Traité de Législation: VOL III
Du développement de quelques facultés particulières, chez les peuples des diverses espèces.
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 43: > Du développement de quelques facultés particulières, chez les peuples des diverses espèces.
J’ai exposé, dans les chapitres précédents, quelles sont les principales causes qui concourent à retenir un peuple dans la barbarie, ou à lui faire faire des progrès ; j’ai fait voir les circonstances diverses sous lesquelles toutes les facultés humaines se développent presque en même temps, et les circonstances sous lesquelles elles ne peuvent se développer que d’une manière imparfaite. Je me propose d’exposer maintenant sous quelles influences ou par quelles causes quelques-unes de ces facultés se développent de préférence à d’autres. J’exposerai ensuite comment ce développement partiel de l’homme, dans certaines positions, détermine l’action que les nations exercent les unes sur les autres, et comment cette action influe sur les mœurs, les lois ou les institutions de la plupart d’entre elles. En faisant cette exposition, je continuerai de considérer les hommes dans leur constitution physique, dans leurs facultés intellectuelles et dans leurs facultés morales.
Le perfectionnement des organes physiques de l’homme peut avoir lieu de deux manières, ainsi qu’on l’a déjà vu : il peut consister dans la bonne constitution de chacune des parties matérielles dont l’individu se compose, ou bien dans la puissance que l’exercice a donnée à chacune de ces parties, de remplir certaines fonctions ou d’exécuter certaines opérations. Ces deux genres de perfectionnement influent plus ou moins l’un sur l’autre ; cependant il n’est pas rare de les voir exister séparément. On voit souvent un homme médiocrement constitué, qui est doué d’une grande habileté, et un homme qui est doué d’une organisation physique excellente, ne savoir faire presque aucun usage de ses membres. La facilité avec laquelle un homme exécute certaines opérations, ne prouve donc pas qu’il ait reçu, en venant au monde, une meilleure constitution que tel autre qui se montre moins habile.
Il serait fort difficile, peut-être même est-il impossible, dans l’état actuel des sciences, de déterminer toutes les causes qui contribuent à donner à l’homme une bonne organisation physique. Parmi celles qui nous sont connues, les principales et les plus immédiates sont des aliments sains et abondants, la satisfaction de nos besoins dans une juste mesure, l’exercice modéré de chacune de nos facultés, la tranquillité d’esprit ou le sentiment de la sécurité, et la modération dans toutes les jouissances. Il faut placer également au nombre des causes qui influent sur le développement de nos facultés physiques, quoiqu’elles n’agissent pas d’une manière immédiate, celles qui exercent quelque influence sur la qualité et sur l’abondance des subsistances, comme sont la nature du sol, la chaleur de l’atmosphère, et d’autres analogues ; celles qui déterminent la direction ou la force de nos passions, et celles surtout qui tendent à développer ou à restreindre nos facultés intellectuelles.
D’autres causes influent d’une manière immédiate sur la constitution physique de l’homme : telles sont les eaux, l’air atmosphérique, et d’autres circonstances locales dont on voit les effets, mais qu’on ne peut cependant pas toujours déterminer d’une manière exacte. En partant, par exemple, de la vallée que parcourt le Rhône avant que de se jeter dans le lac Léman, et en s’élevant dans les Alpes, on observe que la population change à mesure qu’on s’éloigne des terres qu’arrose le fleuve. Les hommes qui vivent dans les lieux élevés sont, en général, plus grands, plus forts et surtout moins sujets à certaines infirmités que ceux qui habitent dans la vallée, quoiqu’ils n’aient ni de meilleurs aliments, ni une manière plus régulière de vivre. Dans les vallées de la Tartarie, analogues à celles des Alpes, on trouve des peuples qui sont atteints des mêmes infirmités qu’une partie des habitants du Valais, quoiqu’ils n’appartiennent pas à la même race [451]. On trouve également au sud et au nord de l’Amérique, même dans les parties les plus fertiles, diverses contrées qui s’opposent au développement physique de l’homme [452]. Enfin, en Égypte, les hommes de race caucasienne ne se propagent pas après la seconde génération, à moins qu’ils ne s’allient aux indigènes [453]. Des causes qui tendent au développement physique d’un peuple, telles que l’abondance et la bonne qualité des subsistances, peuvent donc être paralysées par des causes plus puissantes quoique moins faciles à déterminer. Cela peut servir à expliquer comment, dans des positions qui paraissent semblables, on trouve des hommes si différents [454].
