du pays qui, comparativement à la population libre, possède le moins d’esclaves [369].

    Lorsque nos colonies et les colonies hollandaises sont tombées sous la puissance anglaise, le sucre produit par ces colonies a été admis en Angleterre, moyennant les droits payés par ses anciennes colonies ; mais lorsque le sucre de l’Inde, cultivé par des mains libres, est venu en Angleterre en concurrence avec celui qu’on fait venir dans les colonies au moyen du travail des esclaves, il a fallu établir, sur le premier, un droit d’entrée énorme pour protéger la vente du second. Cependant, pour transporter des denrées de l’Inde jusqu’en Europe, il en coûte infiniment plus que pour les transporter des îles d’Amérique. Il faut ajouter que les procédés employés par les cultivateurs indiens pour extraire le suc de la canne à sucre, sont grossiers, longs et dispendieux. Ces cultivateurs ne connaissent pas les machines que l’industrie des peuples d’Europe a introduites dans leurs colonies. Il leur faut, pour extraire le sucre, un emploi considérable de main-d’œuvre et de combustible. S’ils connaissaient nos procédés, ils pourraient livrer cette denrée à un prix plus bas encore [370].

    Un voyageur recommandable assure que le sucre blanc de première qualité se vend, à la Cochinchine, à raison de trois piastres ou seize francs de notre monnaie le quintal cochinchinois, qui équivaut à cent cinquante de nos livres, poids de marc, ce qui ne fait presque que deux sous de France la livre. À ce prix, dit M. Say, la Chine en tire plus de quatre-vingts millions de livres tous les ans. En ajoutant à ce prix trois cents francs pour cent, pour les frais et les bénéfices du commerce, ce sucre blanc ne nous reviendrait, en France, qu’à huit ou neuf sous la livre [371].

    Cette différence en faveur des productions obtenues par des cultivateurs libres, sur les productions obtenues par des esclaves, est si grande qu’elle paraît d’abord incroyable. Comment concevoir, en effet, que des cultivateurs libres qui sont privés des procédés et des machines employés dans nos colonies, et qui sont placés à une double distance, puissent cependant nous offrir leurs productions à un prix inférieur à celui que les colons sont obligés d’en exiger ? Les faits que j’ai précédemment rapportés expliquent ce phénomène : nous avons vu que, partout où le travail est exécuté par des esclaves, il est plus cher que dans les pays où il est exécuté par des mains libres. Au cap de Bonne-Espérance, la journée du travail d’un esclave, qui ne vaut que la moitié de la journée d’un homme libre, se paie cependant 2 fr. 50, et elle se paie un peu plus de 5 fr. dans la Louisiane, où la journée d’un homme libre vaut plus du double, parce que le nombre d’esclaves y est encore plus considérable. Dans nos colonies, le prix de la journée d’un esclave est un peu moins élevé ; on le porte à environ 4 fr. ; supposant qu’il soit seulement de 3 fr., le planteur des colonies devra, dans cette supposition, donner, pour la journée d’un esclave, une somme dix fois plus forte que celle que donne un cultivateur de l’Inde pour la journée d’un homme libre ; car, dans ce dernier pays, un ouvrier libre se contente de 30 centimes par jour. Peut-on être surpris, en présence de tels faits, qu’un cultivateur auquel le travail ne coûte que la dixième partie de ce qu’il coûte à d’autres, puisse donner ses denrées à meilleur marché ?

    La quantité de sucre qui se consomme annuellement en France, est de cinquante millions de kilogrammes ou de cent millions de livres [372]. Ce sucre, à raison de 50 fr. les cent livres, nous coûte cinquante millions. Si, au lieu de l’acheter dans des îles où il existe quatre esclaves et demi pour une personne libre, nous l’achetions dans une île où il existe moitié moins d’esclaves, nous ne le paierions que trente-cinq millions, c’est-à-dire que nous ferions une économie de quinze millions. Si nous l’achetions dans les pays où les travaux de l’agriculture sont exécutés par des ouvriers libres, l’économie serait plus grande ; car, nous paierions vingt-cinq millions de moins. La préférence donnée aux productions des peuples libres nous procurerait des avantages bien plus grands encore ; la consommation du sucre deviendrait plus étendue, plus générale : une multitude de personnes qui sont obligées de s’en priver ou d’en restreindre leur consommation, au prix où il est actuellement, en achèteraient ou en consommeraient davantage, s’il se vendait à plus bas prix.

