Traité de Législation: VOL III
De l’influence exercée sur les peuples d’espèce malaie du grand Océan, par les circonstances locales
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 41: > De l’influence exercée sur les peuples d’espèce malaie du grand Océan, par les circonstances locales au milieu desquelles ils ont été placés. — Des causes physiques de civilisation et de barbarie.
Parmi les peuples d’espèce malaie que nous avons observés, il n’en est point de plus barbares que ceux de la Nouvelle-Zélande ; mais aussi nous n’en avons point trouvé qui fussent placés sous un climat aussi froid, et qui fussent plus isolés de tous les autres peuples. La Nouvelle-Zélande, du côté du sud, de l’est et de l’ouest, est aussi isolée que la terre de Feu et que la terre de Van-Diemen ; mais elle l’est moins du côté du nord. Si elle est trop éloignée des nombreux archipels qui sont situés entre les tropiques, pour communiquer aisément avec eux par la navigation, les courants des mers ont pu du moins porter sur son sol les productions végétales dont jouissent toutes les autres îles occupées par les peuples de même espèce. Aussi les voyageurs qui l’ont visitée ont-ils trouvé que la culture y avait déjà fait des progrès, et qu’elle produisait les mêmes végétaux que les îles plus rapprochées de l’équateur, à l’exception de celles qui ne peuvent croître qu’entre les tropiques. Cependant, soit, comme il est probable, qu’elle ait été peuplée plus tard que les îles plus rapprochées de l’équateur, soit que la distance à laquelle elle se trouve des autres, n’ait pas permis aux habitants de s’approprier leurs procédés, soit qu’une température moins douce ait été un obstacle au développement des moyens d’existence, et par conséquent de la population, la civilisation y est plus reculée qu’elle ne l’est dans les îles moins isolées, qui sont occupées par des hommes de même espèce. Dans la partie de la Nouvelle-Zélande la plus rapprochée des tropiques, on trouve des terres bien cultivées ; mais les parties situées vers le pôle austral sont couvertes de forêts impénétrables ; et, quoique les espèces d’arbres y soient variées, il n’en est aucune qui produise des substances alimentaires [437].
L’île de Pâques et les îles Sandwich, qui, après la Nouvelle-Hollande, renferment les populations les moins avancées de l’espèce malaie, sont aussi les plus éloignées des archipels des tropiques. Les indigènes y cultivent cependant une partie de tous les végétaux utiles que leur sol produit, et ils élèvent les mêmes animaux que les habitants des autres îles. Les îles du grand Océan, lorsque les navigateurs européens les ont visitées pour la première fois, étaient déjà toutes habitées. Cook dit n’en avoir rencontré qu’une seule qui fût déserte, et elle était tellement inabordable qu’elle n’était propre qu’à servir de refuge aux oiseaux. Il n’est donc pas possible de savoir dans quel ordre ces îles se sont peuplées, quel était le développement intellectuel des premiers hommes qui y abordèrent, quelles étaient les productions que le sol produisait naturellement, et quelles furent celles qui y furent importées. Mais, si l’on considère que, dans toutes, les habitants parlent la même langue, cultivent les mêmes végétaux et élèvent les mêmes animaux, on ne pourra s’empêcher de croire qu’au moment de leur dispersion sur l’océan, ils étaient à peu près aussi avancés qu’ils l’étaient au temps où ils furent découverts par les Européens.
Ces peuples entreprennent sur de simples bateaux des voyages fort éloignés ; et comme ils amènent souvent leurs femmes et leurs enfants avec eux, il est probable que quelques-uns se sont établis dans des îles qu’ils ont trouvées inhabitées, et que d’autres ont été portés par les courants ou jetés par les vents dans des îles désertes. Les événements de ce dernier genre n’ont pas dû être rares, puisque les navigateurs ont rencontré, dans les mers ou dans les îles, des hommes qui avaient été ainsi éloignés de leur pays, et qui n’avaient plus le moyen d’y revenir [438]. Ceux qui étaient rapprochés les uns des autres ont dû acquérir en peu de temps les végétaux et les animaux que possédaient leurs voisins ; ils ont pu se les procurer par des échanges, ou même par des guerres ; il leur a été également plus facile d’observer la manière dont on pouvait les multiplier ; les vents ou les courants pouvaient d’ailleurs pousser plus souvent vers leurs côtes les végétaux que la mer avait enlevés sur d’autres terres. Mais les îles isolées ou placées à une grande distance des archipels situés au sud de l’équateur, comme les îles Sandwich, l’île de Pâques et la Nouvelle-Zélande, ont dû être peuplées beaucoup plus tard, et il a dû s’écouler un temps considérable avant que les vents ou les courants portassent sur leurs rivages les végétaux qui pouvaient y prospérer.