Le perfectionnement physique, qui consiste dans la puissance qu’ont quelques-uns de nos organes d’exécuter certaines opérations de préférence à d’autres, résulte surtout de l’étude et de l’habitude. On ne sait bien exécuter que ce qu’on a appris, et l’on n’exécute avec facilité et promptitude que les opérations auxquelles on s’est longtemps exercé. Il est vrai qu’un long exercice accroît la force de nos organes, et que cette force influe plus ou moins sur celle des générations qui viennent après nous. Un homme qui a fait depuis son enfance le métier de manier la rame, finit par avoir dans les bras plus de force que celui qui n’a jamais manié qu’une plume ; et celui qui a fait longtemps le métier de coureur, a plus de force dans les muscles des jambes que celui qui a toujours été sédentaire. L’un et l’autre peuvent transmettre à leurs descendants une constitution physique plus robuste que celle que transmet ordinairement aux siens un homme qui n’a développé que son intelligence. Mais ici, comme dans le cas précédent, des causes de développement physique peuvent être paralysées par des causes contraires ; l’effet que l’exercice produit sur nos organes, peut être paralysé par le défaut d’aliments ou par toute autre cause également puissante.
Le perfectionnement de nos facultés intellectuelles, comme le perfectionnement physique, s’entend de deux manières : il consiste dans la bonne constitution de l’entendement, ou dans la faculté que l’étude a donnée à l’esprit d’exécuter certaines opérations, de suivre l’enchaînement d’un certain ordre de faits ou d’idées. Il serait difficile de dire si toutes les causes qui concourent au développement physique de l’homme, concourent à lui donner un entendement sain, ou s’il est des causes qui tendent à développer certaines parties matérielles de l’individu, sans affecter les autres parties, ou même en les dégradant. Mais ce qui paraît hors de doute, c’est qu’il existe plusieurs causes qui agissent simultanément et dans le même sens, sur les organes physiques et sur les facultés intellectuelles. Les mêmes causes qui, dans quelques-unes des vallées des Alpes, et dans certaines parties de l’Asie et de l’Amérique, détériorent la constitution physique de l’homme, affaiblissent son intelligence ; et, en raisonnant par analogie, il est permis de penser que plusieurs des causes qui tendent à lui donner une bonne constitution, contribuent aussi à lui donner un bon entendement. On peut croire également et par la même raison, qu’en général, et lorsque aucune autre cause ne trouble l’ordre naturel, l’entendement des enfants participe de celui de leurs parents.
Le perfectionnement intellectuel, qui consiste dans la puissance de concevoir la nature et l’ordre de certains faits, de suivre l’enchaînement de certaines idées, résulte presque tout entier de l’étude et de l’exercice. Mais l’exercice donne-t-il de la force aux organes intellectuels comme il en donne aux organes physiques ? L’homme qui consacre sa vie à méditer, accroît-il la force et les dimensions de son cerveau, comme celui qui se voue à l’exécution de certaines opérations mécaniques accroît la force et les dimensions de ses os et de ses muscles ? Le premier transmet-il à sa postérité, comme le second, une partie des qualités qu’il a acquises, lorsque aucune cause étrangère ne détruit l’influence qui résulte du fait de la génération ? Pour résoudre ces questions d’une manière satisfaisante, il faudrait peut-être des observations plus nombreuses et mieux suivies que celles qu’on a déjà faites ; aussi, quoique l’analogie nous porte à donner une solution affirmative, je me bornerai à faire remarquer que, si la force des organes intellectuels acquise par l’exercice, se transmettait en partie par la génération, lorsque aucun obstacle accidentel ne s’y oppose, les raisonnements qu’on a faits pour prouver la supériorité des espèces prouveraient tout au plus l’influence d’une longue et lente civilisation : dans cette hypothèse, la supériorité d’organisation intellectuelle devrait être considérée tour à tour comme résultat et comme cause [455].
