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    Traité de Législation: VOL III

    De l’influence exercée sur les peuples d’Afrique, d’Asie, de la terre de Van-Diemen, et de la Nouvel

    Charles Comte

    CHAP. 39: > De l’influence exercée sur les peuples d’Afrique, d’Asie, de la terre de Van-Diemen, et de la Nouvelle-Hollande, par les circonstances locales au milieu desquelles ces peuples ont été placés.

    Les indigènes du cap de Bonne-Espérance étaient les peuples les moins avancés de l’Afrique, lorsque les Portugais en firent la découverte ; plusieurs causes avaient pu contribuer à les maintenir dans un état de barbarie ; mais nous devons mettre au nombre des principales, les circonstances locales au milieu desquelles ils se trouvaient placés.

    Les Hollandais, en s’établissant dans ce pays, n’y trouvèrent qu’un sol dont la plus grande partie était complètement stérile, et dont les autres n’étaient couvertes que de quelques arbustes et d’immenses bruyères. Dans les vallées où les torrents avaient entraîné un peu de terre végétale, on trouvait une espèce d’ognon, qui, étant cuit, avait le goût de la châtaigne ; c’était le seul aliment que le règne végétal offrît à la population [373]. Non seulement le pays ne possédait ni fleuves ni rivières, mais rien n’était plus rare que d’y trouver un ruisseau : la possession d’un simple filet d’eau y fut et y est encore considérée comme une richesse [374]. La sécheresse y dévorait toutes les plantes, et la force des vents y est telle que nul arbre un peu considérable n’avait pu y croître. Les indigènes possédaient des troupeaux, sans qu’on sache comment ils les avaient acquis ; mais ils ne pouvaient en multiplier le nombre, puisqu’il n’était pas en leur puissance d’augmenter la quantité des fourrages.

    Ces peuples n’avaient donc aucun moyen, soit d’accroître, soit de varier leurs subsistances ; ils ne pouvaient pas se livrer à l’agriculture, puisqu’ils manquaient d’eau, que leur sol ne produisait aucune plante qu’il leur fût utile de multiplier, et qu’ils se trouvaient isolés du reste du monde. Ne pouvant pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique que par un désert, n’ayant aucun moyen de se livrer à la navigation, puisque leur pays ne produit point d’arbres, et nul peuple n’étant jamais parvenu jusqu’à eux, ils se trouvaient réduits aux seules ressources de leur sol et de leur propre génie. Il fallait, pour qu’ils eussent les moyens d’avancer de quelques pas, que d’autres peuples, placés dans une position moins défavorable, eussent fait des progrès dans l’art de la navigation et dans toutes les connaissances que cet art suppose ; il fallait que ces peuples se trouvassent intéressés à enrichir le Cap des productions qui existaient dans d’autres pays, et qu’ils eussent des capitaux suffisants pour les y naturaliser. Si les courants y avaient apporté quelques-unes des plantes que nous cultivons, elles ne s’y seraient point multipliées, parce qu’elles y dégénèrent en peu de temps : on ne peut les y cultiver qu’en en renouvelant sans cesse les graines [375].

    Les sommes que les Hollandais dépensèrent pour s’établir au cap de Bonne-Espérance, pour y amener l’eau des montagnes et y naturaliser des végétaux et des animaux propres à leur subsistance, s’élevèrent, en vingt années, à quarante-six millions de francs ; et, après avoir fait ces dépenses, la plus grande partie du pays présentait encore l’aspect d’un désert [376]. La proportion des terres cultivées à celles qui ne sont pas susceptibles de culture est, suivant Cook, de un à mille. Les vallées, qui sont les seuls lieux où l’on trouve de la terre végétale, sont à une distance immense les unes des autres. Un colon qui veut apporter ses denrées au marché, a quelquefois neuf cents milles à parcourir (un peu plus de trois cents lieues), et il lui faut cinq jours de marche pour visiter le cultivateur le moins éloigné de son exploitation. Les espaces cultivés, pareils aux oasis des déserts de sable, semblent autant d’îles verdoyantes au milieu d’une mer sans bornes. On parcourt des espaces immenses sans rencontrer un brin d’herbe ; et les obstacles que la force des vents oppose à la multiplication des arbres, sont tels qu’à l’exception des plantations établies près de la ville, on n’en voit point, même dans les lieux cultivés, ayant plus de six pieds de haut et plus d’un pouce de grosseur, tandis que les racines sont de la grosseur du bras [377].

