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    Traité de Législation: VOL III

    Esquisse des mœurs de quelques peuples d’Europe. — Parallèle entre les mœurs de ceux qui habitent so

    Charles Comte

    CHAP. 36: > Esquisse des mœurs de quelques peuples d’Europe. — Parallèle entre les mœurs de ceux qui habitent sous un climat froid, et les mœurs de ceux qui habitent sous un climat tempéré ou sous un climat chaud.

    Lorsqu’on veut comparer les mœurs des nations placées sous différentes latitudes, on rencontre des difficultés qui sont presque insurmontables, et la première qui se présente, est de déterminer l’époque à laquelle on doit prendre les faits qui doivent servir de termes de comparaison. Il n’est, en Europe, aucun peuple dont les mœurs n’aient changé dans le cours des siècles ; les habitants de la Germanie, de l’Helvétie et des Gaules n’avaient pas, au temps de César et de Tacite, les mœurs qu’ils ont eues au quinzième siècle, et ils n’ont pas maintenant les mœurs qu’ils avaient à cette dernière époque. On trouve aujourd’hui, chez eux, plus d’humanité, plus de bonne foi, plus d’égards pour les êtres faibles, et surtout plus de respect pour les propriétés, sans y trouver moins de courage. Le climat a-t-il changé avec les mœurs ? Quand les légions romaines envahirent les Gaules, et portèrent leur domination jusqu’à la Vistule, le soleil s’était-il éloigné d’Italie pour se rapprocher de ces contrées ? S’avança-t-il vers le sud quand les Barbares du nord renversèrent l’empire romain ? Et s’est-il éloigné de nouveau, lorsque après des siècles de servitude, d’ignorance et de corruption, la liberté civile s’est établie, les esprits se sont éclairés et les mœurs se sont épurées ?

    Mais en prenant les peuples de l’Europe moderne à un instant donné, quelles sont les différences morales que nous observons entre les uns et les autres ? Est-il vrai qu’en partant de l’extrémité septentrionale de notre continent, et en nous avançant jusqu’au cap Saint-Vincent, nous trouvons des peuples qui deviennent de plus en plus esclaves et vicieux ? Pour répondre à ces questions, il suffit de jeter un coup d’œil rapide sur quelques-unes des nations de l’Europe, et particulièrement sur celles qui habitent sous les climats les plus froids.

    Les Lapons, quoique errants comme tous les sauvages, sont tributaires des Russes, des Danois et des Suédois. Ils sont si peu nombreux et si faibles, qu’ils ne peuvent être malfaisants. Dans leurs mœurs privées, ils ressemblent à la plupart des sauvages. Ils sont d’une paresse extrême, ne se livrant au travail que quand ils y sont forcés par la nécessité la plus rigoureuse. Ils supportent la faim avec facilité, et consomment une petite quantité d’aliments, parce qu’ils éprouvent souvent la disette ; mais, dans les moments d’abondance, ils montrent la même voracité que les bêtes de proie : deux d’entre eux peuvent, sans désemparer, manger la moitié d’un des plus gros cerfs. Les femmes ne paraissent être pour eux qu’une marchandise ; les pères livrent leurs filles à ceux qui leur en offrent le plus haut prix ; les maris offrent leurs femmes à tous ceux à qui ils veulent faire politesse. Dans leurs cabanes, ils n’ont qu’un seul lit pour toute la famille, et ce lit est formé de la peau de quelques animaux qu’ils ont tués à la chasse. Il n’est pas nécessaire d’exposer les mœurs qui résultent de ce mélange ; mais on peut dire que les idées de décence et de pudeur leur sont aussi étrangères qu’aux bêtes. Nous trouvons ici des mœurs analogues à celles que nous avons observées au nord-est de l’Asie, au Kamtchatka ou dans les îles Aléoutiennes [339].

    Les Lapons sont pour la plupart esclaves des Russes ; mais les Russes eux-mêmes sont loin d’être libres. Quelle est donc la partie de leur population dans laquelle nous chercherons des mœurs pures, et toutes ces vertus dont on a fait l’apanage exclusif des climats froids ? Est-ce dans la classe des maîtres ou dans celle des esclaves ? Mais les maîtres eux-mêmes sont esclaves, puisqu’il n’en est pas un dont le prince ne puisse disposer comme bon lui semble. C’est donc chez un peuple d’esclaves qu’il faut aller chercher des sentiments généreux, le courage, l’activité, l’amour du travail, la sincérité, la franchise ? C’est chez des peuples qui jouissent, sinon de la liberté politique, au moins d’une grande somme de liberté civile, qu’il faut chercher la paresse, la ruse, la fausseté, la cruauté, la vengeance, et enfin tous les vices imaginables ? Il y a quelque chose de si extraordinaire dans ces propositions, qu’on se sentirait porté à l’incrédulité, même quand on n’aurait pas vérifié les faits.

