Traité de Législation: VOL III
De l’influence exercée sur quelques-uns des peuples d’Europe, par les circonstances locales au milie
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 42: > De l’influence exercée sur quelques-uns des peuples d’Europe, par les circonstances locales au milieu desquelles ils ont été placés. — Des rapports qui existent entre ces circonstances et le genre de progrès qu’ils ont faits.
S’il fallait déterminer l’influence qu’ont exercée, sur tous les peuples de l’Europe, les diverses circonstances locales au milieu desquelles chacun d’eux a été placé, il serait nécessaire d’écrire un ouvrage en plusieurs volumes, et encore serait-on obligé de le laisser incomplet. Je me bornerai donc à indiquer les principales ; cette indication suffira à l’objet que je me propose. Chacun pourra d’ailleurs suppléer aisément à ce que j’aurai omis sur quelques peuples, en examinant la marche que d’autres ont suivie dans leurs progrès.
Les peuples de l’Europe ont fait dans la civilisation des progrès immenses depuis quelques siècles ; dans tous les États entre lesquels cette partie du monde se divise, les produits de l’agriculture et des manufactures sont plus variés, plus considérables, plus propres à satisfaire nos besoins qu’ils ne l’étaient à la fin de la république romaine ; mais la température de l’atmosphère a éprouvé une révolution non moins heureuse ; elle est aujourd’hui beaucoup plus douce qu’elle ne l’était à l'époque où les Romains commencèrent à porter leurs conquêtes au-delà de l’Italie. Au temps où Horace et Juvénal écrivaient, le Tibre se couvrait annuellement de glaces, et c’est un phénomène qu’on ne voit plus ; le bosphore de Thrace nous est représenté par Ovide, sous des traits qu’il n’est plus possible de reconnaître ; la Dacie, la Pannonie, la Crimée, la Macédoine même nous sont décrites comme des pays de frimas égaux à Moscou, et ces pays nourrissent maintenant des oliviers et produisent d’excellents vins ; enfin, notre Gaule, du temps de César et de Julien, voyait, chaque hiver, tous ses fleuves glacés de manière à servir de ponts et de chemins pendant plusieurs mois, et ces cas sont devenus rares et de courte durée. Cette révolution dans la température de l’atmosphère, est incontestablement une des causes qui ont le plus favorisé la migration de quelques-unes des plantes qui nous sont les plus utiles, et qui ont exercé sur l’agriculture, et sur les arts qu’elle exige ou qu’elle favorise, l’influence la plus heureuse.
Les parties de la terre qui ont été les plus anciennement civilisées, sont la Chine, l’Hindoustan, la Perse, une partie de l’Arabie, l’Égypte et l’Asie Mineure. La civilisation a passé de là dans les parties de l’Europe qui bordent la Méditerranée ; et elle n’est arrivée que beaucoup plus tard, sur les côtes et dans les îles de l’Océan. Lorsque les armées romaines envahirent l’île de la Grande-Bretagne, elles en trouvèrent les habitants nus et tatoués comme les sauvages de la mer du Sud [442]. Or, il suffit de la simple inspection de la sphère terrestre, pour être convaincu qu’avant la découverte d’un passage au cap de Bonne-Espérance, aucune partie du monde n’était mieux située que les îles de la Grèce et que les côtes qui bordent la Méditerranée, pour s’enrichir des productions et des découvertes des peuples de l’Égypte, et du sud de l’Asie. On peut suivre, en Europe, la marche des connaissances humaines, en partant de l’Égypte et en se dirigeant vers les îles et les côtes d’Europe qui en sont les plus rapprochées, vers celles qui sont les mieux arrosées et qui jouissent du climat le plus doux, si l’on a égard surtout au changement qu’a éprouvé la température de l’atmosphère, depuis la décadence de l’empire romain [443].
