Traité de Législation: VOL III
Des circonstances locales sous lesquelles quelques facultés particulières se développent, chez les p
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 44: > Des circonstances locales sous lesquelles quelques facultés particulières se développent, chez les peuples des diverses espèces.
On peut faire plusieurs questions sur les divers genres de supériorité ou d’infériorité qui ont été observés entre des hommes civilisés, et ceux qui ne sont pas encore sortis de l’état de barbarie : les différences qui existent entre les uns et les autres tiennent-elles à une différence d’espèces ? Sont-elles le résultat d’une meilleure constitution primitive, et cette constitution est-elle une conséquence nécessaire de l’état de civilisation ou de barbarie ? Sont-elles le résultat d’un exercice particulier, ou, en d’autres termes, les peuples barbares voient-ils mieux que nous certaines choses, parce qu’ils ont appris à les regarder, ou parce qu’ils ont les yeux constitués pour les mieux voir ?
Si les différences qu’on a observées tenaient à une différence d’espèce, les faits qu’on a rapportés ne prouveraient rien en faveur de la civilisation ou de la barbarie, puisque, dans presque tous les cas, on a comparé entre eux des hommes qui appartenaient à des espèces différentes : on a comparé aux hommes d’espèce caucasienne, tantôt des individus d’espèce cuivrée, tantôt des Malais, et tantôt des hommes d’espèce africaine. Les observations faites avec le plus de soin, comme celles de Péron, seraient aussi peu concluantes que les autres, puisque ce voyageur n’a comparé à des Européens que des hommes qu’il a crus d’espèce éthiopienne et des Malais [493]. Mais on verra tout à l’heure qu’il n’est pas possible de croire que les différences d’espèces aient produit celles qu’on a observées sur les divers degrés de force ou de finesse de nos organes. Il faut donc en chercher les causes dans une organisation plus parfaite, ou dans des exercices différents.
En observant ce qui se passe journellement autour de nous, nous voyons que les hommes doués de l’organisation physique la plus parfaite ne savent voir, ouïr, sentir, exécuter que ce qu’ils ont appris à regarder, à écouter, à sentir, à faire. Qu’on présente quelques pages d’écriture à l’homme doué de la vue la plus fine, mais qui n’a jamais appris à lire ; qu’on le prie de déterminer sur-le-champ les différences qui existent entre les lettres, et d’indiquer celles qui ont la même ressemblance ; il répondra probablement qu’il ne voit entre elles presque aucune différence, et qu’il ne peut pas savoir où chacune d’elles commence et où elle finit, ou quelles sont les parties qui appartiennent à chacune. Les personnes qui distinguent le mieux les caractères qui appartiennent à leur propre langue, peuvent se convaincre de cette vérité, en jetant les yeux sur les caractères propres à une langue qui leur est étrangère, sur des caractères hébreux, grecs ou chinois. Il n’est presque point de profession où l’on n’apprenne à voir des choses que ne voient pas, du moins avec la même facilité et la même promptitude, des personnes à qui cette profession est étrangère : un peintre voit, au premier coup d’œil, dans un tableau, ce que ne saurait y apercevoir la multitude qui le regarde ; un mécanicien habile aperçoit, en un instant, chacune des parties de la machine la plus compliquée, tandis qu’un ignorant n’y voit que de la confusion, et ne peut rien y comprendre.