    Les Européens ont multiplié au cap la vigne et diverses espèces de grains et de légumes ; ils ont, au moyen des ressources qu’ils ont trouvées dans leur propre pays, fertilisé des terres jadis stériles ; mais si, à la suite d’un naufrage, ils avaient été jetés nus dans ce pays et réduits aux ressources qu’il présentait aux indigènes, ils eussent été tout aussi incapables que ces peuples de faire le moindre progrès dans la civilisation [378].

    L'Afrique est la partie du monde qui renferme le moins de fleuves et de rivières. Les embouchures des fleuves sont situées à des distances immenses les unes des autres, et les peuples qui en habitent les bords, ne peuvent presque point avoir de communication entre eux. Ces fleuves offrent, en général, peu de moyens à la navigation, soit parce qu’à leurs embouchures ils sont embarrassés de barres dangereuses, soit parce que dans leur cours ils offrent des obstacles insurmontables. Les rivières, qui sont également très peu nombreuses, ne parcourent point de plaines plus ou moins unies comme celles des autres continents ; elles tombent de cascade en cascade, et ne peuvent ainsi être navigables. Non seulement les peuples d’espèce nègre manquent de communications entre eux, mais ils ne peuvent recevoir les flottes des nations européennes.

    Depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’au désert de Sahara, ces peuples sont isolés les uns à l’égard des autres, par la nature du sol et par l’Océan ; ils sont isolés des peuples civilisés, du côté de la Méditerranée, par des déserts de sable sans bornes ; du côté de l’océan Indien et de l’océan Atlantique, par l’absence de golfes, de havres et de fleuves navigables ; et du côté de la mer Rouge, par les mêmes causes, par une absence complète d’eau douce, et de plus par les dangers de la navigation. Si, à toutes ces causes, on ajoute l’isolement qui résulte de la différence des espèces et le genre de commerce que les Européens ont établi avec ces peuples, depuis la découverte de l’Amérique, on comprendra facilement comment ils ont fait moins de progrès que d’autres dans la civilisation. Cependant, si on les compare entre eux, on trouvera que ceux dont le territoire est le mieux arrosé ou le moins privé d’eau, sont aussi les moins retardés. Les Cafres, dont le pays est coupé par de petites rivières, sont moins reculés que les Hottentots, et les habitants du Congo le sont moins que les Cafres. Les côtes septentrionales de l’Afrique, depuis Tanger jusqu’à Alexandrie, ne sont coupées par aucun fleuve ; mais, outre qu’une grande partie est arrosée par plusieurs rivières, la Méditerranée les met en communication avec les peuples de l’Asie mineure et avec les peuples les plus anciennement civilisés de l’Europe : c’est à cette circonstance qu’il faut principalement attribuer les progrès auxquels parvinrent jadis quelques peuples de ces côtes. Les rivières qui se dirigent et vont se perdre au centre de ce continent, favorisent sans doute les progrès des peuples qui en habitent les bords ; mais les communications qu’elles offrent sont resserrées dans un cercle fort étroit, si on les compare à celles qui ont lieu par le moyen des mers. Ajoutons que ces peuples, placés sous un ciel brûlant, n’ont pas eu à exercer leur génie pour se former des vêtements ou des demeures, et que si nous supprimions de nos connaissances tout ce qui se rapporte à ces deux objets de nos besoins, nous réduirions dans un cercle fort étroit nos arts et nos sciences.

    L’Égypte est la seule partie de l’Afrique qui soit traversée par un grand fleuve, qui puisse être abondamment arrosée, et qui, par le moyen des eaux, ait des communications nombreuses. Avant la découverte du cap de Bonne-Espérance, il n’existait aucun peuple qui eût des communications plus faciles et plus multipliées que celles dont jouissaient les Égyptiens. Ils communiquaient entre eux, par le Nil ou par des canaux, des extrémités les plus éloignées de leur territoire ; par la mer Rouge, ils communiquaient avec les Indes, la Perse et l’Arabie ; par la Méditerranée, ils communiquaient avec l’Asie Mineure, la Grèce, l’Espagne, l’Italie, la France, les côtes septentrionales de l’Afrique ; ils pouvaient même communiquer avec des peuples du nord par la mer Noire. Non seulement les Égyptiens pouvaient aisément communiquer avec tous les peuples civilisés ; mais le territoire qu’ils occupaient, était le seul point de communication entre les parties civilisées de l’Europe et du sud de l’Asie. Ils jouissaient ainsi du commerce du monde ; ils pouvaient s’enrichir de toutes les découvertes, et transporter sur un sol inépuisable toutes les productions connues. Aussi n’est-il point de pays, en Europe, qui ait surpassé la prospérité à laquelle l’Égypte parvint, et dont la civilisation remonte à une époque aussi reculée.

