Traité de Législation: VOL IV
De l’influence de l’esclavage domestique sur la production, l’accroissement et la distribution des r
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 13: > De l’influence de l’esclavage domestique sur la production, l’accroissement et la distribution des richesses.
Le travail fait par des esclaves est-il moins dispendieux que celui qui est exécuté par des hommes libres ? Cette question, sur laquelle des écrivains fort éclairés se sont divisés, me semble peu philosophique. Ne préjugerait-elle pas, en effet, que les hommes qui concourent à la production des richesses, ne sont que des machines dont un petit nombre d’oisifs peuvent arbitrairement diriger, accélérer ou ralentir les travaux, et qui ont d’autant plus de valeur qu’elles absorbent une part moins considérable des richesses qu’elles produisent ? Que des voleurs de grand chemin discutent entre eux, si les propriétés qu’ils acquièrent en rançonnant les voyageurs leur coûtent plus cher que celles qui sont acquises par des hommes qui exercent quelque branche d’industrie, je le conçois ; que des pirates mettent en discussion si les peines, les soins et les dangers de la piraterie sont plus grands ou plus productifs que les peines, les soins et les dangers du commerce maritime, je le conçois encore ; pour les premiers comme pour les seconds, la question peut ne pas être éclaircie, et ni les uns ni les autres n’ont à la discuter, ni comme moralistes, ni comme législateurs. Mais élever une question analogue chez des peuples policés, et en traitant une science, c’est, à ce qu’il me semble, renoncer à l’impartialité qui doit présider à toute recherche scientifique, et rétrograder vers la barbarie. Adam Smith, dont l’esprit était d’ailleurs si juste, a mal posé la question, et il a entraîné dans l’erreur presque tous ceux qui l’ont traitée après lui [279].
J’ai fait observer ailleurs que, lorsqu’on traite des sciences morales, il faut écarter avec soin les dénominations qui peuvent fausser notre jugement, en nous faisant voir des êtres différents dans des individus qui sont de même nature. Il ne peut y avoir dans les sciences morales, pas plus que dans les sciences physiques, ai-je dit, ni maîtres ni esclaves, ni rois ni sujets, ni citoyens ni étrangers. Il ne peut y avoir que des hommes ou des agrégations d’hommes, différant entre eux par leurs habitudes, par leurs préjugés, par leurs lumières, par leurs prétentions, agissant bien ou mal les uns sur les autres et portant des noms divers [280].
En partant de ce fait, on ne peut donc voir dans les esclaves comme dans les maîtres, que des créatures humaines, et dès lors la question posée au commencement de ce chapitre revient à celle de savoir si le travail qu’un homme obtient d’un grand nombre d’autres en leur déchirant la peau à coups de fouet, lui coûte plus que le travail qu’il obtiendrait d’eux en leur en payant un juste salaire. On voit, par la manière dont la question a été posée, que les premiers écrivains qui l’ont agitée, se sont trouvés dans la race des maîtres, et que c’est principalement dans l’intérêt des plus forts qu’ils l’ont examinée. Jamais des hommes asservis ne se fussent avisés de mettre en question, si les fatigues et les souffrances au prix desquelles ils obtiennent leur chétive subsistance, sont moins grandes que les travaux et les peines au moyen desquels des ouvriers libres achètent leur salaire. Cette question est cependant la même que la précédente ; il n’y a de différence entre l’une et l’autre, qu’en ce que dans la première ce sont les maîtres qui examinent si la servitude est conforme ou contraire à leurs intérêts, tandis que dans la seconde ce sont les esclaves qui se livrent à un semblable examen [281].
Le calcul qu’a fait Adam Smith, lorsqu’il a voulu comparer le prix du travail exécuté par des hommes libres au prix du travail exécuté par des hommes asservis, aurait dû le convaincre qu’on ne pouvait établir à cet égard aucun parallèle, et que la question, ainsi considérée, n’était pas même du domaine des sciences morales. Pour déterminer le prix de deux choses, il ne suffit pas, en effet, de les comparer l’une à l’autre ; il faut un troisième terme de comparaison ; il faut des hommes qui aient besoin d’effectuer un échange ; mais si c’est un être humain qui entre dans le marché ou qui en est la matière, comment en déterminera-t-on la valeur ? Sera-ce par la demande de l’individu qui le tient asservi, et par l’offre de celui qui veut en acquérir la possession ? Mais ici une difficulté se présente : c’est de savoir pourquoi, dans la fixation du prix, on ne consultera pas la volonté de l’homme possédé, aussi bien que la volonté de celui qui le possède ; quelle est l’échelle sur laquelle un homme peut fixer la valeur d’un homme ? Ce n’est pas tout : lorsque le prix d’un homme a été convenu entre le vendeur et l’acheteur, et que celui-ci l’a payé, il doit faire son marché avec l’homme vendu pour obtenir de lui qu’il travaille ; mais que lui offrira-t-il pour se faire livrer cette marchandise que nous appelons du travail, et dont nous cherchons à connaître le prix ? Il lui offrira ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour vivre, plus un nombre de coups de fouet suffisant pour le contraindre à accepter le marché : or, ce dernier poids jeté dans la balance trouble singulièrement le calcul.
Supposons, en effet, qu’un individu, ayant la bourse légère et le bras vigoureux, se présente chez un marchand ; qu’il offre de lui payer un dixième de sa marchandise en bonne monnaie, et le surplus en coups de bâton ; s’il est assez fort pour faire agréer sa proposition, faudra-t-il considérer le traité comme ayant fixé le cours régulier des marchandises ? Tel est cependant le calcul que font les possesseurs d’hommes, quand ils comparent ce que coûte le travail d’un ouvrier asservi à ce que coûte le travail d’un ouvrier libre.
Un planteur peut croire que le travail d’un homme qu’il tient enchaîné et qu’il stimule à coups de fouet, ne lui coûte que le prix auquel il l’a acheté, et les frais de son entretien, comme un pirate peut croire que les marchandises et les hommes dont il s’est rendu maître, ne lui ont coûté que quelques livres de poudre et quelques boulets de canon ; mais nous, qui n’avons aucun tarif pour fixer la valeur de nos semblables ; nous, qui ne savons pas quel est le prix légitime auquel on achète la faculté de faire violence à des hommes, à des enfants ou à des femmes ; nous, qui n’admettons pas que la partie la plus considérable du genre humain ait été créée pour les plaisirs d’un petit nombre d’oisifs ; nous, qui ne pouvons voir dans les relations qui ont lieu entre un maître et ses esclaves, que l’action de la force et de la brutalité sur la faiblesse et sur l’ignorance ; nous, aux yeux de qui les esclaves sont des hommes aussi bien que les maîtres, et qui devons calculer ce que coûte un produit, non pas à tels ou tels individus, mais au genre humain tout entier ; nous, qui ne pouvons pas ne compter pour rien les violences et les misères auxquelles des populations sont assujetties pour les plaisirs d’un petit nombre d’individus, nous devons raisonner autrement que des possesseurs d’hommes.