Les progrès que les sciences ont fait faire à la navigation, ont, il est vrai, fait subir au commerce une grande révolution ; les peuples qui, avant la découverte d’un passage au cap de Bonne-Espérance, se trouvaient les plus éloignés des contrées les plus civilisées et les plus riches de la terre, et qui ne pouvaient avoir avec elles aucune communication directe, comme quelques-uns des peuples du nord de l’Allemagne et ceux des îles Britanniques, ont eu des communications plus faciles peut-être que les peuples de l’Égypte, de la Grèce et de l’Italie ; mais ces communications n’ont commencé à exister que lorsque ces derniers peuples ont eu fait d’immenses progrès. Ce ne sont ni des Hollandais, ni des Anglais, ni même des Français qui ont ouvert à tous les autres peuples de l’Europe des communications faciles avec la plupart des nations du globe ; ce sont des Italiens, des Espagnols, des Portugais. Ceux-ci n’auraient probablement pas fait de longtemps ces grandes découvertes, si les Égyptiens n’avaient pas transmis aux Grecs, et, par ceux-ci, aux peuples d’Italie, leurs connaissances et celles des peuples civilisés de l’Asie.
Il serait fort difficile, peut-être même est-il impossible d’exposer, d’une manière spéciale, comment et dans quel ordre les végétaux, les animaux, les procédés et les découvertes utiles aux hommes, se sont répandus dans les diverses parties de l’Europe ; mais, si nous ne possédons pas les connaissances nécessaires pour marquer chacun des progrès de la civilisation européenne, nous pouvons indiquer du moins quelques phénomènes généraux propres à faire concevoir comment elle s’est répandue, et quelles sont les causes qui y ont mis obstacle ou qui l’ont favorisée.
En Europe comme en Asie, il est des pays qui ne sont susceptibles de produire aucun genre de végétaux propres à la subsistance de l’homme, telles sont les terres de l’extrémité boréale de l’empire russe. Dans ces contrées, il n’y a pas de progrès possible pour l’agriculture ; cet art ne peut même pas y exister, ni par conséquent aucun de ceux qui en dépendent. Il y a d’autres parties de l’Europe qui sont susceptibles de produire presque tous les genres de végétaux propres à nous servir de subsistances ; telles sont les terres qui sont baignées par la Méditerranée. Mais, entre un pays qui ne produit rien, et celui où presque toutes les productions de la terre peuvent croître, il y a un grand nombre d’intermédiaires ; on ne passe pas immédiatement de l’un à l’autre. On conçoit donc que les connaissances relatives à l’agriculture, et aux arts nombreux qui s’y rattachent, s’étendent à mesure qu’on passe d’un terrain qui n’est pas susceptible d’être cultivé, comme la Laponie, sur un terrain sur lequel peuvent croître les productions les plus variées et les plus utiles.
Ce progrès peut avoir lieu de deux manières : par le passage d’un sol stérile sur un sol qui ne l’est point ; ou bien par une révolution dans la température de l’atmosphère, qui rende le sol susceptible de produire des plantes qui en étaient exclues par la rigueur du climat. Si la France, par exemple, au temps où elle fut conquise par les Romains, était un pays aussi froid que le Canada, on ne pouvait y cultiver ni la vigne, ni l’olivier, ni le mûrier, ni beaucoup d’autres plantes utiles qu’on y cultive aujourd’hui. Il fallait, pour que la migration de ces plantes eût lieu, que le climat devînt assez doux pour qu’elles pussent s’y multiplier. Il fallait, de plus, qu’elles existassent dans un pays avec lequel on eût des communications faciles, et qu’on eût le moyen de s’instruire dans l’art de les propager, et dans l’art souvent plus difficile d’en employer les produits. L’absence d’une seule de ces circonstances suffisait pour que la population restât stationnaire pendant des siècles ; mais aussi la simple transportation d’une plante comme la vigne, d’un insecte comme le ver à soie, d’un animal comme le bœuf, ou d’un simple procédé agricole, était suffisante pour changer le sort d’une grande partie de la population.
