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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’abolition de l’esclavage domestique.

    Charles Comte

    CHAP. 21: > De l’abolition de l’esclavage domestique.

    L’enseignement des préceptes de la morale et de la religion, et la protection des gouvernements, seront sans influence sur le sort et sur les mœurs des esclaves, aussi longtemps que le pouvoir arbitraire restera dans les mains de leurs possesseurs. Il est même à craindre que les efforts que l’on fait pour conduire graduellement à la liberté la population asservie, ne produisent des résultats contraires à ceux que l’on se propose. En même temps, en effet, qu’on laisse sans limites le pouvoir des possesseurs d’hommes, on enseigne aux hommes possédés qu’ils ont des devoirs moraux et religieux à remplir ; on leur expose un certain nombre de règles, et on les excite à les observer. Les esclaves se trouvent ainsi soumis à des lois de deux genres : à celles qui les mettent dans les rangs des choses ou des propriétés, et à celles qui les mettent aux rangs des êtres moraux. En leur qualité de choses, on leur enseigne que les lois suprêmes sont les volontés de leurs maîtres ; en leur qualité de personnes, on leur enseigne que les lois suprêmes sont les préceptes de la morale et de la religion. Ces diverses lois étant dans une opposition directe les unes avec les autres, il n’est pas difficile de voir quelles sont celles qui doivent triompher dans la pratique. Je crois les missionnaires des hommes fort éloquents ; mais il est une éloquence au-dessus de la leur, c’est celle des fouets de charretier déposés dans les mains des régisseurs. Ainsi, en même temps qu’on enseigne aux esclaves les devoirs de la morale, on les oblige à les violer ; mieux vaudrait qu’ils les ignorassent, car ils ne prendraient pas l’habitude d’agir en sens contraire de leur croyance.

    N’y aurait-il même pas une absurdité barbare à maintenir des lois qui soumettent une multitude d’hommes, d’enfants et de femmes aux volontés arbitraires d’un certain nombre de maîtres, et à leur faire enseigner en même temps qu’ils ont des devoirs à remplir indépendamment des volontés de leurs possesseurs ? N’est-ce pas, par exemple, une absurdité cruelle que d’enseigner à une jeune fille que la chasteté est un devoir, et de donner, en même temps, à un être que l’usage du despotisme a dégradé, le pouvoir de la déchirer à coups de fouet jusqu’à ce qu’elle se soit prostituée ? N’est-ce pas une absurdité également atroce que d’enseigner à un mari qu’il doit être le protecteur de sa femme, à un père qu’il doit être le protecteur de sa fille, et de les condamner ensuite l’un et l’autre aux supplices les plus cruels, s’ils tentent de remplir les devoirs qu’on leur a enseignés ? N’est-ce pas une autre absurdité d’apprendre à des hommes que la Divinité leur a fait un devoir de se reposer tel ou tel jour de la semaine, et de donner en même temps à d’autres hommes le pouvoir de les déchirer à coups de fouet, s’ils ne travaillaient au temps défendu ? Il n’y a pas de terme moyen entre l’obéissance due aux préceptes de la morale, et l’obéissance due aux volontés arbitraires du maître. Si vous enseignez à des hommes qu’ils ont des devoirs moraux ou religieux à remplir, ne laissez à aucun autre la puissance de leur en commander la violation ; apprenez-leur qu’il est des cas où la résistance est permise, et lorsque ces cas se présentent, unissez-vous à eux pour résister. Si, au contraire, vous laissez à un maître les moyens de les contraindre à se conformer à ses volontés ou à ses désirs, ne leur dites pas qu’il existe pour eux des devoirs moraux ou religieux ; enseignez-leur, au contraire, que le seul devoir qu’ils aient, est de se conformer en tout aux volontés de leur maître ; dites-leur que l’adultère, l’inceste, le vol, l’assassinat, sont des devoirs quand ils leur sont commandés par l’individu qui les possède ; alors les doctrines ne seront pas en opposition avec la conduite ; on n’aura pas un plus grand nombre de vices, et l’on aura l’hypocrisie de moins !

    Cependant, s’il n’est pas en la puissance des gouvernements des métropoles de protéger la population esclave, aussi longtemps que le principe de l’esclavage existe ; si l’enseignement de la morale ou de la religion est sans effet sur les mœurs, ou s’il n’a pas d’autre effet que d’habituer les hommes à agir en sens contraire de leurs pensées, comment est-il possible d’arriver à l’abolition graduelle de l’esclavage ? Comment peut-on l’abolir tout à coup sans compromettre à la fois l’existence des maîtres, et même le bien-être à venir de la population asservie ?