    Ainsi, en donnant la préférence aux productions que nous vendent les possesseurs d’hommes de nos colonies, nous leur donnons gratuitement, sur une seule denrée, au moins quinze millions toutes les années. Nos sacrifices ne s’arrêtent pas là : nous payons, en outre, plus de la moitié de leur administration ; nous payons les troupes qui les gardent, les navires qui les protègent. Suivant le rapport du ministre de la marine, fait en 1820, l’administration intérieure des deux Antilles, coûte annuellement 11 860 000 fr. ; sur cette somme, les recettes locales ne fournissent que 5 790 000 fr., de sorte qu’il nous reste à payer un peu plus de six millions. Il faut ajouter les dépenses d’une marine militaire, les dépenses que fait, en France, l’administration chargée de cette partie du gouvernement, et ce qu’il faut payer les autres denrées équinoxiales, en sus de ce qu’elles nous coûteraient ailleurs. Enfin, il faut observer que toutes ces dépenses sont calculées sur l’état de paix, et qu’en cas de guerre, les frais de garde des colonies deviennent immenses. En évaluant toutes ces dépenses à cinquante millions, ce n’est pas les porter trop haut [373].

    Mais les possesseurs d’hommes des colonies assurent que ces dépenses ne sont pas faites en pure perte, et que nous en retirons des avantages d’une valeur égale, si même elle n’est pas supérieure. Ces avantages se renferment tous dans le monopole que la France exerce dans les colonies, pour la vente de tous ses produits. Il faut donc que les cinquante millions que nous coûtent annuellement nos colonies, se trouvent dans les profits que fait le commerce, en leur apportant nos marchandises. Je ne saurais dire précisément quelles sont les valeurs que la France envoie dans ses colonies ; mais il est, pour s’en assurer, des moyens que nous pouvons en quelque sorte considérer comme infaillibles. Le premier est d’examiner quels sont le nombre et les ressources des diverses classes de la population coloniale. Le second est d’examiner quelles sont les valeurs que les colonies envoient à la mère-patrie. Il est évident, d’un côté, que les habitants des colonies ne peuvent pas acheter de nos produits au-delà de la valeur de leurs propres revenus. Il n’est pas moins évident, d’un autre côté, que les valeurs qu’ils reçoivent ne peuvent jamais être qu’en raison de celles qu’ils envoient.

    En portant le nombre des esclaves de la Guadeloupe et de la Martinique à 200 000 individus, ce serait l’estimer très haut ; supposons cependant qu’il en existe un tel nombre. Quels sont les bénéfices que peuvent faire, sur cette classe de la population, l’industrie et le commerce de France ? Il n’y a aucun bénéfice à faire ni sur leur nourriture, ni sur leur ameublement ; il faut donc que tous les bénéfices soient faits sur leurs vêtements. Mais quelle est la dépense annuelle que fait un individu asservi pour ses vêtements ? Les Anglais estiment qu’un esclave, quand il est bien entretenu, leur coûte, pour son habillement et pour son lit, pendant une année, 27 sh., environ 33 fr. 75[374]. Mais cette somme n’est dépensée que pour des esclaves qui sont parvenus à l’âge d’homme ; les enfants vont nus, ou peu s’en faut. Admettons, cependant, que la dépense est la même pour tous : dans cette supposition, la population esclave des deux Antilles consommera de nos produits manufacturés pour une somme de 6 750 000 fr. ; mettons huit millions, de peur de rester au-dessous de la vérité.

    Ces huit millions, payés par les maîtres pour l’habillement annuel des esclaves, ne seront pas un bénéfice net pour les marchands ou pour les fabricants ; car, ni les uns ni les autres n’obtiennent leurs marchandises pour rien. Le commerce français exerce un monopole dans nos colonies, pour la vente de tous nos produits ; mais ce monopole n’existe qu’à l’égard des autres nations. Les manufacturiers et les commerçants nationaux se font concurrence mutuellement, et chacun d’eux est obligé de se contenter du plus petit bénéfice possible. Quels peuvent être les bénéfices qu’ils font dans leur commerce avec les colonies ? je ne sais ; mais je crois l’estimer très haut en le portant à 25%. Ce sera donc deux millions de francs de bénéfice que laissera, toutes les années, le commerce auquel donneront lieu les besoins de la population esclave.

