Traité de Législation: VOL III
Parallèle entre les diverses espèces d’hommes. — De la supériorité des unes à l’égard des autres. —
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 47: > Parallèle entre les diverses espèces d’hommes. — De la supériorité des unes à l’égard des autres. — Des causes de cette supériorité. — De la difficulté de constater l’existence de ces causes.
Parmi les recherches auxquelles je me suis livré dans le cours de cet ouvrage, il n’en est point dans lesquelles je suis entré avec plus d’hésitation et de méfiance que celles dans lesquelles je m’engage maintenant. Les différences intellectuelles et morales qui existent entre les diverses espèces d’hommes, ont été si négligemment observées, et les causes qui agissent sur les nations sont si nombreuses et souvent si imperceptibles, qu’il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer quel est le degré de développement dont chaque espèce est susceptible. On a vu, dans les chapitres précédents, combien sont nombreuses les circonstances physiques qui contribuent à rendre un peuple stationnaire ou progressif ; l’influence que ces diverses circonstances exercent est telle, que lorsqu’on les considère attentivement il faut un certain effort d’esprit pour ne pas se laisser entraîner à l’opinion que les peuples sont faits ce qu’ils sont, par l’action qu’exercent sur eux les choses qui les environnent, et par les modifications diverses que les mêmes choses sont susceptibles d’éprouver. Si, à l’influence de ces circonstances physiques et matérielles, on ajoute l’influence, qui n’est guère moins puissante, de quelques circonstances morales, telles que la diversité des religions, l’action des nations les unes sur les autres, la différence des langues, et d’autres analogues, on comprendra combien il faut de circonspection, lorsqu’il s’agit d’assigner la cause spéciale qui a produit tel ou tel degré de développement. Pour avoir la certitude qu’une différence intellectuelle ou morale qu’on observe entre deux peuples, tient uniquement à une différence d’espèce, il faudrait qu’ils fussent tous les deux dans une position semblable sous tous les autres rapports ; car s’il existe pour l’un des causes de supériorité qui n’existent pas pour l’autre, et si ces causes ne sont pas inhérentes à la nature même de l’homme, la différence des espèces n’explique plus rien.
Mais, en même temps que ces recherches sur les différences caractéristiques des races sont très difficiles, elles sont d’une haute importance : une multitude de causes, qui se trouvent tantôt dans les hommes eux-mêmes et tantôt dans les choses au milieu desquelles ils sont placés, contribuent à rendre les peuples progressifs ou stationnaires ; et il ne peut exister de sciences morales ou politiques, si l’on ne connaît pas les liaisons qui existent entre chacune de ces causes et les effets qu’elle produit ; mais ces causes agissent-elles dans le même sens, sur les hommes de toutes les espèces ? Agissent-elles sur tous avec une égale force ? Si la simple exposition des bons et des mauvais effets d’une action et d’une habitude, par exemple, contribue au perfectionnement des mœurs d’une nation d’espèce caucasienne, contribuera-t-elle également, et dans la même proportion, au perfectionnement d’un peuple d’espèce mongole ? Si les sophismes et les erreurs, dans les sciences morales, ont pour effet de dépraver les hommes d’espèce mongole, auront-ils un effet semblable sur des peuples d’espèce américaine ou d’espèce malaie ? La faculté que nous avons de rechercher ou de saisir la liaison qui existe entre telle cause et l’effet qu’elle produit, a-t-elle été donnée aux hommes de toutes les espèces ? Les vérités que les uns peuvent discerner, peuvent-elles être discernées aussi par les autres ? Les passions, qui, dans une position donnée, agitent les hommes de telle espèce, agitent-elles les hommes de telle autre dans une position semblable ? Les impressions qui déterminent l’action de quelques-uns, peuvent-elles déterminer l’action de tous ?
