Traité de Législation: VOL III
Conclusion de ce livre.
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 37: > Conclusion de ce livre.
En comparant entre eux les peuples qui appartiennent à la même espèce, il nous est impossible de découvrir chez ceux qui se rapprochent des pôles, aucune supériorité physique, intellectuelle ou morale, sur ceux qui se rapprochent de l’équateur ou qui vivent entre les tropiques ; nous voyons, au contraire, que plus on s’élève vers l’une ou l’autre des deux extrémités du globe, et plus les hommes sont rares, vicieux, stupides ; les mêmes phénomènes existent pour toutes les espèces : les individus d’espèce américaine sont soumis aux mêmes lois que ceux d’espèce mongole, ou que ceux d’espèce africaine. Faut-il conclure des faits nombreux que nous avons observés, que le froid et la chaleur produisent des effets contraires à ceux que Montesquieu et d’autres écrivains leur ont assignés ? Devons-nous penser qu’une température froide est un obstacle au perfectionnement des hommes, et que la chaleur, au contraire, tend à développer leurs facultés ?
Cette opinion se rapprocherait beaucoup plus de la vérité que l’opinion contraire : l’homme ne vit que par la chaleur ; les aliments dont il se nourrit ne croissent et ne se multiplient que par la chaleur. À mesure qu’on s’élève vers les climats froids, les espèces de végétaux qui sont propres à sa subsistance diminuent ; chaque espèce a une zone qui lui est propre, au-delà de laquelle elle ne peut plus croître ; mais les espèces qui peuvent se multiplier sous les climats chauds, sont plus nombreuses et fournissent une plus grande quantité de subsistances que celles qui peuvent se multiplier sous les climats froids ; même entre les tropiques, la plante qui fournit la principale nourriture des habitants, ne croît plus au-dessus de quinze cents cinquante mètres d’élévation, et le froment d’Europe ne dépasse pas trois mille mètres. Or, il n’est pas besoin de raisonnement pour prouver que moins la terre produit de subsistances propres à l’homme, et moins un peuple peut se développer. Des contrées qui ne produisent aucune plante dont les hommes puissent immédiatement se nourrir, ne peuvent être habitées que par des peuples chasseurs ou pasteurs.
Cependant, quoiqu’il soit vrai de dire qu’un climat sous lequel tout ce qui est nécessaire aux besoins des hommes peut croître en abondance, est, par cela même, favorable au développement et au perfectionnement du genre humain ; quoiqu’il soit prouvé par des faits nombreux et incontestables, qu’à mesure qu’on avance des pôles vers l’équateur, on trouve des peuples qui sont généralement plus éclairés, plus actifs, plus industrieux et plus moraux, il ne faut pas se hâter de conclure que l’effet immédiat d’une grande chaleur est de rendre les hommes intelligents et vertueux, et que l’effet immédiat de ce qu’on nomme un climat froid, est, au contraire, de rendre les hommes vicieux et stupides : un tel raisonnement serait aussi faux que le système contraire.
Si l’on avait à exposer quelle est l’influence de la température du climat sur le développement du genre humain, il y aurait plusieurs ordres de faits à vérifier ; et, au nombre des premiers, il faudrait mettre les différents degrés de température de l’atmosphère, sur chacun des points du globe ; il faudrait constater, par des observations multipliées, quelle est la chaleur moyenne qu’on éprouve, sinon sur tous les points de la terre, au moins sur les points où l’on trouve des associations d’hommes. Ces faits n’avaient point été constatés, lorsque le système qui place les vertus et la liberté dans les climats froids, et les vices et la servitude sous les climats chauds, a été adopté ; aujourd’hui même on n’a fait des observations que sur un très petit nombre de points. On a suppléé au défaut d’observations de ce genre par des observations d’une autre nature : on a remarqué le degré de latitude sous lequel chaque peuple se trouve placé. Cette base de raisonnement est tellement fausse qu’on ne peut l’adopter sans être conduit à soutenir que les hommes qui habitent près du sommet glacé des Alpes, vivent sous un climat plus chaud que ceux qui vivent dans les plaines de Provence où croissent la vigne et l’olivier.
