Traité de Législation: VOL III
Parallèle entre l’homme sauvage et l’homme civilisé. — Système de J.-J. Rousseau.
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 46: > Parallèle entre l’homme sauvage et l’homme civilisé. — Système de J.-J. Rousseau.
Si, pour détruire une erreur, il suffisait d’avoir clairement établi la vérité contraire, je ne m’occuperais pas ici du système de Rousseau, sur l’homme de la nature ; mais rien n’est plus commun que de rencontrer des personnes qui, de très bonne foi, donnent leur assentiment à deux assertions opposées. Les habitudes de l’esprit ne sont pas plus faciles à détruire que celles du corps ; peut-être même le sont-elles moins ; lorsqu’on a contracté l’habitude de porter certains jugements, on la conserve, même lorsque, sous une autre forme ou sous d’autres noms, on adopte plus tard une opinion contraire. Les impressions de la jeunesse sont toujours les plus fortes et les plus ineffaçables ; celles qu’on reçoit dans un âge mur sont, en général, peu durables ; si donc il arrive qu’on rectifie tard les fausses idées qu’on a reçues dès l’enfance, peu à peu la rectification s’efface, et les anciennes erreurs reprennent leur empire ; de là vient sans doute qu’il n’y a d’instruction profitable que celle qu’on donne à des jeunes gens. Ce n’est donc que pour ceux qui se seraient déjà livrés à l’étude des ouvrages de Rousseau, et qui auraient formé leurs opinions sur les siennes, que j’écris ceci ; les autres peuvent passer ces observations sans les lire ; car ils n’y trouveront, sous une forme nouvelle, que ce qu’ils savent déjà.
Rousseau, en recherchant quelle a été l’origine de l’inégalité parmi les hommes, a voulu démontrer que, dans l’état qu’il a nommé de nature, les hommes sont mieux constitués, possèdent une somme plus grande de forces physiques, sont plus nombreux et moins vicieux, et jouissent par conséquent de plus de bonheur que dans l’état de civilisation : il suffira d’un petit nombre de faits incontestables pour renverser ce système.
Trois causes, suivant Rousseau, concourent à donner à l’homme de la nature une bonne constitution physique et une grande force : l’abondance d’aliments, l’exercice continuel de ses membres, l’absence de toute passion violente ou la tranquillité d’esprit. Il s’agit de démontrer comment ces causes existent dans l’état sauvage.
Buffon a prétendu que la terre abandonnée à elle-même est plus fertile que la terre cultivée ; de ce fait, Rousseau tire la conséquence que la terre, lorsqu’elle est inculte, offre à l’homme plus d’aliments que lorsque c’est l’homme lui-même qui en dirige les productions. La terre couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, dit-il, offre à l’homme des magasins à chaque pas.
L’assertion de Buffon peut être vraie dans quelques cas ; mais elle ne l’est pas toujours : il est beaucoup de terres qui ne sont fertiles que parce que l’industrie humaine les a rendues telles ; l’Égypte, l’Arabie, la Perse, le cap de Bonne-Espérance, produiraient fort peu de chose, si les hommes n’avaient pas su y conduire de l’eau ; la Hollande et d’autres terres continuellement couvertes d’eau, seraient également très peu productives, si les hommes n’avaient pas su les dessécher.
Mais, en admettant la proposition de Buffon, on ne peut pas admettre la conséquence que Rousseau en a tirée, sans reconnaître, premièrement, que les hommes peuvent se nourrir de toutes les plantes que la terre leur présente, ou que, quand elle est inculte, elle produit de préférence les substances qui sont les plus propres à leur nourriture ; et, en second lieu, que ces substances se conservent mieux et plus longtemps lorsqu’elles sont abandonnées sur le sol, que lorsqu’elles sont enfermées dans des magasins ; mais parmi ces propositions, il n’en est pas une qui ne soit une évidente absurdité ; non seulement cette prétendue abondance d’aliments produite par la terre quand elle est inculte, n’est prouvée par aucun fait, mais elle est démentie par tous les faits qui ont été constatés sur toutes les parties du globe non soumises à la culture : à cet égard je ne connais pas d’exception.
La première condition requise pour donner à l’homme une constitution robuste n’existe donc pas. La seconde, celle qui consiste dans un exercice constant, mais modéré, des forces musculaires, est mieux remplie dans l’état de civilisation que dans l’état de barbarie. L’homme, dans l’état sauvage, a, suivant Rousseau, plus de forces physiques que l’homme civilisé, par la raison que le premier est obligé de tout exécuter avec le seul secours de ses mains, tandis que le second n’exécute rien qu’au moyen de machines : nous ne savons pas courir, parce que nous avons des chevaux pour nous porter ; nous ne savons pas grimper sur les arbres, parce que nous avons des échelles pour y monter ; nos poignets sont incapables de rompre de fortes branches d’arbres, parce que nous possédons des scies et des haches ; les sauvages exécutent parfaitement chacune de ces opérations, par la seule force de leurs muscles, précisément parce qu’ils ne possèdent aucune de ces machines qui nous énervent.