    Il ne faut pas se le dissimuler ; les difficultés qui se présentent sont graves, et je doute même qu’il soit possible de les éviter toutes. J’ai fait observer ailleurs qu’il est dans la nature de l’homme que tout vice et tout crime soit suivi d’un châtiment. J’ai fait voir qu’on ne peut soustraire un individu coupable à la peine qui est la conséquence naturelle de ses vices ou de ses crimes, sans faire tomber sur soi-même ou sur d’autres un châtiment beaucoup plus terrible [387]. Or, de tous les faits que nous considérons comme criminels, il n’en est pas de plus graves que d’avoir dégradé une partie du genre humain, en la mettant au rang des choses ; d’avoir dénié, à son égard, l’existence de tous devoirs moraux ; d’avoir exercé sur elle, pendant une longue suite de générations, tous les vices et tous les crimes dont des hommes peuvent être susceptibles. Maintenant que les conséquences de cet horrible système nous pressent de toutes parts, on cherche comment on en sortira, sans en subir les conséquences ; mais il est difficile d’en trouver les moyens. Il faut se bâter cependant, car l’édifice tombe en ruine de toutes parts ; et plus on hésitera à prendre un parti, plus la catastrophe peut être terrible.

    Les possesseurs d’hommes des colonies anglaises résistent de toute leur puissance à l’action que la métropole exerce sur eux pour adoucir le sort de leurs esclaves et les préparer à la liberté ; et il est probable que, si la France et les autres nations qui possèdent encore des colonies, voulaient agir dans le même sens, elles rencontreraient les mêmes résistances. Existe-t-il des moyens de vaincre cette opposition, sans recourir à la violence ? Il en est deux bien simples : le premier et le plus efficace serait l’abolition du monopole accordé aux possesseurs d’esclaves pour la vente de leurs denrées ; le second serait le rappel des troupes envoyées chez eux pour seconder l’action qu’ils exercent sur leurs esclaves. Il est constaté, en effet, que les possesseurs de terres, qui font exécuter leurs travaux par des esclaves, paient la main-d’oeuvre beaucoup plus cher que ceux qui font exécuter les leurs par des hommes libres. Si les premiers n’avaient la jouissance d’aucun monopole, ils seraient donc obligés, pour vendre leurs denrées, d’employer les mêmes moyens de culture que les seconds ; c’est-à-dire qu’ils seraient obligés, sous peine de périr de misère, d’affranchir leurs esclaves. Il n’est pas moins évident que, s’ils étaient abandonnés à leurs propres forces ils se livreraient moins à leurs vices, parce qu’ils auraient un peu plus de crainte des insurrections. Mais les possesseurs d’hommes ont un tel excès d’ignorance, de présomption et d’orgueil, que, s’ils étaient tout à coup livrés à eux-mêmes, ils pourraient bien attirer sur eux quelque catastrophe terrible. Il est donc du devoir des métropoles de les mettre à l’abri de leurs propres folies, et de les aider à sortir de la position où ils se trouvent, sinon avec profit, du moins avec la moindre perte possible.

    Il est des personnes qui portent à tous les possesseurs d’hommes un si tendre intérêt, que, pour ne pas compromettre leur repos et leurs jouissances, elles consentiraient volontiers à fermer les yeux sur les maux innombrables que la servitude enfante ; mais elles doivent considérer qu’il n’y a jamais eu, pour les maîtres, de sûreté dans l’esclavage, et qu’il y en a aujourd’hui moins qu’à aucune époque. Les générations qui secondèrent l’établissement d’un tel système, dans les îles ou sur le continent d’Amérique, ont disparu, et elles ne se lèveront pas pour le défendre. Les générations qui leur ont succédé, sont plus éclairées ; leurs habitudes ou leurs pratiques sont encore en arrière de leur entendement, mais c’est un désaccord qui ne saurait durer longtemps. L’Angleterre a déjà retiré l’appui qu’elle prêtait au commerce des esclaves ; la France marche sur la même route ; l’Espagne ne peut rien faire pour le soutenir ; d’autres États du continent l’ont prohibé. En Amérique, non seulement la traite a été prohibée, mais plusieurs des États les plus considérables ont complètement aboli l’esclavage. Les parties dans lesquelles il existe le plus d’esclaves sont environnées de toutes parts de peuples libres qui croissent en richesses, en nombre et en lumières. Au centre même, une population jadis esclave jouit d’une entière indépendance, et, par le seul fait de son existence, elle est un avertissement continuel pour les maîtres et les esclaves. Si les possesseurs d’hommes ont des dangers à courir, les plus graves naissent, non de l’abolition régulière de l’esclavage, mais de la persistance à le conserver.