Nous devons exposer, sans doute, les effets que produit la servitude sur l’accroissement et sur la diminution des richesses ; mais, en faisant cette exposition, nous ne devons pas oublier que les richesses ne sont qu’un moyen, et que nous devons les évaluer, moins par la quantité, que par l’influence qu’elles exercent sur le bien-être des nations. Nous devons prendre garde surtout, lorsque nous calculons la somme de richesses produites dans une circonstance donnée, de ne pas jeter les yeux seulement sur celles que possède une petite fraction de la population ; nous devons considérer celles que possèdent toutes les classes d’hommes, sans distinction de rangs ni de nations. Si nous calculons d’un côté ce que coûte à un possesseur de terres ou à un manufacturier le travail qu’il fait faire, nous devons calculer, de l’autre, ce que coûte à l’homme pauvre la subsistance qu’il achète avec du travail. Le pays le plus misérable est celui dans lequel il faut donner la somme la plus considérable de travail pour obtenir la somme la plus petite des moyens d’existence, car dans tous les pays la masse de la population se compose de familles laborieuses.
Extorquer les capitaux du riche par des violences, ce n’est pas créer des richesses ou en accroître la somme, c’est les déplacer ; de même, extorquer le travail du pauvre par des coups de fouet ou par des moyens analogues, ce n’est pas diminuer les frais de production, c’est ravir à la masse de la population ses moyens d’existence pour engraisser un petit nombre d’oisifs. Ce qui est vrai pour des individus comparés à des individus, est vrai pour des nations comparées à d’autres nations ; il n’y a de différence entre le premier cas et le second, qu’en ce que, dans celui-ci, le brigandage est établi sur une base plus large.
Adam Smith et quelques-uns des écrivains qui sont venus après lui et qui ont traité la même question, semblent avoir cru que, pour juger de l’effet que l’esclavage domestique produit sur les richesses, il suffisait de calculer ce que coûte à un entrepreneur le travail d’un homme esclave et le travail d’un homme libre ; c’est à peu près comme si l’on jugeait de la difficulté de faire avancer une pesante voiture, par la résistance que lui offrent les atomes qui voltigent dans les airs.
Pour juger de l’influence de l’esclavage sur les richesses, il faut comparer d’abord la quantité qui en est produite dans un pays où l’esclavage est inconnu, à la quantité qui en est produite dans un pays où tous les travaux sont exécutés par des esclaves, toutes circonstances étant égales d’ailleurs ; il faut examiner ensuite comment, dans l’un et l’autre pays, ces richesses se distribuent entre les diverses classes de la population ; il faut déterminer de plus quelle est l’influence qu’exercent les divers modes de distribution sur la consommation ; enfin, il faut examiner quelle est la somme de travaux ou de peines au prix desquelles elles sont achetées.
Toutes les richesses que possèdent les nations sont le produit du travail de l’homme combiné avec les forces de la nature. La plupart des choses qui existent, concourent sans doute, de concert avec l’industrie humaine, à la formation des objets qui nous sont nécessaires. L’air, la terre, l’eau, le feu, le vent, nous prêtent leurs forces, pour produire des richesses, pour créer, ou pour mettre en mouvement des machines productives. Mais, si l’homme n’avait jamais su diriger ces forces, il n’existerait pas plus de richesses dans les pays qui sont aujourd’hui les plus florissants, qu’il n’en existait dans la Nouvelle-Hollande avant que les Européens y fussent arrivés. Si tout travail cessait chez les nations les plus riches, elles auraient en peu de temps disparu de la surface de la terre, et le sol qu’elles habitent serait, dans un petit nombre d’années, semblable aux déserts sur lesquels la civilisation n’a jamais pénétré.
Il ne peut donc pas, à proprement parler, exister de richesses, à moins que l’homme ne concoure à les produire. Mais, comment peut-il y concourir ? De trois manières : par le développement de son intelligence, qui lui fait connaître les forces de la nature et qui lui apprend à en tirer parti ; par l’habileté qu’il donne à ses organes physiques d’exécuter les opérations que son intelligence a conçues ; enfin, par des habitudes morales qui lui donnent le moyen de conserver et d’accroître ses richesses, ou d’en disposer de la manière la plus avantageuse. Il est donc nécessaire, pour apprécier les effets que l’esclavage produit sur l’accroissement ou la diminution des richesses, de juger d’abord des effets qu’il produit sur toutes les facultés humaines.
Le premier effet que l’esclavage a toujours produit sur les mœurs des maîtres, a été d’avilir à leurs yeux le travail de l’homme sur les choses. Nous ne trouvons à cet égard aucune exception ni chez les anciens, ni chez les modernes ; les maîtres grecs ont pensé comme les maîtres romains ; les possesseurs des noirs ou des hommes de couleur comme les possesseurs de blancs attachés à la glèbe. Le travail étant avili, les maîtres renoncent à toute profession industrielle ; ils s’abstiennent d’appliquer leurs organes physiques à la production des choses nécessaires à l’existence de l’homme. Ainsi, partout où la population est divisée en maîtres et en esclaves, l’action des premiers sur les choses est complètement perdue pour la production des richesses.
En même temps que l’esclavage inspire aux individus de la classe des maîtres le mépris du travail, l’oisiveté à laquelle il les condamne fait naître chez eux la passion des jouissances physiques et de tout ce qui peut rompre la monotonie de leur existence, sans exiger d’eux aucune fatigue : la table, les femmes, les jeux de hasard, les spectacles absorbent alors tout le temps qui n’est pas consacré à la domination ou au sommeil ; si à cet égard il a existé quelques exceptions individuelles, on n’en trouve point en considérant les nations en masse. Ainsi, tandis que l’esclavage rend nul le travail des maîtres, et qu’il met à leur disposition les richesses produites par le travail d’autrui, il leur donne les vices nécessaires pour les dissiper. Et comme la production annuelle des richesses est en raison composée du travail et de la cumulation des capitaux, il est clair que la production ne peut jamais être très grande là où tous les revenus sont consommés improductivement à mesure qu’ils sont produits.
