Traité de Législation: VOL IV
De l’influence qu’exercent les peuples possesseurs d’esclaves, sur les mœurs et sur la liberté des p
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 17: > De l’influence qu’exercent les peuples possesseurs d’esclaves, sur les mœurs et sur la liberté des peuples chez lesquels l’esclavage est aboli ou n’a point été admis.
Le sujet de ce chapitre est si vaste, que celui qui voudrait le traiter d’une manière complète, aurait à faire un fort grand ouvrage. L’histoire du genre humain, en effet, se compose presque tout entière de l’action des nations les unes sur les autres ; et lorsque l’on considère de près la nature, les causes et les effets de cette action, on y démêle constamment les erreurs, les passions ou les vices enfantés par l’esclavage. Mais je ne veux pas embrasser ici, dans toute son étendue, un sujet si vaste ; je me propose seulement d’indiquer quelques-uns des effets que la servitude produit sur les peuples mêmes qui l’ont rejetée, quand ils se trouvent en contact avec des nations chez lesquelles elle existe encore. Dans le chapitre précédent, j’ai fait connaître les dangers et les maux auxquels l’esclavage expose les possesseurs d’esclaves, de la part des nations étrangères ; dans celui-ci, je veux exposer les maux et les dangers que les nations libres éprouvent ou qu’elles ont à craindre de la part des peuples possesseurs d’esclaves.
Les nations au sein desquelles on n’admet plus qu’un homme puisse être la propriété d’un autre, sont aujourd’hui nombreuses et puissantes ; et il est permis d’espérer qu’à l’avenir leur influence sera plus forte que celle des peuples chez lesquels on voit régner encore des principes et des pratiques contraires. Cependant, lorsque l’on compare les peuples chez lesquels l’esclavage est aboli, aux peuples chez lesquels la population se divise en esclaves et en maîtres ; lorsque l’on compare surtout l’étendue de territoire occupée par les uns à l’étendue de territoire occupée par les autres, on trouve que les possesseurs d’hommes exercent, et pourront exercer encore longtemps, une influence immense sur le sort du genre humain.
Près des deux tiers du territoire européen sont occupés par des populations qui admettent, sans restriction, le principe et la pratique de l’esclavage. La Russie, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, et une partie de l’Allemagne, admettent, en pratique comme en théorie, que des hommes peuvent être possédés par d’autres, à titre de propriété ; et, dans presque tous ces États, le nombre des esclaves est immense, comparativement à celui des maîtres. Dans les pays mêmes au sein desquels l’esclavage domestique est proscrit, les gouvernements admettent qu’un homme peut en posséder d’autres, et qu’il peut disposer d’eux d’une manière à peu près arbitraire, pourvu qu’il ne tienne pas les possessions de ce genre sur le territoire d’Europe.
En Amérique, le territoire occupé par des populations qui se divisent en maîtres et en esclaves, est au moins égal à celui qui est occupé par des peuples chez lesquels l’esclavage est proscrit. Dans l’Amérique du nord, dix États sur vingt-deux sont sous la domination absolue de possesseurs d’esclaves ; dans l’Amérique du sud, les nations chez lesquelles la population est divisée en maîtres et en esclaves, ne sont guère moins nombreuses. Les colonies que possèdent sur cette partie du continent américain, les Anglais, les Hollandais et les Français, le vaste empire du Brésil, et une partie des États qui se sont formés des anciennes colonies espagnoles, sont exploités par des esclaves. Enfin, dans toutes les îles qui sont à l’est de l’Amérique, à l’exception de celle d’Haïti, la masse de la population se compose d’esclaves possédés par un petit nombre de maîtres.
En Asie, nous trouvons également la population divisée en deux classes, celle des hommes possédés et celle de leurs possesseurs. Tout le nord de ce vaste continent fait partie de l’empire russe, et par conséquent le principe de l’esclavage n’y règne pas moins que dans la Russie d’Europe. Dans les autres parties de l’Asie, l’esclavage est presque partout admis, quoique le nombre des esclaves y soit très petit, comparativement aux autres classes de la population.
Enfin, en Afrique, on ne connaît aucune nation chez laquelle l’esclavage n’existe pas, à moins que ce ne soit quelques tribus qui sont encore nomades.