Le perfectionnement moral des nations a des relations si intimes avec les causes qui influent sur leur développement physique et intellectuel, qu’il est impossible de les séparer : nous trouverons donc les causes de la nature, de la direction et de la force de leurs passions, dans les causes même qui déterminent leur genre de vie, et qui les obligent à exercer quelques-unes de leurs facultés, au préjudice de quelques autres.
On a longtemps agité la question de savoir quel est l’état le plus propre à favoriser le développement physique de l’homme. J.-J. Rousseau et d’autres écrivains moins célèbres, ont cru que l’état sauvage, qu’ils ont nommé l’état de nature, était le plus favorable. D’autres ont pensé, au contraire, que l’état de civilisation donnait à l’homme plus de forces physiques que l’état sauvage. On compte, au nombre de ceux-ci, de savants philosophes, des voyageurs admirés pour la profondeur et la justesse de leurs observations. Des deux côtés on a cité des faits nombreux, et ces faits ont paru également décisifs à ceux qui les ont invoqués. Une simple distinction entre les forces qui résultent seulement d’une bonne organisation primitive, et les forces qui sont le résultat d’un certain genre d’exercices, eût concilié des faits en apparence contradictoires.
On a vu précédemment comment la nature et la position du sol, le cours et le volume des eaux, la température de l’atmosphère, la division des saisons et d’autres circonstances analogues influent sur les productions végétales ou animales qui peuvent servir d’aliments aux hommes. La nature des productions que le sol peut donner étant déterminée, c’est une nécessité, pour les hommes qui doivent en faire leur subsistance, de développer celles de leurs facultés qui peuvent les mettre à même d’en obtenir la plus grande quantité possible, et de les appliquer à leur usage. Des hommes placés sur un lieu où leurs principaux moyens d’existence doivent être tirés de la pèche, sont obligés, par la nature des choses, de donner à chacune de leurs facultés le genre de développement qu’exige la profession de pêcheur. Ceux qui, par la nature des lieux, ne peuvent exister qu’au moyen des animaux sauvages qu’ils prennent, sont également obligés, sous peine de périr, de donner à leurs facultés physiques et intellectuelles le genre de développement que le métier de chasseur exige. Il en est de même de ceux que la nature de leur sol condamne à être pasteurs, comme les Arabes bédouins et les peuples qui habitent le plateau central de l’Asie ; il faut que ces peuples sachent faire tout ce que leur position demande d’eux, ou qu’ils périssent. Enfin, on peut dire la même chose de tous les hommes, en général, qu’ils soient civilisés ou qu’ils soient barbares : chaque individu, quelle que soit sa position, est obligé de développer quelques-unes des parties de lui-même de préférence à d’autres, et le genre de développement qu’il leur donne est déterminé presque toujours par les circonstances dans lesquelles il se trouve placé.
Si nous examinons maintenant quels sont les divers genres de supériorité que possèdent certains individus ou certains peuples, sur d’autres individus ou sur d’autres peuples, nous trouverons que ces supériorités consistent généralement à exécuter ce qui est indispensable à ceux qui les possèdent, et ce qui serait de peu d’utilité pour ceux qui en sont privés. La plupart des voyageurs, en voyant des peuples sauvages se soutenir légèrement au-dessus des vagues des mers ou les fendre avec rapidité, parcourir avec facilité des distances immenses, reconnaître à des indices imperceptibles pour eux-mêmes, le chemin qu’a suivi le gibier, se diriger avec sûreté à travers des forêts sans bornes, apercevoir leur proie à de grandes distances, distinguer les sons les plus légers, juger par l’odorat des plus faibles odeurs, n’ont pu s’empêcher d’admirer l’étendue de leurs forces et la finesse exquise de leurs sens ; ils n’ont pas balancé à dire que la civilisation énerve les forces physiques et enlève aux sens la plus grande partie de leur finesse. Le merveilleux de ces phénomènes disparaîtra si nous examinons en quoi ils consistent, quelles sont les causes qui les produisent, et les effets qui en résultent.