Les travaux intellectuels sont un peu moins avilis chez les individus de la classe des maîtres, que ne le sont les travaux manuels ; cependant, il est très rare de voir des maîtres développer leur intelligence, à moins que ce ne soit pour multiplier le nombre de leurs esclaves, pour consolider ou pour étendre leur domination. Dans les pays où ils ont conservé leur liberté politique, ils exercent quelquefois leur esprit dans l’art de persuader ou de commander ; mais jamais ils ne l’exercent dans l’art de rendre plus productif le travail de l’homme sur la nature. Ils croiraient, en se livrant à des études de ce genre, qu’ils se fatiguent pour épargner de la peine à la population asservie, et ils ne lui portent pas assez d’intérêt pour chercher à lui rendre le travail plus léger. Quant aux maîtres qui ne jouissent d’aucune liberté politique, les vices et les préjugés que leur donne l’esclavage, ne leur permettent de développer leur intelligence sur rien. S’il se trouve des individus qui sortent de la classe commune, ils ne cherchent guère qu’à acquérir les connaissances qui leur paraissent les plus favorables à leur propre affranchissement. Les facultés intellectuelles et morales des maîtres sont donc perdues pour la production et la conservation des richesses, aussi bien que leurs forces physiques.
L’effet que produit l’esclavage sur les facultés intellectuelles de la partie de la population qui est asservie, est encore plus étendu que celui qu’il produit sur les facultés intellectuelles des maîtres. Trois causes concourent à l’abrutissement des esclaves : la première est le soin que les maîtres prennent de les rendre stupides, pour assurer leur propre sécurité ; la seconde, les travaux dont ils les accablent, et qui ne leur laissent le temps de réfléchir sur rien ; la troisième, l’absence complète de tout intérêt à s’éclairer.
Un esclave ne cherche à développer son intelligence que pour échapper à la violence de son maître ; il devient rampant, menteur ou flatteur ; mais quelle raison aurait-il de devenir plus intelligent et plus industrieux, puisqu’il ne peut jamais disposer des produits de son industrie ? Chez lui tout principe d’activité est éteint. Quel motif en effet pourrait avoir un esclave de faire quelque progrès ? Pour qui se donnerait-il de la peine ? Pour lui-même ? il ne peut rien sur sa propre destinée. Pour ses enfants ou pour sa femme ? il ne peut rien pour eux ; il ne peut leur transmettre ni richesses, ni lumières, ni sentiments. Pour ses compagnons de servitude ? il ne peut leur rendre aucun service, et à leur tour ils ne peuvent rien pour lui. Travaillerait-il pour sa réputation, pour sa gloire ? il n’y en a point pour des esclaves. Pour la race des maîtres ? ce sont des ennemis que son intérêt est de détruire. Il ne peut exister, en un mot, parmi des esclaves ni transmission de richesses, ni transmission de connaissances, ni transmission d’idées morales. L’esclave n’est comptable que de l’emploi de ses forces physiques brutes, et quand il en a livré le produit à son maître, celui-ci n’a plus rien à lui demander. L’esclavage a donc pour effet de faire descendre les esclaves au dernier terme de misère et d’abrutissement auquel il soit possible à l’homme d’arriver, et de rendre stationnaire ou rétrograde toute la partie de la population asservie.
Les esclaves n’ont pas plus d’influence, par leurs mœurs, sur la production et l’accroissement des richesses, qu’ils n’en ont par leurs facultés intellectuelles. Réduits à ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour vivre, ils n’ont rien à économiser ; et quand même il leur resterait du superflu, ils ne feraient aucune économie, puisqu’ils ne peuvent rien posséder en propre. Ceux qui ont quelque puissance sur les richesses possédées par leurs maîtres, sont intéressés à en consommer le plus possible. Pour eux, prendre n’est pas voler, c’est se remettre en possession d’une valeur que leurs travaux ont produite, et dont le prix ne leur a été payé qu’à coups de fouet. S’il leur arrive de s’emparer de quelque valeur, il faut qu’ils la consomment à l’instant, ou qu’ils courent le risque d’en être dépouillés ; ils sont à cet égard dans la même position que les sauvages. Enfin, toutes les facultés de la partie de la population qui n’appartient ni à la classe des esclaves, ni à celle des maîtres, sont également nulles pour la production des richesses. Quand les hommes de cette classe n’ont pas le moyen d’émigrer, ils vivent dans l’oisiveté ; ils mendient ou volent ; aux yeux des maîtres, ce genre de vie est moins déshonorant que le travail : il est plus analogue à la manière dont ils vivent eux-mêmes. Dans un pays exploité par une population asservie, il ne reste donc pour la production des richesses, que les organes physiques des esclaves, destitués de tout principe d’intelligence et d’activité, et stimulés seulement par l’action du fouet. Or, des châtiments corporels peuvent bien exiger certain mouvement du corps, mais ils ne peuvent créer cette énergie que donne une volonté libre ; et quand même ils parviendraient à la créer, une force destituée d’adresse, d’intelligence et de moralité, ne saurait produire et encore moins conserver beaucoup de richesses, quelque énergique qu’elle fût d’ailleurs.
Les faits généraux que j’énonce ici ne sont pas de simples conjectures tirées de la connaissance que nous avons de la nature de diverses espèces d’hommes ; ce sont des observations faites chez tous les peuples qui ont eu des esclaves. De ces faits, il résulte trois conséquences : la première, que l’esclavage s’oppose à la cumulation des capitaux qui constituent la richesse ; la seconde, qu’il est un obstacle à toute invention, ou à l’adoption de toute découverte propre à faciliter la production ; la troisième, qu’il est un obstacle à l’exercice de tout art qui exige, de la part de l’artiste, de l’attention, de l’intelligence, de l’adresse.
Pour savoir si les faits particuliers répondent à ces observations, il suffit de connaître quelles sont les diverses branches d’industrie exercée par les maîtres ou par les esclaves ; quels sont les travaux auxquels se livrent des individus qui n’appartiennent à aucune de ces deux classes, et quelle est l’abondance dont les uns et les autres jouissent [282].
Nous ne connaissons pas assez quelle fut l’industrie des peuples anciens, depuis leur origine jusqu’à leur décadence, ni quelle fut la part qu’y prirent les diverses classes de la population, pour entrer à cet égard dans des détails bien précis. Nous voyons seulement que tout dégénéra, lorsque les conquêtes des Romains, ayant mis tous les peuples au même niveau, eurent multiplié jusqu’à l’excès le nombre des esclaves, et lorsque l’état de paix ne permit plus de réduire des hommes libres en servitude. Nous pourrons juger d’ailleurs des effets que l’esclavage produisit dans tous les arts, par l’influence qu’il exerça sur l’agriculture, suivant le témoignage même des écrivains de cette nation [283].