    Ce pays est déchu de son ancienne grandeur, et sans doute une grande partie de sa décadence doit être attribuée aux peuples barbares qui l’ont successivement ravagé, et surtout à ceux qui ont fini par en rester les maîtres. Il ne faut pas croire toutefois que tous les maux aient été les produits de l’esclavage : Alexandrie serait peut-être encore aujourd’hui aussi florissante qu’elle l’était lorsqu’elle fut conquise par les Arabes, si elle avait continué d’être le centre du commerce entre l’Europe et l’Asie ; les Européens eussent été forcés de conserver ou de reporter la civilisation dans ce pays. Mais la découverte d’un passage au cap de Bonne-Espérance, et la colonisation de l’Amérique, ont fait prendre aux richesses du monde une route nouvelle : les ports de l’Égypte ont alors été désertés ; sa population, cessant de s’enrichir par le commerce, et étant sans cesse exposée aux extorsions de ses conquérants, s’est insensiblement éteinte, et ses villes n’ont plus présenté que des monceaux de ruines. Cependant, on aperçoit, jusque dans sa décadence, l’influence qu’exercent sur elle les eaux qui traversent son territoire et la facilité des communications. À mesure qu’on remonte le Nil, on s’aperçoit que les richesses diminuent, et que les habitants sont plus stupides et plus barbares ; au point où le fleuve cesse d’être navigable, on ne trouve plus que des sables arides, et quelques farouches sauvages qui vivent dans les creux des rochers.

    Les indigènes de la terre de Van-Diemen, ceux de la Nouvelle-Zélande et ceux de la terre de Feu, qui appartiennent à trois espèces différentes, sont, ainsi qu’on l’a vu précédemment, les moins intelligents des espèces auxquelles ils appartiennent ; mais aussi ils habitent aux extrémités des terres australes, et il leur a été impossible de communiquer avec des peuples moins barbares qu’eux, jusqu’au moment où les Européens ont été assez avancés dans les sciences et dans les arts pour faire le tour du globe ; alors même ils n’ont eu que des communications extrêmement rares et en quelque sorte fugitives. Ils ne pouvaient donc faire aucun progrès physique, intellectuel ou moral, qu’en perfectionnant les productions naturelles de leur sol, au moyen de leur propre génie. Tous les progrès, toutes les découvertes des autres peuples ne pouvaient avoir d’influence sur eux ; ils les ignoraient et n’avaient aucun moyen de s’en instruire. Mais leur sol ne leur offrait aucune production dont la multiplication ou le perfectionnement pût leur être profitable ; leur barbarie ou leur stupidité avait donc, ainsi qu’on va le voir, une liaison intime avec les circonstances locales au milieu desquelles ils étaient placés.

    La terre de Van-Diemen, arrosée de quelques petites rivières, annonçait la fertilité, avant que des Européens s’y fussent établis. Une partie était couverte d’une forêt impénétrable [379] ; dans quelques lieux, les indigènes, au moyen du feu, avaient détruit les plantes qui embarrassaient le sol [380] ; dans quelques autres, le pays ne présentait que de vastes marais [381]. Mais, quelque fertile que fût la terre, elle ne nourrissait qu’un très petit nombre d’espèces de végétaux ; parmi ces espèces, aucune ne présentait des aliments aux indigènes ; un seul arbre était susceptible de produire du fruit, et ce fruit était un poison [382]. Les productions végétales auraient pu être employées à la multiplication des animaux, et fournir ainsi des subsistances aux hommes ; mais les espèces d’animaux étaient encore moins nombreuses que celles des végétaux. Il n’existait sur cette terre aucun animal propre à la vie domestique ; ceux qu’on y trouvait ne pouvaient être presque d’aucune ressource, et il n’y avait aucun moyen de les multiplier [383]. Ne pouvant exercer leur intelligence ni sur le règne végétal, ni sur le règne animal, les indigènes auraient pu diriger leurs recherches sur le règne minéral, puisque le pays paraît contenir du fer ; mais les minéraux ne sont utiles que comme instruments, et à quoi des instruments peuvent-ils servir à un peuple qui ne possède ni végétaux, ni animaux utiles, et qui ne peut avoir avec d’autres peuples aucune communication ? Tirant toutes leurs subsistances de la mer, il n’était pas en leur pouvoir d’en rendre la source plus abondante : tout ce qu’ils auraient pu faire eût été de se perfectionner dans l’art de la pêche ; mais, pour se perfectionner dans cet art, ils auraient eu besoin d’avoir des moyens de navigation, et le seul bois que leur sol leur offrait était si pesant et présentait aux outils une telle résistance, qu’il ne leur était pas possible d’en faire usage [384].