Le sens de la vue, chez les peuples barbares, est celui dont la finesse a le plus surpris les voyageurs. Parmi ceux qui ont visité le cap de Bonne-Espérance, il n’en est aucun qui n’ait admiré, chez les indigènes, la finesse de ce sens. Thumberg leur a trouvé une supériorité marquée sur les Européens [456]. Levaillant a été saisi d’étonnement en voyant les mêmes peuples discerner, au premier aspect, des choses qu’il ne pouvait lui-même apercevoir :
« Que la vue, dit-il, est un sens subtil chez le Hottentot ! Qu’il la seconde par une attention difficile et bien merveilleuse ! Sur un terrain sec, où, malgré sa pesanteur, l’éléphant ne laisse aucune trace au milieu des feuilles mortes, éparses et roulées par le vent, l’Africain reconnaît le pas de l’animal ; il voit le chemin qu’il a pris et celui qu’il faut suivre pour l’atteindre ; une feuille verte retournée ou détachée, un bourgeon, la façon dont une petite branche est rompue, tout cela et mille autres circonstances sont pour lui des indices qui ne le trompent jamais. Le chasseur européen le plus expert y perdrait toutes ses ressources ; moi-même je n’y pouvais rien comprendre [457]. »
Le même voyageur dit, en parlant des hommes d’une tribu de cette race, qu’il leur suffit de la vue pour découvrir les eaux souterraines ; ils se couchent le ventre contre terre, regardent au loin ; et, si l’espace qu’ils ont parcouru de l’œil recèle quelque source, ils se relèvent et indiquent du doigt le lieu où elle est. Il leur suffit, pour la découvrir, de cette exhalaison éthérée et subtile que laisse évaporer au dehors tout courant d’eau, quand il n’est pas enfoui à une trop grande profondeur [458]. Péron, moins admirateur des peuples barbares que Levaillant, dit cependant en parlant d’une tribu de Hottentots, qu’ils tirent de l’arc avec une rare justesse, et qu’ils ont l’organe de la vue exercé au-delà même de ce qu’on pourrait croire [459].
Des observations semblables ont été faites sur les indigènes d’Amérique. Les sauvages du Canada ont, suivant Weld, le regard vif et perçant ; la vue ne leur manque à aucun âge ; ils ne connaissent aucune maladie des yeux ; jamais on n’y aperçoit aucune tache, à moins qu’elle ne soit la suite de quelque accident [460]. Ils suivent, sur l’herbe ou sur les feuilles, la piste des animaux et des hommes, aussi bien que des peuples civilisés pourraient la suivre sur la neige ou sur le sable mouillé [461]. Les Américains du sud paraissent surpasser même ceux du nord : suivant un voyageur espagnol, ils ont la vue du double plus 502.longue et meilleure que les peuples d’Europe [462]. Ils découvrent les vaisseaux et toute sorte d’objets à une distance à laquelle il ne nous est pas possible de les apercevoir [463]. Cette faculté paraît commune à tous ceux qui ne sont pas civilisés.
Un voyageur anglais a fait une observation analogue sur les peuples d’espèce malaie.
« Les sens des peuples qui ne sont pas très policés, dit-il, sont infiniment meilleurs que les nôtres affaiblis par mille accidents. Nous fûmes surtout bien convaincus de cette vérité à Tahiti : les naturels nous montraient très souvent de petits oiseaux dans l’épaisseur des arbres, ou des canards au fond des roseaux ; et aucun de nous ne pouvait les apercevoir [464]. »
Les Arabes bédouins ont paru également avoir le sens de la vue d’une finesse remarquable ; ils peuvent suivre à la piste un chameau qui s’est égaré, sans se laisser tromper par les traces des autres chameaux qui ont passé par le même chemin ; ils savent découvrir par la vue, la profondeur où les eaux sont cachées ; il leur suffit d’examiner la nature du terroir et des plantes qu’il produit [465].
