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    Traité de Législation: VOL III

    Chapitre Premier.

    Charles Comte

    CHAP. 38: CHAPITRE PREMIER.

    Des premiers objets sur lesquels les facultés humaines se développent. — Des rapports qui existent entre la distribution de ces objets et la distribution des peuples sur la surface du globe. — De la division naturelle des nations, suivant la formation des montagnes et la division des eaux. — De l’influence qu’exercent sur les progrès des peuples la nature et la position du sol, le cours des eaux et la température de l’atmosphère.

    Une multitude de causes influent sur le sort des nations, et contribuent soit à les retenir dans la barbarie, soit à leur faire faire des progrès, soit à les faire rétrograder. Pour connaître ces causes, on ne peut les chercher que dans les hommes eux-mêmes, ou dans les choses qui les environnent. Les causes qui sont en eux-mêmes, tiennent à leur organisation physique, à la manière dont ils peuvent être affectés, au développement dont leurs facultés intellectuelles et morales sont susceptibles. Celles qui sont dans les choses, se trouvent dans la nature, la configuration et l’exposition du sol, dans la latitude sous laquelle il est situé, dans l’élévation à laquelle il est placé au-dessus du niveau de la mer, dans les eaux qui l’arrosent ou le traversent, dans la direction quelles prennent, dans la température de l’atmosphère, dans la division des saisons et dans d’autres circonstances analogues. Nous avons vu d’abord quelques-unes des causes qui tiennent à la nature de l’homme ou à ses facultés intellectuelles et morales. En recherchant ensuite comment la civilisation s’est répandue sur la surface du globe, nous avons trouvé qu’elle s’est développée entre les tropiques ou dans les pays qui en sont les plus rapprochés ; qu’elle s’est répandue de là vers les zones tempérées, et que les peuplades les moins éloignées des pôles ou les plus isolées ont toujours été les plus barbares.

    Si ce phénomène ne s’était manifesté que sur un seul continent ou chez une seule espèce d’hommes, on pourrait l’attribuer à des causes accidentelles et passagères ; mais il s’est montré, ainsi qu’on l’a déjà vu, sur tous les continents et chez toutes les espèces ; de toutes les peuplades de race cuivrée, on n’en a point rencontré de plus barbares que celles qui habitent aux deux extrémités du continent américain, au-delà du quarante-septième degré de latitude australe et de latitude boréale. Dans l’océan Pacifique, les peuplades les plus faibles et les plus barbares sont celles de la terre de Van-Diemen, de la Nouvelle-Hollande, de la Nouvelle-Zélande, des îles Aléoutiennes, ou des îles des Renards. En Asie, les nations barbares habitent sur les bords des fleuves qui se dirigent vers le pôle boréal, au-delà du cinquantième degré de latitude, ou sur l’immense plateau qui est au centre de ce continent. En Afrique, les peuplades les plus stupides ou les moins avancées qu’on ait découvertes, sont celles qui vivent au cap de Bonne-Espérance. Enfin, en Europe, la civilisation a commencé à se développer en Grèce et en Italie, elle s’est répandue de là sur les côtes méridionales de l’Espagne et de la France. Elle s’est avancée ensuite par degrés vers les régions les plus tempérées ; mais elle n’est pas encore arrivée et elle n’arrivera peut-être jamais jusqu’à l’extrémité boréale de l’empire russe [367].

