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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence de l’esclavage domestique sur l’indépendance des peuples possesseurs d’esclaves.

    Charles Comte

    CHAP. 16: > De l’influence de l’esclavage domestique sur l’indépendance des peuples possesseurs d’esclaves.

    L’effet immédiat de l’esclavage est de mettre l’homme possédé en état d’hostilité contre celui qui le possède ; cet état ne résulte pas seulement des violences et des extorsions auxquelles l’esclave est incessamment assujetti, il résulte surtout du désir inhérent à chaque individu de perpétuer son espèce et de contribuer au bien-être des générations à venir. Un homme qui est considéré comme la propriété d’un autre, et qui est ainsi tombé au dernier terme de dégradation auquel un être de son espèce puisse descendre, voit toutes les misères de la servitude s’étendre sur ses descendants jusqu’à la postérité la plus reculée. Aussi longtemps que durera sa race, les pères et mères seront impuissants pour adoucir le sort de leurs enfants, les maris ne pourront rien pour leurs femmes, les femmes pour leurs maris, les frères pour leurs sœurs, les enfants pour leurs parents ; tous les liens les plus chers au cœur de l’homme seront sans cesse brisés. Des hommes faits esclaves, ne peuvent donc pas avoir des ennemis plus terribles et plus persévérants que leurs maîtres, et que les descendants de leurs maîtres.

    Il suit de là que les mêmes motifs qui portent une population asservie à se rallier à tout homme qui veut priver les maîtres de leur puissance, et les soumettre à un gouvernement despotique, les porte à se rallier à une puissance étrangère qui aspire à les subjuguer. Des esclaves, ne possédant aucune propriété, ne craignent pas le pillage ; ils peuvent, au contraire, profiter du désordre qui suit une invasion, pour ressaisir quelque faible portion des richesses que leurs travaux ont produites ; il est possible même qu’en rendant des services aux vainqueurs, ils en soient récompensés par la liberté. Dans aucun cas, ils n’ont pas à craindre de voir empirer leur condition ; un changement de maîtres par suite d’une invasion, ne peut être considéré comme une calamité plus grande qu’un changement de maîtres par suite d’un échange, d’une vente, ou de toute autre transaction commerciale.

    Aussitôt que des possesseurs d’hommes se trouvent en état de guerre avec une nation étrangère, ils ont donc à se mettre en garde contre deux sortes d’ennemis : d’abord, contre ceux qui se trouvent déjà dans l’intérieur de leurs familles, et ensuite contre ceux qui viennent pour les subjuguer. Il est rare que ces deux classes d’ennemis ne soient point d’intelligence ; ceux de l’intérieur servent volontiers d’espions et de guides à ceux de l’extérieur, en attendant que l’occasion de les seconder d’une manière plus efficace se présente. Les maîtres sont donc obligés d’avoir en même temps deux armées : l’une, qui surveille les mouvements des esclaves et qui prévienne ou réprime leurs insurrections ; l’autre, qui surveille et combatte l’ennemi étranger.

    L’invasion d’un pays exploité par des esclaves, n’est pas favorisée seulement par la disposition dans laquelle se trouve la population asservie, de se rallier à tous les ennemis des maîtres, elle l’est aussi par la misère qui pèse généralement sur le pays, et par la facilité avec laquelle une puissance étrangère attire dans son parti les grands possesseurs accablés de dettes. Il n’est point de guerre chez les peuples modernes, qui n’entraîne une nation dans de grandes dépenses, et qui n’exige l’établissement de nouvelles contributions ; mais si la partie la plus nombreuse de la population est considérée comme une propriété, sur qui fera-t-on peser les impôts ? Ce ne peut pas être sur les esclaves, car ils ne possèdent rien, leurs maîtres ne leur laissant rien au-delà de ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour subsister. Il faut donc fournir aux dépenses que la guerre exige, par les contributions levées sur les possesseurs d’esclaves ; mais ces contributions ne peuvent fournir que de faibles moyens, d’abord, parce que le nombre des contribuables est nécessairement très borné, et, en second lieu, parce que l’esclavage est un obstacle à la cumulation des capitaux dans les mains des maîtres. Ajoutons que l’état de détresse dans lequel se trouvent habituellement la plupart des possesseurs d’hommes, dispose un grand nombre d’entre eux à devenir les instruments de toute puissance qui veut les payer. Un État où la population laborieuse ne se compose que d’esclaves, est donc d’une extrême faiblesse, comparativement à une nation libre.