J’ai déjà fait observer qu’à mesure que le nombre des esclaves s’était accru en Italie, le pays était devenu moins fertile, et qu’il avait fini par être converti en pâturages. Pline s’est demandé quelle avait été la cause de ces abondantes récoltes qui existaient dans les premiers temps de la république ; et la principale cause qu’il en a trouvée, est que, dans ces temps, des hommes parvenus à la dignité consulaire cultivaient leurs champs de leurs propres mains, tandis que de son temps la culture en a été livrée à des misérables chargés de fers, et portant sur leurs fronts la marque de leur servitude. Columelle et Varron ont observé également la funeste influence qu’exerça l’esclavage sur l’agriculture [284].
« Les propriétaires, dit un savant historien de notre temps, ayant étendu leur patrimoine à Rome, par les terrains confisqués sur les peuples conquis ; en Grèce, par les richesses qu’ils devaient au commerce ; ils abandonnèrent le travail manuel, et bientôt après ils le méprisèrent. Ils fixèrent leur séjour dans les villes ; ils confièrent l’administration de leurs terres à des régisseurs et à des inspecteurs d’esclaves ; et dès lors la condition de la plus grande partie des habitants des campagnes devint intolérable. Le travail, qui avait établi un rapport entre les deux rangs de la société, se changea en une barrière de séparation : le mépris et la dureté remplacèrent les soins ; les supplices se multiplièrent, d’autant plus qu’ils étaient ordonnés par des subalternes, et que la mort d’un ou de plusieurs esclaves, ne diminuait point la richesse des régisseurs. Ces esclaves, mal nourris, maltraités, mal récompensés, perdirent tout intérêt aux affaires de leurs maîtres et presque toute intelligence. Loin de soigner avec affection les produits de la terre, ils éprouvaient une secrète joie toutes les fois qu’ils voyaient diminuer la richesse, ou tromper les espérances de leurs oppresseurs...
« L’étude des sciences et l’habitude de l’observation, firent faire, il est vrai, des progrès à la théorie de l’agriculture ; mais en même temps sa pratique déclinait rapidement, et tous les agronomes de l’antiquité s’en plaignent [285]. Le travail des terres fut absolument dépouillé de cette intelligence, de cette affection, de ce zèle qui avaient hâté ses succès. Les revenus furent moindres, les dépenses plus considérables, et dès lors on chercha à épargner sur la main-d’œuvre plutôt qu’à augmenter ses produits. Les esclaves, après avoir chassé des campagnes tous les cultivateurs libres, diminuèrent eux-mêmes rapidement en nombre. Pendant la décadence de l’empire romain, la population de l’Italie n’était pas moins réduite que l’est aujourd’hui celle de l’Agro romano, et elle était en même temps descendue au dernier degré de souffrance et de misère [286]. ».
Les effets que produit l’esclavage sur les richesses dans les colonies, sont encore plus faciles à apprécier que ceux qu’il produisit chez les anciens. L’agriculture est presque la seule branche d’industrie qui existe dans les colonies où l’esclavage est établi ; mais elle y est exercée sans soins, sans intelligence. On a vu ailleurs quelle est la stupidité des paysans du cap de Bonne-Espérance ; elle est telle qu’on peut être tenté de mettre en doute si, sous le rapport du développement intellectuel, les colons sont au-dessus de leurs troupeaux. Ils sont riches dans ce sens qu’ils sont abondamment pourvus de viande de boucherie, leurs troupeaux se multipliant sans aucun soin de leur part ; mais, à cela près, ils sont dépourvus de toutes les commodités de la vie. Quant à la population esclave, là, comme ailleurs, elle est réduite au dernier degré de misère ; elle est possédée, et ne possède rien [287].
Dans les colonies anglaises, l’agriculture est également le seul art qui soit cultivé, et il l’est de la manière la plus misérable. L’art d’employer la charrue et le travail des animaux y est encore inconnu ; on ne sait y remuer le sol qu’au moyen d’une houe que peut soulever à peine la faible main des hommes ou des femmes esclaves. Les progrès qu’a faits l’agriculture dans la plupart des États européens y sont également ignorés ; et des récoltes qui épuisent le sol, s’y succèdent sans interruption et sans repos [288]. Enfin, pour donner une idée des progrès que les arts ont faits dans ces colonies, il suffira de dire que quelques-unes comptent la brique parmi les objets d’importation qu’elles tirent de l’Angleterre [289].
On a vu précédemment que la population esclave des colonies anglaises est plus mal nourrie, plus mal vêtue, plus mal logée que les classes les plus misérables des pays de l’Europe les plus pauvres. La portion de richesses dévolue à cette partie de la population est donc presque nulle ; elle ne peut décroître sans que la famine ou d’autres fléaux analogues se manifestent. Cependant, le nombre de cette partie de la population excède 800 000 personnes [290].
En voyant les travaux excessifs qui sont imposés aux esclaves, et la misère à laquelle ils sont condamnés, on pourrait être naturellement porté à croire que les maîtres du moins possèdent de grandes richesses ; mais il n’en est point ainsi. Ils ne sont qu’au nombre de 1 700[291] ; cependant les neuf dixièmes sont toujours dans la détresse ; ils ne peuvent pas trouver le moyen de payer leurs dettes, quoiqu’un impôt très fort leur donne en quelque sorte le monopole de la vente de leurs denrées en Angleterre. Leurs vastes possessions ne peuvent presque plus payer les frais d’exploitation ; et la plupart n’ont pas le moyen de satisfaire leurs créanciers.
L’état des colonies françaises est encore pire que celui des colonies anglaises. La population asservie n’y est pas moins misérable, et la classe des possesseurs d’hommes y jouit encore de moins d’aisance. Les esclaves qu’aucun intérêt n’excite, et qui ne sont mus que par la crainte, ne se livrent au travail qu’avec une nonchalance extrême. Un voyageur qui les a observés dans la Martinique, a trouvé qu’à égalité de prix, ils faisaient à peine la dixième partie des travaux que des ouvriers exécutent en France.