    La classe des possesseurs d’hommes et celle des affranchis ont des besoins plus nombreux que la classe des esclaves, en même temps qu’elles ont plus de moyens de les satisfaire ; mais aussi le nombre des individus dont elles se composent est moins considérable. Cette partie de la population peut s’élever aujourd’hui de 30 000 à 35 000 individus ; dans ce nombre, il y a beaucoup d’affranchis dont quelques-uns ont de l’aisance, dont plusieurs ne possèdent presque rien ; il y a aussi beaucoup de possesseurs de terres qui sont accablés de dettes, et qui sont par conséquent obligés de réduire leurs dépenses autant qu’il leur est possible. C’est cependant avec les hommes de cette classe qu’il faut que les négociants français fassent un commerce assez étendu pour recouvrer les sommes énormes que nous coûtent les colonies. En portant encore ici les bénéfices à 25%, il faudra qu’il y ait pour environ 235 millions d’affaires toutes les années. Lorsqu’on aura fait des ventes pour une telle somme, on aura recouvré les dépenses que nous coûtent les colonies ; mais on n’aura pas encore fait un centime de bénéfice ; les profits ne commenceront que quand toutes les dépenses seront couvertes.

    La population de la Martinique et de la Guadeloupe est à peu près ce qu’elle était en 1775 ; l’agriculture n’a fait aucun progrès ; et, les terres, loin d’y être plus fertiles, le sont probablement moins, puisqu’elles sont plus épuisées. Cependant, quelles étaient à cette époque les valeurs exportées de ces deux îles ? La première exportait des denrées pour près de 19 millions de livres tournois ; la seconde en exportait pour un peu moins de 13 millions [375]. La valeur totale des denrées exportées par les principales colonies qui nous restent, ne s’élevait donc pas tout à fait à 32 millions ; de sorte qu’en admettant que ces îles sont encore aussi fertiles qu’elles l’étaient alors, la France serait en perte avec elles, quand même elles lui enverraient toutes leurs productions pour rien. Il est vrai que le commerce peut faire quelques bénéfices avec les habitants de l’île Bourbon ; mais ces bénéfices se réduisent également à fort peu de chose [376].

    Il est, en Europe, peu de villes d’une grandeur moyenne qui ne pussent offrir à l’industrie et au commerce français, un débouché plus avantageux que celui qui nous est offert par toutes les colonies dont nous sommes tributaires, et que nous prétendons posséder. Cependant, quel est l’homme de bon sens qui oserait proposer de donner, même à une des plus considérables, 40 ou 50 millions toutes les années, sous la seule condition qu’elle viendrait se pourvoir chez nous des produits manufacturés dont elle aurait besoin ? La ville de Genève, par exemple, est infiniment plus riche que toutes nos colonies ensemble ; elle fait donc annuellement beaucoup plus de consommation. Je suis persuadé, néanmoins, que, si nous lui offrions de lui faire une rente annuelle seulement de 30 millions, elle s’engagerait à acheter de nos marchandises au prix courant, de préférence à toutes les autres nations du monde. Il est vrai qu’elle en achète beaucoup, sans que nous ayons besoin de nous ruiner pour obtenir sa pratique ; mais, par la même raison, les colons en achèteraient également, quand même nous ne dépenserions pas dix centimes pour les garder ou les administrer.

    Enfin, une nation ne vend rien à ceux de qui elle ne veut rien recevoir en échange ; lorsque, dans l’achat des denrées équinoxiales dont nous avons besoin, nous donnons la préférence aux uns, nous repoussons par cela même la pratique des autres. Pour vendre les produits de nos fabriques à des colons de la Martinique ou de la Guadeloupe, nous sommes obligés de recevoir leurs denrées qu’ils nous vendent très cher ; mais, quand nous avons reçu ces denrées, nous sommes obligés de repousser les denrées de même nature qui nous sont offertes par d’autres peuples ; en les repoussant, nous mettons ceux qui les produisent dans l’impossibilité d’acheter chez nous les produits qui leur conviennent, et que nous avons le désir de leur vendre ; c’est-à-dire, en d’autres termes, que nous repoussons de bonnes pratiques pour en avoir de mauvaises. Tel peuple, par exemple, consentirait à échanger la valeur de cent kilogrammes de sucre contre la valeur d’un mètre de drap ; et nous donnons la préférence à un peuple qui ne nous donne que cinquante kilogrammes de sucre pour la même valeur, et qui exige de plus que nous fassions des dépenses énormes pour conserver sa pratique.