Enfin, les animaux eux-mêmes ont paru perdre la finesse de leurs organes, en vivant avec l’homme.
« Dans la plupart des animaux, comme dans l’homme, dit M. de Humboldt, la finesse des sens diminue par un long assujettissement, par les habitudes qui naissent de la stabilité des demeures et des progrès de la culture [466]. »
Les mêmes voyageurs qui ont admiré la finesse du sens de la vue, chez les peuples non civilisés, ont admiré aussi, chez les mêmes peuples, la finesse de l’ouïe et de l’odorat. Les Bédouins détestent les villes à cause des mauvaises odeurs qu’elles exhalent ; ils ne comprennent pas comment des gens qui se piquent d’aimer la propreté, peuvent vivre au milieu d’un air si impur [467]. Les indigènes du Canada ont l’odorat d’une telle finesse, suivant Weld, qu’ils peuvent indiquer l’approche d’un feu, bien longtemps avant que d’en sentir la chaleur et de l’apercevoir ; ils ont le sens de l’ouïe doué d’une finesse non moins grande [468]. Ils découvrent, autant par l’organe de l’odorat que par celui de la vue, les vestiges que des hommes ont laissé à leur passage, sur l’herbe la plus courte, sur la terre sèche et dure ; ils connaissent non seulement que ces traces ont été laissées par des hommes, mais encore quelle est la nation à laquelle ces hommes appartiennent [469]. Les mêmes peuplades qui, suivant Azara, ont la vue deux fois plus longue que les Européens, ont aussi l’ouïe bien supérieure à la nôtre [470]. Enfin Thumberg, qui a admiré la finesse de la vue des Hottentots, a trouvé que ces peuples avaient l’odorat d’une finesse non moins admirable [471].
La plupart des peuples sauvages ont, sur les peuples civilisés, un autre avantage physique ; celui de parcourir, en peu de temps et sans se reposer, de très grandes distances ; cette faculté cependant n’est pas développée chez tous au même degré. Plusieurs des indigènes du Canada, lorsqu’il s’agit de sauter ou de parcourir un petit espace, sont moins agiles que les Européens : ceux d’entre eux qui ont mesuré leurs forces à cet égard avec celles des Français ou des Anglais, ont toujours été vaincus ; mais ils ont montré une supériorité immense toutes les fois qu’il s’est agi de faire de longues marches, ou de supporter de longues fatigues [472]. Quelques-uns d’entre eux cependant courent avec une grande vitesse ; dans leurs chasses, ils poursuivent le gibier avec une ardeur extrême et parviennent souvent à l’atteindre [473]. Ces peuples font, suivant Weld, plusieurs centaines de milles dans des forêts à travers desquelles aucune route n’est tracée, sans se détourner de la ligne droite, et ils arrivent au lieu de leur destination, à l’instant même qu’ils ont fixé en partant. Ils traversent de grands lacs avec la même adresse, et, quoique le rivage se soit dérobé à leur vue pendant plusieurs jours, ils prennent terre, sans se tromper, à l’endroit qu’ils ont indiqué [474].
La plupart des indigènes du cap de Bonne-Espérance sont également remarquables par la rapidité et par la durée de leurs courses ; plusieurs d’entre eux suivent, pendant des heures entières, des chevaux allant au trot ou au galop ; même les plus âgés parcourent quelquefois l’espace de vingt milles dans une durée de trois ou quatre heures, et ne paraissent pas très fatigués ; quelques-uns courent pendant des journées entières après les élans qu’ils ont blessés ; ils parviennent ainsi à les lasser et à les atteindre [475].
