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    Traité de Législation: VOL III

    De la supériorité des peuples d’espèce caucasienne sur les peuples des autres espèces. — Des causes

    Charles Comte

    CHAP. 48: > De la supériorité des peuples d’espèce caucasienne sur les peuples des autres espèces. — Des causes auxquelles cette supériorité a été attribuée. — Suite du chapitre précédent.

    Mais il est un second ordre de faits au moyen desquels on veut prouver que, par leur nature, les peuples des espèces colorées sont moins susceptibles de perfectionnement que les peuples d’espèce caucasienne : ce sont, d’un côté, les progrès que ceux-ci ont réellement faits ; et, de l’autre, les vices et la barbarie qu’on croit particuliers à ceux-là. S’il n’avait pas été dans la nature des peuples d’espèce caucasienne d’être plus perfectibles que les autres, comment, dit-on, se seraient-ils constamment montrés supérieurs à eux ? Comment, au milieu des révolutions qui ont agité le monde, ne serait-il jamais arrivé à une des espèces colorées de se montrer supérieure aux autres ? Comment tous les ouvrages de génie se trouveraient-ils du côté d’une seule espèce, tandis qu’il ne se trouverait rien du côté des quatre autres ? A-t-il jamais existé chez aucune autre espèce que la nôtre, rien qui soit comparable aux républiques de la Grèce, de Rome, ou même aux gouvernements monarchiques de la plupart des peuples de l’Europe ? Dans nos colonies, ne suffit-il pas d’un très petit nombre de blancs pour tenir dans la servitude une immense multitude de noirs ? Et suffirait-il d’un petit nombre de noirs pour tenir également dans la servitude des multitudes de blancs ? N’a-t-il pas suffi d’une poignée d’aventuriers européens pour renverser les empires fondés par des peuples d’espèce américaine, et pour subjuguer des nations entières ? Les peuples d’Europe établis en Amérique à côté des indigènes, n’ont-ils pas fait des progrès immenses, tandis que ceux-ci, loin de les imiter, non seulement n’ont pas fait un seul pas, mais sont tombés dans une dégradation plus profonde ? Les Chinois, qui sont les peuples les plus avancés de l’espèce mongole, ne sont-ils pas stationnaires depuis plus de quatre mille ans ? Enfin, a-t-on jamais vu des peuples d’espèce caucasienne, même dans leur état le plus barbare, dans une dégradation aussi profonde, dans un abrutissement aussi complet que les peuples les plus dégradés des autres espèces [524] ?

    Si, au lieu de traiter la question qui nous occupe comme une question de parti, on l’avait traitée d’une manière scientifique ; si l’on avait recherché en quoi les espèces différent entre elles et en quoi elles se ressemblent, au lieu de s’attacher exclusivement à prouver la supériorité d’une seule sur toutes les autres, je ne doute pas qu’on n’eût évité la plus grande partie des erreurs dans lesquelles on est tombé ; on eût compris du moins que la plupart des faits qu’on a considérés comme décisifs, non seulement ne prouvaient rien en faveur de la thèse qu’on soutenait, mais pouvaient servir au besoin pour prouver la thèse contraire ; on eût senti surtout que, lorsqu’on veut établir une vérité, il ne faut pas faire usage de raisonnements qui se détruisent naturellement.

    Pour prouver que tel effet est la conséquence de telle cause, il ne suffit pas de prouver l’existence de l’une et de l’autre ; il faut de plus démontrer la liaison qui existe entre les deux, ou établir qu’il n’a pas existé d’autres causes. Ainsi, pour établir que les peuples d’espèce caucasienne sont, par leur nature, plus susceptibles de perfectionnement que les autres, il ne suffit pas de prouver que tels peuples appartiennent à telle espèce et qu’ils ont fait tels progrès ; il faut prouver, en outre, qu’ils ont fait tels progrès, parce qu’ils appartiennent à telle espèce, ou bien que la seule cause de leurs progrès a été dans leur propre nature, et qu’ils n’ont été soumis à aucun autre genre d’influence : mais aucune de ces deux propositions n’a jamais été établie.