« Je voyais fréquemment à Saint-Pierre, dit Robin, une quarantaine d’esclaves porter d’un air morne, sur leurs têtes, de petits paniers de fumier qu’ils venaient prendre au bord de la mer, pour se rendre à une habitation voisine. Quelle différence, me disais-je, de charge et de pas avec nos Bourguignons grimpant leurs raides coteaux, courbés sous le poids de leurs hottes, remplies de terre humide et compacte, et avec nos robustes paysannes égayant encore leur course pénible par des chants villageois ! Sept à huit sous paient la journée vigilante de celles-ci, et quatre à cinq fois autant ne paieraient pas la brute esclave, qui ne presse un peu ses pas que sous la douleur du fouet. Ces esclaves ne font donc pas produire à l’agriculture autant que nos paysans libres ; de là, les denrées, fruit de leur travail, sont nécessairement plus chères. Il faut donc aussi que l’Européen les paie plus que si elles venaient de mains libres [292]. »
On pourrait penser que l’état de barbarie dans lequel sont restés tous les arts dans les colonies formées par les Européens, doit être attribué à l’oppression que les métropoles ont fait peser sur elles ; mais l’effet de cette oppression a été presque insensible à côté de celui qui est résulté de l’esclavage. Les États-Unis d’Amérique jouissent, depuis plus d’un demi-siècle, de l’indépendance la plus complète ; ils ont, de plus, l’avantage de posséder les gouvernements les moins dispendieux ; les hommes qui appartiennent à la classe des maîtres, y jouissent d’une liberté civile et politique plus grande que celle des peuples les plus libres de l’Europe ; et cependant, dans ceux de ces États où l’esclavage est établi, il existe peu de richesses, et presque aucune branche d’industrie n’a pu se développer. Ce phénomène est d’autant plus remarquable que tous les arts font des progrès rapides dans les États où les travaux sont exécutés par des hommes libres.
L’agriculture est à peu près le seul art qui soit exercé dans les États du sud ; mais les opérations de cette branche d’industrie ne sont pas aussi nombreuses, aussi variées, aussi compliquées qu’elles le sont chez la plupart des peuples européens ; elles sont aussi simples et aussi peu nombreuses que l’exigent les intelligences bornées des esclaves. L’usage de la charrue est aussi étranger dans quelques-uns que dans les colonies anglaises [293].
Le riz, le maïs et le coton sont les principales et presque les seules productions qui y soient cultivées ; l’on n’y trouve presque aucun des nombreux végétaux qui enrichissent notre sol, quoiqu’il fût aisé, pour des cultivateurs libres, de les у faire venir tous ; ceux que l’on y rencontre s’y vendent à un prix excessif. Ce sont les ouvriers libres de New-York ou de Philadelphie, qui fournissent aux possesseurs d’hommes des États du sud, des pommes de terre, des oignons, des carottes, des betteraves, des pommes, de l’avoine, du maïs et même du foin. La plupart des arbres à fruits ne sont connus que de nom dans certaines parties du pays ; pour faire exécuter les opérations les plus grossières de l’agriculture, des coups de fouet suffisent ; mais ils sont insuffisants pour former l’intelligence et l’activité nécessaires à un jardinier [294].
En même temps que l’ignorance des propriétaires et l’incapacité des esclaves les mettent dans l’impossibilité de cultiver les plantes qui, parmi nous, sont les plus communes, une succession de récoltes qui ne varient jamais épuisent la terre et la rendent de moins en moins propre à donner les produits qu’on lui demande. La détérioration du sol, partout où l’esclavage est établi, est un fait si notoire dans les colonies et dans la partie méridionale des États-Unis, qu’on ne croit pas nécessaire d’en donner des preuves. Les colons de la Jamaïque qui sollicitent auprès du parlement d’Angleterre, un accroissement de droits en faveur de leur sucre, en donnent pour raison qu’ils ne peuvent plus le produire à bas prix, parce que le sol, qui est très fertile quand il est neuf, est stérile quand il est vieux. Dans les îles de Bahama et dans quelques parties de la Dominique, une étendue considérable de terres jadis fertiles, sont devenues tellement stériles, que les propriétaires ont perdu les moyens d’employer et de nourrir leurs esclaves. Plusieurs pétitions présentées, il y a peu d’années, au parlement anglais, par les colons, établissent les mêmes faits. Enfin, les derniers voyageurs qui ont visité le sud des États-Unis, ont été témoins du même phénomène [295].
L’art d’élever et de soigner des animaux domestiques n’est pas mieux connu que celui d’aménager les terres, ou que celui de cultiver des végétaux. On les laisse dans les bois pendant tout le cours de l’année, et ils pourvoient à leur subsistance comme ils peuvent ; en hiver, on se borne à donner un peu de paille de maïs aux bœufs qu’on destine au marché. La viande de boucherie est donc de mauvaise qualité, et toujours inférieure à ce qu’elle est dans les pays où la culture est exercée par des mains libres [296].
La culture ayant fait infiniment plus de progrès dans les pays où tous les travaux sont exécutés par des hommes libres, que dans ceux où ils sont abandonnés aux esclaves, il existe dans les seconds des forêts plus vastes et plus rapprochées que dans les premiers. Le bois de charpente et de chauffage devrait donc être moins cher dans les États du sud que dans les États du nord : il devrait y être d’autant plus commun qu’on doit en consommer moins, le climat étant plus doux. Les forêts, dans les pays exploités par des esclaves, ne sont, en effet, qu’à cinq ou six lieues des villes les plus considérables, et particulièrement de Charleston ; cependant, ce sont les États du nord exploités par des hommes libres, qui envoient aux États du sud des planches pour construire leurs maisons ; ce sont les mineurs libres de l’Angleterre qui leur expédient du charbon pour leur chauffage [297].
Des hommes qui, ayant des forêts immenses presque à leurs portes, sont cependant obligés de tirer de l’étranger des planches pour la construction de leurs maisons, et du charbon pour leur chauffage, ne sauraient avoir une capacité suffisante pour exercer l’art du charpentier, du menuisier ou du maçon ; et comme ils ne peuvent se faire expédier des maisons de New-York ou de Philadelphie, ils font venir à grands frais les ouvriers dont ils ont besoin pour les construire. Ces ouvriers, avant que d’arriver au lieu de leur destination, ont quelquefois deux cents lieues à parcourir ; pour obtenir qu’ils aillent travailler dans un pays d’esclaves, il faut leur payer les frais de voyage et de retour ; il faut les indemniser du mépris qu’on attache à l’exercice des arts et des métiers, et élever par conséquent le prix de leurs journées au-delà de ce qu’il serait dans leur propre pays [298]. Quand une maison a été construite, il faut l’entretenir : un peu plus tôt ou un peu plus tard, elle a besoin de réparation ; mais les ouvriers libres disparaissent aussitôt que les travaux pour lesquels on les a appelés sont terminés, et les esclaves, dont l’insouciance et la maladresse sont propres à tout dégrader, ne peuvent porter remède à rien. Si les vitres des fenêtres sont cassées, si les portes sont brisées, si le toit a besoin de réparation, il faut attendre des années avant que de pouvoir rien réparer. Aussi, est-il peu de maisons qui soient en bon état, et il arrive quelquefois de voir une table somptueusement servie et couverte d’argenterie, dans une chambre où la moitié des vitres manquent depuis dix ans [299].
