Traité de Législation: VOL III
De quelques causes particulières des progrès des Européens dans les diverses parties du monde. — Du
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 50: > De quelques causes particulières des progrès des Européens dans les diverses parties du monde. — Du perfectionnement moral des races dont les facultés intellectuelles sont supposées peu susceptibles d’être développées. — Conclusion.
Mais il est des faits plus remarquables que les précédents à l’aide desquels on prouve que toutes les espèces colorées sont, par leur nature, inférieures aux peuples d’espèce caucasienne : ce sont les progrès immenses que ces peuples ont faits sur les mêmes lieux où les autres étaient toujours restés barbares. Les colons anglais sont devenus une nation florissante dans l’Amérique septentrionale, à la place même qu’occupaient des peuplades d’espèce cuivrée qui n’étaient jamais sorties de l’état sauvage, et ces peuplades n’ont pas avancé d’un pas à côté des Européens. Les colons hollandais ont prospéré au cap de Bonne-Espérance sur le lieu même où les Hottentots et les Cafres n’avaient pu s’élever qu’à la vie nomade. Dans la Nouvelle-Hollande et sur la terre de Van-Diemen, des hommes d’espèce nègre étaient toujours restés dans la barbarie la plus profonde ; depuis que les Anglais s’y sont établis, ce pays marche vers la prospérité du pas le plus rapide. Ne sont-ce pas là des preuves manifestes que, par leur nature, les espèces colorées sont inférieures à la nôtre ?
En général, les progrès que fait un peuple ne sont qu’en raison des progrès qu’il fait faire à certaines choses : là où la nature est immuable, l’homme ne saurait lui-même changer beaucoup. Or, je demanderai quels sont les progrès que les Anglais ont fait faire aux choses qu’ils ont trouvées sur la terre de Van-Diemen et de la Nouvelle-Hollande, et par quels moyens leur ont-ils fait faire ces progrès ? Quels sont les végétaux qu’ils y ont multipliés ou perfectionnés ; les animaux qu’ils ont domptés et façonnés à la vie domestique ? Si, avec les secours de tous les genres qu’ils ont tirés d’Europe, rien de ce que le pays produit de végétaux ou d’animaux n’a été perfectionné, faut-il attribuer à la nature des indigènes l’état stationnaire dans lequel ils étaient restés ? Et ce que je dis des indigènes de la Nouvelle-Hollande, je puis le dire de ceux du cap de Bonne-Espérance et de ceux même du continent américain. Pour qu’une espèce d’hommes eût quelques motifs de se croire d’une nature supérieure à une autre, il faudrait qu’elle eût fait plus de progrès avec les mêmes moyens ; ce qui n’est pas arrivé dans les faits qu’on veut faire servir de preuves. Quant à l’état stationnaire ou la décadence des indigènes d’Amérique, à côté des colons européens, ce sont des faits dont les causes sont trop nombreuses et trop compliquées pour les exposer ici.
Il est deux phénomènes dont je crois avoir précédemment porté la démonstration jusqu’à l’évidence : l’un, que le développement de nos organes physiques, intellectuels et moraux dépend, en grande partie, des circonstances qui nous environnent ou de la position dans laquelle nous sommes placés ; l’autre, que des organes d’une constitution primitive médiocre, que l’on a longtemps exercés, possèdent une puissance supérieure à celle des organes les mieux constitués qui sont toujours restés dans l’inaction. Il résulte de là qu’en admettant qu’il existe des espèces qui, par leur propre nature, sont inférieures à d’autres, la différence qui existerait à cet égard pourrait être plus que compensée par une différence de position. Il est clair, par exemple, que des Européens qui auraient été placés dans le désert de Gobi, n’auraient pas pu acquérir le même développement auquel seraient parvenus des peuples d’espèce mongole, qui auraient été jetés sur les côtes ou dans les îles de la Grèce. Une multitude de circonstances pourraient donc rendre égaux des peuples qui seraient inégaux par leur nature, ou donner même une supériorité réelle à ceux qui seraient réellement inférieurs par leur organisation.
