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    Traité de Législation: VOL III

    Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’organisation sociale des peuples d’espèce ca

    Charles Comte

    CHAP. 35: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’organisation sociale des peuples d’espèce caucasienne de la côte septentrionale d’Afrique. — Des mœurs qui résultent des relations des diverses classes de la population. — Parallèle entre ces peuples et ceux de même espèce situés sous un climat plus chaud, sur le même continent.

    De toutes les parties de l’Afrique sur lesquelles le gouvernement turc et la religion musulmane ont étendu leur empire, l’Égypte est celle qui est en même temps et la plus rapprochée de l’équateur et la moins élevée au-dessus du niveau de la mer. Si l’influence de la chaleur était telle que Montesquieu et d’autres écrivains l’ont supposé, ce pays devrait donc être le plus corrompu, le plus abruti, le plus misérable. En est-il, en effet, ainsi ? Tout le contraire : quoique l’Égypte ne soit plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’elle fut jadis, elle est de tous les pays qui ont subi le joug ottoman celui qui paraît le moins dégradé [325].

    Les côtes septentrionales de l’Afrique sont tellement au-dessous de l’Égypte, que, suivant Norden, pour réduire ce dernier pays au même niveau, il faudrait encore près d’un siècle de la domination du gouvernement turc et une cessation de travail presque complète pendant la même durée de temps [326].

    Les côtes septentrionales de l’Afrique, qu’on désigne sous le nom de Barbarie, sont habitées par deux races d’hommes comme l’Égypte, celle des vainqueurs et celle des vaincus ; les Maures et les Arabes ont été subjugués par une armée de Turcs qui se sont établis dans le pays. Pendant longtemps, les conquérants se sont reconnus les sujets du sultan de Constantinople ; ils ont reçu de lui leurs chefs et lui ont payé un tribut ; mais, enfin, ces chefs se sont rendus indépendants, en conservant toutefois les mœurs, les formes et la religion du gouvernement turc [327].

    Peindre les mœurs et les procédés des gouvernements barbaresques, ce ne serait donc que reproduire, avec des couleurs plus sombres, le tableau que j’ai déjà tracé. On trouve en Barbarie les mêmes vices et les mêmes crimes que nous avons observés sous le ciel plus ardent de l’Égypte ; mais on les y trouve plus énergiques et plus horribles. L’arbitraire y est le même, mais les meurtres et les assassinats y sont plus communs ; ils sont accompagnés de circonstances plus atroces. On ne s’y borne pas, comme en Égypte, à donner la mort à son ennemi ; on y prolonge son agonie aussi longtemps qu’il est possible. En Égypte, on verse le sang par crainte, par vengeance, ou par le désir de dépouiller celui dont on convoite la fortune ; en Barbarie, les conquérants versent le sang, comme les tigres, pour le plaisir de le voir couler [328]. Dans le premier de ces deux pays, c’est un rival ou un concurrent étranger qu’on immole à sa sûreté ; dans le second, c’est son frère, son parent, ses enfants ou sa femme [329].

    En Barbarie, comme en Égypte, les hommes qui vivent dans les villes, sont moins opprimés et moins misérables que ceux qui vivent dans les campagnes ; cependant, on y distingue, au premier aspect, les descendants des vainqueurs, des descendants des vaincus, ou les hommes du pouvoir, de ceux sur lequel le pouvoir est exercé. Les uns se font remarquer par un luxe barbare, les autres par une profonde misère ; c’est en parlant de ces peuples qu’un voyageur dit :

    « Leurs longues robes flottantes de satin, de velours et de fourrures précieuses se déployaient au milieu de la foule d’êtres misérables qui n’avaient pour tout vêtement qu’un morceau de toile de coton brune, d’un tissu plus léger, mais ressemblant du reste à une couverture sale, et qui, par un contraste malheureux, servaient à relever l’éclat de ceux qui passaient au milieu d’eux pour se rendre auprès de nous [330]. »

    Les extorsions dont la population est sans cesse menacée, sont cause qu’elle est aussi mal logée que mal vêtue, nul n’osant ni bâtir, ni réparer. Aussi, dans les villes, on ne marche que sur des décombres ; si l’on ne peut se dispenser de se former une habitation, on ne se donne jamais la peine de déblayer le sol : on bâtit sur des ruines. Les décombres que le temps à cumulés sur les mêmes lieux, sont si considérables, que les seuils des portes de quelques maisons se trouvent de niveau avec les terrasses ou le comble des maisons voisines [331].