    L’Angleterre se conduit à l’égard de ses colonies comme la France à l’égard des siennes. Comme la consommation des denrées coloniales est encore plus considérable chez elle qu’elle ne l’est chez nous, comparativement à la population, les pertes qu’elle fait sont beaucoup plus grandes. En France, la consommation annuelle de sucre est d’environ trois livres trois onces par personne ; en Angleterre, elle est de seize à dix-sept livres. La quantité de sucre consommée annuellement dans la Grande-Bretagne, est d’environ 150 000 tonneaux, ou 300 millions de livres. Quoique cette consommation paraisse immense, elle est cependant de beaucoup au-dessous de ce qu’elle serait si des droits d’entrée énormes et le monopole accordé aux planteurs, ne mettaient pas une grande partie de la population dans la nécessité de se priver de cette denrée, ou d’en réduire la consommation. On estime que, si le prix du sucre était réduit au prix où il tomberait naturellement si le commerce était libre, la Grande-Bretagne en consommerait quatre ou cinq fois plus qu’elle n’en consomme actuellement [377].

    Afin de mettre les possesseurs d’hommes des colonies à même de vendre leur sucre, il a fallu établir des impôts énormes sur cette denrée, quand elle est produite dans d’autres pays. Le sucre de l’Inde est produit dans les possessions anglaises ; mais il est cultivé par des ouvriers libres. Le trajet qu’il a à parcourir, pour arriver jusqu’en Angleterre, en élève le prix d’environ un tiers. Cependant, il a fallu établir un impôt de dix schellings (12 fr. 50) par quintal, en sus de l’impôt qui pèse sur le sucre des Antilles. Outre cet impôt, et afin de faciliter encore davantage aux planteurs la vente de leur sucre, on paie, à la sortie de cette denrée, une somme plus forte que celle qu’elle a payée à l’entrée. La différence est d’environ 7 fr. 50 par quintal [378].

    Les possesseurs d’hommes des colonies n’ont pas obtenu seulement le monopole de la vente du sucre, par l’effet des impôts énormes qui ont été mis sur tous les sucres produits ailleurs que dans les îles d’Amérique ; ils ont obtenu, par le même moyen, un monopole semblable sur presque toutes les denrées équinoxiales. Outre ces charges qui pèsent sur tous les habitants de la Grande-Bretagne, et qui les obligent à payer très cher une multitude d’objets qu’ils pourraient obtenir à bas prix, la défense militaire et navale des colonies coûte, en temps de paix, 1 600 000 liv. st., c’est-à-dire près de 40 millions de francs. En réunissant, dit un écrivain anglais, les dépenses directes que nous coûtent la conservation et la défense de nos colonies, la prime accordée à l’importation des sucres, les droits d’entrée établis sur cette denrée et sur un grand nombre d’autres, dans la vue de favoriser exclusivement la vente des denrées coloniales, les restrictions mises à notre commerce avec l’Inde et avec d’autres parties du monde afin de favoriser les possesseurs d’esclaves, ce serait estimer très bas la perte annuelle que nous faisons pour maintenir ce funeste système, que de la porter à quatre millions de livres sterling, à quoi il faut ajouter l’opprobre et les crimes qui en sont inséparables [379].

    Quels sont les avantages que les Anglais achètent par ces énormes sacrifices ? Les denrées équinoxiales leur sont-elles livrées gratuitement par les possesseurs d’esclaves ? Leur sont-elles vendues au-dessous du prix qu’en exigeraient des cultivateurs libres ? Au contraire, elles leur sont vendues à un plus élevé. Le seul avantage qu’ils obtiennent est de vendre exclusivement les produits de leurs manufactures aux habitants de leurs colonies ; et cet avantage se réduit à acheter la pratique de 800 000 ou 900 000 individus qu’on appelle des esclaves, et qui sont plus misérables que les mendiants d’aucun des États de l’Europe, et la pratique de quelques milliers d’individus qu’on appelle des maîtres, et dont la plupart sont écrasés de dettes. Si les Anglais calculaient quelle est la quantité de marchandises qu’ils doivent vendre aux possesseurs d’hommes, pour recouvrer les dépenses qu’ils font dans la vue de s’assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu’ils ont de mieux à faire est de leur livrer leurs marchandises pour rien, et d’acheter, à ce prix, la liberté du commerce. Avec la moitié des sommes qu’ils dépensent annuellement pour les colonies, les négociants anglais obtiendraient, pour la vente de leurs marchandises, un monopole bien plus étendu que celui qu’ils ont dans leurs colonies. S’ils offraient, par exemple, au gouvernement d’Espagne une rente annuelle de deux millions de livres sterling, pour acquérir le privilège de vendre, dans la péninsule, les produits de leurs manufactures, il n’est pas douteux que le marché serait accepté avec reconnaissance. Ce traité serait infiniment moins désavantageux pour l’Angleterre, que son système colonial, puisqu’il lui coûterait moitié moins, qu’il lui donnerait un nombre de pratiques dix fois plus considérable, et que chacune de ces pratiques aurait le moyen de lui acheter une plus grande quantité des produits de ses manufactures. Les Espagnols les plus pauvres le sont, en effet, beaucoup moins que les esclaves des colonies, et ceux qui jouissent de quelque aisance sont plus nombreux et plus riches que les possesseurs d’esclaves.

