Traité de Législation: VOL III
Du penchant à la servitude et de quelques autres vices attribués aux peuples d’espèces colorées. — D
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 49: > Du penchant à la servitude et de quelques autres vices attribués aux peuples d’espèces colorées. — De la supériorité attribuée à cet égard aux peuples d’espèce caucasienne. — Suite du chapitre précédent.
Les raisonnements que l’on fait lorsque l’on compare les peuples d’une espèce à ceux d’une autre, ne prouvent plus rien lorsqu’il s’agit de comparer entre eux des peuples de même espèce. Ici, les proportions sont exactement les mêmes entre les hommes qui commandent et ceux qui servent, que lorsque l’on compare entre eux des hommes qui appartiennent tous à l’espèce caucasienne. Si donc il est dans la nature de ceux-ci d’être libres, on ne voit pas pourquoi il ne serait pas dans la nature de ceux-là de l’être également, toutes les fois qu’ils ne seraient pas asservis par des hommes d’une autre espèce. On peut bien prétendre que les nègres sont les esclaves des blancs par la raison que les premiers sont d’une nature inférieure aux seconds ; mais par quel enchaînement d’idées peut-on arriver de la supériorité prétendue des blancs à l’asservissement de peuples d’espèce mongole par des peuples de même espèce, ou à l’asservissement des noirs par d’autres noirs ? En supposant la supériorité des blancs sur les autres espèces aussi étendue qu’on voudra, on n’arrivera jamais à tirer de ce fait la conséquence que les peuples d’espèce mongole, par exemple, sont faits pour être les esclaves les uns des autres. Les hommes, de quelque espèce qu’ils soient, sont assurément supérieurs aux animaux qu’ils ont asservis ; s’ensuit-il que, si les moutons étaient abandonnés à eux-mêmes, ils se diviseraient immédiatement en deux classes, une de maîtres et l’autre d’esclaves ?
S’il avait été dans la nature des Mongols, des Américains, des Éthiopiens, des Malais, d’être esclaves, ils seraient restés libres, jusqu’à ce que des peuples d’une autre espèce fussent venus les asservir ; car quels sont ceux d’entre eux qui auraient voulu résister à leur penchant naturel et se dévouer à être maîtres ? S’il avait été dans la nature des Mongols d’être esclaves, ceux du centre de l’Asie n’auraient-ils pas envahi la Chine pour se mettre de force au service des Chinois, et les contraindre, les armes à la main, de consommer dans l’oisiveté les fruits de leurs travaux ? On dit que l’esclavage est le résultat de l’ignorance et du vice, et que, par leur propre nature, les peuples étrangers à la race caucasienne n’étant pas susceptibles d’acquérir notre intelligence et nos mœurs, ne sont pas susceptibles de parvenir au même degré de liberté ; mais on ne fait ici que reculer la difficulté ; si tel genre de vices et tel degré d’ignorance sont propres à une espèce, tous les individus dont elle se compose doivent également en être atteints, et les effets doivent en être les mêmes sur tous ; tous, par conséquent, doivent tendre avec une égale force à être esclaves, et alors ils resteront libres faute de maîtres ; ou bien ils doivent tous tendre avec une force égale à être maîtres, et alors ils resteront libres faute d’esclaves.
Le penchant à la servitude ou à la domination n’est pas le seul vice que l’on croit inhérent à la nature des espèces colorées : la polygamie est aussi un trait à l’aide duquel on les caractérise. Il est vrai que nous avons trouvé cet usage établi chez les plus barbares des espèces mongole, malaie, américaine et éthiopienne ; mais cet usage n’existe, en général, que pour les chefs des nations où il est admis, et toutes les nations ne l’admettent pas. Ainsi, la polygamie n’est pratiquée ni au Japon, ni à la Chine, ni même en Perse, si ce n’est par l’empereur et par un petit nombre de grands. Les indigènes du Pérou, ceux du Mexique, et quelques autres peuples de même espèce, laissaient également l’usage de la pluralité des femmes à leurs chefs.