    Il n’est aucun peuple dont l’histoire n’ait constaté les vices et les crimes : au même degré de civilisation, ils se sont tous montrés à peu près les mêmes. Mais, s’il est en Europe des nations qui aient à cet égard surpassé les autres, ce sont celles qui en occupent la partie la plus septentrionale. Dans les guerres civiles ou religieuses qui ont déchiré les autres États européens, le fanatisme a souvent poussé les vainqueurs à des excès de barbarie dignes des peuples sauvages ; mais ces excès ont été passagers, et les sentiments d’humanité ont reparu avec le calme de la paix. En Russie, depuis le commencement du dixième siècle, c’est-à-dire depuis l’époque où l’histoire de ce pays nous est connue, jusque vers la fin du siècle dernier, les mœurs n’ont presque pas varié, et ces mœurs égalent, par leur grossièreté et par leur barbarie, celles des peuples les plus stupides et les plus féroces de l’Asie. Les vices de la population russe, couverts aujourd’hui d’un vernis de civilisation, mais présentés à nu par les historiens, surpassent tellement l’idée qu’on peut s’en former, qu’on ne peut essayer d’en tracer le tableau sans éprouver une répugnance invincible, et sans craindre que l’esquisse la plus faible ne soit prise pour de l’exagération.

    Depuis un peu plus d’un siècle, les communications qui ont eu lieu entre les peuples du midi de l’Europe et les possesseurs d’esclaves de la Russie, ont donné à quelques-uns de ceux-ci des idées et des manières étrangères à leur patrie. Quelques familles riches de ce pays ont tiré des précepteurs, des artistes et des ouvrages des climats tempérés de l’Europe, pour former leur entendement, ou pour adoucir leurs mœurs, comme les grands de Perse ont fait venir des femmes du Caucase, pour réformer la laideur de leur constitution physique ; l’influence qu’ils ont ainsi reçue des peuples du midi, a pu s’étendre sur quelques autres individus. Mais ce n’est point par un petit nombre de familles privilégiées, qu’il faut juger une nation nombreuse ; c’est par les hommes qui sont les plus soumis à l’influence des lieux et des climats, c’est-à-dire par la masse de la population. Si l’on juge ainsi la nation russe, non seulement on ne lui trouvera aucune supériorité morale sur les peuples placés sous un climat chaud ou sous un climat tempéré, mais on trouvera qu’elle leur est de beaucoup inférieure.

    En considérant la nation russe dans ses relations avec les nations étrangères, on trouve que, dans la victoire, elle a habituellement poussé la vengeance et la cruauté aussi loin que les peuples les plus sauvages ; que, dans les défaites, elle a porté la soumission et la bassesse plus loin qu’aucun autre peuple, et que dans les traités elle n’a montré que de la perfidie [340]. Depuis la prise de Constantinople, au commencement du dixième siècle, jusqu’à la guerre qui a eu pour résultat le partage de la Pologne inclusivement, la conduite des Russes à l’égard des vaincus n’a presque jamais varié. Préludant, par la violence et la débauche, au massacre des femmes, des enfants, des vieillards ; joignant l’ironie et l’insulte à la cruauté, et portant le raffinement dans l’invention des supplices, ils auraient pu donner des leçons aux despotes asiatiques les plus cruels. L’histoire des tigres, dit leur historien, serait moins révoltante que celle des hommes dans ces siècles de barbarie [341].

    Dans la guerre qui a précédé le partage de la Pologne, les officiers et les soldats russes ont montré la même perfidie, la même cruauté et la même vengeance que nous avons observées chez les indigènes du nord de l’Amérique.