Ici, Rousseau paraît avoir fort mal saisi la liaison des effets et des causes. Nous voyons parmi nous une multitude de gens qui sont peu légers à la course, tels que maçons, charpentiers, cordonniers, tailleurs et d’autres encore ; mais, si ces diverses classes d’hommes ont les jambes engourdies, est-ce parce qu’ils ont fait un usage trop fréquent de chevaux ? Nous voyons aussi beaucoup de personnes très peu habiles à grimper sur les arbres ; je crois les médecins, les avocats, les magistrats, les membres de nos académies, fort mauvais grimpeurs ; mais est-il bien sûr que, s’ils n’avaient pas eu d’échelles, ils grimperaient beaucoup mieux ? Enfin, il est des hommes qui n’ont pas, dans les bras, une grande force musculaire ; en général, les dessinateurs, les peintres, les graveurs, les écrivains et une multitude d’autres ont les mains peu faites à rompre de fortes branches d’arbres ; est-il bien juste cependant, d’en faire un reproche au mécanicien qui inventa la hache ou la scie ?
L’homme, dans l’état de barbarie, exerce, ainsi que je l’ai déjà fait observer, la partie de lui-même au moyen de laquelle il peut le plus facilement s’emparer des aliments qui lui sont offerts par la nature inculte ; il devient coureur, s’il a besoin de poursuivre le gibier, nageur et plongeur si c’est dans les eaux qu’il doit poursuivre sa proie. Mais c’est une erreur de croire qu’il donne une force égale à chacune des parties de lui-même par l’exercice : comment un sauvage prendrait-il l’habitude de grimper ou de rompre de fortes branches, dans des pays qui seraient dénués d’arbres comme les savanes de l’Amérique, les steppes du centre de l’Asie, les déserts de l’Arabie et une grande partie de l’Afrique ? Pourquoi, dans les pays qui sont couverts de forêts, se livreraient-ils à des exercices de ce genre, si les arbres ne produisent point de fruits, ou si, dans le cours d’une année, ceux qui en produisent, n’en donnent que pendant quelques jours ? Les sauvages sont si peu habiles à grimper sur les arbres, que ceux de la Nouvelle-Hollande ne peuvent s’élever jusqu’aux branches qu’en faisant sur le tronc des entrailles avec une pierre [510], et que dans toutes les relations des voyageurs on ne trouve pas l’exemple d’une seule horde dont les individus soient habiles à grimper. Rousseau suppose que le sauvage exercera ses forces en luttant contre les bêtes féroces ; mais, si un tel exercice est fréquent, il sera fort dangereux, et s’il ne l’est pas, il sera peu utile pour le développement des forces. On ne peut éviter l’un et l’autre de ces deux inconvénients, qu’en supposant qu’il se trouvera quelques ours complaisants, qui viendront, tous les matins, donner gratuitement à l’homme de la nature une leçon de gymnastique.
Si Rousseau n’avait pas vu le monde entier dans les membres de quelques académies, il se serait facilement aperçu que, dans un pays civilisé, il se fait un déploiement de forces musculaires bien plus considérable que celui qui se fait dans un état barbare. Le sauvage applique immédiatement ses mains sur la branche qu’il veut rompre, et les effets qu’il produit ne peuvent jamais être fort considérables ; l’homme civilisé applique les siennes sur le manche d’une cognée, et, en quelques instants, il abat un chêne. Le premier applique ses mains sur la pierre qui le gêne et qu’il veut déplacer ; le second applique les siennes au bout d’un levier, et produit un effet décuple. De part et d’autre, il y a également exercice des forces musculaires ; mais la même force qui ne produit qu’un d’un côté, produit cent ou mille de l’autre. Il est une multitude d’arts mécaniques dans lesquels les hommes qui les exercent, sont obligés de faire un usage constant de leurs forces : laboureurs, menuisiers, mineurs, maçons, forgerons, matelots, tous font usage de leurs membres ; et, en les appliquant à des instruments ou à des machines, ils multiplient leurs forces au lieu de les affaiblir. Il est vrai que des hommes civilisés donnent généralement plus de forces aux muscles des bras qu’aux muscles des jambes, et que c’est le contraire qui arrive chez la plupart des peuples sauvages ; mais existe-t-il quelque bonne raison qui puisse nous faire apprécier la force par la place qu’elle occupe, plutôt que par les résultats qu’elle produit ?