Les peuples, dans l’état sauvage, se montrent, en général, aussi habiles à nager qu’à courir. Les indigènes de la Floride nagent avec une extrême vitesse ; les femmes passent les grandes rivières à la nage, en portant leurs enfants dans leurs bras [476]. Les Indiens qui habitent sur le golfe de Coriaco et surtout au nord de la péninsule d’Araga, sont si habiles nageurs, que, si une pirogue chargée de cocos chavire en gouvernant trop près du vent, droit contre la lame, le pêcheur qui la conduit la redresse et commence à en faire sortir l’eau, tandis que son fils rassemble les cocos en nageant à l’entour [477]. Les Guaranis se montrent plus habiles encore : leur adresse est telle que les missionnaires s’imaginent qu’ils nagent naturellement et sans l’avoir appris, comme certains animaux. Azara, témoin de la facilité avec laquelle ces peuples se soutiennent sur l’eau, n’a pu expliquer ce phénomène qu’en supposant qu’à égalité de volume, leurs corps sont plus légers que ceux des Européens. Tous les indigènes d’Amérique n’ont cependant pas la même adresse ; plusieurs n’osent se hasarder à passer les grandes rivières à la nage [478].
Les Malais répandus dans les îles de l’océan Pacifique ne sont pas moins habiles, pour la plupart, dans l’art de la natation. Ceux de l’île de Pâques nagent si parfaitement qu’avec la plus grosse mer, ils vont à deux lieues de large, et cherchent par plaisir, en retournant à terre, l’endroit où la lame brise avec le plus de force [479]. Les habitants des îles Marquises se livrent, dans leurs jeux, aux mêmes exercices ; ils ont une telle adresse et une telle agilité que, suivant Krusenstern, ils ne peuvent être égalés que par les requins [480]. Les habitants des îles Sandwich ne sont ni moins adroits ni moins forts ; ils plongent ou nagent avec tant de vélocité qu’en jetant en même temps deux pièces de monnaie dans la mer, l’une vers la proue et l’autre vers la poupe d’un vaisseau, un homme, en se précipitant dans les flots, s’empare de toutes les deux, avant qu’elles aient eu le temps de descendre à une profondeur trop grande pour être atteintes [481]. On a vu précédemment que c’est également en plongeant dans la mer, que les femmes des indigènes de la terre de Van-Diemen procurent des subsistances à leurs enfants et même à leurs maris [482].
Ce n’est pas seulement par les longs voyages qu’ils exécutent sans prendre aucun repos, ou par l’agilité avec laquelle ils fendent les vagues des mers, que les peuples non civilisés manifestent leurs forces ; c’est aussi par les fardeaux qu’ils portent ou qu’ils traînent. Un indigène du Canada regarde comme un jeu de faire, plusieurs jours de suite, dix lieues par jour chargé d’un poids de cent vingt livres : il marche avec son fardeau une journée entière, sans se reposer une seule fois [483]. Les femmes, qui ont l’habitude de suivre leurs maris à la chasse, et qui sont obligées de porter la provision ou le gibier, sont plus fortes encore. Celles de la Louisiane ont une telle vigueur, que, suivant Hennepin, elles font des voyages de deux cents lieues avec des fardeaux que trois Européens d’une force ordinaire auraient de la peine à soulever [484]. Nous avons vu que, d’après le témoignage de M. de Humboldt, un Caribe peut ramer contre le courant d’un fleuve pendant douze heures de suite, ce qui n’est assurément pas un signe de faiblesse.
Dans les îles des Amis, les matelots de l’équipage de Cook voulurent mesurer leurs forces dans le pugilat et dans la lutte avec les indigènes ; mais, dit ce voyageur, ils furent toujours battus, si j’excepte un petit nombre de cas où les champions du pays n’usèrent pas de leurs avantages, de peur de nous offenser [485]. Les matelots anglais, surtout ceux qui appartiennent à la marine royale et qui sont destinés à faire une longue et périlleuse navigation, sont cependant choisis parmi les hommes les plus robustes du pays, et ils sont généralement exercés dans l’art du pugilat. Les habitants des îles des Amis, qui les ont vaincus, sont loin, au contraire, d’être les plus forts de leur race ; ils sont de beaucoup inférieurs, soit aux habitants des îles des Navigateurs, soit à ceux de quelques-unes des îles Marquises [486]. La Pérouse a jugé que, dans leur constitution physique, ils n’avaient aucune supériorité sur ses matelots [487].
