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    Traité de Législation: VOL III

    De l’influence exercée sur les peuples indigènes de l’Amérique, par les circonstances locales au mil

    Charles Comte

    CHAP. 40: > De l’influence exercée sur les peuples indigènes de l’Amérique, par les circonstances locales au milieu desquelles ils ont été placés ; ou des causes physiques de la civilisation des uns et de la barbarie des autres.

    Il n’est aucune partie du globe qui ait éprouvé, dans un espace de temps aussi court, des révolutions aussi grandes que celles dont le continent américain a été le théâtre. Dans un très petit nombre de siècles, l’ancienne population a été en grande partie détruite ou asservie ; des peuples d’origine, de mœurs et de religions différentes s’y sont établis, et ont changé les mœurs et la religion de la plupart des anciens habitants, et jusqu’à la surface d’une grande partie du sol. Les végétaux et les animaux qui existaient dans les autres parties du monde, y ont été naturalisés, et s’y sont multipliés d’une manière prodigieuse. La température même de l’atmosphère a changé. Cette dernière révolution a été si rapide et si considérable que la vie d’un homme a suffi pour en marquer les progrès, et que les naturalistes n’ont pas pu croire qu’un effet aussi grand ait pu être produit par les modifications que l’industrie humaine avait fait subir au sol [411]. Ces révolutions et l’incertitude qui règne sur l’état auquel étaient parvenus les peuples américains au moment où leur pays fut envahi par les peuples d’Europe, rendent fort difficile l’observation des causes de la civilisation de quelques-uns et de la barbarie du plus grand nombre. Aussi me bornerai-je à exposer celles de ces causes qui ont été les plus influentes, sans contester la puissance de causes secondaires qui peuvent nous être inconnues.

    On a beaucoup discuté sur la question de savoir de quelle manière l’Amérique avait été peuplée. La solution de cette question est étrangère à l’objet que je me propose. Que les Américains soient originaires du sol américain, ou qu’ils soient venus du nord de l’Asie ou du nord de l’Europe, peu importe ; il nous suffit de savoir que, dans leur migration vraie ou supposée, ils n’ont porté sur le nouveau continent rien qui appartient à l’ancien, et qu’au moment où les Espagnols sont arrivés parmi eux pour la première fois, ils n’ont trouvé ni dans leurs langues, ni dans leurs arts, ni dans leurs mœurs, rien qui annonçât une communication ancienne ou nouvelle avec aucun autre peuple du globe [412].

    Ces peuples ne possédaient ni les animaux que les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Europe ont réduits à l’état de domesticité, ni la plupart des végétaux dont ces peuples font la base de leur subsistance. Ils ne possédaient pas même les animaux les plus communs chez les peuples de l’océan Pacifique. Ils n’avaient donc, comme les indigènes de la Nouvelle-Hollande, de communications qu’entre eux, et ils étaient réduits, comme ceux-ci, aux ressources de leur propre sol. Ils pouvaient multiplier ou perfectionner les produits que leur pays natal leur présentait ; mais, sur tous les points, il ne leur offrait pas les mêmes facilités.

    Le climat de l’Amérique, à égalité de latitude et d’élévation, est beaucoup plus rigoureux que celui des autres continents. On a vu précédemment que la différence avait été évaluée de quinze à dix-huit degrés du thermomètre de Réaumur ; le quarante-cinquième degré de latitude nord répond ainsi au soixantième en Europe. Dans le dix-septième siècle, les lacs et les petites rivières du Canada commençaient à geler au mois d’octobre, sous le quarante-septième degré de latitude, et la terre était couverte de trois ou quatre pieds de neige jusqu’au mois d’avril [413]. À la fin du dernier siècle, le climat était déjà beaucoup adouci : cependant, sous le soixantième, la terre ne dégelait jamais assez pour qu’il fût possible d’ensevelir les morts ; sous le soixante-neuvième degré, elle ne dégelait, dans le mois de juillet, qui est l’époque des plus grandes chaleurs, que de quatre ou cinq pouces [414]. La durée de l’hiver était donc ici plus longue que dans le Kamtchatka, où elle est cependant de huit ou neuf mois, puisque dans ce dernier pays on peut cultiver au moins quelques légumes et quelques céréales, ce qui n’est pas possible sur une terre éternellement glacée. Le climat d’Amérique n’est pas seulement plus rigoureux que celui de l’ancien continent ; il est aussi plus variable [415].