    Les possesseurs d’hommes et les individus qui veulent les maintenir dans leurs possessions, semblent voir dans l’abolition de l’esclavage une multitude de dangers ; ceux qui aspirent à cette abolition partagent une partie de leurs craintes ; mais, de part et d’autre, on semble n’être agité que de terreurs paniques, car personne n’ose préciser les faits positifs qu’on paraît redouter. Cependant, si l’affranchissement des esclaves offre des dangers, il faut savoir les considérer en face, et déterminer nettement en quoi ils consistent ; c’est le seul moyen de les prévenir. Fermer les yeux afin de n’avoir pas peur, et marcher ensuite au hasard vers le but qu’on se propose, est un mauvais moyen d’éviter les faux pas.

    Les hommes qui appartiennent à la race des maîtres peuvent voir dans l’abolition de l’esclavage trois dangers : ils peuvent craindre que leur existence personnelle ne soit menacée, que leurs propriétés ne soient point en sûreté, et que les affranchis refusent de travailler pour eux, ou ne se livrent au travail qu’autant qu’ils y seront forcés par la faim.

    Ce dernier danger est le moins grave ; mais peut-être aussi est-il celui qui est le plus à craindre, au moins pour quelque temps. Un des effets les plus infaillibles de l’esclavage est d’avilir l’action de l’homme sur les choses ; dans un pays exploité par des esclaves, être libre, c’est être oisif, c’est vivre gratuitement sur le travail d’autrui. Cette manière de juger ne changera point immédiatement après l’abolition de l’esclavage ; les individus de la race des maîtres continueront de voir l’avilissement dans le travail, et la noblesse dans l’oisiveté. Les affranchis jugeront d’abord comme les maîtres, et les imiteront s’ils le peuvent ; s’ils n’ont pas le moyen de vivre oisifs comme eux, ils aspireront du moins à le devenir. C’est là l’histoire de toutes les populations qui ont été divisées en maîtres et en esclaves : sous ce rapport, il n’y a point de différence entre les noirs et les blancs.

    Il ne faut pas croire, cependant, que cet inconvénient soit aussi grave qu’il le paraît d’abord. Dans les pays où il existe des esclaves, la journée d’un affranchi se paie deux fois plus que la journée d’un esclave. Il faut donc que le premier travaille deux fois plus que le second, ou que son travail ait deux fois plus de valeur. Dans tous les pays, le meilleur parti qu’un maître peut tirer de son esclave, est de lui laisser l’entière disposition de son temps, et d’exiger de lui une somme pour chacune de ses journées de travail. L’esclave, stimulé par l’espérance de faire des économies, travaille d’abord pour payer à son maître l’impôt établi sur lui, et il travaille ensuite pour s’entretenir et souvent même pour se racheter. L’homme qui est mû par l’espoir des récompenses, agit donc avec plus d’intelligence et d’énergie que celui qui n’est mû que par la crainte des châtiments. Un homme libre porte en lui un autre principe d’activité qui ne se trouve point dans l’esclave : c’est le désir d’avoir une famille et le besoin de la faire vivre. Un esclave n’a point à s’occuper du sort de ses enfants ; son travail est sans influence sur leur destinée : c’est le maître qui doit les nourrir. Ainsi, en supposant au préjugé que l’esclavage crée contre le travail, toute l’énergie qu’il peut avoir, l’affranchissement développe des principes d’activité plus énergiques et plus continus dans leur action que les châtiments infligés par les maîtres. L’Angleterre a été soumise à un esclavage analogue à celui qui existe en Russie ; aujourd’hui dix ouvriers anglais font plus de travail, dans un temps donné, que cinquante esclaves russes ; tel lord anglais qui possède la même étendue de terres que tel seigneur russe, est dix fois plus riche que lui, quoiqu’il ne possède pas un esclave, tandis que le second en possède des milliers.