    La Nouvelle-Hollande, dont les indigènes ne sont guère moins barbares que ceux de la terre de Van-Diemen, ressemble, sous beaucoup de rapports, à l’Afrique. Ce continent, qui embrasse plus de cent mille lieues carrées de surface solide, ne présente presque de toutes parts que des côtes unies, formées de bancs de sable et privées d’eau douce. Les côtes australes, qui ont environ trente-cinq degrés de développement, paraissent presque entièrement privées d’eau douce ; les voyageurs n’ont pu y en découvrir assez pour en faire leur provision. Vancouver fut obligé de les abandonner, après en avoir visité une étendue de soixante et dix myriamètres ; Dentrecasteaux fut réduit à la même nécessité, après en avoir en vain parcouru cent soixante myriamètres (trois cent vingt lieues) [385]. Le manque d’eau douce y est tel que les indigènes, qui doivent bien connaître l’état du pays, sont obligés de creuser des puits pour en trouver [386].

    L’intérieur du pays, dans cette partie du continent, ne paraît pas plus habitable que les côtes : il est parsemé de dunes couvertes de sable, qui offrent le spectacle de la plus grande aridité. L’intervalle qui sépare ces monticules du rivage, présente quelques arbustes dont le feuillage, d’une teinte noirâtre, indique l’état de souffrance. Les montagnes qu’on aperçoit dans l’éloignement, offrent elles-mêmes de grands espaces dénués de végétaux. Les parties les moins stériles n’ont que quelques arbustes clairsemés, au milieu desquels on voit, de distance en distance, un petit nombre d’arbres d’une hauteur médiocre [387]. Là où la pente et la nature du terrain sont propres à former quelques filets d’eau, les sables que les vents poussent et amoncèlent sur les rivages, en arrêtent l’écoulement, et transforment le pays en marais [388].

    L’aridité observée sur les côtes du sud, est la même sur les côtes occidentales et en grande partie sur les côtes orientales. Sur celles-ci, on trouve des ruisseaux à de grandes distances les uns des autres, mais aucune rivière. Les indigènes du nord sont souvent obligés de creuser des puits, comme ceux des côtes du sud ; les Anglais eux-mêmes, après avoir choisi le lieu le plus convenable à un établissement, ont été obligés, comme les sauvages, d’employer le même procédé pour avoir une quantité suffisante d’eau douce [389]. Les parties basses du pays sont également, de ce côté, couvertes de marécages formés quelquefois par les eaux de source, mais plus souvent encore par les eaux de la mer [390]. Les grands arbres, dans les parties les plus rapprochées du rivage, sont placés à une telle distance les uns des autres, qu’ils ne gêneraient pas la culture, si le terrain était cultivé ; mais, à mesure qu’on avance dans les terres, le bois devient impénétrable [391]. Enfin, non seulement la côte orientale, qui est la plus susceptible de culture, n’est coupée par aucune rivière propre à la navigation ; mais, dans une étendue de vingt-deux degrés de latitude, elle cache partout des bas-fonds qui se projettent brusquement du pied de la côte, et des rochers qui s’élèvent tout à coup du fond en forme de pyramide [392].