Il faut, pour construire des navires, soit dans les entrepreneurs, soit dans les ouvriers, plus d’intelligence et plus d’adresse qu’il n’en faut pour construire des maisons. Il est donc presque inutile de dire que le petit nombre de vaisseaux qui sont construits dans les ports des États du sud, le sont par des ouvriers venus du nord. Je dois ajouter que le fret dans les seconds est beaucoup plus cher que dans les premiers, et que, par ces deux raisons réunies, ceux-ci ne peuvent presque pas avoir de marine [300].
Les esclaves étant incapables d’exercer les arts les plus communs qui demandent du soin et de l’intelligence, tels que ceux du jardinier, du menuisier, du charpentier, du maçon, sont incapables à bien plus forte raison d’exercer aucun de ceux qui demandent plus d’adresse, ou des facultés intellectuelles plus développées. Ce n’est pas chez un peuple où tous les travaux sont livrés à des hommes asservis, qu’on peut espérer de trouver ni un horloger, ni un mécanicien, ni un graveur, ni une multitude d’autres artistes dont les talents nous sont devenus indispensables. Il faut donc que les maîtres tirent de l’étranger non seulement une partie de leurs aliments, mais tous les produits manufacturés.
La plupart des substances alimentaires sont généralement plus chères dans les États du sud, qu’elles ne le sont dans les États du nord ; il n’est point de voyageur qui n’ait été frappé de la différence. Les objets manufacturés y sont plus chers encore ; outre les frais de transport qu’il faut payer de plus, le commerce y demande de plus gros bénéfices [301].
Des esclaves étant incapables de porter dans la culture de la terre l’exercice et l’intelligence qui appartiennent à des hommes libres, les produits qu’ils en obtiennent ne sont ni aussi considérables, ni aussi variés. Ces produits sont presque tous de même nature ; ils ne peuvent donc être immédiatement consommés sur les lieux, les maîtres ne peuvent en jouir qu’au moyen d’exportations et d’échanges, puisqu’ils n’ont pas autour d’eux une population industrieuse qui puisse les consommer. Il résulte de ces diverses circonstances que les terres ont beaucoup moins de valeur dans les pays cultivés par des esclaves, que dans les pays cultivés par des hommes libres ; la différence est de près du double [302]. Ainsi, un propriétaire des États du sud, qui a une terre égale, en bonté et en étendue, à celle que possède un propriétaire des États du nord, n’a cependant que la moitié du revenu de celui-ci, et avec ce revenu il est obligé de payer tout beaucoup plus cher. Que l’on ajoute à ces diverses causes de misère les effets des vices que l’esclavage produit, et l’on sera convaincu qu’il est impossible que les possesseurs d’hommes ne soient pas dans une détresse continuelle [303].
Si les richesses possédées par les maîtres sont peu considérables, celles qui sont possédées par la population esclave sont complètement nulles ; dans aucune partie de l’Europe, sans excepter même les pays occupés par les Turcs, il n’existe aucune classe d’hommes aussi avilie, et aussi misérable que celle qui est attachée à la culture des terres dans la partie méridionale des États-Unis.
J’ai précédemment fait observer que, dans les transactions qui ont lieu entre les hommes possédés et leurs possesseurs, ceux-ci offrent aux premiers, en échange de leur travail, ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour vivre ; et que la chose offerte ayant une valeur inférieure de beaucoup au travail demandé, la différence se paie en coups de fouet. Ce dernier genre de marchandise, qui détermine l’homme possédé à livrer son travail à son possesseur, coûte peu à ceux qui la délivrent ; d’où il suit, à ce qu’il semble, que les hommes de la classe des maîtres, achètent la valeur que nous appelons du travail, à aussi bas prix qu’il est possible. Mais la réalité ne répond point aux apparences ; nulle part la main-d’œuvre n’est aussi chère que dans les pays cultivés par des esclaves. Cette cherté est un fait si manifeste, qu’il a frappé la plupart des voyageurs.
Au cap de Bonne-Espérance, où la viande se vend quatre sous la livre (deux sous anglais) et le pain bis deux sous, un esclave est loué à raison de cinquante sous par jour (deux schellings) et un ouvrier libre six ou sept francs (cinq ou six schellings). Cette cherté du travail est l’obstacle le plus grand qui s’oppose aux progrès de la colonie. Suivant Barrow, on ne saurait espérer de grandes améliorations, à moins qu’on ne trouve le moyen d’augmenter la quantité du travail, et de diminuer le prix de la main-d’œuvre [304].
Dans la partie des États-Unis où il existe des esclaves, la main-d’œuvre est plus chère encore qu’elle ne l’est au cap de Bonne-Espérance. À Charleston en Caroline, et à Savannah en Géorgie, un ouvrier blanc de l’état de menuisier, charpentier, maçon, ferblantier, tailleur, cordonnier, gagne deux piastres par jour, et n’en dépense pas tout à fait une [305]. Ce haut prix de la main-d’œuvre ne permet pas aux habitants de faire abattre et transporter à une distance de six milles, les arbres de leurs forêts, dont ils ont besoin pour leur chauffage. Ils trouvent qu’il leur en coûte moins de payer en Angleterre les mineurs qui tirent le charbon du sein de la terre, les propriétaires qui le vendent, et les marins qui le transportent [306]. C’est également à la cherté de la main-d’œuvre, qu’il faut attribuer le haut prix de la plupart des choses nécessaires à la vie, et la préférence qu’on donne aux denrées qui sont importées des États libres, sur celles qui pourraient être produites dans le pays [307]. Les terres étant moins chères de moitié dans les États où il existe des esclaves, que dans ceux où il n’en existe point, le prix excessif de la plupart des produits agricoles ne peut avoir pour cause que la cherté de la main-d’œuvre. Dans le Maryland, comme au cap de Bonne-Espérance, la journée d’un homme libre est évaluée trois fois la valeur de la journée d’un esclave.