    On conçoit qu’une nation dont l’industrie est encore grossière, et qui est moins avancée que ne le sont les autres, achète d’abord ses pratiques ou leur donne ses marchandises pour rien, dans l’espérance qu’elle parviendra à faire mieux, et qu’elle regagnera ce qu’elle aura perdu ; c’est encore un très mauvais calcul, mais on le conçoit, parce qu’il peut être fondé sur quelque apparence de raison. Mais conçoit-on également que les nations qui sont les plus avancées dans l’industrie, qui fabriquent mieux et à plus bas prix que toutes les autres, fassent des frais énormes pour acheter des chalands ? Si l’Angleterre ni la France n’accordaient aucun privilège aux possesseurs d’hommes des îles ou du continent d’Amérique, si elles renonçaient l’une et l’autre au monopole qu’elles entendent exercer pour la vente de leurs produits manufacturés, quels sont les peuples auxquels ces possesseurs d’hommes iraient offrir leurs denrées et acheter des marchandises ? Quels sont les peuples qui pourraient leur offrir des objets mieux fabriqués et moins chers ? Quels sont ceux qui pourraient ouvrir un débouché plus large à leurs propres produits ? Les pays qui n’ont point de colonies, tels que l’Italie, l’Allemagne, la Suisse, les États-Unis d’Amérique, achètent les denrées équinoxiales à plus bas prix que la France et l’Angleterre ; si nous abandonnions à elles-mêmes nos misérables colonies, nous serions dans le même cas que les peuples qui n’en ont point ; nous paierions les denrées équinoxiales à un prix moins élevé ; nous éviterions une dépense annuelle d’environ cinquante millions, et nous vendrions une quantité un peu plus considérable de nos produits manufacturés.

    Il semble, au premier aperçu, qu’en se réservant dans leurs colonies le monopole de la vente de leurs produits manufacturés et en donnant aux colons le monopole de la vente de leurs denrées dans la mère-patrie, les nations industrieuses ont traité d’égal à égal avec les possesseurs d’hommes, et que, par conséquent, les avantages et les désavantages sont réciproques : mais il n’en est point ainsi ; tous les désavantages sont du côté des peuples chez lesquels il n’existe point d’esclaves.

    L’industrie manufacturière d’un peuple n’est pas bornée par l’étendue de son territoire ; sur un espace de quelques lieues carrées, il se développe quelquefois une industrie plus étendue que celle qui peut se développer dans un vaste empire. L’industrie et les richesses qui existent dans les villes de Paris ou de Londres, par exemple, excèdent probablement celles qui existent dans l’ancienne Pologne, et elles peuvent s’accroître indéfiniment. Les produits manufacturés n’ont pas d’autres bornes que l’étendue des capitaux et les besoins des consommateurs. Les progrès des lumières rendent de jour en jour la production moins dispendieuse et plus parfaite ; il est une multitude de choses qu’on peut avoir aujourd’hui pour le quart de ce qu’elles coûtaient jadis, quoiqu’elles soient d’une qualité supérieure.

    Mais l’industrie agricole n’est pas dans le même cas, surtout chez les peuples où tous les travaux sont exécutés par des esclaves. Les produits agricoles sont bornés par l’étendue du sol, par les capitaux qu’il est possible d’employer à l’agriculture, et par l’incapacité des maîtres et des esclaves. Les îles à sucre sont bornées, et il ne dépend pas des possesseurs d’en étendre les limites. J’ai fait voir ailleurs que l’esclavage réduit les facultés intellectuelles des maîtres et des esclaves dans les limites les plus étroites, surtout dans ce qui est relatif à l’industrie. J’ai également prouvé que les possesseurs d’hommes, loin d’avoir de nouveaux capitaux à consacrer à la culture, sont en général accablés de dettes. Enfin, j’ai fait voir que les terres exploitées par des esclaves, sous la direction de propriétaires qui n’ont point de capitaux, deviennent de moins en moins productives [380].