    Pour déterminer les principales causes qui, sous certaines latitudes ou dans certains lieux, ont arrêté les peuples dans leur développement, il est nécessaire de rappeler en quoi ce développement consiste, quelles sont les causes qui le produisent, et quelles sont les choses sur lesquelles il peut s’exercer. Un peuple peut se développer physiquement de deux manières : par la multiplication des individus dont il se compose, ou par l’accroissement des forces physiques de chacun de ces individus. La cause immédiate la plus active de cette multiplication ou de cet accroissement, est ou une augmentation de subsistances, ou une meilleure distribution ou un emploi mieux entendu de celles qui existent. Toutes les fois qu’une population se trouve réduite à ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour vivre, et qu’il n’est pas en sa puissance de se procurer une plus grande quantité d’aliments, ou de mieux distribuer ceux qu’il possède, elle a atteint le dernier terme d’accroissement auquel il lui est possible d’arriver. Un peuple ne peut acquérir une plus grande quantité de subsistances, que par une de ces quatre manières : en multipliant les produits de son propre sol ; en acquérant, par des échanges, les produits d’un sol étranger ; en ravissant, par la force, les richesses des autres nations ; en apprenant à faire un meilleur emploi des produits qu’il possède. Si aucun de ces moyens n’est possible, aucun nouveau développement physique ne peut avoir lieu pour lui.

    En considérant quels sont les principaux objets sur lesquels se développent les facultés intellectuelles des hommes, nous trouvons que ces objets sont relatifs ou à leurs aliments, ou à leurs vêtements, ou à leurs habitations. Multiplier, varier, perfectionner les produits de leur sol, les conserver le plus longtemps possible, les préparer de manière à les rendre agréables et sains, telles sont les premières opérations sur lesquelles ils exercent leur intelligence. Le premier besoin, après ceux de la faim et de la soif, est celui de se mettre à l’abri des injures du temps ; donner à leurs vêtements, avec le moins de peine et de temps possible, les qualités propres à les mettre à l’abri de l’intempérie des saisons, les varier de manière à les rendre légers ou chauds, selon le temps, sont encore des occupations qui absorbent une grande partie de leur intelligence. Enfin, les soins qu’exige l’architecture, depuis ceux qu’exige la simple construction d’une cabane jusqu’à ceux qui sont nécessaires pour construire et orner un palais, absorbent une autre partie de leurs facultés intellectuelles.

    Il est une multitude d’autres connaissances qui semblent d’abord étrangères à la satisfaction d’un de ces besoins ; telles sont les mathématiques, l’astronomie, la géographie, la minéralogie, et d’autres ; mais si l’on veut se donner la peine d’examiner quel est le résultat définitif de ces connaissances, on verra qu’elles ne sont utiles que par les secours qu’elles fournissent aux arts ; et que les arts, à l’exception d’un très petit nombre de ceux qu’on nomme arts d’agrément, n’ont pas d’autre objet que d’augmenter, de varier ou de perfectionner nos aliments, de nous procurer des vêtements ou des demeures plus commodes et plus agréables, ou de défendre ces divers objets lorsque nous les possédons. Les recherches même qui portent sur la constitution physique de l’homme, n’ont pas d’autre but que d’accroître, de conserver ou de rétablir ses forces. Si donc il arrive qu’une peuplade soit parvenue au point de ne pouvoir se procurer de meilleurs vêtements ou des demeures plus commodes, tous les arts et toutes les sciences dont le résultat est de mieux nous vêtir ou de mieux nous loger, sont pour elle sans objet.

    Il existe, sans doute, chez les peuples qui ont fait de grands progrès dans les sciences et dans les arts, d’autres jouissances que celles qui résultent immédiatement de la satisfaction de leurs besoins physiques ; mais, en général, ces jouissances sont étrangères aux personnes qui sont obligées de lutter sans cesse contre la nature ou contre leurs semblables, soit pour ne pas périr de froid ou de faim, soit pour ne pas être la victime d’un ennemi ; il y a peu de jouissances intellectuelles ou morales pour des individus qui n’ont ni loisir, ni sécurité, et qui sont continuellement occupés à se garantir de maux physiques. Les mêmes causes qui réduisent un peuple à ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour se nourrir, se vêtir ou se loger, préviennent donc chez lui tout développement intellectuel ou moral, qui n’aurait pas pour objet de satisfaire immédiatement un de ces besoins.