    L’influence que l’esclavage exerce sur le nombre de la population, se fait sentir aussi sur l’indépendance nationale. Il est évident, en effet, que lorsqu’une faible population se trouve disséminée sur un vaste territoire, il est très difficile de s’opposer à une invasion. Il n’y a plus que des armées réglées qui puissent faire résistance, et, pour former ces armées, il faut dépeupler des provinces entières. C’est ce qu’on a vu dans la guerre qui a eu lieu, dans le dernier siècle, entre la Russie et la Pologne ; le recrutement des armées avait tellement épuisé d’hommes les provinces du nord, que les filles n’y trouvaient plus de maris. Suivant Rulhière, quand il y naissait un enfant mâle, on voyait aussitôt vingt filles nubiles accourir et s’offrir pour prendre soin de l’enfant, en restant servantes dans la maison où il était né, sans aucun autre salaire que la promesse de les épouser un jour [332]. Dans les contrées où, par une conséquence de l’esclavage, une population peu nombreuse est répandue sur un immense territoire, il suffit de la perte d’une bataille, pour livrer le pays tout entier à la discrétion de l’ennemi.

    Enfin, les effets que l’esclavage produit sur la nature du gouvernement, influent d’une manière non moins étendue sur l’indépendance nationale. Il existe une relation si intime et si manifeste, entre la force d’une nation relativement à des puissances étrangères, et la nature de son gouvernement, qu’il n’est pas nécessaire de la démontrer. Si donc il est dans la nature de l’esclavage de vicier le gouvernement du peuple qui l’admet chez lui, ainsi que je crois l’avoir précédemment démontré, il est clair que, sous ce rapport, l’asservissement d’une partie de la population est une cause de faiblesse.

    Les esclaves ne sont pas également misérables dans toutes les circonstances ; plusieurs peuvent même se trouver assez doucement traités pour s’attacher à leurs possesseurs. Les dangers que fait naître la servitude pour l’indépendance des maîtres, ne sont donc pas toujours les mêmes, et il est quelquefois arrivé que des esclaves ont été armés pour la défendre. Mais ce sont là des exceptions qui se présentent rarement, et sur lesquelles il n’est pas sûr de compter ; les Romains, dès le commencement même de leur république, et dans un temps où la servitude n’avait pas encore acquis le caractère de dureté qu’elle eut plus tard, virent leurs esclaves se rallier aux armées qui assiégeaient leur ville [333]. De la peur de voir insurger leurs esclaves naquit la politique de porter toujours la guerre sur le territoire de l’ennemi. Cette politique éloigna longtemps le danger ; mais, quand les légions furent impuissantes pour défendre les barrières de l’empire, la désertion des esclaves en accéléra la chute. Lorsque Alaric et Rhadagaise parcoururent l’Italie, leur armée se grossit de toute la foule qui parlait encore la langue teutonique, et de tout esclave qui pouvait se dire Goth ou Germain [334]. Rome, avant que d’avoir asservi toutes les nations qui avaient déjà fait quelques progrès dans la civilisation, pouvait faire subsister ses armées sur le territoire de ses ennemis ; mais, lorsque toutes les nations industrieuses eurent été asservies, l’empire se trouva hors d’état de supporter les frais de la guerre : les esclaves ne possédaient rien, et la plupart des maîtres étaient ruinés.

    Les grands de Rome, à mesure que leurs armées envahissaient le territoire des autres nations, en faisaient disparaître les hommes libres ; ils les distribuaient comme esclaves dans des pays qui leur étaient étrangers. Ils se partageaient le sol pour en faire de vastes domaines, ou le prenaient à ferme de la république, et le faisaient exploiter par d’autres hommes amenés comme esclaves. Les prisonniers goths ou germains étaient dispersés dans les campagnes d’Italie, les prisonniers gaulois étaient transportés sur les côtes de l’Afrique ou de l’Asie mineure. Lorsque les peuples barbares fondirent de toutes parts sur l’empire, ils ne trouvèrent donc que des contrées à moitié désertes, et peuplées par des hommes pour lesquels l’invasion était un bienfait plutôt qu’une calamité. L’histoire ne nous dit pas ce que devenaient, à mesure que les conquérants avançaient dans le pays, les familles des possesseurs d’hommes, qui se trouvaient placées au milieu de leurs esclaves ; mais nous pouvons nous en faire une idée, par ce qui arriva dans le dernier siècle à la Pologne, dans la guerre qui en amena le partage.