    Tous les usages par lesquels les nations les plus barbares ont adouci le fléau de la guerre, ont été violés à l’égard des vaincus ; toutes les capitulations sont devenues des pièges ; la foi donnée aux prisonniers a toujours été trahie. Des gentilshommes qui s’étaient rendus prisonniers de guerre ont été massacrés de sang-froid : les chefs ont péri dans les supplices inventés pour les esclaves ; plusieurs ont été liés à des arbres, et exposés comme un but à l’adresse des soldats ; d’autres ont été enchaînés, pour que leurs têtes, enlevées avec dextérité au bout des piques, représentassent tous les jeux d’un carrousel. On a vu ainsi le carnage, qui n’a pour excuse que la nécessité des combats, devenu, par ces horribles variétés, l’amusement des vainqueurs. La barbarie a été poussée encore plus loin : on a laissé errer dans les campagnes des troupes entières après leur avoir fait couper les deux mains ; d’autres fois, par une inconcevable férocité, joignant l’ironie et l’insulte à la cruauté la plus inouïe, on a fait écorcher ces malheureux tout vivants, de manière que leur peau représentât l’habillement polonais [342].

    Ce tableau, tracé de la main d’un grand historien, est exactement semblable à ceux qu’ont tracés d’autres historiens des usages des Russes dans presque toutes les guerres. On les voit, au dixième et au seizième siècle, se livrer à tous les plaisirs qu’ils se donnent à la fin du dix-huitième, et que Rulhière vient de nous faire connaître.

    La cruauté n’est ordinairement qu’une conséquence de la lâcheté et de la crainte. Les hommes qui tremblent sans cesse, tels que les tyrans et les esclaves, se montrent terribles dans leurs victoires, soit qu’ils veuillent se venger des longs tourments que la peur leur a fait souffrir, soit qu’ils espèrent d’effrayer et de contenir leurs ennemis. Aussi, ces mêmes Russes, si féroces dans leur triomphe, se sont montrés les esclaves les plus soumis, aussi longtemps que le joug des Tatars s’est appesanti sur eux. Non seulement leurs chefs, dans leurs querelles, se soumettaient toujours aux décisions du khan ; mais aucun d’eux n’osait se mettre en possession de son apanage avant que d’être allé rendre hommage, en qualité de vassal, à ce chef de barbares. Les princes russes escortaient les collecteurs des taxes des Tatars et leur servaient en quelque sorte d’huissiers [343].

    « Lorsque les envoyés du khan arrivaient à Moscou pour chercher le tribut, dit Rulhière, le grand-duc sortait de sa ville à leur rencontre, la tête nue, tenant en main un vase rempli de lait de jument, boisson la plus agréable à toutes les nations tatares ; et pendant que l’envoyé buvait, si quelque goutte tombait sur la crinière du cheval, le prince russe était obligé de l’essuyer avec la langue [344]. »

    Les Russes, dans leurs rapports mutuels, n’ont jamais montré ni plus d’humanité ni plus d’élévation de caractère qu’ils n’en ont montré, dans leurs victoires ou dans leurs revers, à l’égard des vaincus ou des vainqueurs. Lorsque nous voyons dans notre histoire le chef de la horde des Francs abattre de sa propre main la tête d’un soldat qui l’a offensé, nous nous figurons un chef de sauvages à qui toute notion de justice est étrangère ; mais, lorsque nous voyons les souverains russes faire habituellement l’office de bourreaux jusqu’au dix-huitième siècle ; lorsque nous les voyons torturer, égorger de leurs mains impériales, non pas une victime, mais cinquante ou soixante ; lorsque nous voyons leurs nombreux courtisans se disputer l’honneur de partager leurs infâmes plaisirs ; lorsque nous voyons les victimes porter elles-mêmes l’instrument de leur supplice et adorer la main qui les égorge, il est impossible de ne pas reconnaître dans les uns une férocité, et dans les autres une bassesse inconnue dans toutes les autres parties de l’Europe [345]. Cette férocité et cette bassesse ne sont point particulières à une classe de la population ; elles se trouvent dans toutes. Si les sénateurs russes qu’un prince vient déclarer libres s’avancent immédiatement pour s’atteler à sa voiture, et s’ils reculent aussitôt, effrayés d’avoir montré tant d’audace, les paysans ne se montrent pas moins serviles envers leurs maîtres, ni moins cruels envers leurs ennemis [346].