    « C’est un phénomène vraiment surprenant, dit Dentrecasteaux, que le vaste continent de la Nouvelle-Hollande, qui s’étend dans un espace de trente degrés de latitude et de quarante degrés de longitude, n’offre, dans presque toutes ses faces, qu’une terre sablonneuse et aride, et qui, sous des latitudes très différentes, conserve le même aspect et la même stérilité. L’on y découvre, il est vrai, quelques filets d’eau douce placés à de grandes distances les uns des autres ; mais ils ne peuvent être aperçus que par un effet du hasard. Les récits des voyageurs m’avaient fait connaître que les côtes orientales et occidentales étaient presque entièrement dépourvues d’eau ; et je me croyais d’autant mieux fondé à espérer d’en trouver à la côte méridionale, que je pensais y rencontrer les embouchures des grandes rivières ; mes espérances ont été entièrement frustrées [393]. »

    Cependant, les côtes présentent quelquefois les apparences de l’embouchure d’un fleuve ; mais ces apparences sont toujours trompeuses.

    « Vainement, dit Péron, le navigateur qui prolonge les côtes de cette terre immense, croit pouvoir découvrir à chaque instant l’embouchure d’un nouveau fleuve ; vainement il peut remonter au loin dans l’intérieur du continent avec les plus fortes embarcations ou même avec de gros navires ; la salure de ce prétendu fleuve ne diminue pas : on reconnaît bientôt qu’il n’a pas d’autres mouvements que ceux qui lui sont imprimés par le flux et le reflux de la mer. Cependant, la profondeur de ses eaux est si considérable, sa largeur est si grande, il s’enfonce tellement dans le pays, que l’illusion doit se soutenir encore.... La navigation est poursuivie plus avant ; des criques multipliées se laissent apercevoir ; elles paraissent comme autant de grands ruisseaux ; on s’y enfonce, et nulle part on ne trouve d’eau douce.... L’espérance affaiblie est pourtant soutenue par l’aspect imposant du bras principal, qui continue d’offrir tous les caractères apparents d’un grand fleuve. Déjà l’on a remonté l’espace de soixante ou quatre-vingts milles, on croit pouvoir s’avancer à une distance beaucoup plus considérable... Vain espoir ! Ce fleuve majestueux se termine tout à coup en un misérable ruisseau d’eau douce, incapable de porter les plus faibles embarcations, et où coulent à peine, à diverses époques de l’année, quelques pouces d’eau... Le voyageur étonné s’arrête, et lorsqu’il vient à s’apercevoir que le flux et le reflux sont presque aussi sensibles au terme de sa course que vers les côtes qu’il vient de quitter, il ne peut concevoir comment, dans un si grand espace, la pente du terrain peut rester si faible [394]. »

    Les vents exercent sur les productions de la Nouvelle-Hollande une influence analogue à celle qu’exercent la nature et la configuration du sol : ceux qui soufflent du nord, de l’est et du nord-ouest, lorsqu’ils ont traversé ce continent, sont secs et brûlants ; ils sont quelquefois si enflammés, quoiqu’ils passent sur des montagnes immenses, qu’ils sont comparables à tout ce que l’Afrique peut offrir de plus redoutable en ce genre : leur souffle dévorant détruit tout ce qui se trouve exposé à leur action ; rien ne résiste à l’ardeur de ce campsin austral ; devant lui, la végétation la plus active se flétrit, les fontaines et les ruisseaux se dessèchent, les animaux périssent par milliers [395].

    Les espèces de végétaux qui croissent sur ce continent sont peu nombreuses, celles auxquelles le sol et le climat conviennent le mieux étouffant les autres [396]. Les espèces d’arbres propres à la charpente ne sont qu’au nombre de deux ou trois du genre de l’eucalyptus. Ce bois dur et pesant, comme celui qui croit sur la terre de Van-Diemen, ne flotte jamais sur l’eau [397]. Lorsqu’il est scié et exposé pendant quelque temps au soleil, la résine qu’il renferme se fond, et il acquiert alors un tel degré de frangibilité, que les planches s’éclatent et se subdivisent en petites esquilles, comme si toutes les parties qui les composaient eussent été liées entre elles au moyen de cette résine [398]. Avec du bois de cette espèce, il était difficile que les indigènes formassent des bateaux propres à affronter les vagues des mers, et que leur intelligence s’étendît sur les arts et sur les connaissances que la navigation suppose ou qu’elle développe.