Il ne pourrait pas en être ainsi cependant, s’il était vrai qu’il est un certain nombre d’habitudes vicieuses qui sont inhérentes à la nature de certaines espèces, ou des habitudes vertueuses que ces mêmes espèces sont incapables de contracter. Mais en étudiant avec le plus de soin les descriptions des mœurs des peuples des diverses espèces, que les voyageurs ou les historiens nous ont données, il est impossible de rien découvrir qui puisse faire supposer qu’il existe de telles différences entre les peuples. W. Lawrence lui-même n’en a fait observer aucune ; il s’est borné à énoncer de vagues généralités, sans les appuyer sur aucun fait positif. Loin de trouver, chez quelques espèces, des vertus ou des vices inhérents à leur nature et étrangers aux hommes des autres espèces, nous voyons qu’au même degré de civilisation, ou dans une position semblable, tous les peuples se ressemblent par les mœurs et par le développement intellectuel. On a pu se convaincre de cette vérité en comparant entre eux les peuples dont j’ai précédemment décrit les mœurs ; mais elle deviendra plus frappante, lorsque j’aurai traité de l’esclavage domestique.
Le développement des facultés intellectuelles exerce sur les mœurs une influence très étendue : c’est un fait que je crois avoir précédemment établi. Il ne faut pas croire cependant que, pour posséder un certain nombre de bonnes habitudes, ou pour être exempt de certains vices, il soit nécessaire d’avoir donné à son intelligence un développement très considérable. Si, en prenant dans son ensemble la population du pays le plus civilisé, du pays où les mœurs sont les plus pures et les intelligences les plus éclairées, on compare le développement intellectuel que chaque individu a reçu, au développement dont il était susceptible, on trouvera que la plus grande partie des forces intellectuelles dont chaque homme a été doué, périssent sans qu’on en ait fait ni pu faire aucun usage. Il est peu d’ouvriers, de paysans, ou d’autres hommes, qui ne soient susceptibles d’acquérir les connaissances que possèdent la plupart des membres de nos académies, et qui cependant meurent dans l’ignorance la plus profonde : le développement intellectuel que chacun reçoit, n’est peut-être pas la centième partie de celui dont il est susceptible. Il est impossible qu’il en soit autrement, puisque chacun est obligé, pour vivre, de consacrer son temps à exécuter un certain nombre d’opérations mécaniques auxquelles peut suffire l’intelligence la plus bornée. Or, pour savoir en quoi diffèrent réellement deux peuples qui n’appartiennent pas à la même espèce, il ne suffit pas de comparer le développement intellectuel que chaque individu pourrait acquérir, s’il consacrait tout son temps et toutes ses forces à son instruction ; il faut comparer surtout le développement que chacun a le moyen d’acquérir réellement, en se livrant aux travaux que sa position exige. Je me ferai mieux comprendre en employant des expressions moins générales.
Supposons que le développement intellectuel que chaque individu de telle espèce est susceptible de recevoir, soit égal à dix, et que, par la nécessité de se livrer à une multitude d’opérations mécaniques, le développement effectif que chacun reçoit ne puisse jamais excéder un, il faudra calculer le degré de civilisation sur un et non sur dix ; car les neuf dixièmes qui, faute de temps ou de richesses, resteront sans développement, seront une force perdue. S’il était question de connaître les richesses d’une mine, on ne prendrait pas pour base de calcul la quantité d’or qui serait renfermée dans les entrailles de la terre ; on prendrait la quantité qu’il serait possible d’en extraire par des moyens donnés. Il en est exactement de même des richesses de l’intelligence ; la quantité qu’il n’est pas possible de développer peut être comptée pour rien.
Supposons, d’un autre côté, que le développement intellectuel que chaque individu de telle autre espèce est susceptible de recevoir, ne soit égal qu’à six, et que le développement effectif que les besoins de la société permettent à chacun d’acquérir, soit aussi de un ; il est évident que les deux peuples pourront parvenir au même degré de civilisation, quoique, par leur nature, il existe entre eux une grande inégalité. Il n’est pas moins évident que les peuples de cette dernière race pourraient parvenir à une civilisation double de celle du premier, si, au lieu de ne donner à leur intelligence qu’un sixième de la force qu’elle est susceptible d’acquérir, ils parvenaient à lui en donner deux sixièmes.