Pour déterminer les causes, la nature et les effets de l’action qu’exercent les peuples chez lesquels l’esclavage existe, sur les nations qui l’ont proscrit, il est nécessaire de se rappeler l’influence qu’exerce l’esclavage sur les idées et sur les mœurs des maîtres et des esclaves, et sur les individus qui se trouvent placés entre les uns et les autres, soit qu’ils aient été affranchis, soit qu’ils aient perdu leurs possessions.
Le premier effet que produit l’esclavage sur les mœurs et sur les idées de toutes les classes de la population, est d’avilir l’action des organes de l’homme sur les choses, toutes les fois que cette action a pour objet d’en accroître l’utilité. Nous avons vu que, dans tous les pays où il existe de nombreux esclaves, aussitôt qu’un homme en possède un autre, il cesse à l’instant de travailler. Fût-il né dans l’état le plus misérable et le plus avili, eût-il exercé le métier le plus grossier pendant la moitié de sa vie, il croirait déroger s’il travaillait. Le même orgueil se manifeste jusque dans les hommes qui ne possèdent point d’esclaves ; s’ils ne peuvent pas émigrer, ils mendient.
Le second effet de l’esclavage est de donner aux hommes de la classe des maîtres la passion des jouissances physiques, l’amour du faste et de la dissipation. Nous voyons que, dans tous les pays et à toutes les époques, les possesseurs d’hommes ont allié le faste et la misère, et que les plus riches ont toujours fini par être accablés de dettes. À l’origine des colonies formées par les Européens, on a vu, il est vrai, quelques possesseurs d’hommes faire fortune, par la raison que ces possesseurs, nés et élevés chez des peuples libres, avaient contracté les habitudes d’ordre et d’économie qui naissent de l’industrie ; mais les descendants de ces mêmes hommes n’ont pas tardé à être ruinés.
Le troisième effet de l’esclavage, qui est une suite des deux précédents, est de prévenir le développement des connaissances qui n’ont pas pour objet d’étendre l’empire de l’homme sur ses semblables, et de mettre obstacle par cela même au développement des arts industriels et du commerce. Partout où les travaux qu’exige l’industrie sont livrés à des esclaves, il faut les réduire aux opérations mécaniques les plus simples, afin qu’ils ne soient pas hors de la portée de l’intelligence de ces misérables ouvriers [348].
Un quatrième effet de l’esclavage, est de rendre stationnaire ou même de faire décroître la classe des esclaves et celle des maîtres. Nous avons vu, en effet, que partout où les maîtres peuvent tirer un parti avantageux des travaux des esclaves, ils ne leur laissent que ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour subsister, et qu’ils leur arrachent par des châtiments les travaux qu’ils veulent ne pas exciter par des récompenses. De là il résulte que les esclaves ne peuvent pas se multiplier, ou qu’ils décroissent, et comme c’est de leur travail que les maîtres tirent tous leurs revenus, ils ne peuvent pas eux-mêmes croître en nombre, quand le nombre de leurs esclaves diminue.
Enfin, un cinquième effet de l’esclavage, est d’obliger les maîtres qui veulent conserver leur empire, à se livrer à tous les exercices propres à assurer la domination de l’homme sur ses semblables, et particulièrement les exercices qui conviennent à l’art militaire. Le dévouement des possesseurs d’esclaves à la patrie n’est que le dévouement au maintien de leurs possessions, en comprenant sous ce dernier mot les hommes qu’ils exploitent, et sur les travaux desquels ils fondent leurs revenus. C’est là ce qui les détermine tous à se jeter dans la carrière militaire.
Ces effets de l’esclavage étant connus, il est facile de voir quel est le genre d’action que les peuples possesseurs d’hommes exercent ou tendent à exercer sur les nations industrieuses qui ont aboli l’esclavage.