    Parmi les arbres que produisait la Nouvelle-Hollande, avant l’arrivée des Européens, aucun ne portait de fruits propres à être la base de la subsistance des indigènes. Les voyageurs ont trouvé sur un seul point quelques choux palmistes ; mais, dans les autres parties, ils n’ont vu aucun arbre fruitier qui mérite d’être cultivé ; ils n’ont rencontré aucune plante céréale, aucun genre de légume, à l’exception de quelques pieds de céleri sauvage, et d’une espèce de bruyère dont les indigènes mangent les racines. Aucune de ces plantes ne se rencontre même sur les côtes du sud ; la partie la plus fertile de ce continent, celle qui est occupée par les Anglais, ne produisait naturellement que quelques framboises, des groseilles, et un fruit qui n’est pas de la grosseur d’une cerise [399]. La rareté des plantes alimentaires est telle, que, lorsqu’il est arrivé que des Européens se sont égarés, ils n’ont rien trouvé qui fût propre à soutenir leur existence, et que la plupart y sont morts de faim [400].

    Les espèces d’animaux sont aussi peu variées à la Nouvelle-Hollande que celles des végétaux ; et, parmi ces espèces, on n’en a observé aucune de celles que nous avons réduites à l’état de domesticité, à l’exception du chien [401]. Le quadrupède qui fournit le plus d’aliments aux indigènes est le kangourou, dont la chair, quand il n’est plus jeune, ressemble à celle du renard. On y trouve aussi quelques animaux du genre de l’oppossum, et un petit nombre d’espèces d’oiseaux. L’absence de fruits et de plantes céréales contribue beaucoup à en restreindre les espèces [402]. On croit avoir reconnu les traces et avoir entendu les hurlements de quelques bêtes féroces ; mais les animaux de ce genre ne peuvent être considérés comme une ressource [403]. Les reptiles y sont très multipliés ; quelques-uns sont inconnus ; mais il en est plusieurs qui sont très dangereux. Les insectes y poursuivent l’homme avec tant d’acharnement, que, pour s’en garantir, les indigènes sont obligés de s’envelopper de fumée dans le temps des plus grandes chaleurs, et que cette précaution ne leur suffit même pas pour les en mettre à l’abri [404]. Enfin, les poissons, qui sont leur principale ressource, ne leur offrent pas de subsistance assurée : comme certains animaux terrestres, ils sont sujets à des migrations, et il y a des saisons où il n’est presque plus possible d’en trouver [405].

    Les diverses peuplades de ce continent ne peuvent communiquer les unes avec les autres au moyen des courants d’eau, puisque le pays ne possède ni fleuves ni rivières navigables arrivant jusqu’à la mer. Les communications par terre leur sont très difficiles, parce que la stérilité du sol et le besoin des subsistances les placent à une grande distance les unes des autres, et qu’à mesure qu’on avance dans l’intérieur du pays, on le trouve couvert de bois et de marais impénétrables. Les rapprochements entre les peuples ne peuvent d’ailleurs être des causes de progrès qu’autant que les uns possèdent des ressources qui manquent aux autres, et qu’ils peuvent faire des échanges. Lorsque aucun d’eux ne possède rien qu’il soit utile ou possible de perfectionner ou de multiplier, il ne peut pas, à proprement parler, exister de communication entre eux [406].

    Ainsi, le sol de la Nouvelle-Hollande, et la nature des produits qu’on y trouvait, suffisaient pour arrêter tout développement dans la population. Avant l’arrivée des Européens sur ce continent, les peuplades y étaient aussi nombreuses que le permettait l’état des subsistances ; elles ne pouvaient se livrer ni à l’agriculture ni à la vie pastorale, puisqu’elles ne possédaient ni végétaux ni animaux ; et il était encore moins en leur puissance de multiplier les poissons ou les animaux sauvages ; elles avaient porté l’art de la pêche aussi loin qu’il pouvait aller avec les faibles ressources qu’elles possédaient. Ces peuplades étaient bien plus reculées dans la civilisation, que les peuplades d’Afrique ; mais aussi elles étaient dans une position bien plus défavorable encore. Les Africains possédaient plusieurs de nos animaux domestiques et quelques plantes céréales ; les indigènes de la Nouvelle-Hollande n’en possédaient point. Les premiers pouvaient avoir eu, depuis des siècles, quelques communications, soit avec les Asiatiques, soit avec les peuples d’Europe ; les seconds, avant l’arrivée des navigateurs européens, ne pouvaient en avoir eu avec aucun peuple de la terre ; ils étaient dans un isolement aussi complet que les habitants de la terre de Feu.