Si les causes qui agissent sur une espèce ne produisaient pas sur une autre les mêmes effets, il faudrait traiter séparément de chacune d’elles ; il faudrait que chacune eût une science et des maximes qui lui fussent propres ; car les faits qu’on aurait observés relativement à une, et les raisonnements auxquels ces faits auraient servi de base, ne prouveraient rien pour aucune des autres. Mais, comme on peut observer entre des nations qui appartiennent à la même espèce, des différences aussi grandes que celles qu’on dit exister entre des peuples appartenant à des espèces différentes, on serait obligé de faire à l’égard des premiers, les mêmes raisonnements qu’on aurait faits à l’égard des seconds. Chaque peuple aurait alors des règles qui lui seraient propres ; et il n’y aurait presque plus de science possible, puisque les faits particuliers ne pourraient jamais donner lieu à une proposition générale. Un philosophe a observé qu’il y a plus loin de l’intelligence de tel homme à l’intelligence de tel autre, que de l’intelligence de telle bête à l’intelligence de tel homme. On peut dire aussi qu’il y a plus loin de l’intelligence et des mœurs de tel peuple à l’intelligence et aux mœurs de tel autre de même espèce, qu’il n’y a loin entre tel peuple d’espèce caucasienne et tel peuple d’espèce mongole. Nous trouverions plus d’analogie entre les paysans de la Chine ou même de la Perse et les paysans de quelques parties de France ou d’Italie qu’entre les serfs russes ou polonais et les cultivateurs du nord de l’Amérique. On pourrait donc appliquer à des peuples de même espèce les raisonnements qu’on fait quand on compare entre elles des nations d’espèces différentes.
L’idée qu’une même cause ne produit pas des effets semblables, quand elle agit sur des peuples qui n’appartiennent pas à la même espèce, n’est pas, au reste, aussi nouvelle qu’elle peut le paraître d’abord ; elle a servi et sert encore d’excuse aux Européens qui ont réduit en servitude des hommes d’espèce éthiopienne ou d’espèce américaine. Les mêmes individus qui pensent que l’esclavage des blancs n’est propre qu’à les démoraliser et à éteindre chez eux tout principe d’activité et d’industrie, ne mettent pas en doute que l’esclavage des noirs ou des cuivrés ne soit le moyen le plus propre à les rendre moraux, actifs, industrieux. Ils considéreraient la servitude des paysans de leur propre pays comme la calamité la plus terrible qui pût tomber sur eux ; mais ils pensent ou du moins ils publient que les noirs qui cultivent les terres de leurs colonies, sont au moins aussi heureux que ces mêmes paysans ; et la raison qu’ils en donnent est qu’ils sont esclaves. Il faut donc que, d’après leurs observations, les mêmes causes produisent des effets opposés, quand elles agissent sur des hommes d’espèces différentes.
Si les peuples de chaque espèce étaient restés sur le sol que la division du globe et la direction des eaux ou des montagnes semblaient leur avoir assigné, les questions sur les différences des espèces n’eussent pas eu l’importance qu’elles ont aujourd’hui. Mais, depuis que les Européens ont envahi le continent américain, et se sont mêlés avec des nations de race cuivrée, sans cependant se confondre avec elle ; depuis qu’ils ont peuplé les îles qu’ils ont conquises, d’individus de race éthiopienne, en leur refusant toutes les prérogatives qui nous paraissent inhérentes à la nature de l’homme ; depuis que les Américains du sud se sont partagés en nations indépendantes, composées d’hommes de plusieurs espèces ; depuis que des peuples d’Europe ont porté leur domination dans une partie de l’Afrique, dans les îles placées à l’extrémité australe de l’Asie, dans l’Hindoustan, et même chez quelques nations du grand Océan ; enfin, depuis que les hommes les plus éclairés de l’Europe et de l’Amérique tendent vers l’abolition graduelle de l’esclavage partout où il existe, il est devenu du plus grand intérêt de rechercher quelles sont les différences qui peuvent exister entre les diverses espèces, et quelles conséquences morales et politiques peuvent résulter de leur mélange, soit pour les nations d’Europe, soit pour les nations des autres continents.