    Depuis le quarante-septième degré jusqu’à l’embouchure de la rivière de la Mine-de-Cuivre, près du soixante-dixième, les productions sont analogues à la rigueur de la température qu’on y éprouve ; ce sont des sapins, des peupliers, des bouleaux, des saules, des spruces, des larix et des pâturages. Les espèces diminuent à mesure qu’on avance vers le pôle ; celles même qui peuvent résister à la rigueur du froid diminuent de force. Lorsqu’on arrive sous le soixante-neuvième, on ne voit plus qu’un petit nombre de saules rabougris, situés sur les bords des fleuves ; les plus grands ne s’élèvent pas au-dessus de trois pieds [416]. Les habitants de cette partie de l’Amérique ne pouvaient donc pas multiplier les productions végétales propres à la subsistance de l’homme, qui croissaient dans les autres parties moins froides de ce continent.

    Cet immense pays est couvert de forêts, de pâturages, de lacs, de rivières, de marais, et peuplé d’animaux sauvages ; mais toutes les eaux qui coulent à l’est des montagnes pierreuses, ou au nord du lac supérieur, se dirigent vers une mer de glace inaccessible aux navigateurs, ou dans la baie d’Hudson, espèce de mer intérieure dont on ne peut sortir qu’avec difficulté, et en s’élevant jusqu’au soixante-troisième degré de latitude boréale [417]. Ainsi, en même temps que les indigènes étaient privés de productions végétales par la nature de leur sol et par la rigueur du climat, ils étaient sans communication avec des peuples placés dans une situation plus heureuse. Il fallait qu’ils tirassent leur subsistance de la pêche et de la chasse, et, s’il était en leur puissance de perfectionner l’art de prendre le gibier ou le poisson, il n’était pas du moins en leur pouvoir d’accroître la quantité qui en existait dans leur pays. Ces peuples étaient les moins civilisés de ceux qui occupaient la partie orientale de l’Amérique du nord, et cela devait être, puisqu’ils étaient ceux à qui il était le plus difficile de faire des progrès [418].

    Les peuples situés à l’autre extrémité de l’Amérique septentrionale, les Mexicains et ceux qui habitaient à l’embouchure des rivières qui se déchargent dans le golfe du Mexique, étaient les plus civilisés de cette partie du continent américain. C’est chez eux que les produits de l’agriculture étaient les plus variés, et que le sol était le mieux cultivé ; mais aussi nulle part on ne trouvait un sol plus fertile, nulle part on ne jouissait d’une température plus douce, nulle part les communications des peuplades entre elles n’étaient ni plus nombreuses ni plus faciles [419]. Le maïs, qui faisait la base de la subsistance de ces peuples, était cultivé avec soin, et la culture s’en était répandue jusque dans le Canada ; mais il existait de plus sur leur sol, des fruits et d’autres plantes alimentaires qui n’avaient pu se propager dans le nord, par la raison qu’elles ne pouvaient croître que sous un climat chaud ou tempéré [420].

    Dans l’Amérique méridionale, le peuple le plus avancé était celui du Pérou. Les indigènes du Paraguay, et une partie de ceux du Brésil, avaient fait aussi des progrès considérables, puisque chez eux la terre était déjà divisée en propriétés particulières. Mais les indigènes des bords et des bouches de l’Orénoque, ceux de la Guyane, ceux des bords du fleuve de l’Amazone, et ceux qui habitent au sud de Buenos-Aires, étaient encore dans l’état sauvage ; tous tiraient leurs principaux moyens d’existence de la pêche ou de la chasse. Ce sont là des phénomènes qui sont contraires, en apparence, à ceux que nous avons observés dans les autres parties du globe ; c’est sous des climats tempérés ou froids, sur les lieux élevés, sur les plateaux des montagnes, que nous trouvons des peuples marchant vers la civilisation ; et c’est sous un ciel brûlant, dans les lieux bas, à l’embouchure et sur les bords des grands fleuves, ou sur les rivages des mers, que nous trouvons des peuples barbares. Plusieurs causes physiques expliquent ces phénomènes.