Les peuples les premiers civilisés en Europe ont donc été ceux qui ont eu les communications les plus aisées et les plus nombreuses, et dont le sol a été susceptible de la meilleure culture. Ceux, au contraire, qui ont été le plus longtemps barbares, sont ceux qui ont eu le moins de communications, ou qui ont habité sur une terre peu propre à une culture variée ; ce sont les habitants de la Russie, de la Pologne, de la Courlande, de la Hongrie. Les Russes, avec un territoire européen qui excède en étendue tous les autres États de l’Europe pris ensemble, n’ont pas plus de points de communication que le royaume des Pays-Bas, et ces communications sont moins libres et moins aisées. Les eaux qui se dirigent du côté de l’est coulent dans la mer Caspienne qui n’a point d’issues, et qui est en grande partie environnée d’un désert. Celles qui se dirigent vers le sud arrivent à l’extrémité de la mer d’Azof ou au fond de la mer Noire, dont les Turcs peuvent arbitrairement fermer l’issue, et qui ne présente, du côté de l’Asie, que des côtes désertes. Les eaux qui coulent au nord, arrivent dans une mer de glace, et ne peuvent servir à la navigation. À l’ouest, les Russes n’ont que deux ports : celui de Saint-Pétersbourg, qui est couvert de glace une grande partie de l’année, et qui ne reçoit aucun fleuve propre à la navigation intérieure, et celui de Riga. Les communications par la mer Noire étaient nulles dans le temps ou les Phéniciens, les Grecs et les Romains avaient porté les produits de leur sol sur toutes les côtes du midi de l’Europe ; puisqu’à la fin de la république romaine, les côtes septentrionales de cette mer étaient considérées comme nous considérons aujourd’hui la Sibérie. On peut faire, sur les communications de la Pologne, de la Hongrie et d’une partie de l’Autriche, des observations analogues à celles que je viens de faire sur la Russie. Ces pays n’étaient pas seulement privés de communications avec toutes les parties civilisées du monde, ils étaient aussi privés, par la nature de leur sol et la température de leur climat, de la faculté de s’approprier la plupart des productions des contrées méridionales.
La révolution qui s’est opérée dans la température de l’atmosphère, et les progrès que la navigation a faits depuis la découverte de la boussole et d’un passage au cap de Bonne-Espérance, ont fait avancer d’un pas rapide, dans la carrière de la civilisation, plusieurs des peuples qui occupent les bassins du Rhin et de l’Elbe ; mais les progrès de ces peuples sont cependant postérieurs de beaucoup à ceux qu’avaient faits les peuples d’Italie ou de France, situés dans des positions également favorables.
La France est un des pays de l’Europe les mieux situés sous le rapport de la température de l’atmosphère et de la facilité des communications : par la Gironde, la Loire et la Seine, elle arrive dans l’Océan, et peut communiquer avec tous les peuples du nord, avec l’Espagne et le Portugal ; par le Rhône, elle peut communiquer avec tous les peuples du sud et de l’est ; intermédiaire entre l’Italie et l’Angleterre, elle peut aisément profiter des avantages de l’une et de l’autre ; en même temps qu’elle est située de manière à avoir des relations de commerce avec toutes les nations, elle jouit, sur un grand nombre de points, d’une température assez douce pour multiplier chez elle toutes les productions qui peuvent croître sous des climats tempérés ; cependant les bassins de ses fleuves ne sont pas assez vastes, ni ses côtes assez bien découpées pour offrir à la navigation intérieure et extérieure les moyens que possèdent d’autres pays : il ne faut pas douter que ce ne soit là un des obstacles qui s’opposent à sa prospérité.