    Ainsi, tandis que, d’un côté, les richesses et la population se multiplient, que les produits manufacturés sont offerts en plus grande abondance et à plus bas prix, et que les demandes des denrées équinoxiales s’accroissent, la production de ces denrées reste concentrée dans le même espace, et devient de plus en plus chère. Les possesseurs d’hommes sont donc les seuls qui aient un véritable monopole, puisque le nombre en est invariable et qu’aucun ne peut augmenter l’étendue de ses possessions ; tandis que le nombre des consommateurs des denrées coloniales s’accroît indéfiniment, et que les produits des manufactures s’élèvent toujours au niveau des besoins ou des demandes.

    En Angleterre, la consommation du sucre a décuplé dans l’espace d’un peu plus d’un siècle ; elle n’était que de 15 000 tonneaux en 1700 ; en 1730, elle fut de 42 000 ; en 1760, de 58 000 ; elle fut de 81 000 en 1790, et de 150 000 en 1820 ; mais depuis 1700 jusqu’en 1820, le nombre des colonies anglaises s’est augmenté dans la même proportion, et une plus grande quantité de terres ont été mises en culture [381]. Depuis environ trente années seulement, la population française s’est augmentée de cinq millions d’individus ; l’industrie a fait des progrès plus rapides encore ; les richesses de chacun se sont par conséquent augmentées, et avec elles la demande des denrées équinoxiales ; mais la production de ces denrées a-t-elle suivi la même progression ? Elle a suivi une progression inverse ; il y a trente-cinq ou quarante ans, les possesseurs d’hommes de Saint-Domingue, ceux de l’île de France, ceux de la Louisiane, ceux de la Martinique, de la Guadeloupe, et d’autres, se faisaient concurrence dans la vente de leurs denrées. Aujourd’hui, il n’y a plus de concurrence possible, et l’on ne conçoit pas même que les trois îles qui ont la jouissance du monopole, puissent produire les denrées équinoxiales qui se consomment en France ; on le conçoit d’autant moins que la consommation s’est accrue en même temps que le nombre des colonies a diminué des trois quarts.

    On a vu qu’en Angleterre, la consommation du sucre est de quinze à dix-sept livres par personne, et qu’en France elle n’est que d’environ trois livres et un quart. La France, pour en consommer dans la même proportion que l’Angleterre, devrait donc en recevoir au moins cinq fois plus que ses colonies ne peuvent en produire ; et, s’il est vrai qu’en Angleterre la consommation pourrait être cinq fois plus forte, la France ne pourrait faire les mêmes progrès qu’en ayant vingt-cinq ou trente fois plus de colonies qu’elle n’en possède. Il faut même observer que, si le monopole accordé aux habitants de trois misérables îles, n’élevait pas le prix du sucre au point de le mettre hors de la portée de la masse de la population, cette denrée serait employée à la préparation et à la conservation de nos fruits, et que, par conséquent, la consommation pourrait en être portée bien plus loin qu’elle ne peut l’être en Angleterre. La conservation des fruits, au moyen du sucre, donnerait aux agriculteurs le moyen de les multiplier et de les livrer au commerce ; et les peuples du midi auraient un nouveau moyen d’échange avec les peuples du nord.

    J’ai fait observer précédemment que, pour obtenir le travail d’un esclave, un maître lui en paie une petite partie en denrées ou en vêtements, et l’autre partie en coups de fouet. Nous ne pouvons considérer ce qui est acquis avec ce dernier genre de monnaie, autrement que nous considérons les bénéfices faits par les individus qui vont rançonner les voyageurs sur les grands chemins. Ainsi, quand nous accordons un monopole aux denrées vendues par des possesseurs d’hommes, au préjudice des propriétaires qui vendent les mêmes denrées, mais qui ne font cultiver leurs terres que par des personnes libres, nous sommes dans le même cas qu’un homme qui refuserait d’acheter des marchandises de ceux qui les ont produites, et qui ne voudrait acheter que des marchandises volées. Un tel commerce, fait par un malhonnête homme, serait naturel, si les marchandises volées étaient livrées à un prix beaucoup plus bas que le prix courant du commerce ; mais, si les voleurs, considérant les dangers de leur profession, en demandaient un prix plus haut que le prix courant, que penserions-nous de celui qui leur donnerait la préférence ? Nous penserions que cet homme-là porte l’improbité jusqu’à l’extravagance. Cependant, quelle est la différence que nous pourrions assigner entre lui et un peuple qui paie chèrement des denrées dont les possesseurs n’ont payé la valeur qu’à coups de fouet, et qui repousse des denrées de même nature qu’on lui offre à plus bas prix, et que les possesseurs ont légitimement acquises ?

