Traité de Législation: VOL III
Des effets qui résultent du développement de quelques facultés particulières, chez les peuples des d
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 45: > Des effets qui résultent du développement de quelques facultés particulières, chez les peuples des diverses espèces. — Origine de l’esclavage.
Mais, si les progrès de la civilisation ne détruisent ni la finesse de nos sens, ni la bonne constitution de nos organes, ils en dirigent l’application vers d’autres objets ; cette différence de direction mérite d’être observée, car elle a eu et elle a encore une influence immense sur presque toutes les nations du globe : ce n’est que par elle que nous pouvons expliquer l’action des peuples les uns sur les autres, et comment les nations les plus barbares ont presque toujours déterminé les mœurs, les préjugés, les institutions des peuples qui avaient fait les premiers progrès.
Un peuple ne peut passer de l’état de chasseur ou de pasteur, à l’état d’agriculteur, sans perdre, par cela même, les facultés et les habitudes qu’il devait à son premier état, et sans en prendre de nouvelles. Comme chasseur, il exerçait les muscles de ses jambes, afin de suivre le gibier dans ses migrations, ou pour l’atteindre après l’avoir blessé ; comme agriculteur, il est obligé d’exercer les muscles de ses bras, pour couper ou déraciner des arbres, cultiver la terre, recueillir ses récoltes. Comme chasseur, il exerçait sa vue à distinguer, sur la surface du sol, les traces les plus légères que les animaux y avaient imprimées, à connaître les signes qui devaient le diriger à travers les forêts, ou lui montrer les gués des rivières, à juger de l’ensemble des pays, à observer les lieux propres à servir au gibier de retraite ou de passage, à diriger ses flèches ou sa lance ; comme agriculteur, il l’exerce à discerner les plantes qu’il lui est utile de multiplier, et celles qu’il lui importe de détruire, à juger du cours des saisons, des variations de l’atmosphère, ou d’autres phénomènes analogues. Dans son premier métier, l’incertitude de la chasse ou de la pêche, et la difficulté de conserver longtemps ses provisions, l’habituaient à supporter de longues abstinences ou à consommer, en un seul repas, une énorme quantité d’aliments ; dans le second, il faut qu’il distribue, de manière à les faire durer pendant le cours d’une année, les produits d’une seule récolte, et qu’il contracte, par conséquent, des habitudes d’ordre et d’économie. Enfin, en sa qualité de chasseur, il était errant comme les animaux ; il pouvait, sans suspendre l’exercice de son industrie, aller au loin surprendre son ennemi, ou fuir dans des lieux éloignés s’il craignait d’être surpris par lui : en sa qualité de cultivateur, il ne peut pas s’éloigner de son champ sans suspendre ses travaux ou sans abandonner ses récoltes et les exposer au pillage.
Si maintenant on met en présence deux peuples, l’un qui est resté nomade ou chasseur, l’autre qui est devenu agriculteur, et si l’on compare le genre de développement que celui-là a donné à ses facultés, au genre de développement que celui-ci a donné aux siennes, on trouvera que le premier possède toutes les qualités et tous les vices qui peuvent faire de lui un peuple conquérant, et que le second est privé de toutes les qualités qui seraient nécessaires pour se garantir de la destruction et de l’esclavage. Avoir une connaissance parfaite des lieux qui doivent être le théâtre de ses exploits ; savoir quelles sont les positions les plus propres à surprendre sa proie ou son ennemi ; connaître les défilés par lesquels il peut s’échapper ; être agile et infatigable à la course ; changer rapidement de positions ; supporter la faim et la soif pendant plusieurs jours ; se glisser, comme des serpents, à travers les forêts sans être aperçu, ou arriver sur des chevaux indomptés avec la rapidité des oiseaux de proie ; frapper son ennemi de surprise et d’effroi, et lui donner la mort d’une main sûre, voilà quelles sont les facultés qui distinguent une horde de chasseurs sauvages, et qui peuvent faire d’elle l’armée la plus redoutable. Ajoutons qu’une horde de chasseurs ou de nomades, quoiqu’elle ait toujours un territoire qui lui est propre, contracte nécessairement l’habitude d’envahir le territoire des tribus voisines, soit pour ne pas abandonner la poursuite du gibier qu’elle a découvert sur son propre sol, soit pour y chercher des subsistances lorsque la faim la presse et qu’elle n’en trouve pas ailleurs. Une peuplade qui s’est adonnée à l’agriculture et aux arts paisibles qu’elle nécessite ou qu’elle favorise, ne possède, au contraire, aucune de ces facultés : elle ne connaît de lieux que ceux qu’elle cultive, et ne les connaît que sous les rapports des produits qu’ils donnent ; elle ne sait ni éviter, ni poursuivre un ennemi. Les habitudes régulières qu’elle qu’elle a contractées la rendent incapable de supporter le genre de fatigue qu’exige le métier de soldat : elle n’en a ni les connaissances, ni les passions [507].