    Il est un genre de développement intellectuel qui paraît convenir à toutes les positions ; c’est celui qui se rapporte à la connaissance des mœurs. Il semble qu’un homme, quelle que soit la position dans laquelle il se trouve, peut observer les conséquences de ses actions ; qu’il peut prévoir quels seront les effets de la paresse, de l’intempérance, de la perfidie, de la vengeance, de la cruauté et d’autres passions malfaisantes, et qu’il peut par conséquent corriger ses mauvaises habitudes et celles de ses enfants. Il n’en est cependant pas ainsi ; les connaissances de ce genre sont, au contraire, les dernières que les hommes acquièrent. Diverses causes concourent à arrêter, à cet égard, leur développement intellectuel ; mais il en est une qui seule peut suffire pour expliquer leur ignorance. Les mœurs des nations sont presque toujours des conséquences d’une position donnée ; et lorsque cette position tient elle-même à des causes insurmontables, c’est en vain qu’on chercherait à détruire les vices qui en sont les effets [368].

    Ayant indiqué quel est, en général, l’objet des connaissances humaines, et quelles sont les causes les plus influentes sur les mœurs, il sera facile de comprendre comment, dans certaines positions, il est des peuplades qui ont toujours été stationnaires et barbares, tandis qu’il en est d’autres qui, dans des positions différentes, ont fait d’immenses progrès, et sont devenues des nations florissantes. Pour expliquer ce phénomène, nous n’avons qu’à nous demander quelles sont les parties du globe sur lesquelles les peuples ont pu multiplier et varier leurs subsistances avec le plus de facilité ; quelles sont celles sur lesquelles il leur a été le plus facile de communiquer avec d’autres peuples, de profiter de leurs découvertes, d’échanger les produits de leur sol ou de leur industrie contre d’autres produits, de s’éclairer, en un mot, des lumières des autres, et de s’enrichir de leurs richesses ; quelles sont les parties sur lesquelles la végétation éprouve les interruptions les plus courtes, et celles où les saisons interrompent, pendant le moins de temps, les occupations de l’homme. Il n’est pas besoin, en effet, de raisonnements pour prouver que les parties du globe sur lesquelles l’industrie humaine a pu faire suivre aux choses nécessaires aux hommes un accroissement proportionné à l’accroissement de la population, ont été les plus favorables tout à la fois au développement de l’intelligence et à la multiplication de l’espèce ; et, que dans les parties, au contraire, sur lesquelles les hommes ont été en quelque sorte sans influence sur la nature, ils n’ont pu ni s’éclairer, ni se multiplier.

    Nous ignorons dans quel ordre les végétaux et les animaux se sont répandus sur la surface de la terre ; mais nous pouvons affirmer, sans crainte d’être accusés de témérité, que, lorsque entre deux choses l’une peut exister sans l’autre, et que celle-ci ne peut pas exister sans celle-là, c’est la première qui a précédé la seconde dans l’ordre de la génération ; il a nécessairement existé des matières propres à nourrir la végétation, avant qu’il existât des végétaux, et les végétaux ont précédé les animaux qui ne peuvent vivre que par leur moyen. Ainsi, quoique nous ignorions quelle est la marche que le genre humain a suivie, en se répandant sur les diverses parties du globe ; quoiqu’à toutes les époques dont l’histoire nous a conservé le souvenir, il ait existé des hommes dans les lieux où il en existe aujourd’hui, nous pouvons affirmer que chaque pays produisait déjà des végétaux ou des animaux, lorsqu’il a commencé à se peupler. Mais, si nous jugeons de ces productions par celles qu’on a trouvées dans les lieux que l’industrie humaine n’avait point changés, elles étaient très peu variées, et très peu propres à satisfaire immédiatement les besoins de l’homme.