Tous les hommes, de quelque espèce qu’ils soient, tendent, par leur propre nature, à se multiplier et à accroître leurs moyens d’existence ; mais, lorsqu’une population considère le travail comme indigne d’elle, elle ne peut accroître ses moyens d’existence, ni par conséquent se multiplier, à moins qu’elle ne ravisse les richesses produites par d’autres. Ainsi, des hommes qui possèdent des esclaves, sont, par ce seul fait, portés à subjuguer des peuples industrieux ; ils y sont portés d’abord par le désir de s’approprier des richesses qu’ils ne peuvent obtenir qu’en les ravissant, ensuite par le désir de réduire au nombre de leurs esclaves les individus qui les ont produites, et enfin, par le genre d’exercices auquel ils se sont livrés en leur qualité de maîtres.
Les sénateurs romains, les plus riches possesseurs d’hommes de l’antiquité, pour prévenir ou pour arrêter les séditions, dit Denys d’Halicarnasse, avaient toujours une guerre préparée [349]. Plutarque a fait une observation semblable : « Les Romains, dit-il, usaient sagement de ce remède-là, tournant au dehors, comme bons médecins, les humeurs qui étaient pour troubler la chose publique [350]. » Pour avoir une idée bien nette de ces possesseurs d’esclaves tournaient en dehors, il faut se rappeler que l’aristocratie romaine s’était attribué le monopole de tous les travaux par les mains des hommes qu’elle tenait asservis ; qu’il existait ainsi au sein de Rome une population nombreuse sans industrie et sans fortune, et que les patriciens qui s’étaient ruinés, ne pouvaient amasser des richesses que par le pillage. Dans les temps de paix, cette populace oisive et nécessiteuse, poussée par le besoin, et par les membres de l’aristocratie qui avaient à rétablir leur fortune, devenait remuante, et menaçait les possessions des riches sénateurs. Ceux-ci, selon l’expression de Plutarque, tournaient alors les humeurs en dehors ; c’est-à-dire qu’ils dirigeaient contre des nations industrieuses, des armées animées par le désir du pillage et par l’espoir de revenir dans leur pays avec du butin et surtout avec de nombreux esclaves.
L’aristocratie romaine ne traitait pas mieux ses esclaves que ne les traitent les planteurs des colonies modernes ; il fallait donc, pour que ses terres ne devinssent pas désertes, qu’elle réduisît de nouveaux peuples en esclavage. D’un autre côté, les conquêtes qu’elle faisait pour se procurer des esclaves, et les terres qu’elle était dans l’usage d’enlever aux vaincus, accroissaient l’étendue ou le nombre de ses possessions, et, pour faire cultiver ces nouveaux domaines, il lui fallait de nouveaux esclaves, qu’elle ne pouvait acquérir que par de nouvelles guerres. Le commerce de créatures humaines qui se faisait sur les marchés de Rome, était immense ; la traite se faisait à main armée, et c’étaient les généraux et les légions qui en étaient les agents. Si les nations n’étaient pas vendues en détail sous la lance du préteur, comme cela arrivait fréquemment, elles étaient soumises à une exploitation méthodique, dont le résultat était également de faire passer leurs richesses dans les mains des Romains possesseurs d’esclaves.
Chez les modernes, comme chez les anciens, les possesseurs d’esclaves considèrent comme indigne d’eux toute profession industrielle. Ils ne voient d’honneur que dans la vie militaire, parce qu’elle leur donne le moyen de maintenir leurs esclaves dans l’obéissance, et qu’elle peut les conduire à s’emparer des richesses des autres nations. Cependant, comme ils sont eux-mêmes asservis à des maîtres, et comme les peuples industrieux sont plus puissants qu’ils ne l’étaient jadis, on ne pratique plus, à leur égard, les usages des beaux jours de la république romaine. On se borne, quand on peut les conquérir, à les soumettre en masse à une exploitation plus ou moins régulière, analogue à celle qui existait du temps des empereurs romains. C’est un progrès que nous devons à l’asservissement des possesseurs d’esclaves, progrès qui ne peut qu’en amener d’autres [351].