    Dans un pays où les personnes sont si peu respectées, les propriétés doivent être peu en sûreté ; aussi, les annales russes, comme celles de l’empire romain, nous présentent-elles la délation, la vengeance, la cruauté, comme des conséquences de l’avidité. À Moscou, de même qu’à Rome sous les empereurs, on voyait naguère les esclaves dénoncer leurs maîtres, se coalisant avec les grands pour perdre, par de fausses accusations, les hommes dont ils convoitaient les richesses, et des princes les encourageant pour avoir la meilleure part des dépouilles. Il n’est aucun pays en Europe où les Juifs n’aient été persécutés et où ils n’aient été rançonnés par les gouvernements ; mais ce n’est, je crois, qu’en Russie où on les a fait presque tous périr dans un massacre général, pour s’emparer de leurs biens [347].

    Les Russes, dans les rapports des sexes entre eux, ont été plus corrompus qu’aucune autre nation européenne. Jusqu’au règne de Pierre Ier, les femmes ont été recluses chez eux comme elles le sont dans la plupart des pays de l’Asie. Elles étaient unies ou plutôt livrées, sans avoir été consultées, à des hommes qu’elles n’avaient jamais vus, et cela se nommait un mariage. Épouses et mères, elles n’étaient comptées pour rien, même dans l’intérieur de leur famille ; elles n’avaient aucune autorité domestique. Comme l’usage des eunuques n’était pas établi, il était résulté, dit Rulhière, de cette captivité des femmes au milieu d’esclaves, le dérèglement total des mœurs ; et quand Pierre Ier y fit naître la société, il n’eut à réformer qu’une austérité apparente de mœurs déjà dissolues [348]. Partout où les femmes sont esclaves, elles sont l’objet du mépris et des outrages des hommes ; celles des Russes étaient et sont encore plus outragées que celles d’aucune autre nation ; leur meurtre même n’était pas puni [349] ; mais si elles tuaient leurs maris, elles étaient soumises aux plus horribles supplices [350]. Ce mépris des femmes entraînait les hommes dans un vice commun chez les peuples esclaves, mais fort rare dans presque tous les autres États de l’Europe [351].

    Ne connaissant pas d’autre manière de rendre la justice, en matière criminelle, que de soumettre à la bastonnade l’accusé, jusqu’à ce qu’il ait avoué son crime, et, s’il ne l’avoue pas, de soumettre l’accusateur à la même épreuve, jusqu’à ce qu’il ait rétracté son accusation [352] ; soumis, dans leurs procès civils, à des magistrats sans lumières et sans conscience, qui ne connaissent d’autres règles de justice que le crédit des plaideurs et l’argent qu’ils reçoivent d’eux [353], il serait insensé de chercher chez eux de la probité, de la sincérité, de la franchise. Qu’on ajoute à cela une ignorance profonde et un excessif orgueil, et on aura une faible idée de leurs mœurs nationales [354].

    Voltaire, qui n’a jugé ce pays que sur les mémoires qu’il en a reçus, mais qui n’ignorait pas la barbarie et la corruption qui y régnaient avant Pierre Ier, a prétendu que ce prince y avait avancé la civilisation de trente siècles. Rulhière, qui l’a vu de plus près, en a jugé autrement. Ce qui restait de ce règne célèbre, dit-il, ce n’était pas un empire policé, comme les panégyristes de Pierre ne cessaient de le répéter ; c’était un peuple féroce armé de tous les arts de la guerre [355].

    « À peine arrivé en Russie, dit ailleurs le même historien, tout ce que Tacite a peint prit à mes yeux un nouveau caractère de ressemblance. Les Russes, dans les progrès de leur civilisation, me donnèrent une faible idée de ce que Rome était devenue dans sa ruine ; cette triste conformité me frappa les yeux de toutes parts [356] ».

    Les travaux législatifs de Catherine n’ont en rien avancé les mœurs ; tout cet ouvrage de faste et d’ambition se réduisit à conserver le despotisme en Russie et l’anarchie en Pologne. Le czar, dit le même écrivain, est cent fois plus despote que le grand-seigneur, puisqu’il est despote, en vivant avec ses sujets, sans qu’un muphti, l’Alcoran à la main, ait le droit de balancer ses volontés, sans avoir à garder le respect des anciennes coutumes, ni à ménager les mœurs d’une nation à qui la verge et la hache ont appris, depuis quatre-vingts ans, qu’elle en doit changer [357].

    Je terminerai ces observations par le tableau que fait Rulhière des mœurs et des arts de ce pays, un demi-siècle après la mort de Pierre-le-Grand.