On apprend à entendre de la même manière qu’on apprend à voir. Un homme qui écoute un discours prononcé dans sa propre langue, distingue, non seulement chacun des mots dont le discours se compose, mais chacune des syllabes dont chaque mot est formé : il peut s’apercevoir des répétitions des mêmes sons et des moindres défauts de prononciation. Mais celui qui écoute un langage auquel il est complètement étranger, ne peut distinguer ni les syllabes, ni les mots, ni les phrases ; il lui est impossible de s’apercevoir si la personne qui parle se répète ou ne se répète pas, si les mêmes sons reviennent à chaque phrase, ou si ce sont des mots différents. Les nuances qui distinguent les mots les uns des autres sont souvent si légères, qu’il lui est impossible de les saisir ; pour lui, ce n’est qu’une suite de sons qui ne paraissent pas plus différer les uns des autres, que ne diffèrent les sons des chants des oiseaux. Un homme qui s’est longtemps exercé à étudier la musique, discerne, dans un orchestre, non seulement le son que donne chaque instrument, mais chacune des fautes qui échappent aux musiciens. Celui qui est étranger à la musique, n’est pas seulement incapable de discerner chacun des sons d’un concert ; pour lui, ce n’est souvent que du bruit. Il n’est personne qui ne puisse avoir observé qu’en vivant habituellement au milieu d’un grand bruit, on finit par ne plus l’entendre, à moins qu’on n’y fasse attention ; tandis qu’on distingue un bruit moins fort auquel on n’est pas accoutumé, ou auquel on est attentif : un matelot, au milieu d’une tempête, distingue tous les commandements de son officier ; un passager n’entend que le bruit des vagues.
Le sens de l’odorat est soumis aux mêmes lois que les autres ; on ne distingue, par son moyen, que ce qu’on étudie ; on finit par ne plus apercevoir les odeurs dont on est continuellement frappé, et sur lesquelles on a cessé de porter son attention. Les hommes qui visitent les lieux consacrés à certaines fabrications, sont souvent affectés par des odeurs qui leur semblent insupportables, tandis que les individus qui en sont continuellement frappés finissent par ne plus les apercevoir.
La rapidité et la régularité de nos mouvements dépendent également des habitudes que nous avons fait prendre à quelques-uns de nos muscles, et de la régularité des exercices auxquels nous nous sommes livrés, bien plus que de la bonté de notre organisation physique. Un habile musicien meut ses doigts avec une rapidité et une régularité que ne saurait donner aux siens l’homme qui aurait la main la mieux faite, mais qui ne se serait pas livré à l’exercice du même art. Un maître d’armes a, dans ses mouvements, une vitesse, une justesse et une force que ne peut avoir dans les siens un homme resté étranger au métier des armes, quelque bien constitué et quelque fort qu’on le suppose.
Les individus auxquels la perte de la vue a rendu la finesse du tact nécessaire, finissent par donner à ce dernier sens une si grande perfection, qu’il remplace en quelque sorte le premier. Nous pouvons voir, tous les jours, des aveugles qui, par le seul moyen du toucher, distinguent toutes les inégalités produites sur un jeu de cartes par les diverses couleurs qui y sont appliquées. Les princes de Perse, que la politique ombrageuse de leur père ou de leur frère a privés de l’usage des yeux, finissent par donner au tact une finesse plus grande encore ; ils taillent en bois des figures d’hommes, de chevaux, d’oiseaux, de fleurs ; ils copient toutes sortes de figures en bosse, imitant le modèle au toucher comme on ferait à la vue ; ils peuvent juger même de la bonté du mouvement d’une montre [494].
Un homme habitué à porter des fardeaux, par l’habitude qu’il donne à ses muscles, et surtout par l’art avec lequel il sait conserver l’équilibre ou maintenir son aplomb, a, à cet égard, une supériorité immense sur celui qui n’a pas contracté les mêmes habitudes ; il peut porter un poids plus considérable et pendant une plus longue durée de temps. Enfin, celui qui exerce les muscles de ses jambes ou de ses bras à exécuter certains mouvements, comme les coureurs ou les rameurs, peut continuer les mêmes mouvements pendant une plus longue durée de temps, que celui qui n’a pas pris les mêmes habitudes. J’ai quelquefois observé des jeunes gens qui conduisaient des bateaux pour leur amusement, et qui luttaient dans cet exercice avec des bateliers de profession. D’abord, les premiers surpassaient les seconds par la rapidité ou par la force de leurs mouvements ; mais leurs forces étaient épuisées avant que celles des bateliers eussent éprouvé une diminution sensible ; il y avait, entre les uns et les autres, exactement les mêmes différences qu’on a observées entre quelques Européens et les indigènes du Canada, lorsqu’ils se sont mesurés à la course [495].