Les recherches auxquelles je me suis livré dans les chapitres précédents, nous ayant fait découvrir d’ailleurs quelques-unes des principales causes qui ont amené l’asservissement des peuples industrieux à des peuples barbares, et le but que je me suis proposé dans cet ouvrage m’obligeant à rechercher quels sont la nature et les effets de l’esclavage, il est nécessaire d’examiner comment ces effets sont modifiés par la différence des espèces. Nous pouvons nous apercevoir, au premier aspect, que, lorsque des hommes en asservissent d’autres qui appartiennent à la même espèce, l’esclavage ne produit pas tous les effets qu’il engendre, quand le maître et l’esclave appartiennent à des espèces différentes. Dans le premier cas, aucune marque extérieure ne distingue les hommes asservis des hommes libres ; les esclaves n’ont aucun moyen de connaître leurs forces et de les comparer à celles de leurs maîtres. Dans le second cas, au contraire, chacun porte sur lui-même, chacun transmet à ses descendants les marques indélébiles de la classe à laquelle il appartient. Chaque individu qui en rencontre un autre, peut juger, au premier aspect, s’il doit le compter parmi ses amis ou parmi ses ennemis.
« Gardons-nous, disait un sénateur romain, à qui l’on proposait de distinguer, par un costume particulier, les hommes asservis des hommes libres, gardons-nous de leur donner le moyen de se compter et de nous compter. »
Une différence plus prononcée que celle que craignait le sénat romain, et qui eût été une cause si énergique d’affranchissement chez les anciens peuples d’Europe, existe partout où des hommes d’une espèce ont asservi des hommes appartenant à une espèce différente, et c’est la nature elle-même qui l’a établie.
Dans les pays même où l’esclavage domestique est à peu près aboli, mais où il existe sur le même sol des hommes qui n’appartiennent pas tous à la même espèce, il est impossible que ce mélange ou cette confusion n’ait point de conséquences en morale et en politique, surtout s’il est vrai, comme le pensent quelques écrivains, que les hommes de toutes les espèces ne sont pas susceptibles du même développement intellectuel et du même perfectionnement moral. Une différence de capacité et de morale ne peut qu’en produire d’autres dans la création et la distribution des richesses, dans l’accroissement des diverses parties de la population, dans la division et la distribution des pouvoirs politiques, et par conséquent dans la législation, dans la nature et les effets du gouvernement. Si aux différences physiques, si propres à perpétuer les antipathies nées de la conquête, viennent se joindre des différences d’intelligence, de mœurs, de richesses, comment sera-t-il possible, par exemple, d’établir cette égalité vers laquelle tendent tous les peuples d’Europe, et qui existe entre les blancs des républiques américaines ? S’il n’y a point d’égalité entre les espèces, comment éviter les jalousies, les antipathies, les haines qui doivent être la conséquence naturelle de la domination des unes sur les autres ? Comment ces diverses passions n’engendreront-elles pas tôt ou tard l’oppression et les vices qu’elle produit ? Comment, enfin, l’habitude d’opprimer des hommes d’une espèce différente, ne produira-t-elle pas l’habitude d’opprimer les hommes de sa propre espèce ?
Ces questions n’intéressent pas seulement les nouvelles républiques de l’Amérique du Sud ; elles intéressent aussi les peuples du Canada où l’on trouve également confondus ensemble des hommes de diverses espèces ; elles intéressent les États-Unis où l’esclavage a introduit une population de noirs au milieu d’une population de blancs ; elles intéressent toutes les colonies que les Européens ont établies dans les îles d’Amérique ou d’Asie ; elles intéressent l’immense population de l’Hindoustan ; enfin, elles intéressent même les peuples de l’Europe, car de l’habitude que prennent les plus puissants d’opprimer au loin des nations d’espèces différentes, naît l’habitude d’opprimer des peuples voisins de même espèce, ou même d’opprimer ses propres concitoyens. J’exposerai ailleurs comment ces vices, ou ces maux peuvent naître les uns des autres ; je n’ai qu’à examiner ici les causes qui peuvent y donner naissance.