    Avant que la Pologne eût été partagée, son extrême faiblesse, résultat nécessaire de l’esclavage de la partie la plus nombreuse de la population, avait frappé les esprits.

    « Le plus faible de ses ennemis, disait un historien, peut impunément, et sans précaution, entrer sur son territoire, у lever des contributions, détruire ses villes, ravager ses campagnes, massacrer ses habitants ou les enlever. Sans troupes, sans forteresses, sans artillerie, sans munitions, sans argent, sans généraux, sans connaissances des principes militaires, quelle résistance pourrait-elle songer à opposer ? Avec une population suffisante, assez de génie et des ressources pour jouer un rôle, la Pologne est devenue l’opprobre et le jouet des nations [335]. »

    Dès que le gouvernement russe eut formé le dessein d’asservir les nobles polonais, il commença par exciter des soulèvements parmi les esclaves. Des écrits séditieux furent répandus parmi les paysans, ou affichés aux portes des églises ; en même temps, des émissaires secrets étaient envoyés dans les campagnes, pour exciter des insurrections. Une troupe de sauvages zaporoves venaient à suite des missionnaires russes et fournissaient des armes aux insurgés. Ceux-ci, dit Rulhière, les conduisaient de maisons en maisons. Tout ce qui n’était pas de la religion grecque, vieillards, femmes, enfants, gentilshommes, valets, moines, artisans, juifs et luthériens, tout fut massacré. Toute la noblesse éparse dans ses maisons en Ukraine у fut égorgée [336].

    Dans les provinces où les esclaves n’avaient pas encore été insurgés, les possesseurs n’osaient abandonner leurs terres, dans la crainte que leur départ ne fût le signal de l’insurrection ; mais, en même temps, ils étaient saisis de terreur en se voyant, eux et leurs familles, au milieu d’une population ennemie, qui n’attendait qu’un signe pour les massacrer. Les troupes russes parcouraient le pays sans crainte et sans danger, convaincues qu’elles n’avaient besoin que d’un signal pour trouver des auxiliaires dans les paysans. Si les nobles polonais osaient se plaindre, l’ambassadeur russe leur faisait entendre qu’il soulèverait les esclaves, et par ce seul mot il leur commandait le silence. En effet, dit l’historien que je viens de citer, des émissaires étaient envoyés dans toute la Pologne pour y soulever les paysans : tout était fureur, désolation, désespoir [337]. Cependant, la noblesse n’avait point de troupe pour se défendre ; car pour en avoir, il aurait fallu armer des esclaves, et les esclaves étaient des ennemis [338].

    Dans les guerres que le gouvernement russe a eues à soutenir, il ne s’est trouvé aucune puissance qui ait appelé ses paysans à l’indépendance ; mais, si l’on juge de ce que les maîtres doivent craindre de leurs esclaves, par ce qui se passa chez eux au commencement du dix-septième siècle, ils ne sont pas plus en sûreté que ne l’étaient les Polonais quand leur pays fut asservi. On vit alors, en effet, un esclave fugitif appeler à l’indépendance ses compagnons de servitude, se mettre à leur tête, livrer les villes au pillage, et s’emparer des filles et des femmes des maîtres.

    « Leur exemple, dit un historien, répandit au loin l’esprit d’anarchie. Les paysans crurent que le temps était venu de rétablir l’égalité et d’exterminer la noblesse. Le sang des nobles coulait à longs flots, et leurs membres déchirés et exposés à la vue du peuple étaient autant de signaux qui l’appelaient à la liberté. Les forces qu’on rassembla contre eux furent aisément dissipées. Malheur aux nobles qui leur furent livrés par des traîtres, ou que le sort des armes fit tomber entre leurs mains. Ils s’étudiaient à les faire périr dans des supplices nouveaux [339]. »

    Cependant, l’esclavage expose moins les Russes à être asservis par une nation étrangère, qu’il n’exposait les Polonais. Il existe plusieurs raisons de cette différence, mais une des principales est dans la nature du gouvernement. Quand les esclaves russes entrent dans l’armée, leurs maîtres n’ont plus d’empire sur eux, au moins en qualité de maîtres. Ils ne dépendent alors que du gouvernement ou des officiers qu’il leur donne, et leur sort est peu différent des soldats des autres nations ; le recrutement des armées est donc plus facile et moins dangereux. D’un autre côté, les nobles étant eux-mêmes les esclaves du gouvernement, peuvent exercer sur les paysans un pouvoir moins despotique. Les atteintes portées à la liberté des maîtres, affaiblissent, dans ce cas comme dans tous, les dangers attachés à l’asservissement des classes laborieuses. Rulhière observe que les esclaves de la Russie font la force de ses armées [340]. La raison en est simple : c’est qu’un paysan enrôlé est une espèce d’affranchi.