La sécurité ou la tranquillité d’esprit, qui est la troisième condition dont Rousseau fait dépendre la bonne constitution et la force physique de son homme de la nature, n’existe pas même suivant lui, puisqu’il le décrit toujours voisin du danger ou luttant contre les bêtes féroces. Il est vrai que, chez les peuples qui sont dans un état complet de barbarie, on ne trouve pas un gouvernement qui donne à un individu et à ceux qu’il emploie comme ses agents, un pouvoir sans bornes sur tous les autres ; mais ce pouvoir se trouve dans les mains de chacun à l’égard de tous.
Dans un pays civilisé, il existe des biens et des maux particuliers à chaque état ou à chaque position ; dans l’état sauvage, tous les individus exerçant le même métier, sont tous exposés aux mêmes maux, et peuvent jouir des mêmes biens. Or, pour prouver la supériorité de la vie sauvage sur la vie civilisée, Rousseau a rassemblé toutes les calamités auxquelles on est exposé dans toutes les positions, et il les a présentées comme étant le lot réservé à chaque individu ; mais il ne faut pas être doué d’une grande sagacité, pour s’apercevoir que ce n’est là qu’un sophisme. Le soldat qui ne quitte pas la terre n’est pas exposé aux naufrages ; le laboureur ne court pas les risques du matelot, ni le matelot les risques du mineur. Il faudrait, pour que la comparaison fût juste, que les maux propres à chaque état excédassent ceux qui accompagnent la vie sauvage.
Il est un autre genre de sophismes qu’on rencontre souvent dans le discours de Rousseau. Le but qu’il se propose étant de prouver que les maux attachés à la vie sauvage sont inférieurs à ceux qui sont attachés à l’état de civilisation, il ne répond aux objections qu’il prévoit, qu’en changeant l’état de la question. Si on lui objecte, par exemple, que l’adresse de l’homme de la nature ne peut égaler la force de certaines bêtes féroces, il en convient ; mais, dit-il, l’homme est vis-à-vis de ces animaux dans le cas des autres espèces plus faibles qui ne laissent pas de subsister. L’espèce humaine a subsisté sous Commode et sous Néron, et cela ne prouve pas qu’elle ait été bien. Il n’était pas question de prouver d’ailleurs que l’homme de la nature est aussi heureux que certaines bêtes sauvages ; mais qu’il est plus heureux que l’homme civilisé.
Rousseau prévoit une autre objection : si la femme vient à périr, l’enfant risque fort de périr avec elle. Sans doute, dit-il ; mais ce danger est commun à cent autres espèces. Était-ce là la question ? S’agissait-il de prouver qu’il y a cent espèces de bêtes qui ne sont pas plus heureuses qu’un sauvage ? On objecte que l’homme de la nature aura des maladies, qu’il lui arrivera des accidents. Rousseau fait sa réponse ordinaire : l’espèce humaine n’est pas, à cet égard, de pire condition que toutes les autres.
Une objection plus grave s’est présentée : Que deviendra l’homme de la nature dans sa vieillesse ? Chez les vieillards qui agissent et transpirent peu, dit Rousseau, le besoin d’aliments diminue avec la faculté d’y pourvoir, et ils s’éteignent sans qu’on s’aperçoive qu’ils cessent d’être. Les vieillards agissent peu, il est vrai, dans les États civilisés, parce qu’on pourvoit à leurs besoins, et qu’ils n’ont point d’efforts à faire pour repousser le danger. Mais, dans l’état de nature, seront-ils moins obligés que les jeunes gens de s’exercer à la fatigue, de défendre, nus et sans armes, leur vie et leur proie contre les autres bêtes féroces, et de leur échapper à la course ? Seront-ils moins obligés de sauter, de courir, de grimper ? Trouveront-ils les lions et les tigres moins féroces ? Si, au lieu de dévorer un daim dans un repas, ils se contentent d’un lièvre, faudra-t-il qu’ils en soient moins légers à la course ?
Un des principaux caractères que Rousseau reconnaît dans l’homme sauvage, c’est l’imprévoyance ; c’est la facilité qu’il a de céder aux premières impressions que les choses font sur lui ; et, en même temps, il indique l’absence de vices comme la principale cause de son bonheur. Mais n’est-ce pas là une contradiction manifeste ? Un vice est-il autre chose que l’habitude de se livrer à une action qui produit un plaisir immédiat, et dont le mal est ordinairement éloigné ? Aussi, l’absence de vices chez les sauvages n’est-elle pas moins démentie par les faits que toutes les autres assertions que j’ai déjà réfutées.