Un savant Anglais qui s’est livré à de profondes recherches sur la nature des diverses espèces d’hommes, a pensé que les peuples d’espèce caucasienne sont supérieurs aux peuples de toutes les autres espèces, par leur constitution physique, par leurs facultés intellectuelles et par leurs facultés morales. Il a vu les causes de leur supériorité acquise, non dans des circonstances locales, telles que la nature ou l’exposition du sol, le cours et la qualité des eaux, la température de l’atmosphère, la salubrité de l’air et autres analogues, mais dans la nature même des individus. Toutes les circonstances physiques dont l’influence nous a paru immense, semblent même n’avoir pas attiré son attention, car il ne les a comptées pour rien. Cette négligence l’a fait tomber, au reste, dans des erreurs que j’aurai occasion de faire remarquer, et qui lui font perdre un moment le caractère d’un savant qui recherche la vérité, pour lui donner les apparences d’un avocat qui défend une cause à laquelle il est lui-même intéressé [514].
Pour établir que les peuples de toutes les espèces ne sont pas susceptibles du même développement intellectuel et du même perfectionnement moral, on a fait deux genres de raisonnements : on a comparé d’abord quelques-uns des organes physiques des peuples d’espèce caucasienne, aux organes physiques correspondants des peuples des autres espèces ; on a cru apercevoir que l’organisation des premiers était supérieure à celle des seconds, et de là on a tiré la conséquence que l’intelligence et les mœurs de ceux-là étaient supérieures à l’intelligence et aux mœurs de ceux-ci : on a ensuite comparé les mœurs et les ouvrages des nations d’espèce caucasienne, aux mœurs et aux ouvrages des nations des autres espèces ; on a trouvé que les premières surpassaient les secondes, et de ce fait on a conclu que celles-ci étaient inférieures par leur propre nature, et n’étaient pas, par conséquent, susceptibles d’arriver au même degré de perfectionnement que celles-là.
Il y a, dans ces raisonnements, deux ordres de faits qu’il importe de distinguer : ceux qui sont relatifs à l’organisation physique des peuples de chaque espèce ; ceux qui sont relatifs aux progrès moraux et intellectuels des uns et des autres. Les faits du premier ordre, ceux qui sont relatifs à l’organisation physique, sont considérés tout à la fois comme causes et comme signes du plus ou moins de capacité qui appartient à chaque espèce. Les faits du second ordre, ceux qui se rapportent au développement intellectuel déjà acquis, sont considérés comme effets et comme signes de cette même capacité. Il y a, sur ces deux ordres de faits, deux questions à faire : la première est celle de savoir s’ils ont été bien observés, et si l’on a tenu compte de tous ; la seconde est celle de savoir si, en les supposant tous bien observés, on peut les considérer comme les causes ou comme les effets du phénomène dont on veut constater l’existence, c’est-à-dire du plus ou moins d’aptitude à la civilisation.
Avant que de nous engager dans cette discussion, je dois faire observer que je ne me propose, ni de prouver que les peuples de toutes les espèces sont susceptibles des mêmes degrés de développement, ni de constater quelles sont les différences essentielles qui existent entre les hommes de chaque espèce. J’ai de la peine à croire que l’une ou l’autre de ces deux questions puisse être résolue d’une manière satisfaisante ; mais, en les supposant susceptibles d’une bonne solution, je suis très convaincu qu’on est encore loin de posséder tous les éléments qui seraient nécessaires pour les résoudre. Le seul objet que je me propose, dans ce moment, est d’examiner s’il est prouvé, comme on le suppose, que les différences intellectuelles et morales observées entre certaines nations, tiennent uniquement à une différence d’espèces. J’examinerai ensuite quelles conséquences peuvent avoir sur leurs mœurs et sur leur développement intellectuel, les différences physiques qu’on observe entre les unes et les autres, lorsque, par suite de la conquête ou de l’esclavage, ces nations se mêlent entre elles.
Nous avons observé précédemment que nos organes physiques sont les premiers instruments que la nature met au service de notre intelligence ; et de ce fait nous avons conclu que l’individu qui est doué des meilleurs organes, est aussi celui qui peut faire le plus de progrès, si toutes choses sont égales d’ailleurs. Il s’agit donc de savoir quelle est la race qui est douée de la meilleure organisation physique ; quelle est celle qui a la meilleure ouïe, la meilleure vue, le meilleur odorat, les mains les plus souples, le tact le plus fin, les jambes les plus agiles, les muscles les plus forts ?