    Les progrès de quelques peuples européens et l’état stationnaire ou la marche rétrograde de quelques peuples des autres espèces, sont assurément des phénomènes fort surprenants ; mais ils ne le sont pas davantage que la manière dont les diverses espèces d’hommes se sont réparties sur la surface du globe, et que tant d’autres phénomènes que ne peut pas expliquer la différence des espèces. Si l’on demandait pourquoi les peuples d’espèce nègre occupent l’Afrique et la Nouvelle-Hollande, et non pas l’Europe ; pourquoi les peuples d’espèce cuivrée se sont trouvés en Amérique plutôt qu’en Asie ; pourquoi les peuples d’espèce caucasienne ont été placés en Europe plutôt qu’en Afrique ou dans la Nouvelle-Hollande ; pourquoi ce sont des peuples cuivrés qui se sont trouvés sur la terre de Feu, plutôt que des peuples blancs ou noirs ; enfin, pourquoi on n’a pas trouvé des peuples de toutes les espèces également répandus sur tous les continents, on serait fort embarrassé de répondre, et la différence des espèces ne résoudrait probablement pas la question. Il est à remarquer d’ailleurs que le même raisonnement dont on se sert pour prouver que les Européens sont d’une nature plus perfectible que les peuples des autres espèces, prouverait que dans la même espèce il y a des peuples plus perfectibles que d’autres. Si l’on comparait ce qu’a produit le génie des peuples d’Italie à ce qu’a produit le génie des peuples de la Hongrie, de la Pologne, de la Courlande ou de la Russie, on trouverait une différence aussi grande que celle qui existe entre les Européens et les Asiatiques. Si l’on comparait les progrès que la petite ville de Genève a fait faire aux sciences et aux arts, aux progrès que nous devons à la capitale de l’empire autrichien, la différence serait plus grande encore. Faudrait-il conclure de cette différence que, par sa propre nature, un des deux peuples est plus susceptible de perfectionnement que l’autre ?

    On veut prouver, par deux ordres de faits, que les peuples d’espèce caucasienne sont plus susceptibles de perfectionnement que les autres : on veut le prouver d’abord par l’organisation, ou, pour mieux dire, par le développement du cerveau ; on veut le prouver ensuite par les progrès que les peuples de cette espèce ont réellement faits. Mais, si ces faits sont des preuves pour l’espèce caucasienne, ils doivent également faire preuve pour toutes les autres ; laissons donc de côté, pour un moment, les Européens et les colonies qu’ils ont formées ; comparons entre eux les peuples des autres espèces, et voyons si les deux ordres de faits à l’aide desquels nous prouvons la supériorité de notre nature, pourraient également servir de preuve chez les peuples qui sont différents de nous-mêmes.

    Suivant le rapport de tous les voyageurs, les peuples d’espèce malaie sont ceux qui ont l’organe du cerveau le plus développé ; ce sont ceux aussi qui sont les plus grands, les plus forts, les mieux faits, en un mot, les plus beaux. Les peuples d’espèce mongole sont, au contraire, au nombre de ceux qui ont, à ce qu’on assure, le cerveau le moins développé ; ils sont gros, petits, laids et mal proportionnés. Les organes de l’intelligence sont ceux qui dominent dans la tête des Malais ; ceux de l’animalité dominent, dit-on, dans la tête du Mongol. Ainsi, voilà un premier ordre de faits qui prouvent évidemment que les peuples malais sont, par leur propre nature, plus susceptibles de perfectionnement physique, moral et intellectuel que les peuples d’espèce mongole.

    Mais, dans les siècles les plus reculés, les Indiens, les Chinois, les Japonais, les Perses et d’autres peuples d’espèce mongole avaient déjà fait d’immenses progrès dans la civilisation ; ils cultivaient la plupart des arts que nous connaissons ; ils possédaient les éléments des sciences ; ils avaient des mœurs douces et des lois sages, comparativement à ce que nous avons vu plus tard, même chez des peuples d’espèce caucasienne. Les peuples malais semblent, au contraire, ne jamais être sortis de la barbarie ; l’agriculture, le seul art qu’ils connaissent, se réduit, chez eux, à la culture de trois ou quatre plantes ; ils sont entre eux dans des guerres perpétuelles, et la plupart dévorent encore leurs prisonniers. Voilà un second ordre de faits qui prouve, non moins clairement que le premier, que les peuples d’espèce malaie sont moins susceptibles de perfectionnement moral et intellectuel que les peuples d’espèce mongole.