    « Leur antique pauvreté et le faste asiatique ; les superstitions judaïques et la licence la plus effrénée ; la stupide ignorance et la manie des arts ; l’insociabilité dans une cour galante ; la fierté d’un peuple conquérant et la fourberie des esclaves ; des académies chez un peuple ignorant ; des ordres de chevalerie dans un pays où le nom même de l’honneur est inconnu ; des arcs de triomphe, des trophées et des monuments de bois ; l’image de tout et rien en réalité ; un sentiment secret de leur faiblesse, et la persuasion qu’ils ont atteint, dans tous les genres, la gloire des peuples les plus fameux ; voilà ce qui résulte, après un demi-siècle, de ces étonnants travaux de Pierre Ier, parce qu’il ne songea point à donner des lois, qu’il laissa subsister tous les vices, et qu’il se pressa d’appeler tous les arts avant que d’avoir réformé les mœurs [358]. »

    Nous pouvons quitter le vaste territoire de Russie, et nous approcher des pays du Midi, sans craindre de nous éloigner de la morale même. Trouverons-nous chez les Polonais, qui ne vivent pas non plus sous un climat chaud, des mœurs beaucoup plus pures ? Bien des personnes ne peuvent entendre parler de la Pologne sans qu’aussitôt des idées de liberté et d’indépendance, se présentent à leur esprit. Elles ne songent pas que, sur ce territoire comme sur le territoire russe, il existe, depuis un temps immémorial, deux peuples : l’un nombreux, servile, pauvre et muet, comme tous les peuples esclaves ; l’autre peu nombreux, orgueilleux et bruyant, comme tous les dominateurs. Le premier travaille, souffre et se tait ; le second est paresseux, oppresseur et guerrier. Celui-ci a étourdi le monde du bruit de ses querelles, jusqu’à ce qu’il ait été asservi à son tour ; celui-là ne l’a jamais occupé de lui. L’existence de ces deux peuples sur le même sol est fort ancienne ; et, s’ils ne sont pas l’un et l’autre originaires du pays, ou s’ils n’y sont pas arrivés en même temps, il est probable que là, comme ailleurs, les esclaves sont les premiers occupants. La chaleur ou le froid du climat a donc agi sur eux aussi longtemps et avec plus de force que sur leurs possesseurs, puisqu’ils n’avaient pas, comme ceux-ci, le moyen de s’y soustraire. Comment est-il donc arrivé qu’étant bien plus nombreux que leurs maîtres, ils n’ont pas fait, pour secouer leur joug, les efforts qu’a faits une partie de la noblesse pour repousser la domination des Autrichiens, des Prussiens et des Russes ? Auraient-ils été échauffés par un soleil plus ardent que celui qui échauffait les gentilshommes ? Leurs fibres auraient-elles été relâchées par la chaleur ?

    La plus grande partie de la population polonaise est esclave comme la population russe qui habite un climat plus froid ; mais il y a cependant entre l’une et l’autre une différence remarquable. Les esclaves russes, suivant Rulhière, font la force des armées de cet empire ; abrutis et féroces, ils regardent leur esclavage comme l’état naturel des hommes ; ils bénissent Dieu de leur état, et croient gagner le ciel, en subissant la mort pour obéir au czar [359]. Les esclaves polonais, au contraire, sont impatiens du joug auquel ils sont soumis ; dans les guerres que la noblesse polonaise a eues à soutenir, ils ont cherché à profiter de la présence des ennemis de leurs maîtres, pour conquérir leur liberté individuelle. Il est vrai que, dans les révoltes auxquelles les appelait la Russie, ils se sont vengés d’une manière cruelle de la longue oppression sous laquelle ils avaient gémi ; mais, en s’abandonnant à la férocité de leur naturel, ils ont laissé voir du moins qu’ils mettaient quelque prix à leur liberté, genre de vertu qui était encore inconnu chez les esclaves russes. La cruauté et l’esprit de vengeance des esclaves de Pologne n’ont été que trop bien constatés ; mais je n’ai rencontré nulle part l’éloge de leur sincérité, de leur franchise, et des autres vertus que Montesquieu attribue aux peuples des climats froids [360].