    En exposant les effets que l’esclavage produit sur les richesses, j’ai fait voir que, s’il est pour les esclaves une source de calamités, il est pour les maîtres une cause de ruine ; de là, nous pouvons tirer la conséquence que la tyrannie n’est guère moins funeste à la race des oppresseurs qu’à celle des opprimés. Nous pouvons maintenant pousser cette conséquence un peu plus loin ; nous pouvons dire que, si la domination qu’un individu exerce sur d’autres, est tôt ou tard une cause de ruine pour lui ou pour sa race, la domination qu’un peuple exerce sur un autre peuple, est également pour lui une cause de despotisme et de ruine.

    Les peuples au milieu desquels il existe des esclaves, exercent, ainsi qu’on l’a vu, une funeste influence sur les peuples chez lesquels l’esclavage n’existe point. De même, les nations qui tiennent d’autres nations sous leur dépendance, exercent une influence qui n’est pas moins funeste, sur celles qui ne sont ni asservies ni dominatrices. Une partie considérable de l’Amérique du sud pourrait nous fournir, à des prix très modérés, toutes les denrées équinoxiales. Les terres propres à la culture de ces denrées sont tellement vastes que, quelque étendus que soient nos besoins, la production pourra toujours être mise au niveau de la demande. En échange de leurs denrées, les peuples qui habitent ces contrées ne nous demandent ni or, ni argent, car ces matières ont chez eux un peu moins de valeur que chez nous. Ils nous demandent des produits de nos manufactures, et, comme chez eux les cultivateurs sont libres, ils peuvent en absorber une quantité immense. Ils ne nous demandent pas non plus, pour recevoir nos marchandises, que nous nous chargions de payer leurs administrateurs, leur armée, la marine qui les protège. Avec eux, tout serait profit, et les échanges pourraient s’accroître à l’infini ; mais nous les repoussons par la raison toute naturelle que des sujets qui nous ruinent valent mieux que des amis qui nous enrichiraient. Je dis que nous les repoussons, quoique nous allions leur offrir nos marchandises ; car ils ne peuvent donner, en échange des produits étrangers, que les produits qui viennent chez eux.

    Plusieurs des peuples de l’Amérique méridionale chez lesquels l’esclavage est aboli, possèdent des terres immenses qui n’ont jamais été mises en culture, et qui sont susceptibles de produire des denrées équinoxiales beaucoup plus qu’ils ne peuvent en consommer. Il faudrait, pour que ces terres fussent mises en culture, qu’il se trouvât des peuples qui eussent besoin d’en acheter les produits, et qui pussent donner en échange les objets dont on manque dans le pays. Mais où trouver de tels peuples ? Les Anglais ne demanderont pas de vendre aux cultivateurs de l’Amérique du sud les produits de leurs manufactures ; mais ils refuseront de recevoir en échange des produits agricoles, tels que le sucre, le café, l’indigo et d’autres. Les Français se montreront aussi fort empressés de leur porter des produits manufacturés, mais à condition que des agriculteurs ne donneront pas en échange des produits de leur agriculture, c’est-à-dire les seules richesses dont ils puissent disposer. Il faudra donc que les agriculteurs, pour acheter des produits de l’industrie française ou de l’industrie anglaise, trouvent ailleurs des peuples qui consentent à recevoir leurs productions. Ils ne peuvent pas les porter dans l’Inde ou dans le sud de l’Asie ; car là ils trouveraient les mêmes denrées produites à meilleur marché. Ils ne peuvent pas les porter chez les Asiatiques du nord ; car, outre qu’il n’y a point de route qui les y conduise, ils n’y trouveraient rien à recevoir en échange. Il faut donc qu’ils les portent chez les Anglo-Américains du nord, ou chez les peuples d’Europe qui n’ont point de colonies ; mais ces peuples ont peu de chose à leur donner en retour. La Russie peut fournir à l’Angleterre du bois de construction, du chanvre, du suif, du blé, et quelques autres matières premières ; mais que peut-elle donner aux peuples qui vivent entre les tropiques ? Ainsi, en même temps que les peuples industrieux se ruinent et arrêtent le développement de leur commerce par les monopoles qu’ils accordent, chez eux, aux possesseurs d’esclaves, ils arrêtent le développement de la civilisation dans les parties les plus fertiles et les plus riches de la terre.