On trouve, dans les relations de plusieurs voyageurs, que les peuples d’espèce malaie, d’espèce mongole, d’espèce éthiopienne et d’espèce américaine voient, entendent et sentent mieux que les peuples d’espèce caucasienne ; on y trouve aussi que les Malais, les Mongols et les indigènes d’Amérique ont les extrémités formées de la même manière que nous, mais avec plus de délicatesse. Mais on ne rencontre, dans aucun ouvrage, pas même chez les écrivains qui considèrent l’espèce caucasienne comme étant naturellement supérieure à toutes les autres, aucune observation de laquelle on puisse induire que les organes externes des Européens sont au-dessus de ceux des peuples des autres espèces. La supériorité des organes de la vue, de l’ouïe et de l’odorat qu’on croit avoir observée chez les peuples d’espèces colorées, est, à mon avis, plus apparente que réelle ; mais il est sûr du moins que nul n’a observé que les peuples d’espèce caucasienne eussent, à cet égard, aucune supériorité sur les autres.
Si, au lieu de considérer séparément chacun des organes externes de l’homme, on considère l’individu physique dans tout son ensemble, on trouve que toutes les espèces varient à peu près de la même manière. Il existe cependant quelques différences entre les unes et les autres : les peuples d’espèce mongole sont les plus petits ; ceux d’entre eux qui ont la taille la plus élevée, ne sont pas plus grands que les plus petits des Malais, et que les hommes de taille moyenne chez les autres espèces. Les peuples d’espèce malaie sont au contraire les plus grands et les mieux constitués. On pourrait trouver, chez d’autres espèces, quelques individus aussi bien constitués et aussi grands qu’aucun d’entre eux ; mais on ne saurait y trouver des populations entières qu’il fût possible de comparer à des Hercule, à des Antinoüs, à des Ganimède. L’étonnement que la vue de quelques-uns de ces peuples a produit chez tous les voyageurs qui les ont visités, prouve assez qu’ils excèdent par la hauteur de leur taille et par la beauté de leurs proportions, les hommes les mieux faits chez les Européens. Les hommes de cette espèce qui sont placés sur les terres les moins fertiles, et sous le climat le plus rigoureux, sont encore de beaux hommes même comparativement aux Européens. Les habitants de la Nouvelle-Zélande, les plus misérables des peuples malais, sont, par la taille et la force, beaucoup au-dessus des peuples les plus misérables de l’Europe [515].
La taille moyenne des peuples d’espèce américaine est égale à la taille moyenne des Européens et des nègres ; on trouve parmi eux des peuplades qui paraissent excéder les proportions communes parmi nous ; il serait peut-être difficile de trouver, en Europe, des populations entières chez lesquelles la taille ordinaire fût au-dessus de six pieds ; mais il est vrai aussi qu’on trouverait difficilement chez les Européens des peuples aussi petits ou aussi mal faits que ceux qui habitent la terre de Feu. Faut-il conclure du dernier de ces phénomènes que les peuples d’espèce américaine sont beaucoup plus susceptibles de dégénération physique que les peuples d’espèce caucasienne ? Je ne saurais le penser ; il faudrait au moins trois conditions pour que la conclusion fût juste : la première, qu’on eût trouvé un peuple d’espèce européenne dans une position aussi défavorable à son développement, que la terre de Feu est défavorable au développement des peuples qui s’y trouvent ; la seconde, qu’il fût prouvé que les deux peuples étaient de forces et de dimensions semblables, en arrivant sur la terre où on les aurait observés ; la troisième, que les mêmes causes eussent agi sur l’un et sur l’autre pendant la même durée de temps. Mais c’est raisonner d’une manière peu juste, que de prétendre que les peuples d’espèce américaine sont plus susceptibles de dégénération que les peuples d’espèce caucasienne, par la raison que les premiers, quand ils sont plus misérables que les seconds, tombent dans une dégradation plus profonde. La seule conclusion raisonnable qu’on puisse tirer de ces faits, c’est que des causes semblables produisent sur les hommes des deux espèces des effets qui se ressemblent.