L’Espagne paraît d’abord être un des pays les plus favorablement situés sous le rapport de la facilité des communications et de la température de l’atmosphère ; mais ce n’est là qu’une apparence. Les chaînes de montagnes qui traversent la péninsule, courent toutes de l’est à l’ouest ; les principaux fleuves prennent presque tous la même direction, et suivent des lignes qui ne divergent que de fort peu. Les points auxquels ils se déchargent, ne sont point soumis à la domination espagnole ; la partie inférieure des bassins est soumise au Portugal, ou, pour mieux dire, à l’influence de l’Angleterre. Il résulte de là que les Espagnols ne possèdent que la partie supérieure des grands bassins, et que, par conséquent, ils sont resserrés entre plusieurs montagnes sans qu’il leur soit possible d’arriver à la mer. Il ne faut excepter que les populations de l’est et celle du bassin du Guadalquivir ; car, du côté du nord, il n’y a point de cours d’eau qui communiquent avec l’intérieur. Les peuples qui habitent au centre de la péninsule sont dans une position analogue à celle des peuples qui habitent la partie supérieure du bassin du Nil. Il faut ajouter qu’une grande partie de l’Espagne est très élevée au-dessus du niveau de la mer, et qu’elle se trouve ainsi sous un climat beaucoup plus froid que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin.
Les communications entre les individus et entre les nations, soit par le moyen des rivières, des fleuves, des mers, soit par tous autres moyens, ont donc été, sur toutes les parties de la terre, les agents les plus actifs de la civilisation. Si l’on recherche en effet quels ont été les événements qui ont exercé sur le sort des nations l’influence la plus étendue, on trouvera que c’est, ou la découverte de quelque grand moyen de communication, ou la destruction de quelque puissance qui tenait les peuples ou les individus dans l’isolement : ce sont l’astronomie et la boussole qui ont montré aux navigateurs la route qu’ils avaient à suivre pour se rendre, avec certitude, d’un lieu à un autre ; c’est la découverte de l’Amérique qui a porté dans ce nouveau continent toutes les productions et toutes les connaissances de l’ancien, et qui a porté dans l’ancien toutes les productions du nouveau ; c’est la découverte d’un passage aux Indes, par le cap de Bonne-Espérance, qui a fourni aux peuples les plus civilisés de l’Europe une communication sûre et facile avec tous les peuples les plus civilisés de l’Asie, et qui a donné aux uns et aux autres le moyen de faire un échange de leurs connaissances et de leurs richesses ; c’est l’imprimerie qui a donné à chacun le moyen de communiquer à tous ses idées, ses procédés, ses découvertes ; enfin, c’est la réformation qui a brisé, dans une grande partie du monde, les obstacles qui s’opposaient à la libre communication des pensées entre les hommes.
La nature du sol et la température de l’atmosphère ont, sur toutes les productions agricoles, une influence qu’il n’est pas nécessaire de démontrer ; mais, à leur tour, les produits de l’agriculture exercent sur presque tous les arts une influence non moins étendue. Il est évident qu’une nation dont le territoire nourrirait de nombreux troupeaux, ou produirait du coton, du lin, de la soie, aurait, pour se livrer à divers genres d’industrie, des avantages très grands sur celle dont le sol ne serait propre qu’à produire des vignes, toutes choses étant égales d’ailleurs. Mais il n’est pas moins évident qu’une nation qui trouverait dans la nature de son sol et dans le cours de ses eaux, les moyens de transporter et de travailler le coton, la laine, le lin, la soie, avec le moins de frais possible, pourrait donner à certaines branches d’industrie et de commerce un développement que ne saurait leur donner une nation qui ne possèderait pas les mêmes moyens de transport et de fabrication, quand même son sol produirait toutes les matières propres à être fabriquées.
Nous comprendrons mieux l’influence qu’exercent, sur la prospérité d’un peuple et sur les divers genres d’industrie auxquels il se livre, la nature de son sol, le cours de ses eaux et la température de l’atmosphère, si nous sortons des généralités, et si nous prenons un exemple particulier. Je choisirai de préférence l’Angleterre, comme étant, de tous les pays, celui qui, comparativement à l’étendue de son territoire, est, sans aucun doute, le plus industrieux, le plus riche et le plus puissant qui ait jamais existé.