Si, au lieu de prendre la latitude pour mesure de la température de l’atmosphère, on eût pris le degré d’élévation du sol au-dessus du niveau de la mer, on se serait encore trompé ; mais l’erreur eût été moins grande. Sur le niveau de la mer, lorsque l’atmosphère ne reçoit aucune influence très considérable de la terre, la température ne change, pour ainsi dire, que d’une manière insensible ; il faut parcourir un espace immense, pour passer d’une température moyenne à une température glaciale. Le navigateur qui part de l’équateur et qui s’élève vers l’un ou l’autre pôle, doit parcourir près de douze cents lieues avant que de trouver de l’eau à la température de la glace. Mais si, au lieu de suivre un plan horizontal, on suit un plan perpendiculaire, on passe, en fort peu de temps et en parcourant un espace de quelques mille toises, de la zone torride dans une zone glaciale. Il résulte de là qu’il suffit quelquefois d’une légère élévation du sol, pour placer un peuple sous le climat que Montesquieu considère comme froid ; tandis qu’au contraire une distance qui est considérable par la latitude, ne produit qu’une différence très légère dans la température.
Les philosophes qui ont jugé de la température moyenne d’un pays par le degré de latitude sous lequel ce pays est situé, devaient tomber et sont tombés en effet dans les erreurs les plus graves. Montesquieu, par exemple, a considéré l’Angleterre comme étant située sous un climat froid, et c’est à cette circonstance qu’il a attribué, soit l’insensibilité aux charmes de la musique, qu’il dit avoir observée parmi les Anglais, soit la liberté dont ils jouissent. Il a aussi considéré comme vivant sous un climat froid les peuples qui habitent sur la rive droite du Rhin ; et il a attribué à la froideur de ce climat, la sagesse de ces peuples et la résistance qu’ils opposèrent aux invasions des Romains. Cependant, la température moyenne de l’Angleterre est aussi douce que celle de la plus grande partie de la France, et celle d’une partie des bords du Rhin l’est davantage. La différence dans l’élévation ou la position des lieux, fait plus que compenser la différence de latitude. Montesquieu est tombé, à l’égard de l’Asie, dans des erreurs semblables à celles qu’il a commises sur quelques parties de l’Europe. Il a considéré le vaste empire de la Chine, comme étant placé sous un climat chaud, non seulement sans en connaître la température moyenne, mais même sans savoir quelle est l’élévation du sol et l’influence des montagnes ; je pourrais dire, sans bien regarder la latitude sous laquelle la plus grande partie de ce pays se trouve située.
Les erreurs dans lesquelles on est tombé à l’égard du continent américain, ne sont pas moins graves. La température de ce continent, soit à cause de l’élévation des montagnes, soit à cause de toute autre circonstance qu’il n’est pas de mon sujet de rechercher, est beaucoup plus froide que la température de l’ancien continent, à des degrés égaux d’élévation et de latitude. La différence d’un continent à l’autre est, suivant quelques savants, de quatorze ou quinze degrés de latitude, et suivant d’autres, de dix-huit [363]. La température de la France, sous le quarante-cinquième degré, doit donc être égale à la température qu’on trouve en Amérique sous le trentième ou sous le vingt-septième, toutes choses égales d’ailleurs. La Floride et une grande partie du Mexique se trouvent ainsi sous un climat que nous considérons comme tempéré. Il faut même remarquer qu’à mesure qu’on avance des deux extrémités de l’Amérique vers le centre, une partie du sol s’élève graduellement ; de sorte que les plus hautes montagnes se trouvent entre les tropiques. Ainsi, une partie de la chaleur qu’on devrait éprouver par une plus grande proximité de l’équateur, est perdue par l’effet d’une plus grande élévation du sol [364].
Robertson a tenu compte de ces faits, tant qu’il n’a eu qu’à décrire le climat et le sol de l’Amérique ; mais il les a perdus de vue aussitôt qu’il a voulu expliquer les causes du despotisme des caciques et des incas. Alors, il a vu dans la chaleur d’un climat sous lequel, suivant lui, mûrissent à peine des fruits que produit aisément le cap de Bonne-Espérance, la cause de l’asservissement des indigènes à leurs nobles ou à leurs princes, comme il a vu la cause de la prétendue liberté des sauvages dans le climat froid sous lequel ils vivent [365]. Pour juger de la température de l’atmosphère, il n’a plus tenu compte de rien que de la latitude ; il ne l’a même pas toujours bien consultée, puisqu’il a considéré comme libres des peuples tels que ceux des bouches de l’Orénoque, tandis qu’il a considéré les Mexicains et les indigènes des Florides comme des esclaves énervés par la chaleur [366].