On trouve, parmi les hommes d’espèce éthiopienne, des peuplades qui ont la taille aussi élevée que ceux qui appartiennent à l’espèce européenne ; mais on en trouve aussi qui sont plus petites. Les causes de la grandeur des unes et de la petitesse des autres sont-elles dans la nature des individus, ou dans la nature du sol sur lequel ils vivent ? Les Boschismans sont-ils au-dessous des hommes les plus petits de l’espèce caucasienne, par la raison que leur race est plus susceptible de dégénération, ou par la raison que leur sol leur offre moins de subsistances ? Par la raison qu’ils forment une espèce particulière, ou par d’autres raisons qui nous sont inconnues ? Plusieurs causes ont probablement contribué à leur donner les dimensions que les voyageurs leur assignent ; mais il est difficile de croire que la nature de leur sol, leur position géographique, et leur manière de vivre, n’y aient en rien contribué, lorsqu’on voit que, s’ils sont les plus petits des hommes de leur espèce, ils en sont aussi les plus misérables.
Ainsi, en considérant l’organisation extérieure des hommes de chaque espèce, nous voyons que les instruments physiques dont peut disposer l’intelligence de chacune d’elles, ont à peu près la même perfection ou la même puissance. L’espèce caucasienne, que l’on considère comme la plus susceptible de développement, ne montre aucune supériorité sur les autres, ni dans l’organe de la vue, ni dans celui de l’ouïe, ni dans celui de l’odorat, ni dans celui du tact. Si l’on trouve, chez quelques-unes, des individus, ou même des peuplades entières, qui soient, par leurs dimensions, au-dessous ou au-dessus des individus ou des peuplades qu’on observe chez d’autres, il ne paraît pas qu’on puisse tirer de ces différences aucune conclusion relative à l’intelligence et aux mœurs d’aucune d’elles. On n’a point observé que l’intelligence des animaux soit en raison de leur masse ; et en comparant entre eux des hommes de même espèce, nous ne voyons pas qu’un individu qui a six pieds de haut, soit plus susceptible de perfectionnement intellectuel ou moral qu’un individu qui n’en a que cinq et demi ; nous ne voyons même pas que le premier soit plus susceptible que le second de donner à ses organes physiques ce genre de perfectionnement qui consiste à exécuter certaines opérations.
Si l’intelligence de tous les peuples, quelle que soit l’espèce à laquelle ils appartiennent, est pourvue des mêmes instruments physiques, quelles sont les parties d’eux-mêmes où il faut chercher les causes des différences de mœurs et de développement intellectuel qu’on croit exister entre eux ? Ces causes ne peuvent se trouver que dans la nature même de leurs facultés intellectuelles, ou dans la capacité de sentir plus ou moins vivement, plus ou moins longtemps certaines impressions. Il s’agit donc de savoir si l’on a observé, entre les peuples des diverses espèces, des différences essentielles dans la nature, la force ou l’étendue de leurs organes intellectuels, dans leur sensibilité, dans la manière dont ils peuvent être affectés, dans la nature, la force ou la direction de leurs passions.
On s’accorde généralement à considérer le cerveau comme le siège de toutes les facultés intellectuelles, et selon que cet organe se montre plus ou moins développé, on juge qu’un individu est plus ou moins susceptible de perfectionnement ; on est arrivé à cette conséquence en comparant entre eux, non seulement des individus de la même espèce, mais des animaux d’espèces ou même de genres différents. On a donc mis en parallèle des individus de diverses espèces, et l’on a cru voir que ceux qui appartiennent à l’espèce caucasienne avaient le cerveau plus développé que les individus des autres espèces ; de là on a tiré la conséquence que les premiers sont plus perfectibles que les seconds. Pour que ce raisonnement fût juste, il aurait fallu faire un nombre de comparaisons fort grand ; il aurait fallu surtout prendre les termes moyens dans chaque espèce, ou ne comparer du moins les extrêmes d’une espèce qu’aux extrêmes correspondants des autres. Mais ce n’est pas ainsi qu’on a procédé ; les comparaisons qu’on a faites sont fort peu nombreuses, au moins à l’égard de quelques espèces ; et il suffit de jeter les yeux sur les planches que quelques zoologistes ont jointes à leurs ouvrages, pour être convaincu qu’ils ont mis en parallèle l’extrême d’une espèce, avec l’extrême opposé d’une autre. Ils ont décrit, par exemple, un cerveau très développé de l’espèce caucasienne, à côté d’un cerveau très comprimé de l’espèce éthiopienne [516]. En suivant une méthode contraire, je ne doute pas qu’on ne pût prouver aisément que les nègres sont mieux organisés que les peuples de toutes les autres espèces.