La journée de travail qui coûte deux piastres en Géorgie ou dans la Caroline du sud, n’en coûte qu’une dans l’État de New-York [308]. Au Mexique, où l’on ne trouve presque point d’esclaves, les meilleurs ouvriers qui travaillent aux mines, gagnent 25 ou 30 francs par semaine, sans y comprendre le dimanche ; les ouvriers qui travaillent à l’air libre, comme les laboureurs, se contentent, par semaine, de 7 fr. 80 sur le plateau central, et de 9 fr. 60 près des côtes [309]. Dans la vallée d’Aragua, où presque tous les travaux sont également exécutés par des hommes libres, et où croissent le sucre, le coton et l’indigo, la main-d’œuvre est moins chère qu’en France ; on ne paie un ouvrier libre que 4 ou 5 piastres par mois, sans la nourriture, qui est très peu coûteuse à cause de l’abondance de la viande et des légumes [310].
Dans la Louisiane, où les ouvriers libres sont très rares, parce qu’ils cessent de travailler aussitôt qu’ils ont acquis le moyen d’acheter un homme qui travaille pour eux, la main-d’œuvre est plus chère encore qu’elle ne l’est au cap de Bonne-Espérance. Un maître qui possède un bon esclave, le loue à raison de 20 ou 30 piastres par mois, et comme on a observé que la journée d’un bon ouvrier libre vaut deux ou trois fois la journée d’un ouvrier asservi, on peut calculer à quel prix revient le travail [311]. La cherté de la main-d’œuvre oblige les possesseurs de terres à négliger les détails de l’économie agricole, et à renoncer à la multiplication des denrées [312]. De là, la rareté des légumes dans les marchés, et le prix excessif auquel ils se vendent. La viande de boucherie qu’on obtient sans travail, parce que les animaux se multiplient sans qu’on en prenne soin, est beaucoup moins chère [313].
La différence entre le prix de la main-d’œuvre dans les États libres, et le prix de la main-d’œuvre dans les États où les travaux sont exécutés par des esclaves, se manifeste à l’aspect seul du pays ; dans les États du nord où des hommes libres cultivent la terre, les forêts disparaissent avec rapidité, et les campagnes se couvrent de cultivateurs ; dans les États du sud où presque tous les travaux sont faits par des esclaves, les défrichements, au contraire, se font avec une telle lenteur qu’il n’est pas possible de prévoir l’époque à laquelle le pays tout entier sera mis en état de culture ; dans les premiers, les possesseurs de terres en retirent un revenu plus ou moins considérable, après avoir payé le prix de la main-d’œuvre ; dans les seconds, les frais d’exploitation égalent ou surpassent la valeur des produits [314].
Nous avons vu que, suivant M de Humboldt, un bon cultivateur libre qui travaille dans les lieux les plus pénibles, gagne au Mexique, pour six jours de travail, 9 fr. 60, ce qui lui fait 1 fr. 60 par jour ; et que, dans les vallées d’Aragua, un ouvrier se contente de 4 ou 5 piastres par mois. Nous avons vu, en même temps, qu’un bon esclave se loue au cap de Bonne-Espérance, 2 fr. 50 par jour, et à la Louisiane environ 5 fr. 50, ou 30 piastres par mois. Mais un esclave ne fait guère que le tiers du travail d’un homme libre ; supposons cependant qu’il en fait la moitié, et qu’il le fait avec la même intelligence, ce qui n’arrive jamais : dans cette supposition, la quantité de travail qu’un agriculteur des vallées d’Aragua fait exécuter par un ouvrier libre pour une somme de 6 francs, coûte 9 fr. 50 à un cultivateur du Mexique, 30 francs à un cultivateur du cap de Bonne-Espérance, et 60 francs à un cultivateur de la Louisiane. Ici on ne peut pas dire que la différence du prix résulte de la différence dans le climat ou dans le genre de culture ; car, si le Mexique produit toutes les denrées de l’Europe, il produit aussi toutes les denrées qui peuvent croître sous les tropiques. En voyant de tels résultats, comment n’est-il pas évident, pour les hommes les plus aveugles, que si les propriétaires qui font cultiver leurs terres par des esclaves, ne sont pas déjà complètement ruinés, ils le seront infailliblement dans un petit nombre d’années.
Et qu’on ne pense pas que c’est à la différence qui existe entre le climat du sud et le climat du nord, ou à la différence qui existe entre les hommes blancs et les hommes noirs, qu’il faut attribuer les phénomènes que nous observons ici. Les Espagnols qui n’ont point eu d’esclaves, et qui ont joui de quelque liberté, se montrent, sous la zone torride, sobres, intelligents, actifs, industrieux comme les Anglo-Américains du nord. Ils prouvent et ils prouveront tous les jours davantage que les denrées des tropiques peuvent être cultivées par des hommes libres encore mieux que par des esclaves. Nous avons vu d’ailleurs que les phénomènes produits par l’esclavage sous la zone torride, se manifestèrent sous les climats les plus tempérés, aussitôt que les Romains у eurent introduit un régime analogue à celui qui existe aujourd’hui dans nos colonies ou dans une grande partie des États-Unis ; cependant les cultivateurs ou les ouvriers appartenaient alors à la même espèce d’hommes que les maîtres. Dans le nord de l’Europe, où l’esclavage existe encore, les maîtres et les esclaves sont de même espèce, et ni les uns ni les autres n’y sont énervés par un excès de chaleur ; cependant, l’esclavage y produit exactement tous les effets que nous avons observés dans tous les autres pays ; ce sont les mêmes préjugés, la même ignorance, les mêmes vices, la même misère ; les seigneurs russes qui ont affranchi leurs esclaves, et qui ont fait cultiver leurs terres par des mains libres ont doublé leurs revenus [315].
Depuis deux siècles, les arts et les sciences ont fait des progrès immenses ; mais en quoi ont contribué à ces progrès les peuples qui sont divisés en maîtres et en esclaves ? Je ne voudrais pas assurer qu’ils y ont été complètement étrangers ; mais j’avoue que je ne connais aucune invention, aucune idée nouvelle qui puisse leur être attribuée. Non seulement ils paraissent avoir été étrangers aux progrès de l’esprit humain, ils sont même restés en arrière des autres peuples de plusieurs siècles. Ne comparons point les progrès des colonies anglaises au progrès de leur métropole, ni les progrès des colonies françaises à ceux de la France ; la différence serait trop immense. Demandons-nous seulement quelles sont les branches d’industrie qui sont exploitées par des maîtres ou par des esclaves, dans les pays que nous connaissons le mieux ; demandons-nous quel est le degré de perfectionnement auquel ces branches d’industrie ont été portées.