L’Angleterre se distingue aujourd’hui de tous les autres peuples, par quatre caractères particuliers : par le perfectionnement de son agriculture, et surtout par celui des bestiaux ; par le nombre et l’activité de ses manufactures ; par l’étendue de son commerce et la force de sa marine, et par l’égalité avec laquelle la civilisation est répandue dans tout le pays. Il est des écrivains qui, s’imaginant qu’il n’est rien qu’on ne puisse faire avec des livres et des décrets, ne doutent pas que la nation anglaise ne doive ces divers genres de supériorité à la forme de son gouvernement, à la liberté de ses journaux, à ses juges, à son jury et à quelques autres institutions. Sans doute, tout cela y est pour beaucoup ; on ne peut pas contester que des législateurs par droit de naissance, ou choisis en majorité par les favoris du prince, une chancellerie qui ne rend jamais la justice avec précipitation, des sociétés bibliques nombreuses, un clergé puissant et richement payé, ne contribuent grandement à faire prospérer une nation. Cependant, quelque bienfaisantes que soient ces institutions, il est impossible de croire qu’elles suffisent pour engraisser et multiplier les troupeaux, pour fertiliser les terres, pour donner le mouvement à des machines, pour transporter, par la navigation, dans toutes les parties du pays, les richesses qu’il produit ou qu’il obtient par des échanges. Il existe donc d’autres causes de prospérité qu’il faut rechercher.
L’Angleterre, dans le temps des plus grandes chaleurs, n’est jamais échauffée par un soleil assez ardent pour dessécher le sol, et réduire les plantes en poussière, comme cela arrive dans les contrées méridionales de l’Europe. Elle n’éprouve jamais qu’une chaleur fort modérée, et sa position insulaire l’expose à des pluies douces et fréquentes. Si les étés sont moins chauds et moins secs qu’en France, les hivers sont beaucoup plus doux : la terre y reste rarement couverte de neige, et les gelées y sont peu fortes ; on trouve, dans les champs, des plantes que, dans le midi de la France, on ne pourrait conserver que dans des serres [444]. Il résulte de la nature du sol, de la température et de l’humidité de l’atmosphère, que la végétation des plantes les plus propres à la nourriture des bestiaux, n’est presque jamais interrompue, ni par un excès de sécheresse et de chaleur, ni par un excès de froid. Ainsi, en même temps que le sol produit une très grande quantité de fourrages excellents pour nourrir les animaux dans l’intérieur des bâtiments, le temps pendant lequel on est obligé de les renfermer, est beaucoup plus court que dans la plupart des autres pays. Il n’est pas nécessaire de faire voir comment ces diverses circonstances ont contribué à diriger l’industrie vers la multiplication et le perfectionnement des troupeaux, et comment ce perfectionnement et cette multiplication ont fourni à d’autres branches de l’agriculture, des moyens de travail et de production [445]. Il n’est pas nécessaire de faire voir non plus comment certaines branches de l’industrie agricole tendent plus que d’autres à exciter l’industrie manufacturière, soit en lui offrant des substances et des matières premières, soit en lui ouvrant des débouchés [446].