    Dans ce parallèle, ce n’est pas une peuplade qui est opposée à une autre ; c’est une espèce tout entière qui est opposée à une autre espèce ; car, si l’on compare les classes qui se correspondent dans les deux, c’est-à-dire les plus civilisés de l’une aux plus civilisés de l’autre, et les plus barbares de celle-ci aux plus barbares de celle-là, on trouvera que la supériorité intellectuelle et morale est presque toujours du côté de l’espèce mongole. De ces deux ordres de faits, quel est donc celui qui fera preuve ? car, ici on ne saurait les invoquer tous les deux en même temps.

    Si, au lieu de comparer les Malais aux Mongols, nous les comparons aux Éthiopiens ou aux indigènes d’Amérique, nous arriverons à des résultats semblables : nous trouverons souvent le développement des organes de l’intelligence d’un côté, et le perfectionnement intellectuel et moral de l’autre. Les peuples d’espèce cuivrée ont, d’après les témoignages des voyageurs, le cerveau moins développé que les Malais et même que la plupart des nègres. Cependant, à l’époque de l’invasion de l’Amérique, les peuples de cette espèce les plus civilisés étaient au moins aussi avancés qu’aucune peuplade malaie ou éthiopienne. On n’a trouvé, dans aucune des îles du grand Océan, des peuplades aussi civilisées que l’étaient les Mexicains et les Péruviens, à l’époque où ils furent asservis par les Espagnols. Enfin, les nègres, que quelques écrivains semblent placer au dernier rang sous le rapport des organes intellectuels, ne semblent avoir jamais eu des mœurs aussi barbares que la plupart des peuples malais qu’on place immédiatement après les peuples d’espèce caucasienne.

    Il est difficile de croire à la justesse d’un raisonnement auquel il ne manque, pour prouver le contraire de ce qu’on veut établir, que d’avoir été fait dans un autre temps ; tel est cependant celui qu’on fait lorsqu’on veut prouver la supériorité de l’espèce à laquelle nous appartenons. On dit, en effet, que les peuples blancs sont plus susceptibles de perfectionnement que les peuples des autres espèces ; et la raison qu’on en donne, c’est qu’ils ont réellement fait plus de progrès, et qu’ils comptent un plus grand nombre d’hommes de génie. Mais ont-ils été toujours les plus avancés ? À toutes les époques, ont-ils compté le plus grand nombre d’hommes distingués dans les arts ou dans les sciences ? Tous les peuples qui appartiennent à cette espèce, n’étaient-ils pas au contraire plongés dans la barbarie la plus profonde, quand les Chinois, les Indous, et probablement aussi les Perses, avaient déjà fait d’immenses progrès [525] ? On considère l’état stationnaire des Chinois comme une preuve de l’infériorité de leur espèce : depuis quatre mille ans, dit-on, ils n’ont pas avancé d’un pas ; mais que conclure de là, si ce n’est qu’ils étaient déjà fort loin dans la civilisation, avant que le premier pas eût été fait par les peuples d’espèce caucasienne, et qu’ils étaient civilisés depuis plus de mille ans, avant que les peuples d’Europe eussent produit un seul homme de génie ? Si, quelque temps avant l’apparition d’Homère, les Chinois eussent fait des systèmes sur les différences des espèces, avec quelle facilité ils eussent prouvé la supériorité de la leur sur la nôtre ! De leur côté, quelle antiquité de civilisation ! et du nôtre, quelle antiquité de la barbarie ! quelle pauvreté d’hommes de génie ! Ils se sont arrêtés, dit-on. Cela peut être : mais, est-il bien sûr qu’il leur faudrait plus de génie pour arriver du point où ils sont parvenus, au point où se trouvent quelques peuples d’Europe, qu’il n’en fallut jadis à leurs ancêtres pour arriver de l’état où nous voyons les habitants des îles des Renards, au point où nous supposons que les Chinois se sont arrêtés ? Est-il d’ailleurs sans exemple de voir des peuples de notre espèce stationnaires ou même rétrogrades ? Les peuples qui habitent le sol de l’ancienne Grèce, de l’Asie mineure, des côtes septentrionales d’Afrique et de l’Égypte, depuis l’époque où ils furent asservis par les Romains, ont-ils marché dans la carrière de la civilisation d’un pas plus rapide que les Chinois, depuis le jour où un de leurs empereurs les décréta parfaits et immuables ? Les Calmoucks, à la face large et au front écrasé, ne se sont pas élevés, dit-on, au-dessus de la vie nomade. Soit : mais les Bédouins, à la face ovale et au front élevé, sont-ils montés beaucoup plus haut ? Si les premiers existent en plus grande proportion dans l’espèce mongole que les seconds dans l’espèce caucasienne, faut-il l’attribuer à la différence des espèces ou à la différence qui existe entre l’étendue des steppes du centre de l'Asie, et l’étendue des déserts de l’Arabie ? Si le sol de l’Europe eût été semblable en tout au sol du désert de Gobi, et si les Calmoucks eussent été placés sur un sol semblable au nôtre, est-il bien sûr qu’ils ne feraient pas aujourd’hui sur nous, les raisonnements que nous faisons sur eux [526] ?