    Le sol de la Nouvelle-Hollande est, sous le seizième degré de latitude australe, le même que sous le trente-sixième ; il est aussi privé, d’un côté que de l’autre, de communications, d’eau douce, de productions végétales et d’animaux domestiques. Aussi, quelle que soit la différence de température entre les diverses parties de ce continent, il n’en existe aucune dans la population. Les hommes qui habitent à l’extrémité septentrionale, sont aussi faibles, aussi stupides, aussi peu nombreux, aussi misérables, en un mot, que ceux qui habitent à l’extrémité méridionale.

    L’influence qu’exercent sur les progrès de la civilisation, la nature, l’exposition et la configuration du sol, la température de l’atmosphère, et le volume, la distribution et la direction des eaux ne se manifestent nulle part avec plus d’évidence que sur le vaste continent de l’Asie. Ce continent est divisé, par la configuration du sol et par le cours des eaux, en trois grandes parties. À l’extrémité méridionale, se trouvent la Chine, l’empire de Birman, l’Hindoustan, la Perse, l’Arabie et la Syrie ; au centre, la grande et la petite Bucharie, les déserts de Gobi et de Shamo et le pays des Mongols. À l’extrémité septentrionale, se trouve l’empire russe, depuis le cinquantième degré de latitude jusqu’à l’océan arctique, et depuis le Kamtchatka jusqu’aux montagnes d’Oural. Les fleuves de la partie septentrionale ne débouchent dans la mer qu’au-delà du soixante-dixième degré de latitude, à un point où elle a cessé d’être navigable.

    Les eaux de la partie du centre se dirigent dans le lac d’Aral et dans la mer Caspienne, qui n’ont aucune communication avec l’Océan, ou dans la mer d’Ochotsk. Enfin, les eaux de la partie méridionale coulent dans la mer de la Chine, dans l’océan Indien, dans le golfe Persique et dans la mer Méditerranée.

    L’Arabie, par sa position géographique, semble, au premier aspect, le pays le mieux situé pour communiquer avec tous les peuples du globe : par la Méditerranée, elle pourrait se trouver en relation avec toutes les nations de l’Europe ; par la mer Rouge, elle touche aux côtes orientales d’Égypte, de Nubie, de Sannâr ; enfin, par le golfe Persique et par l’océan indien, elle pourrait aisément communiquer avec la Perse, l’Hindoustan et la Chine. Elle se trouve donc placée de manière à pouvoir aisément s’approprier les productions, les connaissances, les procédés des nations les plus anciennement civilisées du globe. Cependant, depuis les temps les plus reculés, elle n’a fait aucun progrès. Les Arabes ont aujourd’hui le même développement intellectuel, les mêmes mœurs, le même genre de vie, et la même population qu’ils avaient il y a deux mille ans. Après avoir fait quelques progrès dans le Moyen-âge, ils sont retombés dans leur premier état, si même ils ne sont pas descendus plus bas encore. La nature et la configuration de leur sol rendent, en grande partie, raison de ce phénomène.

    L’Arabie, suivant Niebuhr, ne peut être considérée que comme un amas de montagnes, entouré de tous côtés par une bande de terre aride et sablonneuse ; elle n’a ni fleuves ni rivières. Sur toute la côte occidentale, dans une étendue d’environ vingt-huit degrés, il n’existe que quelques torrents formés par les eaux de pluie, et qui sont à sec dans la plus grande partie de l’année. La côte orientale et la côte méridionale, depuis l’embouchure de l’Euphrate jusqu’au détroit de Babel-Mandeb, ne sont pas moins dépourvues d’eau douce ; la rivière d’Astan, la plus considérable de la côte orientale, ne coule que pendant la saison des pluies. La plus grande partie de l’Arabie n’est donc pas susceptible de culture ; elle ne présente que des déserts parsemés de rochers nus et de plaines basses, où l’action du soleil brûle tous les végétaux et réduit les terres en sable. La sécheresse y est si grande qu’il n’y pleut pas pendant des années entières, et que les rivières qui descendent des montagnes, se perdent dans les sables sans pouvoir arriver jusqu’à la mer [407]. Les terres qui sont situées au pied de quelques montagnes et qui sont susceptibles d’être arrosées artificiellement, sont cultivées, et la culture en est aussi soignée et aussi variée que le sol le permet [408]. Mais, sans le secours des eaux de ces rivières grossies dans la saison des pluies et qu’on détourne sur les terres, le cultivateur serait privé même du mince produit de ses moissons [409].