    L’influence de l’esclavage sur l’indépendance des îles d’Amérique est si manifeste, que l’idée de l’existence des maîtres est inséparable de l’idée de leur asservissement à des peuples ou à des gouvernements qui existent sous d’autres climats. Les possesseurs d’hommes des colonies anglaises, françaises, hollandaises, espagnoles, ont besoin, pour conserver leur empire sur leurs esclaves, d’être sans cesse sous la protection d’armées étrangères. Ils peuvent passer alternativement sous la domination de toutes les puissances auxquelles le hasard de la guerre donne momentanément l’empire des mers ; mais il ne leur est pas permis d’espérer d’être maîtres de leurs destinées, aussi longtemps qu’ils règneront sur une population esclave ; leur asservissement est une condition inséparable de leur domination. La domination étrangère qui pèse sur les colons n’est pas pas celle qu’un gouvernement régulier exerce sur ses sujets ; c’est celle qu’exerce un maître sur ses propriétés. Il n’y a aucune analogie entre le pouvoir auquel est soumis un colon de la Martinique, et le pouvoir auquel est soumis un habitant de la France. Celui-ci trouve des garanties dans les tribunaux, dans les chambres, dans la publicité et dans l’opinion publique qui en est la conséquence ; celui-là ne peut en trouver que dans ses intrigues, dans son obéissance et dans la merci du pouvoir. Si les habitants des colonies inspirent quelque sympathie aux métropoles, cette sympathie n’existe que pour la partie de la population qui est opprimée, pour les esclaves et pour les hommes de couleur. Une multitude de sociétés se sont formées dans toutes les villes de l’Angleterre pour venir au secours des esclaves ; des hommes des plus recommandables de tous les rangs, sont entrés dans ces sociétés ; les écrivains ou les orateurs connus par l’indépendance de leur caractère, ont défendu et propagé leurs principes ; mais qui s’est jamais avisé de s’associer pour protéger les colons, ou pour mettre un terme à leur détresse ?

    Les habitants d’Haïti, dont le plus grand nombre était esclave il n’y a pas fort longtemps, ont joui de fait de leur indépendance pendant près de trente ans ; ils l’ont maintenue contre une des premières puissances de l’Europe pendant le même espace de temps, et ils ont fini par la faire reconnaître par toutes les nations. Quelle est l’île exploitée par des esclaves et possédée par des maîtres, qui pourrait se flatter d’en faire autant ? La population de la Jamaïque est presque égale à celle d’Haïti ; et cependant quelle résistance opposerait-elle à une invasion, si la population libre de l’Angleterre lui retirait sa protection ? L’île de Cuba renferme aussi un grand nombre d’habitants ; mais si les maîtres y étaient abandonnés à leurs seules forces, ils seraient incapables d’opposer aucune résistance à une puissance qui s’unirait à leurs esclaves. La dépendance dans laquelle les maîtres se trouvent vis-à-vis de tout pouvoir étranger est telle, que les possesseurs des colonies françaises tremblent de voir paraître sur leurs côtes le pavillon haïtien, quoiqu’ils soient protégés par toute la puissance du gouvernement français, et qu’ils ne soient en guerre avec personne, si ce n’est avec leurs esclaves.

    Les peuples des îles ou du continent d’Amérique qui font exécuter tous leurs travaux par des esclaves, sont d’une telle faiblesse, lorsqu’on les considère comme corps de nation, qu’il suffit de quelques esclaves fugitifs pour compromettre leur existence. Dans le temps où l’île d’Haïti était occupée par des colons français, quelques esclaves s’étant réfugiés dans les montagnes, s’y multiplièrent bientôt au point qu’ils pouvaient offrir un asile assuré à tout homme qui voulait aller les joindre, et qu’ils faisaient trembler toute la colonie. C’est là, dit Raynal, que, grâce à la cruauté des nations civilisées, ils deviennent libres et féroces comme des tigres, dans l’attente peut-être d’un chef et d’un conquérant qui rétablisse les droits de l’humanité violée [341]. La colonie hollandaise de Surinam a vu également son existence compromise par des esclaves réfugiés dans les forêts. Les guerres qui ont eu lieu entre les nègres indépendants et leurs anciens possesseurs, est devenue si dangereuse pour les derniers, qu’ils ont été obligés de suspendre leurs défrichements. Ils auraient été vaincus et exterminés, s’ils n’avaient été secourus par la mère-patrie et par des officiers et des soldats européens ; et ils ont fini par traiter de puissance à puissance avec les esclaves fugitifs [342].