Les maux et les dangers auxquels sont exposés les peuples industrieux de l’Europe, de la part des nations chez lesquelles la population se divise en maîtres et en esclaves, sont moins grands que ceux auxquels ils étaient exposés jadis ; cependant, il faut bien se garder qu’il n’en existe point. La classe des maîtres, par sa position, ses préjugés et ses habitudes, est poussée tout entière dans la carrière militaire, et elle a besoin tout à la fois d’activité et de richesses. La classe des esclaves, du sein de laquelle sortent les soldats, doit être naturellement portée vers la même carrière, parce qu’elle s’y trouve moins avilie, et que, dans l’alternative d’être opprimés en qualité d’esclaves, ou de devenir des agents d’oppression, le dernier parti est celui que tous les hommes préfèrent. La qualité de soldat élève en quelque sorte un esclave au rang de son maître, ou du moins elle ne laisse subsister entre eux que les distances établies par les grades militaires, distances qui sont peu considérables, quand on les compare à celle qui existe entre un maître et les individus qu’il possède à titre de propriétaire. Un despote qui aurait les passions d’un conquérant, ne pourrait donc recruter nulle part une armée avec plus de facilité que chez une nation composée de maîtres et d’esclaves. Il n’y a, pour prévenir les dangers dont les peuples civilisés sont menacés à cet égard, que la misère qui s’attache partout à la suite de l’esclavage.
On a vu précédemment que les possesseurs d’esclaves, pour maintenir leur domination, tendent en général de toute leur puissance à abrutir la partie de la population sur laquelle ils dominent. Ils ont pour cela deux moyens : l’un est de rendre leurs esclaves tellement stupides, qu’ils soient incapables de recevoir aucune des lumières qui sont répandues autour d’eux ; l’autre est d’étouffer les lumières qui existent autour d’eux, afin qu’aucun rayon ne puisse en arriver jusqu’à la population asservie. Le premier moyen, que nous avons vu employé par les Anglo-Américains, est rarement jugé suffisant : un esclave, quelque stupide qu’il soit, a des yeux et des oreilles ; on peut bien empêcher qu’il n’apprenne à lire, mais, à moins de le rendre inutile à son maître, on ne peut l’empêcher de voir et d’entendre. De là, cette tyrannie ombrageuse et minutieuse, qui dans les pays exploités par des esclaves, prévient toute manifestation libre de la pensée, et qui empêche la circulation des écrits et des personnes avec le même soin qu’on porte dans d’autres États à prévenir la circulation de marchandises infectées de la peste.
Cette surveillance ne se renferme point dans les États au milieu desquels il existe des populations asservies ; elle s’étend dans les pays où il n’existe point d’esclaves, et qui peuvent faire sentir leur influence au-delà de leur territoire. Des hommes qui considèrent comme leur propriété la population industrieuse de leur pays, voudraient lui laisser ignorer qu’il existe, dans d’autres parties du monde, des peuples industrieux et libres. Ils tâchent d’abord d’enlever à sa connaissance tout ce qui pourrait lui révéler leur existence ; et, comme ils ne peuvent avoir la certitude de réussir, ils cherchent ensuite à réaliser ce qu’ils veulent lui faire croire. C’est donc du besoin qu’éprouvent les maîtres de conserver leur domination, que naît l’influence qu’ils exercent par leurs gouvernements, sur les gouvernements des peuples chez lesquels on ne trouve ni esclaves, ni maîtres. L’équilibre tend à s’établir dans les forces morales comme dans les forces physiques partout où l’on trouve des nations ; quand des possesseurs d’hommes existent sur un point, ils portent leurs préjugés et leurs vices sur tous les points qui les environnent. Ne nous plaignons point de cette tendance ; c’est la puissance qui lie aux intérêts des peuples esclaves, les intérêts des peuples libres : pour les nations, comme pour les individus, l’égoïsme est le plus faux des calculs.
L’influence qu’exercent, en Amérique, les États dans lesquels la population est divisée en maîtres et en esclaves, sur les États où l’esclavage est aboli, est un peu moins puissante que celle que nous observons en Europe, par la raison que la masse de la population industrieuse est comparativement plus nombreuse, mieux organisée, plus forte et plus éclairée qu’elle ne l’est dans beaucoup d’autres pays. Mais il ne faut pas douter cependant que les possesseurs d’hommes ou les hommes possédés des États du sud, n’exercent sur leurs idées, sur leurs mœurs et sur leurs lois, une funeste influence. Quand même cette influence n’aurait pas été observée par des voyageurs, il suffirait d’avoir quelques connaissances de la nature des hommes pour être convaincu qu’elle existe.