Les caractères que des physiologistes attribuent aux peuples d’espèce nègre sont : un crâne comprimé latéralement et aplati sur le devant ; un front bas, étroit et projeté en arrière ; des mâchoires étroites et projetées en avant ; les dents de devant de la mâchoire supérieure placées obliquement ; un menton retiré et des yeux proéminents. Il n’est pas douteux qu’on ne puisse trouver des individus et peut-être aussi des peuplades de cette espèce à qui ces caractères ne conviennent ; mais est-il possible de reconnaître à ces traits ces Cafres, au front élevé, que des voyageurs ont considérés comme étant de la même famille que les Arabes, et dont les femmes seraient belles à côté des Européennes ? Peut-on y reconnaître ces Mandingues, ces Koromantins, ces Mozambigues, qui, au jugement d’un voyageur, ont la tête et le reste du corps aussi bien formé que les peuples d’Europe, et dont l’angle facial de quelques-uns dépasse quatre-vingts degrés [517] ? Il serait peu juste, sans doute, de caractériser l’espèce entière par les traits particuliers à ces tribus ; mais il n’est pas plus juste de la caractériser par les traits des peuplades qui s’éloignent le plus d’elles. Pour ne tomber dans aucun excès, il faudrait prendre le terme moyen ; mais, pour trouver ce terme, il faudrait qu’on eût des données positives sur chacune des variétés dont l’espèce entière se compose ; et c’est un résultat auquel les savants sont encore loin d’être parvenus.
Les peuples d’espèce malaie ont, suivant Blumenbach et Lawrence, la tête un peu étroite ; mais ce fait a-t-il été bien constaté ? N’aurait-on pas jugé de l’espèce entière par un nombre extrêmement petit d’individus, et n’aurait-on pas comparé ces individus pris au hasard, aux individus les mieux organisés de la race caucasienne ? J’ai lu, avec beaucoup d’attention, tout ce que les voyageurs reconnus pour les meilleurs observateurs, ont écrit sur les peuples nombreux qui appartiennent à cette espèce, et je n’ai trouvé chez eux aucune observation de laquelle on puisse induire que leurs organes intellectuels sont moins bien formés que ceux des peuples d’Europe. J’ai vu, au contraire, que tous ont été frappés de la beauté de leurs proportions ; qu’ils ont observé parmi eux des formes que nous sommes habitués à considérer comme idéales, parce que l’espèce à laquelle nous appartenons ne nous en offre pas d’aussi belles ; dans un grand nombre d’individus, la régularité des traits et la belle forme des têtes ont été l’objet de leur admiration [518]. Il est vrai que, quoique la beauté des proportions soit un des caractères des peuples de cette espèce, cette beauté n’existe pas chez tous au même degré : les habitants des îles Sandwich et quelques-uns de ceux de la Nouvelle-Zélande, sont de beaucoup inférieurs à ceux des autres îles ; mais il n’est pas impossible que ce soit par un petit nombre d’individus pris au hasard parmi les premiers, qu’on ait fixé les caractères propres à les distinguer tous [519].
Les peuples qui appartiennent à l’espèce mongole, sont décrits comme ayant la tête grosse et carrée ; mais on ne trouve, chez les voyageurs qui les ont visités, presque aucun renseignement sur la grandeur comparative de leur organe cérébral ; quelques-uns disent que des peuplades qu’ils ont visitées ont le front petit et bas, mais sans indiquer si les autres parties sont plus ou moins développées ; d’autres les disent extrêmement laids, mais ne donnent aucune indication qui soit propre à faire juger s’ils possèdent une intelligence susceptible d’un grand développement [520].