Que l’on se rappelle maintenant les causes qui ont développé la civilisation sur les diverses parties du globe ; comment elle a pris naissance sous les climats les plus doux, sous ceux où, pendant le cours d’une année, la végétation éprouve l’interruption la plus courte ; comment elle s’est répandue par degrés sous les climats tempérés ; enfin, comment et pour quelles causes les peuples placés sous des climats froids sont restés barbares, et l’on concevra les nombreuses irruptions que les peuples du nord ont faites sur les peuples du midi, et l’impossibilité dans laquelle ceux-ci se sont trouvés de se défendre ; on concevra comment les peuples de la Chine, de la Perse, de l’Hindoustan, adonnés à l’agriculture, ont dû subir, quoique supérieurs en nombre, le joug des barbares descendus des montagnes centrales de l’Asie, et comment nous trouvons des phénomènes semblables presque sur toutes les parties du globe.
Mais cet asservissement ne doit pas être attribué à la faiblesse, à la lâcheté ou aux vices des nations qui, les premières, ont été policées : la supériorité qu’ont obtenue les peuples du nord, n’a pas été le résultat d’une supériorité dans leur organisation physique, dans leur développement intellectuel, ou dans leurs qualités morales ; car j’ai fait voir dans le livre précédent, qu’en général, et en admettant quelques exceptions, les peuples qui vivent entre les tropiques ou qui en sont le moins éloignés, ont une meilleure constitution, sont plus développés dans leur intelligence, et ont moins de vices que les peuples de même race qui se rapprochent des pôles, ou qui vivent sous ce qu’on nomme des climats froids : ce n’est pas non plus à la supériorité du nombre, car, entre un pays abandonné à sa fertilité naturelle, et un pays bien cultivé, la population est à peu près comme un est à deux mille, à égalité d’étendue ; c’est donc ailleurs qu’il faut chercher les causes du genre de supériorité qu’ont montré jadis les peuples barbares sur les nations civilisées.