    Entre les tropiques, la saison des pluies commence avec le mois d’avril et ne finit que vers le mois d’août ; la quantité d’eau qui tombe alors est immense, et lorsqu’elle est reçue dans des bassins aussi vastes que ceux de l’Orénoque et de l’Amazone, elle couvre, pendant près de la moitié de l’année, les vallées les plus basses. Dans cette partie de l’Amérique, qui s’étend depuis le dixième degré de latitude septentrionale jusque vers le treizième de latitude méridionale, aussitôt que les pluies commencent, les moindres ravins se transforment en torrents, les rivières sortent de leurs limites et se répandent au loin ; les fleuves se débordent et ressemblent à des bras de mer : l’élévation à laquelle les eaux parviennent est telle, que les arbres les plus élevés, même lorsqu’ils sont très éloignés des rivages, ne laissent voir que leurs cimes, et servent de guides aux bateliers. L’Orénoque, sur une ligne de près des deux cents lieues, se répand sur l’une et l’autre rive à une distance de vingt ou trente lieues ; et cependant il s’élève aujourd’hui à une hauteur moindre que celle où il s’élevait jadis, puisque les marques d’inondation, qui restent sur les rochers, se trouvent à cent trente pieds au-dessus des plus hautes eaux actuelles [421].

    « Cette rivière de l’Orénoque, qui nous paraît si imposante et si majestueuse, dit M. de Humboldt, ne serait donc qu’un faible reste de ces immenses courants d’eau douce qui, gonflés par des neiges alpines ou par des pluies plus abondantes, partout ombragés d’épaisses forêts, dépourvus de ces plages qui favorisent l’évaporation, traversaient jadis le pays à l’est des Andes, comme des bras de mers intérieures ? Quel doit donc avoir été l’état de ces basses contrées de la Guyane, qui éprouvent aujourd’hui les effets des inondations annuelles ? Quel nombre prodigieux de crocodiles, de lamentins et de boas doivent avoir habité ces vastes terrains convertis tour à tour en mares d’eaux stagnantes ou en plaines arides et crevassées.

    « Le monde paisible que nous habitons, a succédé à un monde tumultueux. Des ossements de mastodontes et de véritables éléphants américains se trouvent dispersés sur les plateaux des Andes. Le mégathère habitait les plaines de l’Uruguay. En fouillant plus profondément la terre, dans les hautes vallées qui ne peuvent nourrir aujourd’hui des palmiers ou des fougères en arbres, on découvre des couches de houille enchâssant les débris gigantesques de plantes monocotylédones. Il fut donc une époque reculée où les classes de végétaux étaient autrement distribuées, où les animaux étaient plus grands, les rivières plus larges et plus profondes [422]. »

    Mais, quoique le volume des eaux qui, dans la saison des pluies, coulent à l’est des Andes soit moins considérable qu’il ne l’a été jadis, il est encore assez grand pour expliquer comment les peuples qui vivent sur les bords ou à l’embouchure des rivières, n’ont pas fait dans l’agriculture et dans les autres arts de la vie civile, les mêmes progrès que les peuples de même espèce qui habitaient sur un sol moins sujet à ces grandes révolutions. Au moment où les pluies commencent, le débordement des eaux est si rapide et s’étend à une si grande distance, que les chevaux qui n’ont pas eu le temps d’atteindre les plateaux ou parties bombées des llanos, périssent par centaines. On voit alors les juments, suivies de leurs poulains, nager une partie de la journée pour se nourrir d’herbes dont les pointes seules se balancent au-dessus des eaux ; et, tandis que ces animaux vont ainsi chercher quelques brins d’herbes sur la surface des eaux, ils sont poursuivis par les crocodiles ; il n’est pas rare d’en rencontrer qui portent sur eux l’empreinte des dents de ces reptiles carnassiers [423].