Mais les peuples d’espèce caucasienne se sont-ils montrés supérieurs sous ce rapport aux autres peuples ? Je laisse à ceux qui ont lu l’histoire des Juifs, à décider si leurs rois et leurs patriarches ont montré plus de délicatesse et de retenue dans leurs passions que les chefs des tribus américaines ou mongoles ; je me contenterai de citer des faits qui sont moins éloignés de nous. Il est évident, pour ceux qui connaissent l’histoire des peuples d’Europe, que la polygamie était jadis pratiquée par les chefs des tribus germaines et gauloises ; c’est un fait incontestable que les rois européens épousaient jadis plusieurs femmes [530]. Les Romains n’admettaient pas qu’on pût en épouser plusieurs ; mais chez eux le mariage n’excluait pas le concubinage. L’état de concubine était un état légal, et le nombre de femmes esclaves qu’un homme pouvait posséder était illimité. Les Russes ont admis longtemps la pluralité des femmes, et ce n’est que fort tard qu’ils ont semblé y renoncer ; je dis qu’ils ont semblé y renoncer, car la pluralité des femmes existe de fait partout où l’esclavage domestique est établi. De nos jours, les Turcs, les Arabes et tous les peuples des côtes septentrionales d’Afrique admettent la polygamie, et ces peuples n’appartiennent, sans doute, ni à l’espèce éthiopienne, ni à l’espèce cuivrée. Enfin, chez les Perses, on admet la pluralité des femmes ; mais cet usage est étranger à la masse de la population, qui est d’espèce mongole, tandis qu’il est fort pratiqué par les grands, qui, presque tous, appartiennent par une longue suite d’alliances à l’espèce caucasienne. De toutes les espèces de peuples, il n’en est peut-être aucune qui ait plus abusé et qui abuse encore plus que la nôtre de la pluralité des femmes ; comme il n’en est peut-être pas qui en ait moins fait usage que les peuples de race éthiopienne [531].
L’infanticide, que l’on considère aussi comme propre à caractériser les mœurs des espèces colorées, n’a jamais fait partie des mœurs générales d’aucune espèce. À une certaine époque, tous les peuples sans distinction ont été abandonnés au penchant naturel qui porte tous les êtres à la conservation de leur espèce. Les chefs n’ont pas cru qu’il fût plus nécessaire de faire un devoir aux parents de nourrir et d’élever leurs enfants, que de leur faire un devoir de se nourrir et de se conserver eux-mêmes ; ils n’ont pas plus songé à réprimer l’infanticide qu’à réprimer le suicide. Il a dû même se passer des événements bien extraordinaires et s’écouler bien du temps, avant qu’il soit venu à l’esprit des gouvernements, qu’ils pouvaient, pour la conservation des enfants, instituer des magistrats plus attentifs, plus surveillants et plus tendres que les pères et les mères. Quand les législateurs romains reconnurent aux pères un pouvoir absolu sur leurs enfants, ce ne fut pas un fait nouveau qu’ils introduisirent ; ce fut un fait aussi ancien que le genre humain, dont ils reconnurent l’existence et qu’ils constatèrent. Je dis que ce fait était aussi ancien que le genre humain, parce qu’il est dans la nature même des choses que l’être faible qui n’a par lui-même aucun moyen de conservation ni de défense, soit sous la puissance de l’être fort qui lui donne la vie, et qui peut ou le conserver ou le laisser périr. Le pouvoir de disposer de ses enfants d’une manière absolue, et par conséquent de leur donner la mort ou de les exposer, n’a donc pas été particulier aux Romains ; il a existé chez les peuples de toutes les espèces, et particulièrement chez tous les peuples de l’Europe. Il est évident même que ce pouvoir n’a pu être modifié, tant que les délits n’ont été que des offenses privées, et que la peine du meurtre s’est bornée à payer une indemnité aux parents du défunt [532].