    Tous les lieux ne sont pas également favorables à toutes les productions, et toutes les productions, même dans les lieux qui sont propres à en favoriser le développement, n’ont pas une égale force. Il est des plantes qui ne croissent que sous la zone torride, d’autres que sous une zone tempérée, d’autres qui peuvent croître sous une zone presque glaciale ; dans telle région, on ne trouve que des mousses, des lichens et quelques saules ou quelques bouleaux rabougris ; dans telle autre, on trouve des sapins, des peupliers, des saules, des bouleaux ; dans telle autre, des chênes, des érables, des céréales ; dans telle autre, divers genres d’arbres à fruit et des matières sucrées. En général, les plantes qui renferment une grande quantité de matières nutritives propres à l’homme, ne se développent que sous une température douce, et ne croissent que lentement ; d’où il suit que, dans les lieux qui ne jouissent que de quelques mois d’été, les plantes nutritives périssent avant que le développement en soit complet, et que par conséquent elles ne peuvent jamais s’y propager sans l’emploi de moyens artificiels ; si le hasard ou l’industrie humaine y en apportent quelques germes, ils ne se développent pas ou restent improductifs. D’un autre côté, toutes les plantes qui croissent sur le même sol, n’ayant pas une égale force, les plus vivaces étouffent les plus faibles ou les rendent improductives ; de là il résulte que, lorsque la terre est abandonnée à sa fertilité naturelle, les productions changent avec les zones, mais que, sous chaque zone, on ne trouve qu’un petit nombre d’espèces qui se disputent, pour ainsi dire, le terrain, et se rendent mutuellement improductives. Il reste à voir maintenant comment ces diverses circonstances ont influé sur le développement de chaque peuple

    En jetant un coup d’œil rapide sur la sphère terrestre, on s’aperçoit à l’instant que les parties qui sont situées sous la température la plus douce et la plus égale, qui sont les mieux arrosées, et qui possèdent avec d’autres les communications les plus faciles et les plus multipliées, sont aussi les plus peuplées et les plus anciennement civilisées. Dans les contrées les moins avancées, comme dans celles qui ont fait le plus de progrès, c’est dans les golfes, aux embouchures ou sur les bords des fleuves que nous trouvons les populations les plus nombreuses. Les peuples, dans leurs migrations et dans leur accroissement, sont assujettis à des lois aussi invariables que celles aux quelles sont soumis les animaux : ils se répandent dans tous les lieux qui leur offrent des moyens de vivre, et s’arrêtent là où ils ne trouvent plus de subsistances. En recherchant quel est l’ordre qu’ils suivent dans leurs migrations, on trouve qu’ils se distribuent par familles de la manière que les eaux se partagent ; si, dans chaque pays, on part du point où un fleuve se décharge dans la mer, et si l’on remonte jusqu’à sa source, en parcourant toutes les branches ou toutes les rivières qui y portent leurs eaux, on trouve, en général, sur l’une et l’autre rive, des peuples appartenant à la même famille, parlant la même langue ou des dialectes de la même langue, et ayant des mœurs analogues.

    Ce phénomène, qui semble exister dans tous les pays, est surtout facile à observer en Europe. Plusieurs fleuves prennent leur source dans les montagnes des Alpes, à peu de distance les unes des autres ; mais ils ne suivent pas la même direction : un se dirige vers l’Océan ; un autre vers la Méditerranée, et plusieurs vers la mer Adriatique. Si l’on remonte de l’embouchure de ceux-ci jusqu’au point d’où ils partent, on trouve sur toutes leurs rives des peuples de race italienne. Si l’on remonte du point où le Rhin se décharge dans l’Océan, jusqu’au sommet des montagnes qui lui portent leurs eaux, on ne trouve des deux côtés que des peuples de race allemande ou germanique. Enfin, si l’on remonte des Bouches-du-Rhône jusqu’à sa source, on ne rencontre que des populations qui parlent la langue française ; il n’y a qu’un seul point sur lequel on trouve quelques familles germaniques. Dans les montagnes d’où ces fleuves partent, on trouve une confédération de peuples divers, et cette confédération se compose de Français, d’Italiens et d’Allemands.