Les peuples d’espèce américaine sont ceux qui semblent réellement avoir le cerveau moins développé que les peuples des autres espèces : ce sont ceux du moins sur lesquels les voyageurs s’accordent le mieux. Cependant, si l’on compare le nombre des voyageurs qui n’ont point observé chez les indigènes d’Amérique, cette compression de cerveau, que l’on considère comme un de leurs caractères distinctifs, au nombre de ceux qui en ont été frappés, on trouvera que le second est extrêmement petit comparativement au premier. On serait peut-être même fondé à croire que ceux qui ont considéré le défaut de développement du cerveau comme un des caractères distinctifs de l’espèce américaine, ont appliqué aux nombreuses peuplades qu’ils ne connaissaient pas, les traits qu’ils avaient observés sur le petit nombre de celles qu’ils avaient visitées, si, parmi eux, il ne se rencontrait des savants dont le témoignage commande la confiance [521].
Si maintenant on considère que, dans toutes les espèces, à l’exception peut-être de la dernière, on trouve des peuples qui ont les organes du cerveau également développés ; que dans toutes, sans exception, les organes de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du tact ont la même finesse ou la même souplesse, et que l’on rencontre chez les espèces qu’on croit les plus susceptibles de perfectionnement, des nations aussi barbares, aussi vicieuses ou aussi esclaves, que chez les espèces qu’on a jugées les moins perfectibles, on concevra que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est fort difficile et peut-être même impossible de déterminer quel est le degré de civilisation auquel il est donné à chaque espèce de parvenir. Et s’il est impossible de marquer le point auquel telle ou telle espèce doit s’arrêter par l’effet même de sa propre nature, comment serait-il possible de déterminer le degré de perfectibilité qui appartient à chacune ? Quel est l’ordre de vérités qui, intelligibles pour les peuples de certaines espèces, ne sauraient jamais être comprises par des peuples d’espèces différentes ? Quel est l’ordre d’opérations qui, exécutables par les organes de tels peuples, ne sauraient être exécutées par les organes de tels autres ? Quels sont les vices, quelles sont les vertus qui sont réservés à tels ou tels peuples et qui sont les suites naturelles de telle ou telle organisation ? C’est ce que personne ne saurait déterminer.
Les peuples des diverses espèces pourraient, il est vrai, être doués d’une organisation semblable, au moins en apparence, et ne pas être doués du même degré de sensibilité ; ils pourraient ne pas avoir la même énergie, ou ne pas être affectés des mêmes passions. Mais a-t-on jamais fait des observations propres à confirmer une pareille conjecture ? N’avons-nous pas vu, au contraire, les peuples de toutes les espèces, manifester les mêmes passions dans des circonstances semblables ? N’avons-nous pas trouvé chez elles la même énergie, quand elles ont été mues par un même intérêt ? On verra, lorsque je comparerai les mœurs, les lois et l’intelligence des peuples aux diverses époques de leur civilisation, que tous paraissent susceptibles des mêmes passions et de la même énergie, et que, si les différences physiques qu’on observe entre les espèces, en produisent dans les affections, il n’a pas encore été possible de les apprécier [522].
Ainsi, en partant des comparaisons qu’on a faites entre la constitution physique, la sensibilité, et les affections morales de chaque espèce, à la constitution physique, à la sensibilité, et aux affections morales des autres, il est impossible de constater si toutes sont susceptibles du même degré de perfectionnement, ou si, par leur propre nature, quelques-unes sont condamnées à rester éternellement inférieures aux autres ; il est impossible surtout de déterminer le point de civilisation ou de perfectionnement auquel les peuples de telle espèce doivent s’arrêter, et le point auquel les peuples de telle autre espèce doivent parvenir ; les faits qu’on a observés sur la constitution physique et sur les facultés intellectuelles et morales des peuples des diverses espèces, sont encore trop peu nombreux, trop individuels, trop incertains, pour qu’il soit possible d’en tirer des conclusions générales, surtout quand il est question de condamner des populations entières à une éternelle barbarie [523].