Sur vingt-deux États dont la fédération se compose, il en est dix qui ont maintenu l’esclavage. Ainsi, dans les diverses branches dont le gouvernement fédéral se compose, il faut, sur vingt-deux hommes, compter toujours dix possesseurs d’esclaves, en supposant que chaque État en fournisse un nombre égal. Mais l’égalité doit être souvent rompue, puisque les possesseurs d’hommes sont portés vers les emplois du gouvernement par une tendance beaucoup plus forte que celle qu’éprouvent des hommes industrieux, et puisque les Américains du nord se plaignent de l’influence des Américains du sud. Si, sur cinq présidents, l’État de Virginie seul en a fourni quatre, il est impossible qu’elle n’ait fourni un plus grand nombre d’employés qu’aucun autre État. Un homme qui jouit d’une grande influence, ne se déplace guère sans entraîner après lui l’atmosphère au milieu de laquelle il est placé. Les personnes avec lesquelles il a eu quelque communauté d’opinions viennent à sa suite, puis les frères, les cousins, les flatteurs. Quelle que soit sa fermeté et son impartialité, il est bien difficile qu’il se débarrasse de tout ce monde, tant qu’il a quelque moyen de les placer.
En supposant même que chaque État fournisse un nombre égal de représentants ou de fonctionnaires au gouvernement fédéral, il faut compter que, sur vingt-deux représentants et sur vingt-deux membres du sénat, il y a habituellement dix possesseurs d’esclaves, et qu’on en trouve dans une égale proportion parmi les agents du pouvoir exécutif, depuis le ministre jusqu’au sous-lieutenant. Or, est-il possible que, dans des assemblées ou dans des corps ainsi constitués, il existe toujours des idées justes et un sentiment moral bien délicat ? Si, dans la vue d’assurer leurs possessions, les possesseurs d’esclaves sollicitent des mesures générales contre les noirs ou contre les hommes de couleur, pense-t-on que les représentants des États libres seront assez indifférents au sort de leurs confédérés du sud, pour ne pas se prêter à leurs désirs ? Pourront-ils leur refuser de poursuivre jusque sur leur territoire les esclaves fugitifs ? Il faudra donc qu’il s’établisse entre tous les États une espèce de coalition contre une race tout entière. Cette coalition sera d’autant plus redoutable qu’elle sera formée, non contre des malfaiteurs, non contre des ennemis du pays ou du gouvernement, mais contre des êtres innocents dont le crime sera d’avoir le teint un peu foncé, ou de n’avoir pas le nez un peu aquilin. Cependant, comme par suite des liaisons que les maîtres ont avec les femmes asservies, les esclaves finissent par avoir les traits et la couleur de leurs possesseurs, on ne pourra refuser aux maîtres la faculté de poursuivre leurs esclaves blancs dans les États où l’esclavage est aboli, et dès ce moment que deviendra la sûreté des hommes libres ?
Les possesseurs d’hommes du sud pouvant être obligés de faire dans le nord de fréquents voyages, soit pour leurs intérêts personnels, soit comme membres du gouvernement, on n’a pu leur refuser de s’y faire suivre par quelques-uns de leurs esclaves, de l’un ou de l’autre sexe ; mais quel est, dans les États où l’esclavage est, dit-on, aboli, le pouvoir qu’un maître peut, sans violer les lois du pays, exercer sur son esclave ? Les injures, les outrages, les violences et le meurtre même restent-ils impunis dans les États libres, quand c’est un possesseur d’hommes qui s’en rend coupable sur son esclave ? Si, dans un de ces États, un individu en maltraite un autre, s’il l’enferme arbitrairement dans un lieu quelconque, s’il se rend coupable de mutilation ou de viol, lui suffira-t-il pour suspendre l’action de la justice criminelle, de prétendre qu’il est le légitime propriétaire de la personne offensée ? Faudra-t-il d’abord renvoyer la cause devant des magistrats civils, pour qu’ils aient à juger si la partie plaignante est une personne ou une chose ?