    Ces divisions existent indépendamment de toute combinaison politique et des gouvernements auxquels ces diverses populations sont soumises. Ainsi, les populations qui habitent sur les deux rives du Rhône et sur les terres qui portent leurs eaux dans ce fleuve, parlent toutes une même langue, quoiqu’elles soient partagées entre cinq gouvernements indépendants les uns des autres : celui de France, celui du Piémont, celui du Valais, celui du canton de Vaud et celui de Genève. Les populations qui vivent sur les terres dont les eaux coulent dans le Rhin, sont toutes également de race germanique, quoiqu’elles soient divisées entre les gouvernements de France, de Suisse, de Prusse, de Hollande, et d’autres. De même, les populations qui vivent sur les fleuves dont les eaux coulent vers l’Adriatique ou sur les terres inclinées de ce côté, appartiennent à la race italienne, quoique les unes fassent partie de la confédération suisse formée en majorité de peuples allemands, quoique les autres soient soumis à divers gouvernements italiens, et d’autres au gouvernement d’Autriche. Les combinaisons diplomatiques et les violences des gouvernements peuvent troubler l’ordre dans lequel les peuples se sont naturellement divisés ; mais cet ordre, quoique souvent troublé, n’a jamais pu être effacé.

    La différence ou la diversité de gouvernements n’a donc pu détruire l’unité de population que la configuration du sol et le cours des eaux avaient produite ; l’unité de gouvernement a été également impuissante pour ramener à l’unité des populations que le cours des eaux et la configuration du sol avaient divisées. Le Piémont et la Savoie ont été longtemps soumis à la même autorité ; et cependant les mœurs, le langage et les intérêts des deux populations sont aussi distincts qu’ils l’étaient avant qu’elles fussent réunies. Les peuples qui habitent dans le bassin du Pô, ont fait partie de la famille italienne, même quand ils ont été soumis à la domination française. Les peuples qui habitent dans le bassin du Rhône, ont continué de faire partie de la famille française, même quand ils ont été assujettis à un gouvernement italien. La Suisse réunit, sous le même gouvernement fédéral, des Allemands, des Italiens, des Français ; et chaque population conserve sa langue, ses mœurs, ses intérêts et ses lois. Les divers gouvernements de France ont employé tous les moyens possibles pour donner de l’unité aux populations diverses qui leur étaient soumises : ils ont découpé le territoire en lambeaux ; ils ont porté l’uniformité dans la législation, dans l’administration, dans l’éducation ; ils ont, en quelque sorte, passé le niveau sur la surface du sol, et cependant ils ne sont point parvenus à y établir cette unité tant désirée. L’étranger qui y pénètre par un des fleuves qui se déchargent dans la Méditerranée ou dans l’Océan, trouve presque partout deux idiomes, celui du pays, et celui du lieu où siège le gouvernement. Le premier est parlé par la masse de la population, et borné seulement par le sommet des montagnes ; le second n’est parlé, hors du pays où il est naturel, que par les agents de l’autorité, par les académies qu’elle protège ou qu’elle paie, par ceux qui aspirent à la servir et par ceux qui se destinent à être intermédiaires entre elle et le peuple. On verra, lorsque j’aurai à parler des divisions territoriales, que les intérêts ne sont pas moins distincts que les langues [369].

    En considérant le genre humain sous un point de vue plus étendu, nous le voyons se diviser en grandes masses, et suivre les grandes divisions du globe, comme nous l’avons vu se diviser en grandes familles, selon la configuration du sol et la direction des montagnes et des fleuves. Ainsi, les peuples qui habitent au centre de l’Asie et sur cette multitude de rivières ou de fleuves qui se dirigent vers l’est ou vers le sud, appartiennent, presque sans exception, à l’espèce mongole. Ceux qui habitent dans les îles de l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’aux îles Sandwich, et de l’île de Pâques jusqu’à la presqu’île de Malaca, appartiennent presque tous à l’espèce malaie. Ceux qui habitaient sur le continent américain, avant l’arrivée des Européens, depuis la Terre de Feu jusqu’au détroit d’Hudson, appartenaient à l’espèce cuivrée. Une espèce toute différente était répandue sur le continent d’Afrique, à l’exception d’une partie du territoire arrosé par le Nil et des côtes septentrionales occupées par des peuples de race européenne. Les peuples se sont donc propagés d’une manière encore plus régulière que les plantes : les espèces ont occupé des continents entiers ; les familles particulières à chaque espèce se sont portées aux embouchures des fleuves, et en remontant les vallées, ont suivi la direction des eaux. Il est même remarquable que les points par lesquels les continents se touchent ou se rapprochent, sont souvent peuplés d’espèces appartenant tantôt à l’un et tantôt à l’autre. Nous voyons, par exemple, à l’extrémité boréale de l’Amérique, des peuples d’espèce mongole ; sur les côtes de l’Afrique et sur les parties de l’Asie les plus voisines de l’Europe, des peuples de même espèce que les Européens.