Ce raisonnement ne peut être applicable, il est vrai, qu’à la masse de la population de chaque espèce ; car, lorsqu’un peuple a déjà fait certains progrès dans la civilisation, il se trouve toujours un certain nombre d’individus plus ou moins grand qui donnent à leurs facultés tout le développement dont elles sont susceptibles. Il existerait donc toujours une différence en faveur de l’espèce douée de la meilleure organisation intellectuelle ; mais cette différence ne se trouverait que dans le très petit nombre d’hommes éclairés qui existerait dans chaque espèce, et n’en produirait aucune sur l’ensemble de la population. L’espèce la mieux organisée pourrait avoir la gloire des découvertes ; mais toutes en partageraient les profits. En effet, s’il faut des hommes doués d’un grand génie pour découvrir certaines vérités, pour inventer les procédés des arts les plus compliqués, il ne faut pas une capacité également étendue pour comprendre ces découvertes, ou pour exécuter ces procédés. Les hommes les plus ordinaires comprennent ou pratiquent ce que les hommes les plus extraordinaires ne sont parvenus à découvrir qu’après de longues veilles et de pénibles travaux. Ainsi, quand même il serait vrai que la race caucasienne a une intelligence plus susceptible d’être développée que celle des autres, on pourrait profiter chez toutes des découvertes qui seraient faites chez elle seule.
Enfin, quels que soient les progrès qu’ont faits quelques nations d’espèce caucasienne, dans les mœurs, les lois, les arts ou les sciences, il faut bien se garder de croire qu’en tout genre elles ont atteint la perfection. Cette vanité ne serait guère moins ridicule que celle qu’on a reprochée aux Chinois ; elle le serait d’autant plus que les mêmes nations qui se diraient parfaites, en se comparant aux peuples des autres espèces, sont celles qui se plaignent le plus haut des vices de leur ordre social. Cependant, si l’on admet que les peuples les plus civilisés sont encore susceptibles de faire d’immenses progrès, sur quoi pourrait-on se fonder, pour prétendre que les nations des autres espèces ne peuvent plus avancer ? S’il est possible qu’elles avancent, pourquoi n’arriveraient-elles pas au point où nous sommes ? Et si elles peuvent y arriver, quels sont les motifs de notre orgueil actuel ?
Quelles sont les conséquences qu’il faut tirer de ce qui précède ? Faut-il en conclure que toutes les espèces d’hommes sont égales par leur propre nature ? Non, assurément. Les seules conclusions raisonnables qu’on puisse en tirer, sont que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de déterminer les différences essentielles qui existent entre les diverses espèces d’hommes, relativement à leurs facultés intellectuelles et morales ; qu’un système qui explique toutes les différences qu’on observe entre les nations, par une différence d’organisation dans les facultés intellectuelles, n’est pas plus conforme à la vérité que celui qui explique tous les phénomènes physiques, moraux et intellectuels par la température de l’atmosphère ; que, s’il existe quelques différences dans la nature des diverses espèces, ces différences peuvent être compensées par une multitude d’autres circonstances, de sorte que le peuple qui, par sa nature, est le moins susceptible de développement, peut cependant être plus développé que celui qui est le mieux organisé, mais qui est placé dans des circonstances moins favorables ; que la civilisation d’un peuple dépend, non du degré de développement dont il est susceptible par sa propre nature, mais de celui que sa position géographique lui permet de recevoir ; que les mœurs et l’industrie d’un peuple peuvent atteindre un haut degré de perfectionnement, quoique chaque individu ne donne pas à ses facultés intellectuelles tout le développement dont elles sont susceptibles par leur nature ; enfin, qu’on n’est pas plus fondé à fixer le point de civilisation auquel les espèces colorées doivent s’arrêter, qu’on ne serait fondé à déterminer le point auquel s’arrêteront les peuples d’espèce caucasienne.
Mais s’il est encore impossible de déterminer quelles sont les différences morales et intellectuelles qui existent entre les diverses espèces, et qui sont des conséquences de la nature de chacune d’elles, il ne l’est pas également de déterminer les conséquences qui résultent de leur position, de leur séparation ou de leur mélange, de leur esclavage ou de leur liberté. J’ai déjà exposé quelle est l’influence qu’exercent sur les nations, quelle que soit l’espèce à laquelle elles appartiennent, les choses qui les environnent ; on a vu comment le genre de développement qu’elles reçoivent, est déterminé par la position où elles se trouvent, et comment ce développement détermine le genre d’action que les nations exercent les unes sur les autres. Il me reste maintenant à dire quelle est la nature de cette action, et quelles sont les conséquences qui en résultent sur l’intelligence, sur les mœurs et sur les lois des peuples qui l’exercent, et de ceux qui la subissent. Nous verrons en même temps comment cette action et les effets qu’elle produit se modifient, selon que les peuples qui se trouvent ainsi en contact, sont de la même espèce ou appartiennent à des espèces différentes.