Le seul effet de la présence des maîtres et de leurs esclaves suffirait pour fausser le jugement et dépraver les mœurs d’un peuple libre. Si la simple qualité d’homme ou de femme n’est point suffisante pour garantir un individu de toute peine ou de tout châtiment arbitraire, il n’y a pas d’autre règle de morale que la force. Que peuvent penser, à Philadelphie, un enfant, une femme ou toute personne d’une instruction ordinaire, en voyant un Américain de la Caroline ou de la Virginie traîner à sa suite des hommes ou des femmes qu’il appelle ses propriétés, et disposer d’eux comme bon lui semble ? Que peuvent-ils penser quand ils lisent, ou qu’on leur raconte que, dans des États confédérés, on fait commerce d’hommes, de femmes ou d’enfants ? Lorsqu’ils voient que ces possesseurs d’hommes sont reçus, honorés par leurs concitoyens ou par leurs parents, et que c’est même parmi eux que sont choisis les principaux membres de leur gouvernement ?
Un enfant, je suppose, voit un Américain amener à sa suite des hommes ou des femmes dont il se dit le maître, et dont il dispose ou qu’il maltraite, sans que les magistrats y prennent garde. Il s’adresse à sa mère : pourquoi, lui demande-t-il, cet homme peut-il disposer de cet autre ? — C’est parce que l’individu dont il dispose est son esclave. — Pourquoi cet individu est-il son esclave ? — Parce que les lois le veulent ainsi. — Une chose est donc juste toutes les fois que la loi le veut ? — Sans doute, mon fils. — Et qui a fait la loi ? — Ce sont les possesseurs des terres. — Les possesseurs des terres ont donc fait la justice ? — Je le pense. — Pourquoi ont-ils fait une loi pour rendre l’esclavage juste ? — Parce que c’était leur intérêt. — Ce qu’on fait est donc juste, quand on suit son intérêt ? — Quelquefois. — Pourquoi les hommes esclaves n’ont-ils pas rendu une loi pour faire que leur liberté soit juste ? — C’est parce qu’ils n’étaient pas les plus forts. — On a donc toujours raison quand on est le plus fort ? Mon papa est-il un propriétaire ? — Oui, mon enfant. — Pourquoi ne fait-il pas une loi pour rendre nos domestiques esclaves ? Cela serait bien commode ; car ils ne pourraient pas nous quitter, et ils feraient tout ce que je voudrais. — C’est que cela ne serait pas bien. — Nous ne sommes donc pas les plus forts ? — Non, mon enfant. — Pourquoi cet homme n’est-il pas puni quand il bat son esclave, comme on punit ici les hommes qui battent les autres ? — C’est que cela ne serait pas juste. — Et quelle est la raison de cela ? — L’homme battu est son esclave. — Si l’enfant du jardinier était mon esclave, je pourrais donc le battre aussi, et cela serait juste ?
Voilà la sublime morale qu’apportent les possesseurs d’hommes, chez les peuples mêmes qui ont prétendu proscrire l’esclavage. L’intérêt et la force qui existent à un instant donné, deviennent les seules règles de morale que tout individu consulte. La masse de la population peut ne pas suivre toujours la série d’idées que je viens d’exposer ; mais il est impossible qu’elle n’arrive pas aux mêmes conclusions, quand elle voit ce qui se pratique sous ses yeux, et ce qui se professe dans les assemblées législatives et dans les cours judiciaires. Aussi, lorsque des voyageurs anglais nous assurent que l’existence de l’esclavage sur quelques États, donne de la brutalité à tous les esprits et affaiblit les sentiments d’humanité dans toute l’étendue des États-Unis, non seulement on se sent disposé à ajouter foi à leur témoignage, mais on ne concevrait pas que le contraire pût arriver.