    Les possesseurs d’hommes des îles et du continent d’Amérique peuvent se flatter qu’ils auront peu de dangers à courir, aussi longtemps que les peuples de l’Europe et leurs gouvernements se croiront intéressés à conserver la domination qu’ils exercent sur eux. Mais cette croyance qui n’existe déjà plus dans la partie la plus éclairée des nations, pourra ne pas être de longue durée dans l’esprit des gouvernements ; tout le monde est déjà convaincu que les colonies coûtent fort cher et rapportent fort peu aux peuples dont les gouvernements se permettent ce genre de luxe. Qu’arriverait-il cependant, si tout à coup l’Angleterre, la France et les Pays-Bas, supprimaient de leurs sujets, comme charges inutiles, les monopoles accordés aux colons, et les énormes dépenses qu’exige leur sûreté ? Qu’arriverait-il, si on leur laissait le soin de se protéger et de se gouverner eux-mêmes ? Iraient-ils se placer sous la protection d’autres puissances ? Ils pourraient le tenter ; mais ils en trouveraient difficilement ; les Russes et les Turcs ne sont pas aussi fins que nous ; s’ils se font payer par les sujets qu’ils oppriment, ils se feraient payer, à plus forte raison, par ceux auxquels ils accorderaient une dispendieuse protection [343].

    Il ne serait pas impossible d’ailleurs que dans une guerre entre deux puissances continentales, l’une d’elles cherchât à insurger les esclaves de l’autre.

    « Nos colonies des Indes occidentales, dit un écrivain anglais, ne possèdent pas les ressources que nous avons aux Indes orientales. Elles ont toutes protesté contre toute intention de confier leur défense à des natifs du pays ; elles veulent, quoi qu’il en coûte d’hommes et d’argent, n’être gardées que par des soldats européens. Les esclaves excédant de vingt fois au moins le nombre des hommes libres, sont les principales causes de leurs craintes, et c’est contre eux qu’ils ont à multiplier leurs précautions. S’ils avaient eu la sagesse de s’attacher les noirs et les hommes de couleur, ils auraient pu se confier à eux dans le moment du danger ; mais dans quelle vue peut-on considérer maintenant ces colonies, si ce n’est comme un amas de matières combustibles qui n’attendent qu’une étincelle pour s’enflammer et produire la plus terrible des explosions ? Parler de la sécurité de possessions où les dix-neuf vingtièmes de la population sont courbés sous le joug et sous la plus dégradante servitude, est une véritable folie, surtout quand on considère qu’Haïti plane au-dessus d’elles dans la force et la vigueur d’une liberté nouvellement conquise par le sang et par la vengeance, et que l’Amérique méridionale a proclamé la liberté de tous ses esclaves... N’oublions pas d’ailleurs que nous n’avons aucune garantie contre une autre guerre avec l’Amérique. Nous lui avons montré le point vulnérable de nos colonies ; dans la dernière guerre, nous avons appelé ses esclaves à se placer sous nos étendards, à prendre les armes contre leurs maîtres et à conquérir leur liberté. Supposez que dans une autre guerre avec cette puissance, une armée de nègres américains font une descente dans la Jamaïque, avec le dessein d’affranchir leurs frères. Que pourraient opposer les blancs contre une telle force ? Nous pourrions envoyer d’Europe à leur aide, régiment après régiment ; le climat les moissonnerait à mesure de leur arrivée. Rappelons-nous ce qu’une poignée de nègres marons fut capable d’exécuter, il y a vingt-sept ans, contre les forces entières de la Jamaïque. Il ne leur fallut que deux cents combattants pour tenir toutes ces forces en haleine pendant huit ou neuf mois, et ils ne mirent bas les armes que sur la promesse d’une amnistie. Si, au lieu de n’avoir que deux cents hommes, ils en avaient eu cinq mille ou seulement deux mille, l’île était à jamais perdue pour l’Angleterre [344]. »