Il est remarquable que les limites mises en Europe à la puissance des parents sur leurs enfants, datent à peu près de la même époque que l’établissement du despotisme. C’est quand la licence qu’entraîne l’esclavage domestique eut fait du mariage une charge insupportable, ou quand les guerres civiles et le despotisme des empereurs eurent brisé les liens de famille, qu’il fallut faire des lois pour contraindre les hommes à se conserver ou à se reproduire.
Les attraits du mariage n’ayant plus assez de force pour produire la conservation des familles, ils y suppléèrent par la crainte des amendes, et ils remplacèrent l’amour paternel par la peur des supplices. Ils punirent les pères qui ne conserveraient pas leurs enfants, par suite du même principe qui porterait un maître à châtier ceux de ses esclaves qui, par des sentiments de pitié, feraient périr les siens. Ils considérèrent la mort comme un refuge contre la tyrannie, et l’infanticide, de même que plus tard le suicide, fut puni comme une atteinte aux propriétés impériales. Ainsi, loin de considérer les actes des gouvernements, qui ont pour objet de contraindre les parents par la crainte des peines légales, à prendre soin de leurs enfants et à les élever, comme une preuve de la supériorité de nos mœurs, il faudrait les considérer comme des preuves d’une immoralité profonde, s’ils n’étaient pas une preuve des maux que produit une tyrannie effrénée [533].
Mais ces lois dont nous nous vantons, n’ont pas toujours existé chez les peuples de notre espèce, et il en est encore plusieurs chez lesquels elles sont inconnues. Les magistrats se mêlent en général fort peu de ce qui se passe dans l’intérieur des familles, chez les nations qui ont adopté la religion musulmane. Les Arabes, les Turcs, les Maures et plusieurs autres n’ont mis, si je ne me trompe, aucune restriction au pouvoir paternel. Les grands de Perse et de Turquie ne peuplent leurs harems que de femmes d’espèce caucasienne qui leur sont vendues par leurs parents ; naguère les beys d’Égypte recrutaient leurs Mamlouks d’hommes de la même espèce, qui leur étaient également vendus par les auteurs de leurs jours. Les hordes qui peuplent les montagnes du Caucase font un commerce d’hommes, de femmes et d’enfants aussi actif que celui qui a lieu sur les côtes d’Afrique. Comment donc les hommes de cette espèce se sont-ils montrés supérieurs aux autres à cet égard ?
Les Chinois ne répriment pas l’exposition des enfants ; mais les Européens, avec leurs lois pénales, et leurs maximes de morale, la répriment-ils beaucoup mieux ? N’est-il pas, au contraire, prouvé jusqu’à l’évidence, que les peuples de l’Europe, qui se disent les plus civilisés et les plus moraux, font périr, par suite de l’exposition, presque autant d’enfants que les Chinois ? En quel sens est-il donc vrai de dire que, par leur nature, les peuples d’espèce caucasienne sont plus moraux que les autres ? Quels sont les vices dont ils puissent se dire exempts ? Quelles sont les vertus qui leur sont particulières [534] ?
Macartney, comparant les mœurs des classes ouvrières de la Chine aux mœurs des mêmes classes chez les nations les plus civilisées de l’Europe, a trouvé que les premières étaient de beaucoup supérieures aux secondes ; et, sans doute, il aurait trouvé la différence bien plus grande, s’il avait fait entrer en comparaison toute cette partie de la population qui est encore attachée à la glèbe. Chardin a aussi comparé la masse de la population de la Perse, à la masse de la population des États d’Europe qui étaient alors les plus civilisés, et il est arrivé à un résultat semblable. Il est vrai que le même voyageur rapporte des cruautés effroyables commises par les rois, ou par les hommes de la cour ; mais ces hommes sont précisément ceux qui, en s’alliant continuellement à des femmes d’espèce caucasienne, ont perdu tous les traits qui caractérisent l’espèce mongole. Thumberg a fait au Japon des observations analogues à celles que Chardin avait faites en Perse ; il a vu les Japonais indignés de la manière brutale dont les Hollandais traitaient leurs domestiques ; un voyageur russe a tenté de faire accepter quelques présents à des officiers de ce pays, et il n’a pu en venir à bout. La Pérouse, dans les Philippines, a eu occasion d’en comparer les habitants aux peuples d’Europe, et il ne les a trouvés ni moins intelligents, ni moins industrieux, ni moins moraux. Malgré les vexations du gouvernement espagnol auquel ils sont soumis, les paysans ont un air de bonheur qu’on ne rencontre pas dans nos villages européens ; leurs maisons sont d’une propreté admirable [535]. Et ce ne sont pas ici de petits peuples d’espèce mongole que je compare à de grandes nations d’espèce européenne : car la Chine à elle seule égale, par sa population, toutes les nations qui appartiennent à cette dernière espèce.