L’attachement que des sauvages ont montré pour leur genre de vie, a été considéré comme une preuve de la supériorité de l’état de barbarie sur l’état de civilisation. En raisonnant ainsi, il n’y a point d’habitude vicieuse dont on ne puisse prouver la bonté ; car, quel est l’individu qui ne tient pas aux vices dont il est atteint ? Il s’est trouvé des hommes qui ont renoncé à la vie civile pour vivre parmi des sauvages ; et c’est encore un fait qui a servi d’argument contre la civilisation. Nous n’avons aucun moyen de connaître toutes les causes qui ont déterminé la conduite de certains individus ; mais, si nous nous en rapportons au témoignage de plusieurs voyageurs, nous considérerons difficilement ces faits comme propres à justifier le système de Rousseau. Suivant Charlevoix, les Européens qui se sont déterminés à vivre parmi les sauvages, n’y ont été généralement portés que par les appâts que leur offrait une vie licencieuse. L’attestation de ce missionnaire se trouve d’ailleurs confirmée par celle d’un voyageur philosophe [511]. Enfin nous avons vu précédemment des déportés anglais, après s’être réfugiés dans les forêts parmi les sauvages, revenir reprendre leurs fers et leurs travaux, malgré les craintes qu’ils avaient d’être sévèrement punis de leur fuite. Leur retour ne prouve pas en faveur de la vie sauvage.
Je ne pousserai pas plus loin l’examen de ce système : si je n’en ai pas assez dit pour convaincre ceux qui en sont les admirateurs, j’en ai dit beaucoup trop pour ceux qui ne s’en laissent pas imposer par l’éclat du style, et qui jugent des pensées, non par l’harmonie des mots dans lesquels elles sont rendues, mais par les vérités utiles qu’elles renferment. Qu’il me soit seulement permis de consigner ici le témoignage de deux voyageurs célèbres, qui, après avoir admiré le système que j’ai combattu, ont été désabusés par une longue expérience.
« Les philosophes, dit La Pérouse, se récrieront en vain contre ce tableau (de l’état des sauvages). Ils font leurs livres au coin de leur feu, et je voyage depuis trente ans ; je suis témoin des injustices et de la barbarie de ces peuples qu’on nous peint si bons, parce qu’ils sont très près de la nature ; mais cette nature n’est sublime que dans ses masses ; elle néglige tous les détails. Il est impossible de pénétrer dans les bois que la main des hommes civilisés n’a point élagués ; de traverser les plaines remplies de pierres, de rochers, et inondées de marais impraticables ; de faire société enfin avec l’homme de la nature, parce qu’il est barbare, méchant et fourbe [512]. »
Dentrecasteaux qui, en commençant son voyage, était imbu de toutes les opinions de Rousseau, et qui fut saisi d’admiration à l’aspect des premiers sauvages qu’il aperçut, et de la magnificence de la terre abandonnée à sa fertilité naturelle, termine ainsi sa relation :
« Autant nous avions eu de plaisir, au commencement de la campagne, à contempler dans des pays nouveaux les beautés de la nature sauvage, autant nous en eûmes à retrouver une terre cultivée et des hommes civilisés. Les mêmes beautés de la nature brute, qui nous avaient d’abord transportés, ne nous frappaient plus que par leur triste monotonie : nous n’éprouvions que du dégoût à rencontrer des déserts pareils à ceux de la Nouvelle-Hollande. Le sentiment de curiosité qui avait excité en nous le désir de visiter les peuples sauvages et de connaître leurs mœurs, était entièrement éteint. Ces hommes, si voisins de l’état de nature, et sur la simplicité desquels nous avions eu des idées exagérées, ne nous inspiraient que des sentiments pénibles : nous avions vu plusieurs d’entre eux se livrer aux excès de barbarie les plus révoltants ; et tous étaient encore plus corrompus que les peuples civilisés. Nos yeux, fatigués depuis longtemps du spectacle de côtes arides et désertes, se reposaient avec une douce satisfaction sur un pays fertile, qui nous rappelait nos anciennes habitudes ; et notre âme, jadis accablée du poids de ses réflexions sur le sort de ces peuples féroces, s’épanouissait à l’aspect du bourg de Cajeli, de ses mosquées, de ses maisons, assez nombreuses pour former une espèce de cité. Nous ne faisions plus de veux que pour nous rapprocher de notre patrie ; à cet éloignement de notre terre natale, tout Européen devenait un compatriote ; tout Français eût été de notre famille [513]. »