Des agriculteurs ou des artisans, quelle que soit leur profession, sont mieux nourris, et exercent leurs organes physiques avec plus de constance et de régularité que des hommes qui vivent de chasse. Il faut un emploi de forces physiques plus considérable et plus soutenu pour déraciner un arbre, labourer et ensemencer un champ, que pour manier une pique ou lancer une flèche. Il faut plus d’intelligence pour réduire un animal sauvage à la vie domestique, pour faire une charrue, cultiver un champ ou soigner un troupeau, qu’il n’en faut pour fabriquer un arc ou un casse-tête, ou pour donner la mort à un daim. Il faut plus de prévoyance, d’économie, de tempérance, et, en un mot, de bonnes habitudes, pour vivre des produits de la terre cultivée, qu’il n’en faut pour vivre des produits de la pêche, de la chasse, ou même du laitage de ses troupeaux. Il faut plus de constance et de vrai courage pour mettre en culture une terre couverte d’arbres improductifs, de broussailles ou de marais, qu’il n’en faut pour aller affronter les armes d’un ennemi, lorsqu’on y est poussé par la famine ou par la crainte de quelque châtiment. Et cependant, quoiqu’il y ait une somme plus grande de forces physiques, d’intelligence, de bonnes mœurs et même de vrai courage du côté de l’agriculteur que du côté du chasseur ou du soldat, il ne faut pas douter que le premier ne soit vaincu par le second, s’ils en viennent aux prises. La raison en est dans la nature même de leurs occupations : le premier n’a appris à lutter que contre les choses privées de vie ou de sensibilité ; il a mis sa science, non à détruire, mais à diriger les forces productives de la nature ; pour vaincre, il n’a eu besoin ni artifices, ni de ruses, ni de fourberies ; le second n’a appris à lutter que contre des êtres pleins de vie ; il a mis sa science à surprendre, à tromper, à blesser, à donner la mort.
Lorsque des hordes de chasseurs ou de nomades sont dans un état de repos, il n’existe généralement entre eux aucune espèce de subordination sociale ; mais, lorsqu’ils vont dans une expédition de guerre ou de chasse, ils se mettent tous sous la direction du chasseur ou du guerrier le plus habile ; au moment où ils approchent du danger, leur subordination est telle, qu’elle égale celle de l’armée la mieux disciplinée ; cette soumission aveugle à un chef finit ordinairement avec le danger qui l’a fait naître. Mais, si, au lieu d’exterminer complètement le peuple conquis, la horde conquérante en conserve une partie pour l’exploiter à son profit, il faut qu’elle reste organisée, et qu’elle continue d’être soumise à son chef ; car ce n’est que par leur coalition et par leur soumission à un chef commun, que des maîtres peuvent se mettre en sûreté contre leurs esclaves. Voilà comment l’anarchie que nous avons observé chez tous les peuples barbares, se transforme en despotisme militaire, ou comment le pouvoir que s’arrogeait chaque individu avant l’expédition, se concentre dans un seul après la conquête. Mais les vaincus ne sont pas plus les fondateurs de ce despotisme, que le voyageur, dépouillé par des brigands, n’est l’auteur de la coalition que ces brigands ont formée pour se rendre maîtres de sa fortune. Ce n’est pas non plus de la chaleur du climat qu’est sorti le pouvoir arbitraire et la multitude de vices qui l’accompagnent : ce sont des hordes barbares qui ont enfanté l’un et apporté la plupart des autres ; et l’on sait de quels pays ces hordes sont descendues [508].
Les historiens qui ont étudié les mœurs et les institutions des peuples, et qui en ont recherché l’origine, ont trouvé chez les nations les plus éclairées du continent européen, une partie des institutions et des mœurs observées par Tacite chez les sauvages de la Germanie. Les nations les plus civilisées de l’Europe moderne, dit Gibbon, sortirent des forêts de la Germanie, et dans les institutions grossières de ces barbares nous pouvons distinguer encore les premiers principes de nos lois et de nos mœurs actuelles [509]. Le phénomène que fait observer ici cet historien, et que d’autres avaient observé avant lui, se retrouve chez tous les peuples que des barbares ont subjugués. Les conquérants ont traîné partout avec eux leurs préjugés, et les vices qui sont des conséquences naturelles de la barbarie et de l’esclavage, Presque partout, ils se sont organisés d’une manière analogue, pour perpétuer leur domination et la durée de la servitude. On verra, lorsque je traiterai de l’esclavage, que, dans tous les pays, il a été engendré par les mêmes causes, et a produit les mêmes effets,