Parmi les nombreux systèmes qu’on a imaginés, soit sur la formation des peuples et des gouvernements, soit sur leurs vices et sur leurs vertus, il n’en est aucun dont les conséquences soient plus étendues, que celui qui a été adopté sur l’influence du froid et de la chaleur. Dans ce système, la force et la faiblesse, les vertus et les vices, les bonnes et les mauvaises lois, la liberté et la servitude, la richesse et la pauvreté, en un mot, la prospérité ou la misère, sont des conséquences inévitables du degré de température sous lequel un peuple se trouve placé. Je dis que ces phénomènes sont des conséquences inévitables des causes auxquelles on les attribue, quoique Montesquieu conseille souvent de combattre l’influence du climat par les lois ; car, pour avoir des lois, il faut avoir des hommes, et des hommes ne peuvent penser et agir que d’une manière conforme à leur propre nature, qui est elle-même déterminée par le climat.
Cependant, quelque étendues que puissent être les conséquences de ce système, quelque imposants que soient les noms des hommes qui l’ont adopté, il aurait suffi peut-être que les faits qui auraient dû en faire la base, n’eussent pas été constatés, pour se dispenser d’en faire un examen approfondi. Mais je n’avais pas seulement en vue de détruire une erreur funeste, dont l’influence se fait sentir dans toutes les branches de la législation ; j’avais de plus à exposer quelle est la marche générale que la civilisation a suivie sur la surface du globe ; j’avais à exposer quelles sont les causes qui poussent les peuples vers leur prospérité, à leur insu et en quelque sorte sans leur participation, et quelles sont les causes qui les retiennent ou les repoussent vers la barbarie. Parmi les êtres animés, il n’en est aucun qui puisse exercer une plus grande influence sur sa propre destinée que l’homme ; il n’en est aucun qui ait plus de moyens de paralyser les causes qui tendent à lui nuire, ou de seconder celles qui lui sont favorables. Mais, pour agir dans l’un ou l’autre sens, il a besoin de voir distinctement quelles sont ces causes : s’il ne les connaît pas, il reste inactif ; s’il les juge mal, il agit en sens contraire de ses intérêts.
En considérant les diverses nations répandues sur la surface du globe, nous observons quelques phénomènes très remarquables ; nous voyons la civilisation se former autour de la terre ; se répandre de là graduellement vers les pôles, et s’arrêter à un certain degré d’élévation ; nous voyons les populations non civilisées des extrémités, tendre continuellement vers le centre, asservir les peuples qui ont déjà fait plus de progrès, et y porter leurs préjugés et leurs vices ; nous voyons des gouvernements analogues s’établir chez toutes les populations conquises ; nous voyons les conquérants perdre parmi les vaincus une partie de leur ignorance et de leur férocité, tandis que les peuples de même espèce qui restent dans leur pays originaire, conservent leurs mœurs primitives ; enfin, nous voyons, dans tous les pays, les vices inséparables de la barbarie, et la même dégradation morale presque partout où nous observons le même défaut de développement intellectuel.
Si nous n’observions ces phénomènes que sur quelques points du globe ou chez une seule espèce d’hommes, nous pourrions les attribuer à quelques circonstances fortuites, à l’apparition d’un génie extraordinaire qui aurait réuni des hommes épars, qui leur aurait enseigné les arts et donné des lois. Mais ces phénomènes sont généraux, ils ont existé sur tous les continents et chez des nations de toutes les espèces ; chacun des peuples les plus anciennement civilisés a attribué à quelques grands hommes les progrès qu’il avait faits : les Chinois, les Indous, les Perses, les Arabes, les Juifs, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Péruviens, les Mexicains, ont eu leurs sages, leurs législateurs ; mais pourquoi les Kamchadales, les habitants des îles Aléoutiennes, les Esquimaux, les Groenlandais, les Iroquois, les Polonais, les Russes et les habitants de la Sibérie, n’ont-ils pas eu aussi les leurs ? Pourquoi trouvons-nous Bacchus dans l’Inde, en Égypte et en Grèce, et pourquoi ne le trouvons-nous pas dans la Sibérie, dans la Nouvelle-Zélande ou dans les îles des Renards ?