    Les campagnes sont presque entièrement désertes ; quelquefois, on parcourt trois ou quatre lieues de terres incultes sans rencontrer une habitation, ou, si l’on en rencontre quelques-unes, ce sont quelques misérables huttes remplies d’ordures et de vermine, et dont les habitants sont aussi sauvages que les bêtes féroces au milieu desquelles ils passent leur vie. Plusieurs, pour se soustraire aux violences des maîtres du pays, ont cherché un refuge dans les montagnes, et vivent dispersés au milieu des forêts, dans les creux des rochers, ou dans des cavernes creusées au sein de la terre ; ils n’ont ni moissons ni troupeaux. Ils se nourrissent de racines ou de fruits sauvages, ou de ce qu’ils ravissent à des hordes un peu moins barbares ; ils portent sur leur figure le caractère de la férocité et de la plus affreuse indigence ; ils sont presque nus, ont le teint olivâtre et le visage maigre et décharné [332].

    Plus le despotisme rapproche les peuples de l’état sauvage, et plus le sort des êtres les plus faibles devient misérable : aussi, nulle part en Afrique les femmes ne sont traitées avec plus de mépris et de cruauté que sur les côtes septentrionales ; elles sont vendues par leurs parents aux hommes qui leur en offrent le plus haut prix ; et ceux qui les achètent les mettent au-dessous des derniers de leurs esclaves. Celles qui sont le partage des grands, sont mises à mort sur le moindre soupçon ; l’esclavage et la polygamie engendrent contre elles des complots toujours renaissants : elles vivent dans des transes continuelles, même quand leur conduite est exempte de blâme. Celles qui n’appartiennent point aux grands, et particulièrement celles qui habitent dans les campagnes, ne sont, à proprement parler, que des bêtes de somme qui exécutent les plus rudes travaux, ou qui, transportent les effets du ménage quand le mari décide qu’il faut de changer de lieu. Si un homme juge à propos de se transporter au loin, il monte sur son cheval sans autre fardeau que ses armes ; il fait marcher devant lui et à pied sa femme chargée du bagage et même de la tente qui doit les mettre à l’abri, et il la frappe de sa lance, si elle retarde les pas du cheval. Si aucun travail n’appelle la femme à l’extérieur, elle est recluse dans une tente ou dans une cabane, où elle vit au milieu des ordures [333].

    N’ayant que des aliments malsains et peu abondants, couvertes de haillons, accablées de travaux et de mauvais traitements, les femmes passent en un instant de l’enfance à la vieillesse.

    « À peine sont-elles sorties de l’enfance, dit Poiret, que les signes d’une vieillesse prématurée s’annoncent sur leur visage ; les rides le sillonnent de bonne heure ; mais il est aisé de voir qu’elles ne sont que l’effet des travaux forcés et du malheur, et non le ravage des années. Il est impossible de les envisager sans se sentir ému de compassion. Les grâces touchantes du jeune âge n’ont pas le temps de se développer : de l’enfance à la vieillesse, il n’y a presque aucune gradation. Des yeux éteints, un air abattu et consterné, des joues enfoncées, le dos courbé par le poids du travail, dans tout leur extérieur les signes de la plus affreuse misère, l’abattement, l’ennui, une noire et sombre mélancolie, tel est le portrait de la plupart des Arabes montagnardes : elles se marient très jeunes, font peu d’enfants, et terminent de bonne heure leur malheureuse carrière [334]. »

    Les hommes sont un peu moins misérables, par la raison qu’ils sont moins faibles ; mais les maux auxquels ils sont assujettis sont cependant fort nombreux. Sans cesse en guerre les uns contre les autres, obligés de défendre leur propre subsistance ou de disputer celle d’autrui pour ne pas périr de faim, ils vivent dans des alarmes continuelles, et sont assiégés de besoins toujours renaissants. La malpropreté dans laquelle ils vivent, les mauvais aliments dont ils se nourrissent, l’air malsain qui les environne, et leurs excès avec les femmes, donnent à ces peuples une multitude de maladies. Ce sont, dit Poiret, des maladies cutanées, des fièvres intermittentes ou putrides, des rhumatismes, l’épuisement des humeurs et du sang ; presque toutes les femmes ont la gale, et répandent au loin une odeur infecte [335].