    Les monopoles que les nations industrieuses accordent, chez elles, aux possesseurs d’hommes de quelques colonies, ont un effet qu’elles n’ont pas prévu ; c’est de créer des monopoles en faveur d’autres nations qu’elles considèrent souvent comme rivales ou comme ennemies. Supposons, en effet, qu’une puissance telle que la Russie, voulant acheter au plus bas prix possible les denrées équinoxiales, rend un décret par lequel elle interdit aux nations les plus industrieuses d’acheter ces denrées dans les pays où la main-d’œuvre est à très bas prix, par la raison qu’il n’y a point d’esclaves ; supposons de plus qu’elle leur enjoint d’aller se pourvoir dans des îles où les mêmes denrées sont très chères, où les neuf dixièmes de la population vivent dans la misère la plus profonde, et où l’autre dixième est accablé de dettes ; supposons, enfin, qu’après s’être réservé le marché le plus avantageux pour l’achat comme pour la vente, elle a une force suffisante pour faire exécuter ses décrets ; quel est l’homme qui ne considérerait point cette mesure comme la plus oppressive et la plus propre à ruiner l’industrie et le commerce des peuples qui seront obligés de s’y soumettre ? Cependant, quelles seraient les différences entre cette mesure et le système que les peuples à colonies font exécuter avec tant d’opiniâtreté ? Il y en aurait deux : dans un cas, ce serait la nation réputée oppressive qui paierait les frais de l’oppression, tandis que, dans le système actuel, ce sont les nations contre lesquelles la prohibition est portée, qui en paient elles-mêmes les frais ; la seconde différence consisterait en ce que, dans le premier cas, on éviterait les maux de la défense par la contrebande, tandis qu’on ne peut pas les éviter dans le second.

    En définitive, le seul commerce étranger qui peut laisser un grand bénéfice, est celui que l’on fait avec une population nombreuse, dont tous les individus vivent dans l’aisance, sont bien nourris, bien vêtus, et ont toujours quelque chose à vendre et à acheter. Le commerce étranger le moins avantageux est, au contraire, celui que l’on fait avec une population dont les neuf dixièmes vivent dans une profonde misère, et ne peuvent se procurer ni meubles, ni vêtements, ni aliments, et où l’autre dixième, accablé de dettes, est sans cesse à la veille de faire banqueroute.

    On a pu voir, par la lecture de cet ouvrage, qu’il existe la plus grande analogie entre les peuples soumis au régime de l’esclavage, les peuples qui ne sont jamais sortis de la barbarie, et les peuples soumis aux gouvernements les plus despotiques : or, il n’est pas concevable que, pour entretenir avec de tels peuples des relations de commerce exclusives, on repousse les relations commerciales de peuples civilisés ; qu’on donne ainsi à d’autres nations, considérées comme rivales, les monopoles des marchés les plus avantageux, et qu’on fasse des dépenses énormes pour arriver à ce beau résultat.

    Ce que pourraient faire de plus sage les peuples qui paient un tribut immense à des colonies sur lesquelles ils prétendent régner, serait donc de renoncer à leur empire ; mais les peuples ne tiennent pas moins que les princes à tout ce qui a les apparences du commandement : l’Espagne, sous le régime des cortès, nous en a donné un mémorable exemple. Qu’ils gardent donc leurs colonies, puisqu’il leur plaît de se ruiner pour elles ; mais qu’ils tâchent du moins de les faire cultiver par des hommes libres ; ils y trouveront un grand nombre d’avantages. En premier lieu, les denrées équinoxiales étant produites à moins de frais, ils les achèteront à meilleur marché. En second lieu, une population de fermiers et d’ouvriers remplaçant une population d’esclaves, ils vendront une quantité plus considérable de leurs produits manufacturés. En troisième lieu, les propriétaires des terres ayant cessé d’être oppresseurs, nulle partie de la population n’aura besoin de se mettre en garde contre une autre, et les soldats d’Europe seront inutiles. Enfin, toutes les classes d’hommes étant plus riches, nous n’aurons pas à payer les frais de leur administration.

    Le système colonial présente des inconvénients très graves ; mais il ne faut pas croire qu’il ne donne de profits à personne. Quand on a des colonies, il faut avoir des gouverneurs, des sous-gouverneurs et autres employés qu’on paie chèrement. Il faut avoir aussi une nombreuse marine, et par conséquent des capitaines de vaisseaux, des amiraux, des ingénieurs, des ministres, des commis, et une foule d’autres personnes qui vivent de leurs emplois. Tous ces intérêts méritent sans doute d’être considérés ; il s’agit seulement de ne pas les évaluer au-delà du bien qu’en retirent les intéressés.