Voyant, sur tous les continents, les peuples barbares, chasseurs ou pasteurs, se précipiter continuellement sur les peuples agricoles et les asservir, et ne voyant presque jamais ceux-ci se précipiter sur ceux-là et en faire des esclaves, on a dû penser naturellement que les premiers, placés ordinairement sous un climat rigoureux, étaient doués d’un grand courage, et que les seconds, placés au contraire sous un climat plus doux, étaient essentiellement lâches. Si l’on avait seulement fait attention au genre de vie des uns et des autres, et aux mœurs qui en sont la conséquence, on aurait vu que le plus ou moins de courage était une circonstance étrangère à ces deux phénomènes. Une horde de barbares, qui abandonne la poursuite d’un troupeau de buffles ou de daims, pour se précipiter sur une peuplade d’agriculteurs, ne change pas de métier ; ce n’est jamais qu’une partie de chasse ; la seule différence qu’elle aperçoive entre les deux cas, c’est que la proie est moins riche dans le premier que dans le second. Mais une peuplade d’agriculteurs ne pourrait pas, avec le même profit et la même facilité, aller à la poursuite d’une horde de sauvages ; les hommes qui vivent de proie ont besoin, comme les bêtes féroces, d’une vaste étendue de terrain pour subsister ; il n’est guère moins difficile d’asservir une troupe de chasseurs sauvages que de soumettre une bande de loups ; on peut en tuer quelques-uns, quand on les surprend ; mais, s’ils se dispersent, il n’est plus possible d’aller à leur poursuite ; enfin, s’il était possible de les subjuguer, à quoi seraient-ils bons pour ceux qui les auraient pris ? Y aurait-il compensation entre les dangers et les avantages ?
Mais, si, aux premiers âges de la civilisation, les barbares ont, dans la lutte, un grand avantage sur les peuples qui ont renoncé à la vie sauvage, les peuples très civilisés, ceux qui ont donné à leurs facultés un développement très considérable, ont, sur les barbares, un avantage plus grand encore. Si un chef de horde, comme Clovis, se présentait sur les frontières de France, suivi de quatre ou cinq mille sauvages, pense-t-on qu’il irait bien loin, et qu’il lui suffirait d’avoir l’appui secret des évêques pour se rendre maître du pays ? Si quelques bandes de pêcheurs et de chasseurs saxons se présentaient aujourd’hui dans leurs nacelles, sur les côtes d’Angleterre, pour faire la conquête de l’île et en réduire les habitants en esclavage, croit-on que les Anglais en seraient fort effrayés ?
Ayant exposé les faits tels que l’expérience les a constatés, qu’il me soit permis de les réduire à leur expression la plus simple, ou de les transformer en propositions générales ; il sera beaucoup plus facile d’en suivre l’enchaînement.
La puissance de nos organes résulte de deux choses : de la bonté de leur constitution, et de l’exercice qu’on leur a donné. La bonté de leur constitution résulte généralement de la bonne qualité et de l’abondance de nos aliments, de la satisfaction modérée et régulière de nos besoins, de l’absence de toute inquiétude d’esprit, de la pureté de l’air atmosphérique, de la salubrité des eaux, et d’autres circonstances physiques analogues.
Dans l’état de civilisation, les hommes possèdent des aliments plus sains et plus abondants que dans l’état de barbarie ; ils satisfont leurs besoins d’une manière plus régulière ; ils sont menacés de moins de dangers et sont agités de moins de craintes ; l’air qui les environne, dans leurs habitations, est infiniment plus pur qu’il ne l’est dans la hutte des sauvages, et l’air qui les environne à l’extérieur ne l’est pas moins que celui qu’on respire dans des forêts ou dans des terres incultes et souvent marécageuses ; les eaux dont ils s’abreuvent sont aussi salubres. Dans l’état de civilisation, il existe donc pour l’homme, des causes propres à lui donner une bonne constitution, qui n’existent pas dans l’état de barbarie.