Pour observer les phénomènes dont je viens de parler, ou pour reconnaître l’influence de l’étude et de l’habitude sur chacun de nos organes, il n’est donc pas nécessaire de traverser les mers, d’aller suivre les sauvages dans les forêts, ou de comparer les diverses races d’hommes les unes aux autres ; il suffit de regarder ce qui se passe au milieu d’une ville, et quelquefois autour de soi, et sans sortir de sa maison. On va voir, en effet, que les phénomènes qui ont étonné tant de voyageurs, fait l’admiration de tant de philosophes, et donné naissance à tant de faux systèmes, ne diffèrent en rien, quant aux causes qui les produisent, des phénomènes dont nous sommes tous les jours les témoins.
Plusieurs des peuples indigènes du cap de Bonne-Espérance se distinguent, dit-on, par la finesse des sens de la vue, de l’ouïe et de l’odorat, et par la vitesse avec laquelle ils parcourent de grandes distances. Mais quelles sont les choses qu’ils voient ou qu’ils entendent mieux que les peuples civilisés ? Ils voient mieux les traces des bêtes sauvages qui leur servent d’aliments, ou les traces de celles dont ils peuvent eux-mêmes devenir la proie ; ils entendent mieux les bruits qui peuvent leur indiquer la présence d’une victime ou celle d’un ennemi ; ils sentent mieux les odeurs qui peuvent leur donner les mêmes indications. Placés dans un pays qui manque d’eau, ils savent discerner les vapeurs légères qui leur indiquent des sources souterraines ; c’est une étude dont la soif leur a fait une nécessité, mais à laquelle ils ne se seraient jamais livrés si leur pays eût été coupé par de nombreuses rivières. Obligés, pour ne pas périr de faim, de surprendre ou de poursuivre les animaux les plus légers à la course, dans un pays découvert, ils sont devenus d’excellents coureurs ; mais jamais ils n’auraient appris à courir, si, renfermés dans une île étroite, ils n’avaient pu vivre que de poisson. Ces peuples savent donc, mieux que nous, voir, entendre, sentir ce qu’ils ont appris à voir, à sentir et à entendre pendant tous les instants de leur vie, et ce qui n’a jamais fait l’objet de nos occupations : ils savent bien ce qu’ils ont bien étudié ; il n’y a rien là de merveilleux ; nous sommes tous dans le même cas.
Il ne faut pas s’imaginer que, pour acquérir ce genre de perspicacité, il soit nécessaire de posséder des qualités physiques extraordinaires, ou de faire des études plus longues que celles auxquelles sont obligés de se livrer les hommes qui veulent apprendre les plus communs des métiers. Levaillant, qui admirait, comme tant d’autres, l’homme de la nature, qui ne parlait qu’avec enthousiasme de la finesse de sens que le Créateur lui a donnée et que la société détruit, finit par acquérir lui-même cette sagacité, cette finesse qu’il admirait. Il connaissait, à des signes sûrs, les lieux où il pouvait trouver de l’eau, et ceux par où avait passé le gibier ; et pour posséder ces connaissances il ne lui fallut que l’étude et l’expérience de six mois [496].
Les objets que les indigènes du nord de l’Amérique voient, entendent ou sentent mieux que les hommes civilisés, sont ceux également sur lesquels se portent leurs études, et que nous n’avons presque aucun intérêt à observer : ils possèdent les connaissances ou les arts sans lesquels la chasse et la pêche leur seraient impossibles, et sans lesquels ils ne sauraient vivre. Obligés de parcourir des forêts immenses qui n’ont point de route, et ne possédant aucun moyen artificiel de se diriger, ils ont eu recours à des indications naturelles ; l’écorce des arbres est plus blanche et les branches sont ordinairement plus longues et plus vigoureuses du côté du sud que du côté du nord ; elles ont aussi plus de feuilles, et par conséquent les couches de végétaux sont plus profondes ; du côté du nord-ouest, l’écorce est plus épaisse et plus dure qu’elle ne l’est des autres côtés : c’est à des faits, à des observations de cet ordre ou à d’autres également simples que les indigènes doivent la faculté de se diriger sans guides, ou de reconnaître les lieux par où a passé le gibier ou l’ennemi [497] ; mais, comme ils ne sont jamais exposés à manquer d’eau, ils sont aussi incapables que nous de voir les vapeurs légères qui indiquent aux Hottentots des sources souterraines.