    Les Anglo-Américains du sud sont moins menacés dans leur indépendance, par suite de l’esclavage établi parmi eux, que ne le sont les planteurs des îles. Les hommes de l’espèce des maîtres sont plus nombreux chez eux qu’ils ne le sont dans les colonies, et leur union avec les États qui n’ont plus d’esclaves, est pour eux une garantie. Il ne faut pas douter, cependant, que leur indépendance ne soit déjà affectée par l’existence, au milieu d’eux, d’une multitude d’esclaves. Si une puissance avec laquelle ils seraient en guerre formait quelques régiments de noirs ou d’hommes de couleur, parlant la même langue que ceux qu’ils tiennent asservis, et si elle les portait sur leur territoire, ils pourraient bien voir se renouveler chez eux le spectacle qu’a présenté la Pologne à l’époque de l’envahissement des Russes. Le soin que prennent les Anglo-Américains de tenir leurs esclaves dans l’abrutissement, en s’interdisant, sous des peines sévères, de leur apprendre à lire, rendrait les provocations à la révolte un peu plus difficiles ; mais aussi les insurrections n’en seraient que plus terribles, car les esclaves les plus abrutis sont toujours les plus féroces [345].

    Tant que les principales îles d’Amérique seront exploitées par des esclaves, les dangers que présente l’esclavage à l’indépendance des Anglo-Américains du sud, seront moins grands, parce que les possesseurs blancs se feront un scrupule d’employer des moyens qui compromettraient leur propre existence ; mais cet état ne sera pas éternel ; déjà, une des îles les plus étendues et les plus fertiles n’est possédée que par des nègres ou par des hommes de couleur libres ; les Anglais, qui possèdent les îles les plus considérables, tendent à l’abolition de l’esclavage avec cette constance et cette énergie qui sont dans leur caractère ; ils parviendront à leur but comme ils y sont parvenus, quand ils ont voulu l’abolition de la traite. Ils ont commencé à interdire, dans leurs propres colonies, l’introduction et le commerce de nouveaux esclaves ; puis, ils ont fait subir aux autres nations la loi qu’ils s’étaient imposée ; maintenant, ils font quelques pas de plus ; ils marchent à l’abolition de la servitude. Je n’examine point s’ils s’arrêteront là, où s’ils exigeront que les autres suivent leur exemple ; si jamais ils l’exigeaient, j’ignore où serait la résistance qu’ils pourraient rencontrer. Je veux seulement faire observer que l’affranchissement des esclaves des colonies anglaises, placera les Anglo-Américains du sud dans la position la plus critique, à moins qu’ils ne se hâtent de suivre l’exemple qui leur est donné. L’époque à laquelle les Anglais seront parvenus au but vers lequel ils tendent de concert avec leur gouvernement, peut être éloignée relativement à la vie d’un homme, mais elle est fort prochaine relativement à l’existence d’une nation [346].

    L’existence de l’esclavage menace l’indépendance des Anglo-Américains du sud d’une autre manière. On a vu, lorsque j’ai exposé les effets de l’esclavage relativement à l’accroissement des richesses et des diverses classes de la population, que, dans les pays où tous les travaux sont exécutés par des hommes asservis, les richesses ne s’accroissent qu’avec une extrême lenteur, et que la population se multiplie d’une manière plus lente ; souvent même la population et les richesses décroissent simultanément. Dans les États de l’Union, où tous les travaux sont exécutés par des mains libres, les richesses et les hommes se multiplient, au contraire, avec une rapidité dont on n’avait pas d’exemple ; non seulement le nombre des individus s’accroît rapidement dans chaque État ; mais le nombre des États libres tend à se multiplier. Il suivra nécessairement de là, que plus les Anglo-Américains du nord prospéreront, et plus les États du sud perdront de leur importance ; leur influence décroîtra en raison de l’accroissement de la population, des richesses et des lumières des autres États.