Il est peu de questions de législation qui puissent être bien résolues sans les secours des principes de la morale ; mais comment ces principes seraient-ils entendus dans des assemblées où près de la moitié des membres sont des possesseurs d’hommes ? Est-ce à de tels individus qu’il sera permis de parler du respect qu’on doit aux personnes, au travail, à l’industrie ? Dans quel code de morale trouveront-ils la ligne de séparation entre l’être humain qui est une personne, et l’être humain qui est une chose ? Dans toutes les questions où l’intérêt de la liberté des citoyens se trouvera en opposition avec l’intérêt des possesseurs d’hommes, pense-t-on que ce ne sera pas le premier qui sera sacrifié ? Si la possession des maîtres est menacée, il faudra qu’ils la justifient ; il faudra réduire en maximes générales ce qui se passe dans la pratique ; il faudra établir que leur possession est juste, par cela seul que la loi l’a consacrée : or, une fois que l’on arrive à pareilles maximes, il ne s’agit que d’avoir une force suffisante pour faire la loi ; car, dès ce moment, toutes les tyrannies sont justifiées. On dit que les possesseurs d’esclaves sont des défenseurs très zélés du gouvernement démocratique, et qu’ils ne parlent de la liberté qu’avec enthousiasme. Cela se peut ; mais, si les habitants des pays libres peuvent alors les entendre sans dégoût ou sans pitié, il faut que la contagion de la servitude ait singulièrement aveuglé les esprits ou dépravé les sentiments.
La distance qui sépare la nation anglaise de ses colonies, affaiblit les effets que produit, sur une population libre, le contact d’une population de maîtres et d’esclaves ; mais, malgré la distance, ces effets sont encore fort étendus. Dans la chambre des communes, qui a été dernièrement dissoute, le nombre de possesseurs d’esclaves s’élevait à quarante-six ; et rien ne fait présumer que ce nombre soit moins considérable dans la chambre actuelle. Plusieurs possesseurs d’hommes siègent également dans la chambre des lords, et il est probable qu’ils y sont au moins en aussi grande proportion que dans la chambre des communes. Ainsi, voilà deux branches de la puissance législative, qui ne reconnaissent d’autre justice que leur force et leur intérêt ; il est clair que l’esclavage ne peut être juste à leurs yeux, que parce qu’il est conforme aux lois de leurs pays, et comme ce sont eux qui font les lois, il est clair que ce sont eux aussi qui font la justice.
L’influence de l’esclavage sur l’esprit des autres membres du gouvernement, est la même que celle qui se fait sentir dans les deux chambres. Les ministres et leurs agents ont sans cesse à délibérer sur les rapports des maîtres et des esclaves ; mais dans ces rapports, on n’aperçoit jamais que l’action d’une force brutale et de l’intérêt le plus grossier. Ajoutons que le gouvernement de la métropole envoie dans les colonies de nombreux agents, qui vont former leurs mœurs et leurs habitudes près des maîtres et des esclaves. Ces agents reviennent tôt ou tard dans leur pays ; ils se font récompenser de leurs services par des emplois dans leur pays natal, et ils sont tout disposés à croire que l’Angleterre n’est qu’une grande plantation qui n’appartient qu’à un maître, et qu’il ne faut exploiter avec plus de prudence, que par la raison que les hommes possédés sont un peu moins endurants que ceux des colonies.
Les discours et les écrits que répandent les possesseurs d’esclaves, et les divers intérêts qui se rattachent aux leurs, contribuent à corrompre la morale publique : dans ces écrits ou dans ces discours, on professe continuellement que l’esclavage est juste, et doit être maintenu, par cela seul que des lois l’ont établi ; mais comme l’esclavage implique nécessairement dans un individu la faculté de disposer arbitrairement d’un autre, de le maltraiter, de lui faire violence, de le contraindre de travailler, et de lui arracher les produits de son travail, il s’ensuit que les désirs et la force du gouvernement sont les règles seules d’après lesquelles il faut juger de la justice, et de la moralité des actions : les mauvais traitements, les extorsions, le viol, l’adultère et même l’assassinat deviennent des actions morales et légitimes, aussitôt que la volonté d’un prince et de la majorité de deux assemblées ont garanti l’impunité de ces crimes à des individus qu’ils ont appelés des maîtres.