Les espèces de végétaux qui fournissent des aliments à l’homme, et qui peuvent être arrosées, soit avec de l’eau douce, soit avec de l’eau de mer, sont peu nombreuses. M. de Humboldt n’en compte que cinq : le cocotier, la canne à sucre, le bananier, le mammei et l’avocater [439]. Cette faculté qu’ont ces plantes de croître au moyen de l’eau de mer, en favorise la migration de deux manières ; d’abord, parce que celles qui sont entraînées par les courants se multiplient naturellement sur les rivages où elles sont portées, et en second lieu parce que l’homme peut les cultiver sur des terres où il n’existe pas assez d’eau douce pour arroser les champs. En même temps que ces plantes peuvent être arrosées avec de l’eau de mer, elles ont besoin, pour se développer, d’une température douce et toujours égale ; de sorte que, si la tendance des vents et des courants est de les étendre sur les points les plus éloignés, la tendance de la température de l’atmosphère est d’en restreindre la multiplication entre les tropiques ou dans les lieux qui en sont à une petite distance. Or, le cocotier et la canne à sucre sont précisément les plantes qui sont les plus multipliées dans les archipels du grand Océan, situés entre l’équateur et le tropique du capricorne. Ainsi, les mêmes forces qui ont porté des hommes sur ces terres, y ont porté des plantes propres à les nourrir. L’artocarpus, ou arbre à pain, qui est chargé de fruits pendant huit mois de l’année, et dont trois pieds suffisent pour fournir des aliments à un individu adulte [440], est également cultivé dans ces îles ; mais il ne peut se multiplier et produire des fruits que dans la zone torride. Il a donc existé, pour les insulaires des tropiques, des causes de développement qui n’existent pas pour les indigènes de la Nouvelle-Zélande, et il en a existé pour ceux-ci qui ont été étrangères aux habitants de la terre de Feu.
La position insulaire des Malais a contribué à diriger leurs efforts vers la culture des plantes qu’ils ont trouvées sur leur sol, ou que les courants y ont apportées. Aucun des animaux qui peuplent les forêts de l’Asie et de l’Amérique ne pouvait passer et se multiplier sur leurs îles ; et si, par quelque circonstance qu’il est impossible de connaître, il s’y en était trouvé quelques-uns, ils auraient été promptement détruits. Aucune des îles peuplées par les hommes de cette espèce, à l’exception de la Nouvelle-Zélande, ne présente, en effet, une surface assez étendue pour offrir un refuge à des animaux contre les poursuites d’un peuple chasseur. Il n’était donc pas possible que la chasse présentât à ces peuples des moyens d’existence suffisants pour qu’ils en fissent leur unique occupation [441]. Ils ne pouvaient pas non plus s’adonner à la vie pastorale, puisque leur pays n’était point propre au pâturage, et qu’ils ne possédaient aucun animal qui pût vivre par ce moyen. D’un autre côté, les îles n’ont pas assez d’étendue pour que chacune d’elles pût renfermer plusieurs peuplades ennemies ; et tant que la navigation n’avait fait que peu de progrès, nul n’avait à craindre de voir ravager ses champs par des étrangers. Enfin, la végétation étant continuelle et rapide, rien n’était plus facile que d’en observer les progrès, et de discerner les plantes qu’il était utile de multiplier ou de détruire.
Il existe cependant, au milieu des archipels des tropiques, quelques peuplades qui sont très peu avancées ; mais deux circonstances peuvent, en grande partie, rendre raison du peu de progrès qu’elles ont fait. En premier lieu, elles appartiennent à une espèce différente des Malais ; et chez des peuples qui sont peu civilisés, la différence d’espèce est une cause d’antipathie si puissante, que la proximité, loin d’être favorable à leurs progrès, n’est propre qu’à les retarder. En second lieu, les terres occupées par ces peuplades sont celles qui ont le moins d’eau douce, et qui sont les plus stériles. C’est probablement à cette dernière circonstance qu’elles doivent de n’avoir point été envahies par des peuples d’espèce malaie.