    On considère, comme une preuve de l’infériorité naturelle des autres espèces, la facilité avec laquelle elles se soumettent à des maîtres : la servitude paraît être, dit-on, leur état naturel ; quelques aventuriers espagnols ont soumis des millions d’Américains ; un petit nombre de colons tiennent en servitude des multitudes de nègres ; les Asiatiques ne conçoivent pas qu’ils puissent exister sans maîtres ; aucune de ces espèces n’a jamais eu rien de comparable à la république romaine, aux républiques de la Grèce, aux monarchies les plus civilisées de l’Europe ; jamais un petit nombre de nègres ne parviendraient à maintenir, sous leur domination, des multitudes de blancs pour leur faire cultiver leurs terres.

    Ces faits, que l’on considère comme décisifs, prouvent en effet bien peu de chose. Du temps de la république romaine, la nature des peuples d’Europe n’était pas différente de ce qu’elle est aujourd’hui, les hommes qui habitaient sur les bords du Tibre, n’étaient pas d’une espèce supérieure à celle des hommes qui habitaient sur les bords du Rhône, de la Loire, du Rhin et de tous les fleuves qui arrosent toute la partie alors connue de l’Europe ; et cependant toute cette multitude de peuples furent vaincus, détruits, ou asservis par une population qui n’occupait qu’un point de l’Italie. Les Romains asservirent, non seulement tous les peuples d’espèce caucasienne qui existaient depuis les bords du Danube jusqu’aux bords du Tage, mais ceux même qui existaient sur les côtes septentrionales de l’Afrique, et ceux même de l’Asie qu’ils purent atteindre. Les soldats romains, pour asservir, presque sans exception, toutes les nations de cette espèce, n’arrivèrent pas chez elles, comme les Espagnols en Amérique, portés par des maisons ailées et flottantes, montés sur des animaux inconnus et terribles, armés d’un fer qu’ils possédaient seuls, et lançant un feu plus redoutable que celui du ciel ; ils ne parurent pas comme des dieux dont des oracles avaient prédit l’arrivée et les succès ; ils arrivèrent chez elles comme des hommes de même espèce, revêtus des mêmes armes, pourvus des mêmes moyens, et cependant rien ne leur résista. Comment est-il donc possible de présenter l’existence et l’agrandissement de la république romaine comme une preuve de la supériorité de l’espèce caucasienne sur les autres ? À quelle espèce appartenaient ces multitudes de nations vaincues, enchaînées, vendues comme de vils troupeaux par les légions romaines ? Quelle est, chez les autres espèces, celle d’entre elles où l’on ait vu les nombreuses nations dont elle était composée, asservies et presque détruites par un petit peuple sorti de son sein [527] ?