    Lorsque les pluies cessent et que les grandes chaleurs arrivent, les terres basses et couvertes d’arbres comme étaient celles de la Guyane à l’arrivée des Européens, ne présentent que des marais dangereux, et se couvrent d’insectes et de reptiles. Les débris de végétaux qui y tombent et la chaleur excessive du climat, forment sur la surface une croûte qui est quelquefois assez forte pour supporter les voyageurs ou les chasseurs ; mais, si elle s’entr’ouvre sous leurs pas, ils sont engloutis dans un abîme [424]. Sur toutes les côtes qui se prolongent des bouches de l’Orénoque jusqu’à l’embouchure de l’Amazone, on ne rencontre sur une ligne de quatre cents lieues qu’un rideau de palétuviers, alternativement détruit et renouvelé par la vase et par le sable. Derrière ce rideau, ce sont des savanes noyées par les eaux pluviales qui n’ont point d’écoulement ; et ces savanes se prolongent toujours latéralement au rivage, dans une profondeur plus ou moins considérable, suivant l’éloignement ou le rapprochement des montagnes [425]. Les terres plus élevées qui laissent aux eaux un écoulement libre, et où il n’existe point d’arbres capables d’intercepter les rayons du soleil, présentent un aspect différent ; c’est une steppe immense qui s’étend depuis la chaîne entière des montagnes de Caracas jusqu’aux forêts de la Guyane, et depuis les monts de Mérida, où des sources sulfureuses et bouillantes sortent de dessous des neiges éternelles, jusqu’au grand delta que l’Orénoque forme à son embouchure ; elle se prolonge au sud-ouest comme un bras de mer au-delà des rives du Méta [426]. Ici, l’herbe se réduit en poudre ; le sol se crevasse, comme s’il avait été ébranlé par des tremblements ; le crocodile et les grands serpents restent ensevelis dans la fange desséchée, jusqu’à ce que les premières ondées du printemps les réveillent d’un long assoupissement [427]. La terre est alors si aride, que les mulets rongent jusqu’au mélocactus hérissé d’épines, pour en boire le suc rafraîchissant, et pour y puiser comme à une source végétale [428].

    Les mêmes causes qui rendent, dans cette partie de l’Amérique, la culture des terres si difficile, et nous pouvons même dire impossible à des peuples qui n’ont fait aucun progrès dans les autres arts, leur rendent la pêche plus aisée. À mesure que les fleuves et les rivières rentrent dans leurs limites, ils laissent dans les lieux enfoncés une quantité considérable de poissons. Les eaux de ces bassins naturels diminuent peu à peu par l’évaporation, et la pêche devient de plus en plus facile. Lorsque le terrain est complètement à sec, la quantité de poisson qui reste sur la surface est quelquefois si considérable qu’elle suffit pour infecter l’air [429]. La pêche, dans les fleuves, est d’ailleurs si facile, et les produits en sont si abondants, qu’il ne peut venir à la pensée des indigènes de s’adonner à un autre genre d’industrie [430].

    Les lacs situés dans la partie la plus élevée du Pérou ne renferment de poisson d’aucune espèce ; et comme, à cette élévation, la terre n’est pas susceptible de culture, le pays est inhabité. Les poissons qu’on trouve dans les rivières les plus hautes ne sont que de deux espèces ; ceux qui appartiennent à l’une n’ont qu’un pouce et demi de longueur ; ceux qui appartiennent à l’autre n’ont pas plus d’un tiers de vara : les eaux de Quito sont encore moins poissonneuses [431]. Les peuples de ces montagnes ne pouvaient donc pas tirer leurs subsistances des rivières, comme ceux des bords de l’Amazone ou de l’Orénoque ; mais aussi, ils étaient à l’abri de ces inondations longues et périodiques, qui couvrent pendant près de six mois les terres les plus basses, et par conséquent la culture de la terre ne leur présentait pas les mêmes obstacles.

    Une partie considérable de l’Amérique méridionale ne produit que du gazon dans la saison des pluies, et elle est presque entièrement stérile dans les temps de sécheresse. Depuis la rivière de la Plata jusqu’au détroit de Magellan, sur une étendue d’environ dix-huit degrés de latitude, la terre est si dépourvue d’arbres qu’à peine il est possible d’y rencontrer un buisson. Les plaines de Calaboze, qui ne sont également couvertes que de gazon, se prolongent, suivant quelques-uns, jusqu’aux steppes ou pampas de Buenos-Aires, dans une longueur de huit cents lieues. Cette immense étendue du continent américain est peu susceptible de culture, soit parce que le sol n’est couvert que de quelques pouces de terre végétale, soit parce qu’il est couvert de sel, comme le centre de l’Asie et de l’Afrique. Tout ce pays était désert à l’arrivée des Européens ; mais depuis que les animaux domestiques qu’ils y apportèrent s’y sont multipliés, les indigènes ont adopté le genre de vie et les mœurs des Tatars. Leur physionomie sociale a été ainsi déterminée, d’une manière peut-être irrévocable, par la nature de leur sol et des animaux qui y ont été introduits [432].