Le gibier changeant de lieu selon les saisons, et parcourant quelquefois des distances immenses, les indigènes du Canada sont obligés de le suivre, et passent quelquefois plusieurs jours sans en rencontrer. Dans cet exercice, ils sont forcés d’observer constamment la disposition des lieux, de discerner de loin si les objets qui frappent leurs regards sont les animaux qu’ils poursuivent ou les ennemis qu’ils doivent éviter. Ainsi, en même temps qu’ils exercent l’organe de la vue à discerner certains objets, ils donnent aux muscles de leurs jambes toute la force qu’ils sont susceptibles d’acquérir. Mais, s’ils donnent une grande puissance à une partie de leurs muscles, ils ne donnent aux autres que peu d’exercice ; un sauvage n’emploie ordinairement ses bras qu’à lancer des flèches, ou tout au plus qu’à porter ses armes. C’est sa femme qui est chargée de porter ou de traîner le gibier ; c’est elle qui dresse les tentes, qui coupe ou transporte le bois nécessaire à la préparation des aliments, ou même qui travaille à la terre, lorsqu’en effet il existe quelques commencements d’agriculture [498]. Aussi, les mêmes individus qui se montrent supérieurs aux peuples civilisés, quand il s’agit de faire de longues courses, leur sont généralement inférieurs toutes les fois qu’il s’agit de faire usage de leurs bras. La raison de cela est facile à voir : chacun se montre supérieur dans la partie qu’il a exercée.
Les qualités que possèdent les indigènes d’Amérique sont tellement le résultat d’un certain genre d’études ou d’exercices, que les colons qui se sont livrés aux mêmes occupations, les ont acquises et portées même plus loin qu’eux.
« Aujourd’hui, dit Volney, que l’on a, aux États-Unis, des exemples innombrables de colons des frontières, irlandais, écossais, kentokais, qui sont devenus en peu d’années des hommes des bois aussi habiles et aussi rusés, des guerriers plus vigoureux et plus infatigables que les hommes rouges, l’on ne croit plus à la prétendue excellence ni du corps, ni de l’esprit, ni du genre de vie de l’homme sauvage [499]. »
Les bergers espagnols de l’Amérique du sud ont le coup d’œil plus prompt et plus juste que les peuplades barbares du nord. Ils jugent, au premier aspect, quel est l’endroit le meilleur pour passer une rivière qu’on découvre à deux lieues de distance, quoiqu’ils ne l’aient jamais vue auparavant. Ils arrivent, de nuit et sans boussole, à un lieu marqué, quoique le pays soit horizontal, et qu’il n’existe, pour se conduire, ni arbres, ni chemins. Ils distinguent, à une distance immense, et avec une rapidité et une justesse inconcevables, les animaux qu’ils sont habitués à garder.
« Je n’avais qu’à dire à un de ces hommes, dit Azara : Tiens, voilà deux cents chevaux (et même davantage) qui sont à moi ; aies-en soin, et tu en répondras. Il les regardait un instant avec attention, quoiqu’ils fussent à paître quelquefois à la distance d’une demi-lieue ; cela suffisait pour les lui faire tous reconnaître, et pour qu’il ne s’en perdît pas un seul, quoiqu’il se contentât de les regarder de loin [500]. »
Ces mêmes hommes qui distinguent, à des distances immenses, les signes particuliers de chaque individu dont une nombreuse troupe de chevaux se compose, sont devenus, par l’exercice, les cavaliers les plus habiles. Ils montent, sans crainte, des chevaux fougueux et indomptés ; ils s’élancent quelquefois sur des chevaux sauvages, et savent les maîtriser ; ils montent jusqu’à des taureaux. Ils sont si habiles dans ce genre d’exercice, qu’ils soutiennent, sans fatigue, les courses les plus longues et les plus rapides [501].