On n’observe, dans les circonstances qui environnent l’homme sauvage ou barbare, aucune cause physique qui soit propre à accroître la finesse ou la force de ses organes, et particulièrement de ceux de la vue, de l’ouïe et de l’odorat. Aucune observation, aucune expérience ne constatent que cette prétendue finesse soit le résultat de la nature des aliments dont il se nourrit, des eaux qu’il boit, de l’air atmosphérique qu’il respire, et d’autres causes analogues ; de sorte que ceux qui veulent nous persuader que l’organisation de l’homme est meilleure dans l’état de barbarie que dans l’état de civilisation, sont réduits à affirmer des effets dont ils ne voient pas les causes.
Un individu d’une constitution faible ou médiocre, qui s’habitue à exécuter certaines opérations, parvient à donner aux organes qu’il exerce, une puissance que n’a point l’individu le mieux constitué qui ne s’est pas livré aux mêmes exercices ; un individu faiblement constitué qui, par sa position, est dans la nécessité, par exemple, de faire des courses longues et fréquentes, parvient à courir plus vite et plus longtemps que l’individu le mieux constitué qui n’a pas contracté la même habitude.
De même, celui qui exerce l’organe de la vue à voir ou à discerner certains objets, l’organe de l’ouïe à entendre ou à distinguer certains sons, l’organe de l’odorat à sentir certaines odeurs, parvient, quoique doué d’une organisation faible, à mieux voir ces objets, à mieux entendre ces sons, à mieux sentir ces odeurs, que l’homme le mieux organisé qui ne s’est point livré aux mêmes exercices.
Ainsi, de ce que des hommes barbares courent plus vite ou plus longtemps que des hommes civilisés, de ce qu’ils nagent avec plus de facilité ou de vitesse, de ce qu’ils voient mieux certaines choses, entendent mieux certains sons, ou sentent mieux certaines odeurs, on ne peut pas tirer la conséquence qu’ils ont une meilleure constitution physique, et qu’ils ont plus de finesse dans les sens de la vue, de l’ouïe et de l’odorat.
De deux individus qui seraient également constitués et qui se livreraient aux mêmes exercices, celui qui possèderait sur l’autre certains avantages, tels que de meilleurs aliments, de meilleurs vêtements et une habitation plus propre et plus salubre, deviendrait supérieur à celui qui serait privé des mêmes avantages : d’où il suit que des hommes civilisés qui se livrent aux mêmes exercices que des sauvages, sans renoncer aux avantages des peuples civilisés, doivent se rendre et se sont rendus en effet supérieurs à eux.
Dans toutes les positions, le genre d’exercice que les peuples donnent, de préférence, à leurs facultés ou à leurs organes, est celui qui est le plus propre à leur procurer des subsistances ; et comme la nature et l’abondance des subsistances sont déterminées par la nature et l’élévation du sol, par le cours des eaux, par la facilité des communications et par d’autres circonstances analogues, il s’ensuit que les mêmes circonstances physiques qui déterminent la nature des moyens d’existence d’un peuple, déterminent aussi le genre d’exercices que ce peuple donne à ses facultés, et le genre de supériorité qu’il acquiert sur d’autres peuples.
Les terres placées sous une température rigoureuse et celles qui manquent d’eau douce, offrent à diverses espèces d’animaux des substances alimentaires, tandis que souvent elles n’en offrent point aux hommes ; des peuples ne peuvent donc se répandre sur des terres de cette nature, qu’en devenant chasseurs ou pasteurs, en adoptant la vie nomade ; et ils ne peuvent adopter ce genre de vie, sans donner à leurs organes le genre d’exercice qui est le plus favorable à la vie militaire et qui peut faire d’eux des conquérants ; les mêmes qualités qui les rendent propres à poursuivre, à surprendre, à tuer ou à subjuguer des animaux, les rendent propres à poursuivre, à surprendre à tuer ou à subjuguer des hommes.