    L’esclavage et l’abus des femmes produit dans cette partie de l’Afrique les mêmes vices que nous avons observés dans les parties les plus méridionales. Ces vices se présentent sous des apparences si hideuses, que les voyageurs se sont bornés à les indiquer, et n’ont osé en tracer le tableau [336]. Le mépris des femmes, loin d’éteindre le sentiment de la jalousie, semble, au contraire, en accroître l’énergie ; ce sentiment pousse les hommes aux vengeances les plus cruelles. La femme supposée infidèle est enfermée dans un sac et jetée à la mer ; celui qu’on croit être son complice est brûlé, ou coupé en morceaux. Ces rigueurs ne rendent pas les femmes plus chastes [337].

    Enfin, ces peuples ont pour la vengeance et pour le vol le même penchant et la même ardeur que les sauvages.

    Dans tous les pays où les Turcs ont établi leur empire, ils ont porté leurs mœurs, leurs maximes, leurs manières de procéder ; cependant, les ravages qu’ils ont causés n’ont pas été les mêmes dans tous les pays et sous tous les degrés de latitude. La dégradation du peuple vaincu a été moins profonde dans la basse Égypte, qu’elle ne l’a été dans Saïd et dans la Thébaïde ; et les Maures ou les Arabes de la côte septentrionale de l’Afrique sont devenus plus barbares que les Égyptiens. Il s’est donc trouvé, ou dans la nature des peuples vaincus, ou dans la nature des lieux ou des climats, des circonstances qui ont plus ou moins résisté à l’influence du despotisme. Nous verrons ailleurs quelles ont été ces circonstances : je ne me suis proposé ici de faire voir quelle est l’influence de la servitude sur le sort des nations, et d’examiner si c’est à un peu plus ou à un peu moins de chaleur qu’il faut attribuer les mœurs de ces peuples ou la nature de leur gouvernement.

    Les côtes d’Afrique, depuis l’extrémité septentrionale de l’Égypte jusqu’à l’extrémité du royaume de Maroc, sous le trentième degré de latitude nord, ont été occupées, pendant des siècles, par deux races d’hommes : l’une, qui est établie dans le pays depuis des temps antérieurs aux monuments historiques les plus anciens ; l’autre, dont l’arrivée dans le pays ne remonte qu’à quelques siècles. Cette dernière, originaire de climats comparativement froids, était barbare à l’époque de l’invasion ; non seulement elle n’est jamais sortie de la barbarie, mais elle y a plongé les populations conquises. L’introduction de la population conquérante en Égypte doit d’autant plus être considérée comme récente, que les conquérants n’ont jamais pu s’y multiplier par génération ; ils ne s’y sont maintenus qu’en se recrutant dans les lieux mêmes où leurs prédécesseurs avaient pris naissance.

    Les races conquises ont donc été soumises, pendant une longue suite de siècles, à l’action d’un climat chaud ; les races conquérantes, au contraire, n’y ont jamais été soumises pendant le cours de deux générations. Il a dû résulter de là que les vices attribués à l’influence de la chaleur, tels que la mollesse, l’oisiveté, l’orgueil, la perfidie, la cruauté, ont dû devenir excessifs dans les races conquises ; tandis que les vertus attribuées aux climats froids, telles que la bonne foi, la générosité, l’amour du travail, ont dû se conserver au moins quelque temps chez les conquérants. Mais est-ce là ce que l’expérience a constaté ? N’a-t-on pas vu en Égypte les vices des races conquises s’affaiblir et disparaître avec l’oppression qui les a produits ? Les vices des conquérants n’ont-ils pas eu toujours la même énergie ? Ont-ils été plus faibles à Alger et à Tunis sous le trente-septième degré de latitude septentrionale qu’ils ne l’ont été en Égypte sous le vingt-cinquième ? Trouve-t-on à Constantinople et sur les bords de la mer Noire, entre le quarantième et le quarante-cinquième de latitude nord, des peuples plus vertueux et plus libres que ceux qu’on trouve à l’extrémité de l’Arabie, vingt-six degrés plus près de l’équateur [338] ?

    L’Égypte et une partie des côtes septentrionales de l’Afrique ont été occupées par des peuples très avancés dans la civilisation ; pour prouver que c’est à la chaleur du climat qu’il faut attribuer leur dégradation actuelle, il faudrait commencer par établir que, lorsque ce pays se civilisa, le climat était froid ou tempéré ; autrement, il serait difficile d’expliquer comment une cause qui aurait plongé et qui retiendrait ces peuples dans la barbarie, ne les aurait pas empêchés d’en sortir.