Dans les pays où l’on trouve des hommes de diverses espèces mêlés ensemble et également libres, la supériorité des mœurs appartient rarement à l’espèce caucasienne. Dans les îles de l’Asie soumises aux Hollandais, on trouve parmi les colons européens une multitude de Chinois : des vices de tous les genres sont l’apanage des premiers ; tandis que les seconds, appartenant à l’espèce mongole, possèdent, au contraire, toutes les vertus sociales. Au cap de Bonne-Espérance, les colons hollandais sont, par leurs mœurs, de beaucoup inférieurs aux Hottentots qui vivent parmi eux, ainsi que je le ferai voir ailleurs en parlant de l’esclavage. Dans l’île Sainte-Hélène, on trouve, parmi les colons anglais, une multitude de nègres libres dont les ancêtres ont été autrefois apportés dans le pays en qualité d’esclaves, et ces nègres sont les hommes les plus laborieux et les plus moraux de l’île ; les colons blancs, dans leur orgueil, ont voulu les faire bannir du pays ; mais, après un mûr examen, on a trouvé que, depuis plusieurs années, il n’y en avait pas un seul qui eût jamais été accusé d’un crime, pas un seul qui, en âge de travailler, fût à charge à sa paroisse [536]. On a observé un phénomène analogue dans l’état de Massachussetts, lorsque les noirs y ont été affranchis : on n’a vu croître à l’époque de leur affranchissement, ni le nombre des meurtres, ni le nombre des vols [537]. Dans la Caroline, le nombre des blancs qui sont traduits en justice, comme coupables de délits ou de crimes, excède toujours de beaucoup le nombre des noirs qui sont mis en jugement, toute proportion gardée entre les deux classes de la population [538]. À Philadelphie, on a cru d’abord en visitant les prisons, que la population noire fournissait un nombre plus considérable de condamnés que la population blanche ; mais un examen approfondi a fait renoncer à cette opinion [539]. Les domestiques noirs sont souvent préférés aux blancs, parce qu’ils travaillent aussi bien, et qu’ils n’ont pas moins de bonne foi [540].
Les noirs conservent quelquefois, jusque dans l’esclavage, des qualités morales qui semblent incompatibles avec un tel état. À la Louisiane, ils ont les uns pour les autres une affection touchante. On ne les voit jamais se séparer sans se donner des marques d’intérêt ou d’amitié, ou se rencontrer sans se demander des nouvelles de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances : ils se rendent réciproquement tous les bons offices qui dépendent d’eux. Ils sont tous d’une discrétion parfaite, surtout à l’égard des blancs ; si l’un d’eux est surpris en faute, il est rare qu’il dénonce ses complices : les châtiments les plus sévères ne peuvent que rarement lui en arracher l’aveu. Lorsqu’ils appartiennent à de bons maîtres qui leur laissent amasser un pécule, on voit des enfants qui restent esclaves, et qui emploient leurs petites économies à racheter leurs vieux parents. À l’époque de l’insurrection de Saint-Domingue, il s’est trouvé des esclaves qui, par pitié pour leurs maîtres, ont renoncé à la liberté qu’ils pouvaient acquérir, et les ont accompagnés dans leur fuite aux États-Unis. Les maîtres les en ont récompensés en les vendant aux premiers marchands d’esclaves qui se sont présentés [541].