    Il ne nous est pas possible de savoir quels sont les premiers points du globe qui ont été peuplés, et comment les peuples se sont répandus sur tous les points habitables ; mais, en supposant que tous ont eu un commencement semblable, en supposant pour tous, ce qui, à l’égard de quelques-uns, est prouvé par l’histoire, qu’ils ont commencé par être aussi barbares que ceux qui existaient dans le nord de l’Amérique, à l’époque où ce continent fut découvert, rien ne me semble plus facile que de déterminer les causes du développement successif des uns dans les mêmes vallées ou sur le cours des mêmes eaux, et de l’état stationnaire des autres.

    En étudiant les parties du globe sur lesquelles la civilisation a fait le moins de progrès, on trouve que moins les peuplades sont avancées, et plus elles se concentrent dans des baies, sur les bords de la mer, à l’embouchure ou sur les bords des fleuves. Si elles s’écartent dans l’intérieur du pays, ce n’est qu’accidentellement et pour se livrer à la chasse ; même dans leurs excursions, elles suivent généralement le cours des eaux, soit qu’elles remontent, soit qu’elles descendent. Ce phénomène s’observe au nord de l’Asie, dans toute l’étendue de l’Amérique, dans la Nouvelle Hollande et dans toutes les îles où la culture n’a fait que peu de progrès. Lorsqu’une côte, quelque fertile qu’elle paraisse d’ailleurs, n’est coupée par aucun cours d’eau considérable, elle est généralement déserte ; ou, si elle est visitée par quelques peuplades, ce n’est que momentanément. Ainsi, une grande partie des côtes nord-est de l’Asie, une partie plus considérable encore des côtes de l’ouest de l’Amérique, et presque toutes les côtes de l’Arabie, de l’Afrique et de la Nouvelle-Hollande sont désertes ou n’ont qu’une population extrêmement faible. S’il se trouve des peuplades à demi barbares, dans l’intérieur non cultivé du pays, ce n’est que lorsqu’elles sont déjà parvenues à l’état de peuples pasteurs, comme les Arabes bédouins, les Tatars et les Mongols du centre de l’Asie, et quelques peuplades de l’Amérique méridionale.

    Les causes qui, dans les pays non civilisés, portent ainsi les peuplades sur les bords ou à l’embouchure des fleuves, sont faciles à apercevoir. La quantité d’aliments que fournit à l’homme la terre abandonnée à elle-même, est presque entièrement nulle. Sous chaque zone, ainsi que je l’ai dit, la terre ne produit qu’un très petit nombre d’espèces de plantes ; celles dont la végétation est la plus vigoureuse, s’emparent du sol et étouffent toutes les autres, ou les frappent de stérilité. La plupart ne peuvent, par leur propre nature, produire aucune espèce de fruits ; celles qui seraient susceptibles d’en produire, sont presque toujours stériles, soit parce qu’elles se nuisent mutuellement, soit parce qu’elles sont gênées par des plantes parasites. Enfin, lors même qu’il se trouve des arbres ou des arbustes qui produisent quelques fruits, c’est une ressource qui ne peut durer que quelques jours ; d’abord, parce que ces fruits sont disputés à l’homme par les animaux, et, en second lieu, parce qu’ils périssent aussitôt qu’ils sont parvenus à leur maturité. Sous une zone tempérée, la terre abandonnée à elle-même ne fournit à l’homme des substances alimentaires végétales, ni pendant l’hiver, ni au printemps, ni pendant une grande partie de l’été. La zone torride, où la végétation n’a point de repos, où les arbres se couvrent de fleurs pendant qu’ils sont encore chargés de fruits, offre pendant plus de temps, et avec une certaine abondance, des substances nourrissantes ; mais elle est loin cependant d’en offrir durant tout le cours de l’année. Quant aux terres situées sous une zone glaciale, elles ne peuvent en fournir dans aucune saison ; le temps de la végétation y a si peu de durée qu’aucun fruit ne peut y mûrir ; les hommes ne peuvent y vivre que de gibier ou de poisson [370].