    Sans doute, une fraction de population peut croître en nombre, en richesses et en lumières sans que les autres fractions en souffrent ; il arrive même souvent que cet accroissement est un bien pour elles ; mais cela n’a lieu que lorsqu’il y a identité de sentiments, d’opinions, d’intérêts : or, cette identité ne peut pas exister entre une population composée d’hommes industrieux et libres, et une population composée de possesseurs d’esclaves. Les premiers attachent l’honneur à l’activité, au travail, à l’économie, aux bonnes mœurs ; ils attachent le mépris à la paresse, à l’incapacité, à la dissipation. Les seconds attachent l’honneur à l’oisiveté, à l’ostentation, au nombre d’hommes qu’ils possèdent ; ils attachent le mépris au travail, à l’industrie. Comment de tels hommes pourraient-ils tendre vers le même but ? Comment pourraient-ils avoir quelque estime les uns pour les autres [347] ?

    Les intérêts, tels qu’ils sont conçus de part et d’autre, ne sont pas moins opposés que les opinions, les sentiments et les habitudes. Les maîtres voient leur intérêt à maintenir leur domination sur leurs esclaves dans toute son étendue. Ils considèrent comme une atteinte à leur propriété, toute garantie accordée aux hommes dont ils sont en possession. À leurs yeux, leur sûreté dépend de l’abrutissement de la population asservie ; ce qui leur importe, ce n’est pas que leurs esclaves soient actifs, laborieux, intelligents ; c’est qu’ils soient soumis, et que l’idée d’un meilleur avenir ne se présente jamais à leur esprit. Il ne s’agit pas, pour les maîtres, d’augmenter les produits de l’agriculture, de multiplier les défrichements ; il s’agit de conserver les possessions qui existent. Les possesseurs d’esclaves sont comme les despotes, quand ils ne rétrogradent pas, ils veulent du moins rester stationnaires.

    Les hommes qui ne sont ni maîtres, ni esclaves, et qui exercent quelque branche d’industrie, sont intéressés, au contraire, à voir dans tous les États de l’Union, une population homogène. Leur sécurité sera d’autant plus grande, que chaque État pourra mieux pouvoir par lui-même à sa propre défense. Ils seront d’autant plus riches que les produits de leur sol et de leur industrie trouveront un plus grand nombre de consommateurs dans les États du sud, et qu’ils pourront acheter à meilleur marché les produits de ces derniers États. Pour des peuples industrieux et commerçants, il n’est pas de plus mauvaises pratiques que les nations chez lesquelles la population se divise en maîtres et en esclaves ; les uns ne peuvent rien acheter, et les autres payent mal. Les peuples industrieux des États libres sont intéressés à voir tous les autres États marcher de pair avec eux ; peu leur importe que ceux avec lesquels ils auront des relations de commerce, aient toujours été maîtres ou qu’ils aient été des affranchis. Quelque puissant que soit le préjugé des Américains du nord contre les noirs et contre les hommes de couleur, il est chez eux une puissance plus grande encore : c’est l’amour du gain. L’Américain le plus vain et le plus orgueilleux de la couleur et de la noblesse de sa peau, préférera toujours un homme un peu basané avec lequel il fera de bonnes affaires, à un blanc qui ne lui sera bon à rien, et qui ne paiera pas ses dettes.

    Il est des hommes qui ont présagé une séparation entre les États où une partie de la population est considérée comme la propriété de l’autre, et les États où l’esclavage est aboli. Si cette séparation s’effectuait jamais, ce ne seraient pas les États du sud qui l’auraient provoquée ; livrés à eux-mêmes, ils seraient d’une telle faiblesse, que, s’ils conservaient l’esclavage, ils pourraient être envahis aussi facilement que le fut la Pologne au dernier siècle. Il faudrait, pour qu’il s’opérât une séparation, que les États libres repoussassent l’alliance des possesseurs d’hommes, comme une charge et comme une cause de corruption parmi eux. Mais même dans ce cas, les États exploités par des esclaves ne seraient point indépendants ; ils obéiraient à l’influence qu’il plairait aux autres nations d’exercer : il n’est pas une puissance qui ne pût leur dire comme l’ambassadeur russe aux nobles polonais : Si vous remuez, j’insurgerai vos esclaves !

    Il résulte des faits exposés dans ce chapitre deux vérités importantes : la première, c’est que tous les hommes qui en réduisent d’autres en servitude, ou qui se font possesseurs d’esclaves, se mettent, par ce seul fait, entre deux ennemis ; ils s’exposent à être massacrés par les hommes qu’ils possèdent, ou à être asservis par des étrangers ; la seconde, c’est que, toutes les fois qu’il se forme une véritable coalition entre les ennemis intérieurs et les ennemis extérieurs, les maîtres n’ont aucun moyen de résistance.