Un naturaliste a attribué aux peuples d’espèce malaie la même finesse de sens, et particulièrement du sens de la vue, que d’autres ont attribuée aux Hottentots et aux Américains. Forster a cru que les habitants de Tahiti avaient la vue plus fine que les Européens, et la raison qu’il en donne, est que les premiers voyaient, dans le feuillage des arbres, de petits oiseaux, et au fond des marais, des canards que les marins de l’équipage de Cook ne pouvaient pas apercevoir. Il n’était pas nécessaire de faire le tour du monde pour faire une observation pareille ; si Forster, sans sortir de l’Angleterre, était allé quelquefois à la chasse avec quelques-uns de ses compatriotes, il se serait convaincu que les chasseurs expérimentés voient très distinctement et de fort loin, des objets que des chasseurs novices sont incapables d’apercevoir ; et cela ne prouve en aucune manière que les premiers sont doués d’une meilleure organisation physique que les seconds.
Plusieurs des insulaires de l’océan Pacifique se sont montrés supérieurs à la lutte aux matelots anglais ; mais ces peuples, outre les avantages qu’ils ont de jouir d’un air extrêmement pur et de vivre dans l’abondance [502], se livrent habituellement à tous les exercices gymnastiques qui étaient jadis en usage parmi les Grecs, et particulièrement aux exercices de la lutte et du pugilat [503] ; faut-il s’étonner que, dans ces exercices, ils aient montré de la supériorité sur des hommes qui y étaient étrangers, ou qui du moins ne s’y livrent que très rarement ? Lorsque des matelots anglais ont eu à combattre des hommes de même espèce, qui ne s’étaient pas également exercés, et qu’ils ont employé la méthode usitée dans leur pays, ils ont montré, sur leurs adversaires, la même supériorité que ceux-ci avaient montrée sur eux dans d’autres occasions [504].
Péron a trouvé que les indigènes de la Nouvelle-Hollande avaient, dans les poignets et dans les reins, moins de force que les Français, pour faire avancer l’aiguille du dynamomètre ; et la description qu’il donne de la constitution physique de ces hommes ne permet pas de supposer qu’ils soient doués d’une organisation très parfaite. Cependant, s’ils avaient eux-mêmes choisi la nature des expériences, s’ils avaient engagé les compagnons du naturaliste français à faire une course dans les forêts ou à travers des marais, ou à aller prendre des coquillages au fond de la mer, pense-t-on que le résultat aurait été le même ? Les hommes les plus forts de l’équipage n’eussent-ils pas été vaincus par les plus faibles des femmes de ce pays ?
Des peuples barbares se montrent habiles dans la natation, par la même raison que d’autres se montrent agiles et infatigables dans la course ; c’est une condition de leur existence. Mais, soit qu’il s’agisse de parcourir un grand espace, soit qu’il s’agisse de vaincre la résistance des vagues, on n’exécute pas l’une ou l’autre de ces deux opérations sans être doué d’une grande force musculaire ; seulement, de ce que certains muscles sont doués d’une grande puissance lorsqu’on les a habitués à se mouvoir dans un certain sens, il ne faut pas conclure que d’autres auraient une puissance égale, quand même on ne les aurait pas exercés.
On peut croire, avec M. de Humboldt, que les animaux que l’homme a privés de la liberté et qu’il a délivrés du soin, soit de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance, soit de se garantir des dangers dont ils auraient été environnés s’ils étaient restés libres, ont moins de sagacité, sous certains rapports, que ceux qui ont conservé leur indépendance ; mais il ne faut pas s’imaginer que ce soit parce que leur organisation s’est affaiblie ou viciée ; c’est parce qu’ils n’ont point appris à discerner ou à entendre les mêmes choses. Un oiseau de proie qu’on aura tenu dès sa naissance dans une cage et auquel on rendra longtemps après la liberté, ne sera pas aussi rusé, ni aussi méfiant, et ne discernera pas d’abord aussi bien et à une aussi grande distance, les animaux dont il doit se nourrir, que celui que la faim et le danger auront continuellement instruit ; la raison en est que l’expérience profite aux bêtes comme aux hommes, quoique à un moindre degré [505].