    Un petit nombre de colons d’espèce caucasienne suffit, dit-on, pour tenir en servitude un nombre considérable d’individus d’espèce éthiopienne ; et si l’ordre actuel était renversé, si un petit nombre de nègres étaient maîtres d’un nombre vingt fois plus considérable de blancs, ils seraient incapables d’assurer la durée de leur empire. Ce n’est pas en comparant le nombre des esclaves noirs au nombre des colons, qu’on peut connaître la proportion qui existe entre les hommes asservis et leurs dominateurs. Les colons ne sont pas réduits à leurs seules forces ; ils sont soutenus par la puissance même des États dont ils font partie, et ils en tirent autant de force qu’il leur en faut pour assurer leur domination. Il faut donc, pour que la comparaison soit juste, mettre d’un côté les esclaves, et de l’autre les colons et les habitants de la mère-patrie, qui les appuient de leur puissance. Or, en procédant ainsi, on trouve que le nombre et les ressources des maîtres excèdent, dans une proportion immense, le nombre et les ressources des hommes asservis. Ici, la différence des espèces est sans influence ; car, si des hommes d’espèce caucasienne étaient possédés par des nègres, et si les derniers avaient sur les premiers la supériorité de nombre et de forces, l’esclavage ne serait pas moins solide qu’il l’est dans l’état actuel.

    Mais si l’on veut faire une comparaison plus juste que celle qu’on a faite lorsqu’on a mis en parallèle le nombre des colons blancs et le nombre des noirs asservis, il faut comparer, dans l’antiquité, le nombre des citoyens au nombre de leurs esclaves ; et, chez les modernes, le nombre des seigneurs au nombre des serfs attachés à la glèbe. Dans la république d’Athènes, il existait, à ce qu’on assure, vingt mille citoyens et quatre cent mille esclaves : c’était vingt esclaves pour un homme libre, à peu près la même proportion qu’on observe dans les colonies entre les blancs et les noirs [528]. Nous ignorons quelle était, dans l’empire romain, la proportion entre les hommes libres et les hommes asservis ; mais, si l’on considère que tous les travaux se faisaient par des esclaves ; que les grands en avaient jusqu’à cinq cents, et quelquefois même jusqu’à mille, dans l’intérieur de la capitale, et qu’ils en avaient une multitude dans leurs domaines, on concevra que la proportion des hommes asservis aux hommes libres était au moins aussi grande dans l’empire romain qu’elle l’était en Grèce. Il suffisait donc d’un vingtième des hommes d’espèce caucasienne pour maintenir les autres dix-neuf vingtièmes dans une servitude plus dure que celle à laquelle les noirs sont assujettis ; et cette servitude se maintenait, non par le secours d’une force extérieure comme celle des noirs des colonies, mais par la seule puissance des maîtres. Cet asservissement des hommes d’espèce caucasienne, à un petit nombre de leurs semblables, est un phénomène qui n’a point d’analogues dans aucune autre espèce ; et ce phénomène exista depuis le moment où les Romains furent parvenus à leur plus haut degré de puissance, jusqu’à l’époque où leur empire fut renversé par les peuples barbares.

    Après la chute de l’empire romain, un nouveau genre d’esclavage succéda à celui auquel l’invasion des Barbares avait mis un terme : ce fut la servitude de la glèbe. Le nombre des esclaves fut plus grand ici, comparativement au nombre des maîtres, qu’il ne l’avait été dans les républiques de l’antiquité. Cet esclavage s’est étendu sur la plupart des peuples de l’Europe, et a par conséquent atteint presque tous les hommes d’espèce caucasienne. Il s’est maintenu, comme chez les anciens, par le seul effet de la force et de l’organisation des maîtres. L’époque à laquelle la destruction de ce genre de servitude a commencé, dans quelques États, n’est pas bien loin de nous, et un système d’esclavage non moins dur, existe encore dans toute sa force en Russie, en Pologne, en Courlande, en Bohême, et dans presque tout le nord de l’Europe ; il se maintient pour ainsi dire de lui-même, et par le seul effet de l’abrutissement et de la stupidité des esclaves. Si, dans quelques lieux de cette partie de l’Europe, on rencontre des affranchis, ce ne sont pas des hommes qui ont brisé leurs fers par haine pour l’esclavage, comme les noirs de Saint-Domingue ; ce sont des esclaves auxquels leurs maîtres ont fait présent de la liberté. On a trouvé sur divers points du globe, chez des peuples de diverses espèces, un régime analogue au régime féodal qui a existé parmi nous ; mais chez aucune autre on n’a vu, ni cette multitude d’esclaves qui ont existé en Europe, depuis le commencement de la république romaine jusqu’à l’invasion des barbares, ni cette multitude de serfs de la glèbe qui leur ont succédé.