    Les hommes qui n’ont adopté ni la vie pastorale, ni la vie agricole, sont donc attirés, sous toutes les zones, vers les lacs, les fleuves, les golfes, par le besoin de subsistances. Ils y jouissent des avantages de la pêche, en même temps que de ceux de la chasse. Les animaux y sont attirés par la facilité qu’ils y trouvent à vivre, et il est plus aisé de les y surprendre. Les plantes alimentaires, les racines, les baies, les fruits y viennent beaucoup mieux : le sol y est couvert de plus de terre végétale ; il est sous une température plus douce ; il est plus arrosé et moins ombragé ; l’air y circule plus librement ; les espèces y sont plus variées. Les eaux et les vents tendent sans cesse à transporter dans les vallées les diverses espèces de végétaux qui croissent dans les lieux plus élevés ; mais il est plus difficile que les plantes qui croissent dans les lieux bas, soient transportées dans les montagnes. Enfin, les vallées que parcourent les fleuves, représentent généralement un triangle dont le sommet est formé par la jonction de deux montagnes, et la base par les rivages de la mer : d’où il suit que plus on se rapproche de l’embouchure d’un fleuve ou du confluent de deux rivières, et plus l’espace de terre végétale qu’on rencontre est étendu.

    En même temps que les eaux recèlent dans leur sein une partie considérable des subsistances de l’homme, qu’elles multiplient dans certains lieux les espèces de végétaux, et qu’elles attirent les animaux, elles offrent des routes plus ou moins faciles, à travers des forêts impraticables. Les terres abandonnées à elles-mêmes se couvrent presque toujours d’immenses forêts ; mais ces forêts ne ressemblent point à celles que nous voyons chez les nations civilisées. Dans celles-ci, les arbustes ou les broussailles sont détruits et enlevés, les arbres ne tombent jamais de vétusté ; les eaux des pluies, des ruisseaux, des rivières, ont des issues entretenues avec soin. Mais, dans les forêts qui appartiennent à des sauvages, rien de ce que la terre produit n’est enlevé ; les arbustes, les ronces, les broussailles couvrent le sol, et en rendent souvent l’accès impossible au chasseur ou au voyageur. Les arbres, ne pouvant être détruits que par le temps, tombent de vieillesse, et contribuent à rendre le pays impraticable. Enfin, les feuillages, les débris de végétaux, les terres entraînées par les pluies, arrêtent l’écoulement des eaux, en détournent le cours naturel, et transforment en marais des plaines immenses. Le pays se couvre alors d’insectes et de reptiles, et si les animaux peuvent encore y pénétrer, l’homme ne peut les y poursuivre qu’avec peine et à travers mille dangers. Les forêts que l’homme civilisé n’a pas soumises à son empire, sont tellement impraticables que les animaux eux-mêmes sont obligés d’y tracer des sentiers, et que ces sentiers sont souvent les seuls chemins par lesquels les hommes puissent les parcourir.