Le sol de l’Angleterre renferme des mines inépuisables de charbon. L’existence de ces mines agit de deux manières sur toutes les branches d’industrie. On n’a nul besoin de consacrer une partie de la surface du sol à la production du bois nécessaire au chauffage. La terre qui, en France et dans d’autres pays, est destinée à la production du bois, est employée en Angleterre à produire des fourrages ou des grains. Dans ce dernier pays, la valeur de la terre est en profondeur, au lieu d’être en superficie comme dans d’autres : les forêts, si je puis m’exprimer ainsi, se trouvent au-dessous du sol. Les mines de charbon ne servent pas seulement au chauffage des familles et à la préparation de leurs aliments, elles donnent, en outre, à la plupart des branches d’industrie une puissance que rien ne saurait remplacer. J’ai cherché à savoir quel serait, en Angleterre, le nombre de chevaux nécessaire pour mettre en mouvement les machines qui sont mues par la force que donne à la vapeur le feu de charbon, et quelle serait la quantité de fourrages nécessaire pour nourrir ces chevaux. Je n’ai pu acquérir à cet égard des informations telles que je les aurais désirées ; mais des Anglais qui connaissent bien leur pays et qui, par profession, s’occupent des objets que j’aurais voulu connaître en détail, m’ont assuré que, quand même un territoire aussi étendu que l’Angleterre et la France serait employé tout entier à produire des fourrages, ils le croiraient insuffisant pour nourrir un si grand nombre de chevaux. Une telle affirmation est sans doute exagérée ; cependant, lorsque l’on considère que les chevaux employés à mettre des machines en mouvement, ne travaillent que six heures sur vingt-quatre ; que, par conséquent, une machine de la force de dix chevaux en exigerait quarante toujours en état de travailler ; que, pour remplacer les vieux et les malades, et pour entretenir la race, il en faudrait un nombre à peu près égal ; enfin, qu’il existe un nombre incalculable de machines, parmi lesquelles il en est plusieurs de la force de quatre cents chevaux, j’ai été convaincu qu’en effet il faudrait convertir en pâturages un immense territoire pour remplacer les mines de charbon. Le sol de l’Angleterre recèle donc dans son sein une force d’industrie qu’aucune nation n’a encore trouvée chez elle ; il a, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la vertu de produire des marchandises fabriquées, comme le sol d’une partie de la France a la vertu de produire des vins, de la soie et des huiles [447].
Le sol de l’Angleterre, en même temps qu’il renferme la matière qui doit donner le mouvement à ses machines, renferme tous les métaux dont elle a besoin pour les fabriquer ; de sorte qu’elle obtient, presque sans déplacement, les matières les plus lourdes et les plus encombrantes qui sont nécessaires à un peuple de fabricants.
Les côtes de l’Angleterre sont découpées de toutes parts de manière à offrir à sa marine des ports nombreux, et à permettre aux navires d’arriver, en quelque sorte, jusqu’au centre de son territoire. La Tamise, qui, par elle-même, n’a qu’un volume d’eau peu considérable, a si peu de pente de Richemont jusqu’à son embouchure, que, par l’effet de la marée, elle remplit l’office de deux grands fleuves qui courraient parallèlement l’un à l’autre, mais en sens contraires. Quand la marée monte, non seulement elle a assez de force pour arrêter les eaux de la Tamise et les gonfler de manière à la rendre navigable pour les plus gros navires, elle en a même assez pour établir un courant capable de porter jusqu’à Londres toutes les marchandises que le commerce du monde a amenées à l’embouchure du fleuve. Lorsque la marée descend, les eaux refoulées dans l’intérieur reprennent leur cours, et portent jusqu’à la mer les marchandises que la navigation intérieure a réunies sur le même point. L’intérieur du pays est coupé par de si nombreuses rivières et tellement disposé, qu’on a trouvé le moyen d’établir des canaux dans presque toutes les directions. Il est résulté de ces diverses circonstances et de l’état insulaire du pays, non seulement que l’industrie manufacturière et le commerce, ont eu des moyens de transport sûrs et peu coûteux, mais encore que l’industrie agricole a pu transporter, à peu de frais, ses produits des lieux où ils abondaient, dans les lieux où ils étaient moins communs, et qu’ainsi, sur toutes les parties du territoire, on a pu faire des progrès à peu près égaux [448].