On peut exécuter légitimement, ce qu’on peut légitimement permettre : si pour rendre morales les violences et les cruautés qu’exercent certains individus sur des hommes ou des femmes dans les colonies, il suffit qu’un gouvernement laisse leurs actions impunies ou les protège, on ne voit pas pourquoi il ne peut pas légitimer chez lui ce qu’il peut bien légitimer chez les autres ; si donc il considère comme sa propriété les hommes et les femmes qui lui sont soumis, s’il se conduit à leur égard comme des planteurs à l’égard de leurs esclaves, que pourrait-on lui opposer qu’un esclave ne puisse pas opposer à son maître ? La possession n’existe-t-elle pas dans un cas comme dans l’autre ? N’est-elle pas légitimée par les mêmes désirs et par la même force ? Ainsi, tout peuple qui reconnaît que son gouvernement peut légitimer l’esclavage, reconnaît par cela même qu’il peut être légitimement fait esclave, et que les violences et les extorsions n’ont besoin, pour être conformes à la justice et à la morale, que de l’autorisation expresse ou tacite des chefs de son gouvernement. Les Anglais n’arrivent pas jusqu’à cette conséquence relativement à eux ; mais les hommes, dans lesquels réside la faculté de rendre légitimes les vices et les crimes de l’esclavage, y sont conduits par la nature même des choses ; quand des principes sont universellement reconnus, les conséquences en découlent d’elles-mêmes, et sans qu’on ait besoin d’y songer.
La France éprouve un peu moins que l’Angleterre l’influence de l’esclavage établi dans ses colonies : d’abord, parce qu’avec une population plus considérable, elle possède moins de colonies ; en second lieu, parce que les communications, et les intérêts qui se rattachent à ceux des planteurs, sont moins nombreux ou moins forts ; enfin, parce que les planteurs résident dans leurs possessions, et qu’il leur est moins facile de propager leurs doctrines parmi nous. Ne croyons pas cependant que cette influence soit nulle. Le gouvernement a sous son empire deux peuples : celui des colonies, et celui de la mère patrie. Le pouvoir qu’il a sur le premier est à peu près sans limites : ce pouvoir lui suffit pour légitimer l’esclavage et les conséquences qui en résultent. Le pouvoir qu’il a sur le second est restreint par des lois, par des maximes, par quelques autorités et par la puissance de l’opinion.
Cette combinaison de deux pouvoirs dans les mêmes personnes influe nécessairement sur l’exercice de l’un et de l’autre. Si, par exemple, des ministres ont à prendre une délibération, il faut qu’ils commencent par déterminer si le peuple sur les intérêts duquel ils délibèrent, est le peuple qui se compose d’esclaves et de maîtres, ou si c’est le peuple chez lequel nul individu n’est ni maître ni esclave. Les principaux agents de l’autorité se trouvent, en quelque sorte, dans la position de maître Jacques ; s’ils veulent parler au peuple esclave, il faut qu’ils endossent l’habit et s’arment du fouet de cocher ; s’ils veulent parler au peuple chez lequel nul homme n’est la propriété d’un autre, il faut qu’ils reprennent le costume du cuisinier, c’est-à-dire qu’ils consultent un peu son goût. Mais est-il aussi facile de changer d’esprit, de maximes et de mœurs, qu’il est facile de changer d’habit ? L’homme qui vient de régler arbitrairement certains intérêts, et qui n’a eu à consulter que sa volonté et sa puissance, ne se laissera-t-il pas entraîner par l’esprit qui l’a dirigé, s’il a à délibérer sur des intérêts de même nature ? Si, dans un cas, il peut penser que sa volonté suffit pour rendre un fait ou une action conforme à la justice et à la morale, n’aura-t-il pas la même pensée dans tous ? Pense-t-on, par exemple, qu’un homme qui passerait alternativement du gouvernement d’un peuple esclave au gouvernement d’un peuple libre, ne porterait pas dans l’un les habitudes qu’il aurait prises dans l’autre ?
Les lois de la justice et de la morale ne plient pas selon nos intérêts ou selon nos caprices ; il faut les admettre pour tous les hommes et pour toutes les nations, ou y renoncer pour soi-même. Du moment que la justice et la morale cessent d’être universelles, il n’y a plus pour les hommes ni morale, ni justice ; il n’y a qu’une force brutale qu’on peut quelquefois faire subir, mais qui peut aussi se tourner à l’instant contre ceux qui en ont fait la règle de leurs jugements et de leur conduite.