J’ai dit que la prétendue finesse des sens des sauvages ne tient pas à une différence d’espèce. Deux faits incontestables en sont la preuve. Le premier, c’est que cette prétendue finesse a été observée chez des hommes de toutes les espèces, au même degré de civilisation. On a vu, chez les Arabes bédouins, à peu près les mêmes genres de supériorité que chez les Hottentots, les Malais et les indigènes d’Amérique. Le second fait, c’est que les Européens qui ont vécu parmi des peuples non civilisés appartenant à des espèces différentes, ont fini par acquérir, et même en peu de temps, les qualités qu’on avait crues propres à ces peuples ; quelques-uns les ont même portées plus loin qu’eux.
Quelles sont d’ailleurs les causes qui pourraient donner cette finesse aux sens des peuples sauvages, ou qui pourraient la détruire, quand elle existe, à mesure qu’ils se civilisent ? Si l’esprit de système n’avait pas, à cet égard comme à beaucoup d’autres, rendu les hommes aveugles ; si l’on avait voulu seulement se donner la peine de rechercher les causes des phénomènes dont on affirmait l’existence, on serait arrivé à des résultats opposés à ceux qu’on croyait avoir observés ; on aurait trouvé que les mêmes causes qui peuvent diminuer la finesse des sens dans l’état de civilisation, existent avec plus de puissance dans l’état de barbarie.
De tous les organes, le plus facile à offenser est celui de la vue ; il peut être blessé par un passage trop rapide de l’obscurité à la lumière, par la réverbération du soleil quand il frappe sur un sol couvert de neige ou de sable, par la poussière qu’emporte le vent, et surtout par une atmosphère chargée de matières acides ou salines. Or, toutes ces causes agissent dans l’état de barbarie comme dans l’état de civilisation ; mais, dans le premier, elles ont infiniment plus de force que dans le second. Un Hottentot, dans sa hutte, est environné d’une atmosphère moins pure que celle qui nous environne dans l’intérieur de nos maisons ; resserré avec sa famille dans un espace de quelques pieds, ne recevant de l’air que par une porte où lui-même ne peut entrer qu’en rampant, enveloppé d’une épaisse fumée pour se garantir du froid ou des insectes qui le poursuivent, et couché sur un sol couvert d’ordures dont les exhalaisons se font sentir au loin, on ne voit pas comment le contact d’une telle atmosphère avec l’organe de la vue, pourrait produire la perfection qu’on lui suppose. Les barbares de l’Asie et de l’Amérique, tant qu’ils restent dans leurs cabanes, ne vivent pas dans une atmosphère plus pure ou plus favorable aux yeux que celle dans laquelle vivent les Hottentots. On a vu, dans les descriptions que j’ai précédemment données, des habitations des indigènes du Canada, du Kamtchatka, de la Nouvelle-Hollande et de presque tous les pays non civilisés, qu’ils ne sont pas plus avancés à cet égard les uns que les autres. Il est vrai que les peuples qui habitent ces contrées, passent une partie considérable de leur temps au grand air ; mais tous les habitants de nos campagnes y passent une partie au moins aussi considérable du leur ; ils ont des habitations mieux aérées, moins enfumées et plus saines ; et l’air qu’on respire dans les pays cultivés, est au moins aussi pur que celui qu’on respire dans les forêts ou dans les terres marécageuses de la plupart des contrées sauvages.
S’il existe d’ailleurs des peuplades chez lesquelles les voyageurs n’ont observé aucun défaut dans l’organe de la vue, il en est d’autres chez lesquelles on a trouvé un grand nombre d’individus qui avaient les yeux malades ou gâtés, et celles-ci étaient toujours les plus sauvages. Les indigènes du nord de la Nouvelle-Hollande sont si loin de posséder cette finesse de vue que quelques philosophes ont attribuée aux sauvages, et que d’autres ont attribuée aux races colorées, qu’ils peuvent à peine apercevoir ce qui se passe autour d’eux.