Les hommes qui, par les avantages que leur sol et leur position géographique leur présentent, se livrent à l’agriculture, aux arts paisibles ou au commerce, donnent à leurs facultés un exercice plus constant et plus régulier que les nomades ; ils acquièrent une somme de forces physiques plus considérable ; ils donnent à leurs facultés intellectuelles plus d’étendue, et à leurs mœurs plus de pureté ; mais ils perdent en même temps les qualités et les vices qui sont propres à la vie militaire.
Par le genre de leurs exercices et par la nature de leurs passions, les premiers de ces peuples tendent donc sans cesse à détruire ou à subjuguer les seconds ; et ceux-ci manquent des qualités propres à la résistance, aussi longtemps que les arts et les sciences n’ont pas fait de grands progrès ; de là sont résultés l’asservissement de la plupart des peuples civilisés aux peuples barbares, et la tendance qu’on a toujours observée chez les tribus du nord, à se précipiter sur les peuples placés sous des climats moins rigoureux.
Enfin, les peuples barbares qui abandonnent leur propre pays, emportent, dans leurs migrations, leurs vices, leurs préjugés, leurs passions et le genre d’institutions, le plus propre à maintenir leur empire ; en établissant l’esclavage, ils font naître tous les vices qui sont des conséquences naturelles d’un tel état ; et, comme il n’est presque point de peuples civilisés qui, à une époque plus ou moins éloignée, n’aient été subjugués par des barbares, il faut chercher le principe des préjugés, des vices et des mauvaises institutions qui dominent chez eux, dans les contrées qui sont encore le domaine de la barbarie et dans celles où l’esclavage est établi.
Il est vrai que ces institutions, ces vices et ces préjugés sont modifiés par le mélange des peuples et par l’asservissement des uns aux autres : aussi attendrai-je, pour en faire l’exposition et pour en examiner les conséquences, d’avoir traité de l’esclavage.
Dans l’état de barbarie, tous les individus de la même horde qui appartiennent au même sexe donnent à leurs organes le même genre de développement ; d’où il suit qu’il ne peut exister entre les uns et les autres que de petites différences, et que, par conséquent, il y a peu d’inégalités entre ceux qui sont du même sexe et du même âge ; il suit encore de là qu’il peut bien se commettre parmi eux beaucoup de violences individuelles, mais qu’il est presque impossible qu’il s’y établisse une oppression méthodique, et en quelque sorte régulière.
Dans l’état de civilisation, on trouve que tous les organes, toutes les facultés de l’homme se développent, lorsque l’on considère les populations en masse ; mais lorsque l’on considère les hommes individuellement, on trouve que chacun ne développe jamais qu’une partie de lui-même. Non seulement un individu n’exerce, en général, qu’une partie de ses organes, mais il ne donne à cette partie qu’un certain genre d’exercice. L’homme qui a appris à ses bras à diriger l’instrument qui lui sert à gagner sa vie, ne saurait s’en servir à manier une arme, s’il avait à se défendre ; et celui qui s’est habitué à manier des armes ne saurait souvent faire usage de ses bras pour se livrer au plus aisé des métiers. La division des occupations, qui a donné à chaque homme le moyen d’exécuter certaines opérations dans le moins de temps possible, l’a rendu souvent incapable de faire autre chose.
En opposant l’un à l’autre deux peuples qui ont donné à leurs organes deux genres de développement différents, j’ai fait voir comment celui qui possède le plus d’intelligence, de bonnes habitudes, de forces physiques et même de véritable courage, peut être détruit ou subjugué par celui qui en possède le moins. Il y aurait maintenant à examiner ce qui arrive lorsque, dans le sein du même peuple, il se forme des classes qui se développent ainsi d’une manière partielle et analogue à celle que nous avons observée. En recherchant quelle est l’influence que ces classes exercent les unes sur les autres, peut-être trouverions-nous qu’elle est exactement de la même nature que celle qui a lieu entre deux peuples différents ; mais cette recherche serait ici anticipée : elle sera plus facile lorsque nous aurons suivi les conséquences du phénomène que j’ai exposé dans ce chapitre.