    Un des préjugés les plus invétérés des possesseurs d’hommes, est de considérer les individus possédés comme de malfaisantes machines, qui ne vont d’une manière tolérable qu’autant qu’elles sont dirigées par une intelligence étrangère, et qui, pour ne pas être nuisibles à leurs possesseurs, ont besoin d’être enchaînées et conduites à coups de fouet. Un maître auquel on parle de l’affranchissement des esclaves, éprouve un sentiment analogue à celui que nous éprouverions nous-mêmes, si l’on nous parlait de déchaîner, au milieu d’une nombreuse population, une multitude de bêtes féroces. Ayant toujours réglé lui-même tous leurs mouvements et puni leurs fautes selon ses caprices, il s’imagine que tout va tomber dans le désordre et la confusion, si on lui arrache son fouet. C’est là l’erreur de tous les gouvernements arbitraires ; cette erreur vient de ce qu’on attache au mot affranchissement des idées que non seulement il ne comporte pas, mais qu’il exclut.

    Qu’est-ce qu’affranchir un homme asservi ? C’est tout simplement le soustraire aux violences et aux caprices d’un ou de plusieurs individus, pour le soumettre à l’action régulière de l’autorité publique ; c’est, en d’autres termes, empêcher un individu qu’on appelle un maître, de se livrer impunément envers d’autres qu’on appelle des esclaves, à des extorsions, à des violences, à des cruautés. Affranchir des hommes, ce n’est pas ouvrir la porte au trouble, au désordre, c’est les réprimer ; car le désordre existe partout où la violence, la cruauté, la débauche, n’ont point de frein. Le plus effroyable des désordres règne partout où la partie la plus nombreuse de la population est livrée sans défense à quelques individus, qui peuvent s’abandonner sans réserve à tous les vices et à tous les crimes, c’est-à-dire partout où l’esclavage existe. L’ordre règne, au contraire, partout où nul ne peut se livrer impunément à des extorsions, à des injures, à des violences, partout où nul ne peut manquer à ses obligations sans s’exposer à des châtiments, partout où chacun peut remplir ses devoirs sans encourir aucune peine ; l’ordre, c’est la liberté.

    Cela étant entendu, la question devient facile à résoudre ; elle se réduit à savoir si les violences et les mauvais traitements inspirent de la bienveillance et de la douceur, et si la protection et la justice donnent de l’énergie à la vengeance ; si le père dont on outrage la fille, ou le mari dont on ravit la femme, sont moins à craindre pour le ravisseur, que n’est à craindre pour un homme inoffensif l’individu dont il respecte la famille ; si l’homme qui jouit en toute sécurité de ses travaux et qui peut enrichir ses enfants par ses économies, est moins disposé à respecter les propriétés d’autrui, que celui qui se voit sans cesse ravir par la violence les produits de son travail ; si celui qui pourra, sans danger, remplir tous les devoirs que la morale lui prescrit, aura des mœurs moins pures que celui qui ne peut remplir aucun devoir sans s’exposer à des châtiments cruels.

    Il faut observer, en effet, qu’en échappant à l’arbitraire de son possesseur, l’homme qu’on appelle un esclave n’acquiert pas l’indépendance des sauvages ; il se trouve sous l’autorité de la loi commune, et sous la puissance des magistrats ; il ne peut pas plus qu’auparavant se livrer impunément à des crimes. S’il se rend coupable de quelque délit, il en sera puni comme il l’aurait été quand il était esclave, mais la peine sera plus proportionnée à l’offense ; elle sera appliquée sans partialité, sans vengeance ; elle aura pour but et pour résultat la répression du mal, et non la satisfaction d’un sentiment de haine ou d’antipathie. S’il se livre à un vice, il en portera la peine bien plus infailliblement qu’il ne l’aurait portée dans l’état de servitude ; l’oisiveté ou l’intempérance seront châtiées par la misère, comme le travail et l’économie seront récompensés par l’aisance ou par la richesse.

    Les hommes qui se proposent l’abolition de l’esclavage, n’ont presque point à s’occuper de la population asservie. Leur action doit s’exercer bien plus sur les maîtres que sur les esclaves ; elle doit avoir pour effet, non de les soumettre à des violences, mais d’empêcher qu’ils n’en exercent sur d’autres impunément. L’asservissement d’un homme à un autre n’étant pas autre chose qu’un privilège d’impunité accordé au premier pour tous les crimes dont il peut se rendre coupable à l’égard du second, l’affranchissement n’est pas autre que la révocation de ce privilège. Déclarer que, dans tel pays, l’esclavage est aboli, c’est déclarer tout simplement que les délits ou les crimes seront punis sans acception de personnes ; établir ou maintenir l’esclavage, c’est accorder ou garantir des privilèges de malfaiteur. Cela est si évident que, pour abolir complètement la servitude dans tous les lieux où elle existe, il suffirait de soumettre aux dispositions des lois pénales les délits exécutés par les possesseurs d’hommes, sans faire aucune distinction entre les personnes offensées.