« Leurs paupières, dit un voyageur en parlant des peuples qui habitent au nord de ce continent, sont toujours demi-fermées, pour empêcher que les mouches ne leur donnent dans les yeux : aussi, sont-elles si incommodes, que, quelque chose qu’on fasse avec son éventail, on ne peut les empêcher de donner au visage ; et, sans le secours des deux mains, elles entreraient jusque dans les narines, et même dans la bouche si les lèvres n’étaient pas bien fermées. De là vient qu’étant incommodés de ces insectes dès leur enfance, ils n’ouvrent jamais les yeux comme les autres peuples : aussi, ne sauraient-ils voir de loin, à moins qu’ils ne lèvent la tête comme s’ils voulaient voir quelque chose qui fût au-dessous d’eux... Ces mêmes habitants s’enfuyaient toujours de nous ; cependant, nous en primes plusieurs ; car, comme je l’ai déjà remarqué, ils ont les yeux si mauvais, qu’ils ne nous voyaient que quand nous étions près d’eux [506]. »
On peut faire, sur le sens de l’odorat, des observations analogues à celles que j’ai faites sur le sens de la vue. Si quelque chose peut en accroître la finesse, c’est l’habitude de respirer un air pur et dégagé de toutes sortes d’exhalaisons ; mais on a vu précédemment que rien n’égale la saleté des huttes des sauvages et la mauvaise odeur qu’elles exhalent. La malpropreté de leurs vêtements et de leurs personnes est la même que celle de leurs habitations ; elle a révolté tous les voyageurs qui les ont visités ; la puanteur qu’ils répandent est telle, que souvent on les sent longtemps avant que de les voir : or, il est difficile de concilier cette saleté et cette puanteur avec la délicatesse d’odorat qu’on leur suppose. Des hommes qui mangent la viande et le poisson pourris, et qui vivent habituellement dans l’ordure, ne sauraient être très frappés par une mauvaise odeur quand elle est légère. Ils peuvent sans doute s’apercevoir plus facilement que nous des odeurs qui leur sont étrangères, et auxquelles nous sommes habitués ; mais aussi nous pouvons nous apercevoir plus facilement qu’eux des odeurs qu’ils répandent, et que nous trouvons offensives.
Les peuples barbares ayant toujours des ennemis à surprendre, ou craignant sans cesse d’être surpris, doivent être plus attentifs que nous ne le sommes à toute espèce de bruits. Lorsque les sons qui nous frappent ne peuvent réveiller ni nos craintes, ni nos espérances, et qu’ils ne nous causent immédiatement aucun plaisir, nous n’y faisons plus attention, et nous cessons même de les entendre toutes les fois que quelque autre chose excite fortement notre attention ; mais ce n’est pas parce que le sens de l’ouïe a moins de finesse, c’est parce que nous sommes moins attentifs ; nous saisissons le son le plus léger auquel nous nous attendons ; il suffit, pour s’en convaincre, d’assister à quelque concert. Si donc l’on fait abstraction de l’intérêt qu’on a à écouter ou à ne point écouter certains bruits, il sera impossible de trouver, dans la position d’un sauvage, des causes qui puissent accroître chez lui la finesse de l’ouïe.
Ne pouvant découvrir, dans la position des peuples non civilisés, aucune cause qui soit propre à accroître immédiatement la finesse de leurs sens, il resterait à savoir s’il n’existe pas des causes qui tendent à produire le même effet d’une manière indirecte ; si, par exemple, il ne suffirait pas de manger de la viande ou du poisson crus ou pourris, pour accroître la finesse de l’odorat ; si l’on ne pourrait pas accroître la finesse de la vue, en se gorgeant d’aliments et en supportant la famine alternativement, ou en respirant un air chargé d’exhalaisons méphitiques ; si l’on n’accroîtrait pas la finesse de l’ouïe, en passant fréquemment d’un exercice violent à une oisiveté absolue. C’est aux admirateurs de l’état de nature et des systèmes de Rousseau, qu’il appartient de résoudre ces questions.