    Mais il n’est pas nécessaire de se reporter au Moyen-âge ou à l’époque de la domination des Romains, pour se convaincre que, si le penchant à la tyrannie ou à la servitude est une preuve d’infériorité, les peuples de notre espèce n’ont rien, à cet égard, au-dessus des autres. En considérant, même dans leur état actuel, les diverses espèces entre lesquelles on a divisé le genre humain, on n’en trouve aucune chez laquelle l’esclavage domestique ou civil soit aussi répandu et mis en pratique d’une manière plus systématique et plus cruelle que chez les peuples d’espèce caucasienne. En Europe, près de la moitié de la population est encore esclave de la glèbe ; les Turcs n’admettent pas ce genre de servitude, mais ils admettent l’esclavage domestique à l’égard de ceux qui ne partagent pas leurs croyances. En Afrique, les peuples chez lesquels l’esclavage est le plus dur et le plus généralement établi, sont les colons du cap de Bonne-Espérance, les peuples d’Alger, de Tunis, du Maroc, et ceux des montagnes de l’Abyssinie, tous d’espèce caucasienne. En Asie, les peuples qui sont esclaves, ou qui en soumettent d’autres à l’esclavage, appartiennent à la même espèce. Les Japonais non seulement ne l’admettent pas, mais ils en ont horreur ; les Chinois le tolèrent pour un si petit nombre de cas, que les exceptions méritent à peine d’être comptées ; chez les Perses, les paysans, les ouvriers, les domestiques sont tous des hommes libres : l’esclavage civil ou domestique est donc presque inconnu chez les nations d’espèce mongole. Dans les îles du grand Océan, des peuples d’espèce malaie ont établi l’esclavage de la glèbe ; mais aucun n’a admis l’esclavage purement personnel. Enfin, en Amérique, l’esclavage domestique n’existe et ne se maintient que par la force des peuples de notre espèce. Avant l’arrivée des Européens sur ce continent, ce genre d’esclavage, le plus cruel et le plus immoral de tous, n’y était pas connu. Si le nombre des esclaves s’y multiplie encore, ce n’est que par les vices et par la force des peuples d’Europe. Et ce qu’il y a de plus étrange dans ces phénomènes, c’est qu’en même temps que nous citons les esclaves que nous avons faits sur d’autres races, comme preuves de la supériorité de notre esprit, nous disons que nous n’admettons pas l’esclavage, pour prouver la supériorité de nos mœurs.

    Des hommes d’espèce caucasienne ont produit, ajoute-t-on, des ouvrages remarquables, même dans l’esclavage : les esclaves romains comptèrent parmi eux Épictète, Phèdre, Térence ; et quels sont les hommes de génie que les esclaves nègres de la Jamaïque ou de Sainte-Lucie ont vus naître parmi eux ? Cette absence de grands philosophes ou de grands poètes chez les esclaves nègres, n’est-elle pas une preuve infaillible de l’infériorité de leur espèce et de la supériorité de la nôtre [529] ? Il a été une époque à laquelle on pensait que le climat d’Amérique faisait dégénérer les hommes ; et l’on prouvait ce phénomène en disant que cette partie du monde n’avait jamais produit aucun savant ou aucun artiste remarquable. Ces deux manières de raisonner ont entre elles une grande analogie : prouver que les nègres forment une espèce inférieure, par la raison que les esclaves noirs employés à la culture du sucre, n’ont rien produit de comparable aux comédies de Térence ; ou prouver que les citoyens des États-Unis sont une race dégénérée, par la raison qu’ils n’ont produit aucun orateur comme Cicéron, ou aucun poète comme Virgile, n’est-ce pas, en effet, exactement la même chose ? Je doute, au reste, que le génie des esclaves russes, polonais ou courlandais, ait jamais été beaucoup plus fertile en poètes ou en philosophes que le génie des esclaves noirs, quoique les premiers soient infiniment plus nombreux que les seconds, et que leur sort soit moins misérable.