Si, sous plusieurs rapports, les hommes non civilisés ont des forces supérieures à celles des hommes civilisés, ils n’ont pas besoin de les réparer d’une manière aussi régulière pour les soutenir. Un indigène du Canada, du nord de l’Asie ou du cap de Bonne-Espérance, peut rester trois ou quatre jours sans aliments, sans être moins actif et même sans que sa gaieté en soit diminuée. Quand les Canadiens n’ont rien rencontré après plusieurs jours de chasse, et qu’ils sont réduits à vivre d’eau de neige, ils se livrent à des plaisanteries, s’interrogent mutuellement sur leurs dispositions amoureuses, et attendent patiemment que la fortune leur fasse rencontrer du gibier [488].
Cependant, des écrivains, entraînés par l’esprit de système, ou n’ayant observé qu’un petit nombre de faits, sans en rechercher les causes, ont affirmé, d’une manière absolue, que les forces physiques de l’homme, dans l’état sauvage ou barbare, sont inférieures aux forces physiques de l’homme dans l’état de civilisation ; ils ont ainsi créé un système qui est exactement le contraire de celui de J-J. Rousseau, mais qui ne repose pas sur des bases beaucoup plus solides. Rousseau, en voyant que, suivant les relations de quelques voyageurs, certains sauvages courent avec une grande vitesse, que d’autres fendent les vagues des mers avec une facilité extraordinaire, et que d’autres voient certaines choses, distinguent certains sons ou sentent certaines odeurs que les voyageurs n’aperçoivent pas ou ne distinguent pas eux-mêmes, s’est hâté d’en conclure que la civilisation énerve les forces physiques et émousse les sens de la vue, de l’ouïe et de l’odorat. D’autres écrivains, voyant, au contraire, des hommes civilisés exécuter des opérations inexécutables pour des hommes sauvages, se sont hâtés d’en tirer la conséquence qu’à mesure que les peuples se civilisent, ils accroissent leurs forces physiques. On verra, lorsque j’aurai rapporté les faits qui ont servi de fondement à ce dernier système, comment des deux côtés on est tombé dans l’erreur, pour avoir tiré des conclusions trop générales de quelques faits particuliers, et surtout pour n’avoir pas distingué le genre de perfectionnement qui consiste dans la bonne formation des organes, de celui qui est le résultat d’un certain genre d’exercices.
Lahontan a observé que les Canadiens, si infatigables à la course, avaient cependant moins de force que les Français toutes les fois qu’il s’agissait de porter un fardeau ou de le soulever, à l’aide des bras, et de le charger sur le dos [489]. La Pérouse a vu lutter quelques-uns de ses matelots avec les indigènes du nord-ouest de l’Amérique : les plus faibles, parmi les premiers, ont toujours vaincu les plus forts parmi les seconds [490]. Rolin, médecin qui accompagnait La Pérouse dans son expédition, dit qu’il n’a pas remarqué qu’aucun peuple sauvage eût une plus grande vitesse à la course, ni plus de perfection dans les organes des sens que les Européens ; s’il existe une différence dans la perfection de ces facultés, elle est, suivant lui, à l’avantage des nations policées [491]. Enfin, Péron a fait des expériences sur les indigènes de la Nouvelle-Hollande, sur les habitants de Timor, sur les matelots de son équipage et sur les colons anglais ; il a mesuré, au moyen du dynamomètre, la force des poignets et des reins des uns et des autres, et il a trouvé que les plus sauvages étaient ceux qui avaient fait avancer le moins l’aiguille de l’instrument destinée à marquer les degrés de force : il a conclu de là que le développement des forces physiques n’est pas toujours en raison directe du défaut de civilisation [492].