    Les mœurs des nobles polonais ne peuvent être mises sur la même ligne que les mœurs des nobles russes ; il y a, dans un grand nombre des premiers, une fierté, et une élévation de caractère qu’on chercherait vainement chez les seconds. L’histoire est loin cependant de rendre un témoignage honorable des mœurs de cette partie de la population polonaise ; l’abrutissement, la misère, et la haine des esclaves, sont, dans tous les pays, des témoins irrécusables de l’ignorance, de l’orgueil, de l’avidité, de la cruauté des maîtres. Lorsqu’une population asservie acquiert ou conserve pendant des siècles la stupidité et la férocité des sauvages, il n’est pas possible de croire à la douceur de la domination. L’avidité de la plus grande partie de la noblesse polonaise n’est pas prouvée seulement par la misère de ses esclaves ; elle l’est surtout par la facilité avec laquelle les rois achetaient les suffrages. Cette facilité était telle, que, dans leurs diètes, les plus vertueux des Polonais ne voyaient pas d’autres ressources contre la corruption, que la nécessité de l’unanimité dans les délibérations : enfin, l’or de la Russie a eu plus de part que ses armes à l’asservissement de la Pologne [361].

    On trouve dans d’autres parties du nord de l’Europe deux populations sur le même sol, comme en Russie et en Pologne ; mais, en général, les historiens observent peu les mœurs des peuples asservis ; ils ne s’occupent même de celles des maîtres que dans ce qui se rapporte aux divisions qui s’élèvent entre eux. Ce n’est pas l’histoire de l’espèce qu’ils décrivent, c’est celle des rois, de leurs cours, et tout au plus de leurs armées. Les populations qui cultivent le sol semblent en faire partie ; on ne s’occupe d’elles que pour faire connaître les ressources qu’elles ont fournies à leurs possesseurs [362]. On voit, cependant, qu’à mesure qu’on s’approche des climats tempérés, les hommes sont moins esclaves ; ceux qui cultivent la terre ont une part plus considérable dans les produits ; leurs personnes et leurs propriétés sont moins soumises à l’arbitraire ; ils ont par conséquent des mœurs plus douces, et ont moins besoin de recourir à la ruse et à la fourberie des esclaves ; il y a, à cet égard, quelques exceptions ; mais ces exceptions, ainsi que nous le verrons ailleurs, ne sont pas le produit de la fraîcheur du climat.

    On trouve dans quelques parties de l’Allemagne, des peuples qui ont de meilleures mœurs et qui sont plus civilisés que des peuples plus rapprochés du midi. Mais le degré de froid ou de chaleur d’un pays ne s’estime pas seulement par le degré de latitude sous lequel il est placé, il s’évalue aussi par le degré d’élévation du sol au-dessus du niveau de la mer. Une partie des peuples qui sont placés sur les bords du Rhin, par exemple, jouissent d’un climat beaucoup plus chaud que celui sous lequel vivent les habitants de certaines montagnes de France, d’Italie ou d’Espagne. On ne peut tirer des uns ou des autres aucune conséquence en faveur du système de Montesquieu.

    Quelques-unes des contrées les plus méridionales de l’Europe, l’Espagne, l’Italie et la Turquie, ont moins de liberté que la France et qu’une partie de l’Allemagne ; mais les deux premiers pays en ont plus, et le troisième n’en a pas moins que la Russie. Lorsque les Espagnols ont eu à combattre pour des intérêts auxquels ils tenaient réellement, ils n’ont montré ni moins d’activité ni moins de courage que les autres peuples de l’Europe. S’ils sont esclaves, c’est par la nature de leurs idées et de leurs préjugés ou par d’autres circonstances que je n’ai point à exposer dans ce chapitre, et non par la faiblesse de leur constitution physique ou par un manque de courage. Les Italiens, si facilement soumis par les armées d’Autriche, ne se sont pas montrés moins courageux que les peuples du nord, aussi longtemps qu’ils ont été commandés par des hommes qui leur inspiraient de la confiance. On peut voir, par les relations des campagnes de 1812, qu’une armée de dix-huit ou vingt mille Italiens ne craignait pas la rencontre d’une armée de quarante mille Russes, même sous un climat auquel ils n’étaient pas habitués, et dans des positions qui ne leur étaient pas favorables. Enfin, si les peuples situés dans les parties les plus méridionales de l’Europe ne jouissent d’aucune liberté politique, n’est-ce pas parce que les populations du Nord sont asservies ? N’est-ce pas le Nord qui pèse sur le Midi de tout le poids de son ignorance, de sa barbarie, de ses esclaves et de ses vices ?