    Les habitants de la terre de Feu, qui, de tous les peuples d’espèce cuivrée, sont incontestablement les plus mal constitués et les plus stupides, sont aussi les peuples les plus isolés et ceux à qui le sol offre le moins de ressources. Séparés de l’extrémité australe de l’Amérique par le détroit de Magellan, ne pouvant tirer d’ailleurs aucun secours de cette partie du continent, qui n’est qu’un désert parcouru par quelques peuplades de chasseurs, ils ne peuvent sortir de leur île, puisqu’elle est située sous une latitude trop élevée pour produire des arbres propres à la navigation. Dans la saison la moins rigoureuse, et lorsque le soleil demeure dix-huit heures sur l’horizon, le froid y est tel que le pays se couvre de neige, et qu’il peut même tuer en peu de temps des hommes qui n’y sont point accoutumés. Cette terre est située sous un climat beaucoup plus froid que celui de Norvège ou de la Laponie, quoique placée sous une latitude moins élevée [433]. Elle ne produit donc ni fruits, ni légumes propres à la subsistance de l’homme ; et quand même les indigènes parviendraient à s’en procurer des graines, ils ne sauraient les y multiplier. Les seuls animaux terrestres qu’on y ait aperçus, sont des faucons, des aigles, des vautours, des grives et quelques petits oiseaux. Le poisson même y est extrêmement rare, et celui qu’on y prend n’est pas bon à manger ; les coquillages et les moules s’y trouvent en abondance, et semblent être les seuls objets dont il soit possible de se nourrir [434]. Les habitants sont donc condamnés par leur position à être barbares, aussi longtemps qu’ils resteront isolés, et qu’ils seront dans l’impuissance de rien ajouter aux moyens d’existence qui leur sont offerts par leur sol ou par les eaux de la mer.

    Il est facile de voir maintenant comment la nature et la configuration du sol, la température de l’atmosphère, le volume et la direction des eaux, ont déterminé les mœurs des peuples placés à l’est de la chaîne des montagnes qui courent du nord au sud de l’Amérique. Ceux qui habitent à l’extrémité boréale de ce continent, sont restés chasseurs et pêcheurs, parce que leur sol, peu susceptible de produire des substances alimentaires propres à l’homme, abondait en gibier, et que leurs lacs et leurs rivières abondaient en poisson. Ceux qui vivaient sous une latitude moins élevée, étaient devenus agriculteurs sans renoncer à la chasse ni à la pêche, parce que le maïs que leur sol était susceptible de produire, et qu’ils possédaient, pouvait se conserver longtemps ; que les lacs, les rivières et les forêts dont ils étaient environnés, leur présentaient encore de nombreuses ressources, et que la rigueur et la longueur des hivers ne leur permettaient pas d’autres occupations que la chasse et la pêche, pendant une grande partie de l’année. Ceux qui vivaient sur les bords ou à l’embouchure des fleuves de l’Amérique méridionale, étaient restés errants ou avaient établi leurs demeures sur le sommet des arbres, parce que le terrain tourbeux sur lequel ils étaient placés, était alternativement couvert par le débordement des eaux, ou desséché par les ardeurs du soleil, et que la pêche et la chasse leur offraient des ressources plus faciles que la culture du sol. Enfin, ceux qui vivaient sur les bords du golfe ou sur les plateaux du Mexique, ou dans le Pérou, s’étaient adonnés presque exclusivement à l’agriculture, parce que leur sol pouvait produire diverses espèces de végétaux propres à leur servir d’aliments ; qu’il pouvait être travaillé pendant une grande partie de l’année ; qu’il n’était pas sujet aux inondations ; que les rigueurs de l’hiver y étaient peu à craindre, et que la pêche et la chasse n’y présentaient que de faibles moyens d’existence [435].

    Les peuples placés à l’ouest des mêmes montagnes ont été soumis à des influences locales non moins puissantes ; il serait facile de faire voir qu’ils ont été plus ou moins avancés selon que le sol sur lequel ils se sont trouvés a été plus ou moins arrosé, qu’il a été plus ou moins riche en terre végétale, qu’il a joui d’une température plus ou moins variable ; selon que la pêche ou la chasse ont été plus ou moins productives ; selon que les communications ont été plus ou moins faciles ; mais cette exposition nous conduirait trop loin et ne ferait que confirmer les observations que j’ai déjà faites [436].