    On craint que, si la justice est rendue à tout le monde, et si, par conséquent, les maîtres perdent le privilège de commettre des iniquités, les hommes de la race asservie ne profitent des garanties qui leur seront données ; qu’ils ne se coalisent entre eux, et ne détruisent leurs anciens possesseurs, ou du moins ne les expulsent du pays. Il est très probable que, tôt ou tard, les îles cultivées par des esclaves seront exclusivement possédées par des hommes de leur espèce ; ces hommes sont de beaucoup les plus nombreux ; ils peuvent se passer de leurs maîtres, et leurs maîtres ne peuvent pas se passer d’eux. Il у aura par conséquent des noirs ou des mulâtres dans les colonies, aussi longtemps qu’il y aura des blancs ; mais il n’est pas également certain qu’il y ait des blancs aussi longtemps qu’il y aura des noirs, puisque ceux-ci peuvent vivre sans les secours de ceux-là. Toutes les chances sont donc en faveur des derniers.

    Mais cette révolution, dans les colonies européennes, peut s’opérer de deux manières : elle peut s’exécuter d’une manière violente et rapide comme celle qui s’est opérée à Saint-Domingue ; ou bien elle peut s’exécuter d’une manière lente et progressive, et de telle sorte qu’en se retirant, les individus de la race des maîtres emportent la valeur de leurs propriétés et les moyens d’aller s’établir ailleurs ; la persistance des maîtres à maintenir l’esclavage ne peut amener que la première ; l’affranchissement des esclaves amènerait probablement la seconde.

    Si, par suite de quelque événement extraordinaire, il y avait, en effet, une insurrection d’esclaves, leur première pensée serait d’expulser leurs maîtres, et peut-être de les exterminer. Placés entre la nécessité de conquérir leur indépendance, et le danger de périr dans les supplices, ils finiraient probablement par rester maîtres du pays ; et une fois qu’ils l’auraient conquis, il ne serait pas facile de le leur enlever. Les métropoles trouvent que leurs colonies sont une charge trop lourde pour faire de grands sacrifices pour les conquérir, si elles venaient à les perdre.

    La révolution qui, par suite de l’affranchissement, placerait des noirs à la tête des affaires publiques, arriverait d’une manière si lente et si insensible, qu’il n’est guère possible de prévoir l’époque à laquelle elle serait terminée. Il faudrait connaître bien peu les hommes pour s’imaginer qu’en sortant de l’esclavage le plus dégradant qui ait jamais existé, ils aspireront à commander, et s’organiseront entre eux pour s’emparer du pouvoir. Quelque nombreux qu’ils soient, comparativement à leurs maîtres, leur ignorance, leur misère, la difficulté d’acquérir aucune propriété territoriale, et l’influence des gouvernements européens, ne permettront guère aux idées ambitieuses de germer dans leurs esprits, à moins que des violences ne les portent au désespoir. Lorsqu’une aristocratie s’est profondément enracinée dans un pays, elle se soutient pour ainsi dire par son propre poids. Les luttes ne commencent pour elle que lorsqu’il se trouve, dans les rangs des hommes jadis asservis, des individus qui, par leurs richesses ou par leurs lumières, aspirent au gouvernement. Ces luttes ne sont même dangereuses qu’autant que l’aristocratie exclut de son sein les hommes qui, par leur position, peuvent aspirer à y entrer ; car, si elle absorbe les richesses ou les talents qui se développent dans les autres classes de la population, il n’y a plus de raison pour qu’elle finisse. Le petit nombre des dominateurs ne suffit pas pour amener la fin de leur empire : huit mille Mamloucks ont régné pendant des siècles sur trois ou quatre millions d’Égyptiens ; et leur règne durerait encore, s’ils n’avaient pas été détruits par un pouvoir étranger.