    Le sol de l’Arabie se divise en deux fractions. L’une, qui est la plus considérable, est complètement privée d’eau courante ; elle ne possède d’eau douce que celle des puits, et n’est susceptible de produire que quelques plantes propres à nourrir des troupeaux. L’autre, qui possède quelques faibles rivières, est susceptible d’être arrosée et de produire diverses plantes alimentaires propres à l’homme. La population se divise de la même manière que le sol : une partie a adopté la vie pastorale depuis une époque plus reculée que les plus anciens monuments historiques ; l’autre partie a adopté la vie agricole et a fait dans l’agriculture les progrès que sa position et la nature du sol lui ont permis. La première s’est montrée dans ses mœurs aussi immuable que le Désert ; la seconde paraît avoir éprouvé des révolutions analogues à celles qu’a subies le commerce du monde. Celle-ci a perdu de son importance à mesure que les autres nations ont découvert des terres plus fertiles, des communications plus nombreuses, plus rapides et moins dangereuses.

    Les peuples de l’Hindoustan et de la Chine, que l’on suppose les plus anciennement civilisés du globe, et qui sont, encore aujourd’hui, les plus nombreux, sont placés sur un territoire traversé presque d’une extrémité à l’autre par une multitude de rivières ou de fleuves. Ils jouissent d’une température assez douce et en même temps assez variée pour cultiver un grand nombre d’espèces de végétaux propres à leur servir immédiatement de subsistance. Ils possèdent le sol le plus fertile qui soit au monde, et ils peuvent aisément communiquer entre eux, par la mer, sur une étendue de côtes d’environ cinquante-cinq degrés. La Perse, qui peut avoir des communications maritimes avec tous les peuples du sud de l’Asie, manque de rivières et de fleuves, et par conséquent de communications intérieures ; une grande partie n’offre qu’un désert. Cependant, comme elle est plus susceptible d’être arrosée que l’Arabie, elle a jadis fait d’immenses progrès ; mais elle est redevenue stérile et dépeuplée, depuis que les barbares qui l’ont envahie, ont laissé périr les canaux qui en entretenaient la fertilité.

    Au centre de l’Asie, entre le Tibet et les montagnes de Sibérie, est un vaste plateau qui, par la nature du sol, par l’élévation à laquelle il se trouve au-dessus du niveau de la mer, et par le défaut de fleuves ou de rivières, n’est susceptible de produire que quelques graminées et quelques plantes dures et articulées, propres seulement à servir de nourriture aux animaux. C’est du sein de cet immense désert que sortirent jadis, suivant une ancienne tradition, ces hordes de barbares qui se répandirent jusqu’à l’extrémité méridionale de l’Europe, et qui ne marquèrent leur passage que par des destructions et des ruines. Les hommes qui parcourent ces déserts sont aujourd’hui tels que furent leurs ancêtres dans les temps les plus reculés : placés sur un sol immuable, ils sont restés immuables comme lui.

    Les peuples qui habitent au nord des montagnes du centre de l’Asie, au-delà du cinquantième degré de latitude boréale, sont placés sur un sol encore plus ingrat et plus isolé. Ils possèdent quelques troupeaux comme les hordes du désert de Gobi ; mais, la terre étant encore plus stérile, ils forment des peuplades moins nombreuses, et ont besoin, pour subsister, d’une plus grande étendue de pays. Ils sont toujours errants à la suite de leurs troupeaux ; lorsqu’ils ont planté leurs tentes, il est rare qu’ils passent plus de cinq ou six jours sans les lever, pour aller chercher ailleurs de nouveaux pâturages. Ayant adopté le même genre de vie que les Hottentots, ils en ont aussi les mœurs et la stupidité ; mais comme ils sont situés sous un climat beaucoup plus rigoureux, comme leur sol n’est presque susceptible d’aucune culture, et que d’ailleurs ils ne peuvent avoir aucune communication facile avec des nations civilisées, il est probable qu’ils ne sortiront jamais de l’état où ils se trouvent, à moins qu’il n’arrive une révolution dans le globe : ils sont condamnés par la nature même des lieux qu’ils habitent, à rester chasseurs ou pasteurs, et à errer éternellement de déserts en déserts. Les établissements que les Russes ont formés sur quelques points, ne sauraient vaincre les obstacles que la nature y oppose aux efforts de l’homme [410].