Mais, en même temps que nous voyons la civilisation se former sous des climats chauds et se répandre de là vers les climats tempérés, nous voyons les peuples encore à demi barbares, chasseurs ou pasteurs, se précipiter sur ceux qui, les premiers, ont cultivé la terre ; se les partager comme une proie, et ne les considérer que comme des instruments de culture, jusqu’à ce que la civilisation ait adouci les mœurs des conquérants, et rendu la liberté aux vaincus. Des écrivains célèbres et qu’on a dits philosophes, ont été en quelque sorte saisis d’admiration en voyant le régime féodal se former en Europe après les invasions des barbares, et s’établir, dans presque tous les États, d’une manière uniforme. S’ils avaient porté leurs vues plus loin, leur admiration eût été plus grande encore ; ils eussent trouvé le même régime, et, en grande partie, les mêmes lois, chez les nègres du centre de l’Afrique, chez les peuples non moins barbares de l’Abyssinie, chez les Malais qui ont envahi la plus grande partie des archipels des tropiques, et chez les peuples de race cuivrée qui avaient envahi le centre de l’Amérique avant l’arrivée des Européens.
Lorsque nous considérons les peuples avant la conquête, nous les voyons divisés en petites tribus indépendantes ou confédérées, ayant chacune des chefs élus par elle, se dirigeant d’après les volontés qu’elle manifeste, et reconnaissant que leur pouvoir n’a pas d’autre source que les vœux de leurs concitoyens. Nous observons le même ordre social dans toutes les parties de l’Europe : avant les conquêtes des Romains, l’Italie, les Gaules, l’Helvétie, la Germanie, la Grande-Bretagne se divisaient en une immense multitude de petites républiques. Nous observons le même ordre dans toutes les parties de l’Amérique : à l’exception du Mexique, du Pérou et des Florides, toutes les autres parties de ce continent étaient divisées en une si grande multitude de républiques, que des voyageurs ont porté au-delà de mille le nombre des langues qui y étaient parlées. Enfin, un tel ordre social a existé ou existe encore dans la plus grande partie de l’Afrique, en Arabie, dans une partie des montagnes du Caucase et dans le nord de l’Asie.
Mais, si nous considérons les peuples après la conquête, ou, pour mieux dire, après leur asservissement à des races étrangères, nous trouvons un ordre tout différent : nous voyons partout des maîtres plus ou moins nombreux, mais presque toujours héréditaires. Et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les maîtres, sans rapporter à la force la source de leur pouvoir, lui donnent tous une origine divine. Les rois malais se considèrent comme les égaux de leurs dieux, et portent les mêmes noms ; leurs grands ne sont pas seulement les maîtres de la terre, ils sont aussi les seigneurs du soleil et du firmament. Les conquérants de race américaine s’attribuaient également une origine divine ; ils étaient les fils des astres, et les enfants du soleil. Les conquérants de race tatare donnent à leurs sujets les mêmes idées ; les sha de Perse, les sultans des Turcs se disent les lieutenants de Dieu sur la terre. Nous trouvons, dans les maximes politiques de tous les gouvernements qui ont une origine semblable, la même analogie que nous observons dans les titres qu’ils s’attribuent.
L’identité de mœurs, chez les peuples dont les facultés intellectuelles ont été peu développées, n’est pas moins frappante que l’identité de gouvernements. Si l’on compare entre eux les peuples qui sont placés aux extrémités polaires de chacune des principales parties du globe, on sera frappé de la ressemblance qui existe entre les uns et les autres. On ne le sera pas moins, si l’on compare l’intelligence et les mœurs des populations que des conquérants barbares ont longtemps opprimées, aux mœurs et à l’intelligence des peuplades qui n’ont jamais été civilisées. On trouvera chez les uns et chez les autres les mêmes calamités et les mêmes vices ; et les hommes qui se sont imaginé qu’on ne trouve de véritable liberté que chez les sauvages, ne seront pas peu surpris de voir que, s’il existe quelque différence entre ces peuples et ceux que l’esclavage civil et politique ont abrutis, cette différence est encore en faveur des derniers.
Dans l’observation de ces grands phénomènes, toutes différences d’espèces ou de races disparaissent : les Mongols au teint jaune, les Malais basanés, les Américains couleur de cuivre, les Nègres, les Caucasiens, tous portent la même physionomie morale, toutes les fois qu’ils se trouvent placés dans des circonstances analogues ; et, tandis que leurs caractères physiques restent invariables dans toutes les positions et sous toutes les latitudes, leurs mœurs portent l’empreinte des diverses circonstances locales au milieu desquelles ils sont placés.
Ayant observé la marche générale que la civilisation a suivie sur les principales parties du globe, et les points où elle s’est arrêtée, il me reste à exposer quelles ont été les principales causes de ses progrès, et quelles sont celles qui l’ont arrêtée ou qui l’ont fait rétrograder. Ce sera l’objet du livre suivant.