    La lutte entre les descendants des maîtres et les descendants libres des esclaves commencera donc à se manifester lorsque les derniers auront acquis assez de richesses et de lumières pour aspirer à l’exercice des pouvoirs politiques. Il est très probable que des électeurs d’espèce éthiopienne qui trouveraient parmi les hommes de leur race des individus capables de les bien gouverner, leur donneraient la préférence sur des blancs. Il arriverait alors ce que nous avons vu dans une ville des anciennes colonies espagnoles ; les blancs cesseraient d’être appelés aux emplois publics, et leur position deviendrait tellement désagréable, qu’ils prendraient le parti d’émigrer. Mais, pour qu’un tel événement arrivât, il faudrait que l’industrie et les richesses des affranchis se fussent de beaucoup augmentées, et alors les descendants des maîtres pourraient aliéner leurs propriétés plus avantageusement qu’ils ne le pourraient aujourd’hui. Leurs terres perdront, en effet, d’autant plus de leur valeur, qu’ils mettront plus de persistance à maintenir l’esclavage ; car la main-d’œuvre deviendra de plus en plus chère, et il deviendra de plus en plus à craindre que propriétaires ne soient expulsés.

    Quoi qu’il en soit de ces conjectures sur l’avenir, il est certain qu’il n’y a plus de sécurité pour les possesseurs d’hommes des colonies ; que l’Angleterre lutte de toute sa puissance pour abolir l’esclavage, et que, par conséquent, la question ne porte plus que sur le moyen le plus sûr de l’abolir.

    Dans le système de l’esclavage, on pose en principe que la personne qu’on appelle un esclave est une chose ; que cette chose appartient au propriétaire, et qu’il peut faire d’elle tout ce qu’une ordonnance de son gouvernement ne lui a pas défendu. En conséquence, on cherche à mettre des limites à la disposition de cette propriété, comme on en a mis à la disposition de toutes les autres. J’ai fait voir, dans le chapitre précédent, qu’en suivant ce système, il n’y a pas moyen d’arriver à l’abolition de l’esclavage, parce que l’arbitraire qu’on proscrit sous une forme, se montre immédiatement sous une autre. Il est aussi impossible d’arriver à la liberté en partant du principe de la servitude, qu’il est impossible d’arriver à la vérité en prenant une erreur pour la base de ses raisonnements.

    Quelque lente que soit la marche qu’on se propose de suivre dans l’abolition de l’esclavage, il est un pas qu’il faut nécessairement franchir d’une seule fois, parce que entre l’erreur et la vérité il n’y a point d’intermédiaire. Il ne faut pas partir du fait mensonger qu’un être humain est une chose, ou un quart de chose, ou un huitième de chose ; il faut reconnaître franchement ce qui est, c’est-à-dire qu’il est une personne ayant des devoirs à remplir envers lui-même, envers son père, sa mère, sa femme, ses enfants, et l’humanité tout entière. Tant que ces vérités ne sont pas reconnues, il n’y a pas de progrès à faire ; on ne peut qu’opposer de la force à de la force. Mais aussi, à l’instant où l’on reconnaît qu’un homme asservi est un homme, et qu’il a des devoirs moraux à remplir comme tous les autres, les positions changent ; comme être moral, il devient l’égal de son maître, puisqu’il a les mêmes devoirs à remplir que lui.

    En considérant ainsi les hommes qu’on appelle des esclaves et les hommes qu’on appelle des maîtres, on ne peut pas suivre le procédé qu’on emploie quand on limite les pouvoirs d’un propriétaire sur sa propriété ; on ne peut pas dire que le maître peut tout ce qui ne lui est pas interdit par l’autorité publique, ou que l’esclave doit tout, excepté ce que les ordonnances du gouvernement lui ont réservé ; on est obligé de déclarer, au contraire, que le maître ne peut rien exiger au-delà de ce que le gouvernement lui a positivement accordé, et que l’individu qu’on appelle un esclave, est libre sur tous les points qui n’ont pas été restreints par une disposition positive.

    Ces deux manières de procéder peuvent paraître identiques ou ne différer que dans les termes ; et cependant il y a entre l’une et l’autre une différence immense. Dans l’une, on reconnaît qu’il existe des devoirs moraux indépendants des caprices de la puissance ; c’est la liberté qui est le principe ; l’obligation envers le maître est une exception. Dans l’autre, on fait dériver tous les devoirs de la volonté des gouvernements ; c’est le despotisme, qui est le principe ; l’exception, c’est la liberté, ou ce qu’on appelle les libertés, mot inventé pour rappeler aux affranchis qu’ils ne s’appartiennent que dans les parties d’eux-mêmes qui leur ont été concédées par leurs possesseurs.

    La description spéciale de chacune des obligations imposées à l’homme qu’on appelle un esclave, envers l’homme qu’on appelle un maître, et la reconnaissance positive que le premier ne doit rien au second, au-delà de ce qui est décrit, sont d’une si haute importance que les possesseurs d’hommes croiraient avoir perdu la partie la plus précieuse de leur autorité, s’ils étaient obligés de spécifier ainsi chacune de leurs prétentions, et si on les réduisait, pour en exiger l’accomplissement, à suivre les formes légales.