J’ai négligé quelques-unes des circonstances physiques qui ont contribué à porter la prospérité de l’Angleterre au point où elle est parvenue ; mais celles que j’ai indiquées suffisent pour faire concevoir comment des causes qui existent dans la nature des choses, agissent sur les nations et contribuent à leur développement [449].
Si nous faisons maintenant le résumé des circonstances extérieures ou locales qui contribuent le plus au développement d’un peuple, nous trouverons que la position la plus favorable est celle où la terre, coupée par de nombreux courants d’eau douce, peut produire, dans un espace donné, la plus grande quantité et la plus grande variété de subsistances ; celle où la température de l’atmosphère et la division des saisons suspendent, pendant le moins de temps possible, les travaux de la végétation et ceux de l’industrie humaine ; celle où l’intérieur du sol renferme les richesses les plus considérables et les plus faciles à extraire ; celle où les communications extérieures et intérieures donnent aux échanges la plus grande facilité possible ; celle où les invasions sont le moins à craindre ; celle où la force et la nature des vents entretiennent la salubrité dans l’atmosphère, sans être un obstacle à la culture des terres, ni à la santé des habitants [450].
La position qui est, au contraire, la plus défavorable au développement et à la civilisation d’un peuple, est celle où le sol qu’il habite résiste le plus à la culture ; celle où la terre, privée de courants d’eau douce, est ou brûlée par l’ardeur du soleil, ou rendue stérile par la rigueur du temps ; celle où les travaux de la végétation et ceux de l’industrie éprouvent, par un effet de la température de l’atmosphère et de la division des saisons, les interruptions les plus longues et les plus irrégulières ; celle où le sol ne recèle que des substances minérales de peu de valeur, ou d’une extraction difficile ; celle où la configuration du sol et la position géographique rendent les communications et les échanges difficiles ou impossibles ; celle où la force, la direction ou la nature des vents s’opposent à la culture des terres, ou affectent, d’une manière pénible, les facultés physiques et morales de l’homme.
Il est une circonstance qui exerce sur la civilisation ou sur la barbarie de certains peuples une influence immense : c’est la position dans laquelle ils se trouvent relativement à d’autres peuples. Une nation qui serait placée au milieu d’une multitude de circonstances favorables à son développement, mais qui serait en même temps exposée aux invasions de peuples condamnés, par leur position, à une éternelle barbarie, ne pourrait faire des progrès que difficilement. C’est là un des obstacles les plus puissants qu’ont trouvés à leur avancement les peuples de la Perse, de la Chine, de l’Hindoustan, et, je pourrais dire, de presque toutes les parties du globe. L’action des peuples les uns sur les autres se fait sentir quelquefois à des distances immenses : pour trouver les causes de la barbarie de nations placées près des tropiques ou sur les rivages des mers, il faut aller les chercher près des pôles ou sur les plateaux des montagnes.
En parlant de l’influence qu’exercent sur les nations les circonstances qui les environnent, je suis donc bien loin de prétendre que cette influence ne puisse pas être paralysée, au moins en partie, par des causes plus puissantes. Les hommes ne sont pas soumis seulement à l’action des choses au milieu desquelles ils sont placés ; ils exercent les uns sur les autres une action qui n’est pas moins puissante. Cette action, qu’ils reçoivent et qu’ils impriment alternativement, a pour résultat, tantôt de les faire avancer, tantôt de les rendre stationnaires, tantôt de les faire rétrograder. J’exposerai, dans les chapitres suivants, les causes, la nature et les conséquences de cette action ; on en verra les causes dans la nature de leurs besoins, dans la diversité de leurs habitudes sociales, et dans le plus ou moins de développement de certaines de leurs facultés ; on en verra la nature dans les divers rapports qui existent entre eux, dans leurs systèmes religieux et politiques, et dans d’autres circonstances analogues ; on en verra les effets dans leurs vertus ou dans leurs vices, dans leurs erreurs ou dans leurs lumières, dans leurs richesses ou dans leur pauvreté, dans leur bonheur ou dans leur misère.