    Les fleuves, chez les peuples sauvages qui habitent un sol couvert de forêts, ne présentent pas à la navigation les mêmes facilités que chez les peuples civilisés ; des arbres immenses tombés de vétusté ou déracinés par les eaux, en entravent souvent le cours, et en rendent la navigation dangereuse. Cependant, quelle que soit la difficulté de les parcourir, les peuples qui en habitent les bords et qui possèdent l’art de construire des canots, ont, dans les eaux, des moyens de transport très grands, comparativement à ceux que leur offre la terre. Il leur suffit de s’abandonner au courant pour parcourir des espaces immenses ; la facilité qu’ils ont à descendre, et la difficulté qu’ils ont à remonter, contribuent encore à les fixer aux embouchures des fleuves ou dans les golfes [371].

    Toutes les causes qui contribuent à déterminer la demeure d’une peuplade de sauvages, contribuent à l’accroissement de la population et du développement des facultés humaines. Une tribu de sauvages, pour se livrer à la pêche avec succès et sûreté, ont besoin de trouver un lieu où le poisson soit attiré par le calme des eaux et par la facilité des subsistances, et où eux-mêmes soient à l’abri des orages. Ils choisissent la baie la plus calme et la plus profonde, ou se placent à l’embouchure d’un fleuve : ils bâtissent leurs cabanes sur les bords et y établissent leurs familles : là, ils commencent à perfectionner la navigation ; ils peuvent, selon le besoin, ou s’avancer dans la mer pour se livrer à la pêche, ou s’enfoncer dans les bois pour y poursuivre le gibier. La température y étant plus douce, la végétation y est plus continue ; il leur est plus facile d’en observer les progrès : l’idée de cultiver des plantes s’y présente donc plus naturellement à leur esprit. En même temps, la culture y est plus aisée pour eux : la terre qu’ils doivent défricher est celle qui est la moins éloignée du lieu où ils trouvent leurs subsistances habituelles. Il leur est plus facile de la surveiller, ils ont moins de temps à perdre pour s’y rendre ; il leur est plus facile d’en transporter les produits d’un lieu dans un autre. Enfin, la terre y est ordinairement plus fertile, par la raison qu’elle est sous un climat plus doux, étant moins élevée au-dessus du niveau de la mer. De là, la culture et la population s’étendent graduellement dans les vallées ; des villages se forment au confluent des rivières, parce que c’est là que la terre susceptible de culture a le plus d’étendue, que c’est le point de communication le plus facile entre deux populations, et que les subsistances peuvent y arriver de plusieurs côtés en même temps [372].

    Les eaux ont donc sur la distribution et sur la civilisation des peuples une influence immense ; mais la configuration et l’étendue des diverses parties du globe, la nature du sol et la température de l’atmosphère ont sur le cours, sur la distribution, sur le volume et sur l’utilité des eaux, une influence non moins grande. Des fleuves qui, par un effet de la configuration du sol, se dirigeraient vers des mers sans issue, comme ceux qui portent leurs eaux dans la mer Caspienne, le lac d’Aral ou le lac du Soudan ; qui traverseraient des terres froides et stériles, comme quelques-uns de ceux du nord-ouest des montagnes d’Oural, ou qui seraient couverts de glaces pendant une grande partie de l’année, comme les fleuves placés à l’extrémité boréale de l’Asie et de l’Amérique, n’offriraient aux hommes que de faibles ressources. De même, des fleuves qui, par le volume de leurs eaux, couvriraient et rendraient inhabitable une espace immense de pays, ou qui n’arroseraient que des terres peu susceptibles de culture, comme les savanes de l’Amérique, seraient, pendant longtemps au moins, des obstacles à la civilisation, bien plus que des causes de progrès. En parlant de l’influence des eaux, il ne faut donc pas perdre de vue qu’elles ne sont que des moyens, et que ces moyens peuvent être rendus inutiles ou funestes, par une multitude de circonstances.

    Ayant vu, d’une manière générale, quelles sont les causes qui déterminent les peuples dans la préférence qu’ils donnent à certains lieux sur d’autres, et quelles sont celles qui contribuent à hâter, à ralentir ou à arrêter leurs progrès, il ne me reste qu’à exposer les causes spéciales qui, sur chacune des principales parties du globe, ont retenu les peuples dans la barbarie, ou les ont fait avancer dans la civilisation.