    Si chacune des obligations des esclaves était déterminée par un acte de l’autorité publique, les ministres de la religion, qui veulent les préparer à la liberté par l’enseignement de la morale, pourraient leur parler de devoirs sans les exciter indirectement à la révolte ; les devoirs ne seraient bornés alors que par les obligations imposées envers les maîtres ; tandis que, lorsque les obligations envers le maître restent indéfinies, il ne peut pas exister d’autres devoirs que celui d’une obéissance aveugle [388].

    Mais quelles sont les obligations à imposer à l’homme qu’on appelle un esclave, envers l’homme qu’on appelle un maître ? Si les questions qui divisent les hommes étaient toujours résolues selon les règles de la morale, il faudrait renverser celle-ci ; il ne faudrait pas demander quelles sont les obligations de l’homme possédé envers son possesseur ; il faudrait demander, au contraire, quelles sont les obligations de celui-ci envers celui-là ; qu’est-ce qu’il lui doit pour le travail qu’il lui a arraché, et dont il ne lui a point payé la valeur, pour les violences qu’il a exercées sur lui, ou pour les souffrances auxquelles il l’a condamné, et dont il ne l’a point indemnisé ? Mais, ne devançons point notre siècle ; recevons, comme une grace, l’abandon fait à l’homme faible et pauvre d’une petite part des produits de ses travaux, et considérons comme une faveur le ralentissement de l’injustice et de la violence.

    Quelque élevées que soient les prétentions des possesseurs d’hommes et de leurs amis, je suppose que tous les services qu’ils prétendent leur être dus par les hommes possédés, sont appréciables en argent ; un maître n’oserait réclamer ostensiblement de son esclave que des travaux ; et, si l’on admet cette réclamation comme juste, il ne doit pas se plaindre qu’on est trop exigeant. Ce point étant convenu, la première mesure à prendre est de déterminer quelle est la valeur courante d’une journée de travail fait par un esclave de tel âge et de tel sexe. Il est bien probable que des individus sortiront souvent de la règle commune, que leur travail vaudra tantôt un peu plus, et tantôt un peu moins ; mais, comme nous raisonnons maintenant dans un système d’expédients, et non sur les règles de la justice, il ne s’agit pas d’arriver à une exactitude mathématique.

    Le prix d’une journée d’esclave étant fixé, le possesseur d’hommes ne peut pas se plaindre d’injustice, si l’on accorde à l’individu asservi la faculté de livrer son travail ou d’en payer la valeur. Cette alternative place en quelque sorte l’esclave dans la même position que l’homme libre ; elle rétablit en lui, au moins en partie, le principe d’activité que la servitude détruit. Le prix de la journée d’un homme libre ayant, en général, deux ou trois fois la valeur de la journée d’un esclave, il est évident qu’en donnant un principe d’activité à la population, on doublerait la quantité de travail, en même temps qu’on bannirait les supplices au prix desquels on l’obtient. Les esclaves obtiendraient ainsi la facilité de se racheter et de racheter les membres de leurs familles.

    Par la même raison qu’un possesseur d’hommes ne pourrait pas accuser d’injustice la mesure qui accorderait à l’esclave la faculté de livrer son travail ou d’en payer la valeur, il ne saurait se plaindre si un esclave est admis à se racheter ou à racheter sa femme et ses enfants. Les obligations imposées à un individu asservi étant appréciables en argent, rien n’est plus facile que de déterminer le prix auquel un esclave peut s’affranchir. Il suffit de calculer quel est, dans l’esclavage, le terme moyen de la vie, et de distraire des journées de travail dont ce terme se compose pour chaque individu, les jours consacrés au repos, et ceux pendant lesquels le travail peut être interrompu par des accidents ou des maladies.

    Le rachat des esclaves est une des mesures auxquelles les possesseurs d’hommes sont le plus opposés. Si l’on veut connaître les raisons de leur opposition, il ne faut pas les chercher dans leurs discours ; il faut observer les circonstances qui influent sur le prix des individus exposés en vente. Si l’on examine, dans un marché où des êtres humains sont vendus, quels sont les individus qui obtiennent la préférence, et dont le prix est le plus élevé, on verra que, parmi les femmes, ce sont celles qui peuvent le plus facilement allumer les passions de leurs maîtres, et que, parmi les hommes, ce sont également les mieux faits et les plus beaux. La quantité de travail qu’ils peuvent exécuter n’est, en général, qu’une considération secondaire ; une jeune et belle fille qui, par les traits et la couleur, se rapproche de l’espèce des maîtres, se vendra deux fois plus qu’une négresse qui sera deux fois plus forte, mais qui aura des formes et une physionomie peu agréables. Cette seule circonstance est une preuve irrécusable que les possesseurs d’hommes entendent imposer à leurs esclaves d’autres obligations que celle de travailler ; mais ces obligations ne sont pas de nature à être avouées, et nous pouvons ne pas en tenir compte.

    Du fait reconnu qu’un homme est un homme, et que comme tel il a des devoirs moraux à remplir, il résulte que, lorsque l’individu que nous appelons un esclave, a livré, en nature ou en argent, la quantité de travail qu’il est tenu de payer à l’individu que nous appelons un maître, il ne lui doit plus rien. Dès ce moment, il ne dépend plus que des lois générales et des magistrats ; s’il se rend coupable, il doit être poursuivi et puni comme tous les hommes ; si, par sa bonne conduite et par son industrie, il acquiert quelques propriétés, elles doivent lui être garanties par les mêmes autorités qui garantissent celles des maîtres ; son domicile doit être inviolable comme celui de tous les autres hommes ; il est le protecteur de ses enfants et de sa femme ; et si sa force ne lui suffit pas pour remplir ses devoirs de père ou de mari, c’est aux magistrats à y suppléer [389].

    En accordant à un individu asservi la faculté de livrer à son possesseur son travail ou la valeur de ce travail, on attaque de la manière la plus puissante le préjugé qui flétrit les occupations industrielles dans les pays exploités par des esclaves, et l’on fait prendre en même temps à la population asservie des habitudes d’activité et d’économie. L’homme qui, pendant quelques années, aura travaillé et fait des épargnes pour acquérir sa liberté, continuera de travailler et de faire des épargnes quand il sera devenu libre, pour assurer son indépendance et se ménager des ressources dans sa vieillesse. L’emploi de ce moyen produirait en peu de temps des effets très considérables : il développerait l’intelligence de la population esclave ; il formerait ses mœurs et ses habitudes ; il lui donnerait des moyens d’existence, et formerait, pour les possesseurs des terres, une classe d’ouvriers intelligents et laborieux. Le commerce et l’industrie des métropoles y trouveraient également leur avantage ; les productions équinoxiales seraient moins chères, et les demandes des produits manufacturés se multiplieraient, parce que le nombre des consommateurs serait plus grand. Il faut ajouter que les colonies pourraient bientôt se garder elles-mêmes, et qu’elles ne seraient plus une cause de ruine pour les nations auxquelles elles sont soumises.

    Je ne me suis pas proposé d’exposer, dans ce chapitre, un projet d’affranchissement ; j’ai voulu seulement démontrer que le système de l’esclavage repose sur un principe diamétralement opposé au principe de la liberté, et qu’il est impossible de passer d’un régime à l’autre, si l’on n’abandonne pas complètement le principe du premier pour adopter le principe du second. Le seul fait du changement de principes, il ne faut pas se le dissimuler, est une révolution complète ; et tout procédé fondé sur ce changement et suivi avec persévérance, conduira promptement à l’abolition complète de l’esclavage. Si j’ai indiqué un mode particulier d’affranchissement, ce n’est pas parce que je l’ai considéré comme le seul bon, ou comme étant complet : je ne me suis proposé que de faire voir quelques-unes des principales conséquences auxquelles on était amené par le seul fait de changement de principes. Mais tant que l’on considérera comme une vérité l’erreur grossière sur laquelle repose l’esclavage, c’est vainement qu’on se débattra contre les conséquences ; on pourra, pour les arrêter ou les affaiblir, employer beaucoup de temps, de talents et même de richesses ; vaincues en théorie, elles triompheront dans la pratique.

    L’affranchissement des esclaves, ou pour parler avec plus de justesse, le frein mis aux passions et au pouvoir arbitraire des possesseurs d’hommes, n’est pas un phénomène tellement nouveau qu’on ne puisse pas être éclairé par l’expérience. Dans un espace de quarante années, on a vu six exemples d’un grand nombre d’esclaves affranchis en masse, sans qu’il soit jamais résulté aucun inconvénient de leur affranchissement [390]. Les affranchis ont toujours eu une conduite plus régulière que les maîtres. J’en ai fait voir ailleurs les raisons.