Deux des principales causes des progrès qu’ont faits les arts et les sciences chez les modernes, sont la division des occupations, et l’usage des machines : or l’esclavage domestique met un obstacle invincible à l’usage des machines et à la division des occupations. Les arts ont été portés si loin, et les occupations qu’ils exigent ont été tellement divisées, que l’individu dont les besoins sont les plus bornés, ne peut espérer de les satisfaire sans le concours de plusieurs milliers de personnes. Suivant une observation d’Adam Smith, la seule fabrication d’une épingle exige la coopération immédiate de dix-huit ou vingt individus ; si l’on ajoute à ce nombre les individus qui ont fabriqué les outils ou les machines nécessaires aux ouvriers ; ceux qui ont tiré le métal de la mine et qui lui ont donné les diverses préparations dont il a besoin, on en trouvera un nombre immense. Le nombre sera bien plus grand encore, si l’on calcule le nombre de mains qui concourent à produire l’étoffe la plus commune, depuis celui qui fournit la matière première jusqu’à celui qui délivre la marchandise au consommateur : or, parmi cette multitude d’opérations, il n’en est que très peu qui puissent être exécutées par des esclaves.
L’esclavage offre de tels obstacles à la multiplication des richesses, que, si les peuples chez lesquels il est en usage étaient livrés à leurs propres forces, s’ils n’avaient de communications qu’entre eux, en peu d’années ils tomberaient encore plus bas que les nègres du centre de l’Afrique ; ils n’auraient pas d’autres maisons que des huttes de paille ; ils n’auraient pour vêtements que des peaux de bêtes, et pour instruments d’agriculture que des branches d’arbres. Des esclaves peuvent se livrer à quelques genres de fabrication quand des ouvriers libres les élèvent et leur fournissent des instruments et des machines ; mais je ne craindrai pas d’affirmer que, quand même tous les esclaves des États-Unis s’uniraient à ceux des colonies européennes, et mettraient en commun leur intelligence et leur adresse, ils ne parviendraient pas à fabriquer une bonne épingle.
Ayant exposé l’influence que l’esclavage produit sur la formation des richesses, il me reste à faire voir l’influence que la même cause exerce sur leur distribution.
Au rapport de Plutarque, un patricien romain disait qu’un citoyen n’était pas riche s’il n’avait pas les moyens d’entretenir une armée. Faut-il conclure de là que la population romaine possédait d’immenses richesses ? On pourra se faire aisément une idée de celles qu’elle possédait, en examinant quel était le sort de chacune des principales classes entre lesquelles elle était divisée.
Les esclaves, dont le nombre était immense dans les derniers temps de la république, ne possédaient rien en propre. Ceux qui cultivaient les terres étaient enchaînés comme des forçats ; ils étaient presque nus, n’avaient pour habitations que des antres souterrains dans lesquels ils étaient enfermés pendant la nuit, et se nourrissaient des aliments les plus grossiers. Les esclaves attachés au service personnel des maîtres, étaient moins misérables ; quelques-uns pouvaient même jouir d’une certaine aisance ; mais aucun n’avait rien qu’il pût dire à lui. Le nombre des esclaves peut être évalué à quatre fois le nombre des maîtres, sans être porté très haut.
Les individus qu’on désignait sous le nom de prolétaires, n’étaient guère moins misérables que les esclaves ; ils ne possédaient point de terres, et la plupart n’avaient pas d’habitations dans lesquelles il leur fût permis de se reposer. Les arts ou les métiers qui étaient alors connus, étant exercés par des esclaves au profit de l’aristocratie, il n’existait en général, pour les prolétaires, d’autres moyens d’existence que les distributions publiques, ou quelques métiers qu’ils exerçaient clandestinement. Le nombre d’individus de cette classe que renfermait la ville de Rome, dans les derniers temps de la république, s’élevait à plus de 300 000 ; c’était les deux tiers de la population libre.
Il restait donc environ 100 000 individus qui n’étaient ni esclaves, ni obligés de vivre de distributions gratuites ; mais, entre un individu qui se trouve dans la classe des mendiants, et celui qui vit dans l’abondance, il existe une multitude de degrés intermédiaires. On ne peut pas douter que dans cette troisième classe, il n’y eût un nombre plus ou moins grand de familles aisées ; mais on ne peut pas douter non plus qu’il n’y en eût beaucoup qui touchaient à la classe des prolétaires, ou qui étaient accablés de dettes.
Les richesses se trouvaient donc concentrées dans un très petit nombre de mains ; et les esclaves en formaient une grande partie. Ainsi, dans les temps même où la république paraissait avoir atteint le plus haut degré de prospérité, l’immense majorité de la population vivait dans la misère la plus profonde ; elle était plus pauvre et plus avilie que ne le sont, chez les modernes, les individus placés aux derniers rangs de l’ordre social. Les grands qui possédaient des richesses, ne les avaient point créées par leur industrie ; ils les avaient ravies aux peuples industrieux qu’ils avaient vaincus ; la fortune d’un patricien ne se composait que des débris des fortunes de plusieurs milliers de familles ; un consul ne pouvait s’enrichir que par le pillage et la ruine de plusieurs villes.
Les Romains ont consommé les richesses des nations qu’ils ont conquises : ils ont converti en pâturages ou en déserts des contrées florissantes ; mais il serait difficile de dire quelles sont les richesses qu’ils ont créées.
Dans les colonies anglaises, le nombre des esclaves s’élève à plus de 800 000 ; les individus de cette classe sont plus misérables que ne le sont chez nous les ouvriers les plus pauvres ; ils n’ont ni terres, ni maisons, ni vêtements. La partie la plus considérable des richesses est concentrée dans les mains des planteurs, dont le nombre ne s’élève qu’à 1 700 ou 1800 ; dans ce nombre, la plupart peuvent à peine payer leurs dettes, et fournir aux frais d’exploitation ; presque toutes les années, ils sont obligés de faire au parlement anglais l’exposition de leur détresse, et de solliciter des monopoles, c’est-à-dire des impôts en leur faveur, sur la population libre de l’Angleterre. Les contributions qu’ils perçoivent sur les Anglais, au moyen des monopoles qui leur ont été accordés, sont la partie la plus claire de leurs revenus. Il faut ajouter à ce tableau des richesses, celles que peuvent posséder quelques hommes de couleur libres, dans les villes des colonies [316].
Dans la partie méridionale des États-Unis, le nombre des esclaves s’élevait, en 1810, à près de 1 200 000. Cette partie de la population, qui s’est augmentée depuis cette époque, est presque aussi misérable que la population correspondante qui existe dans les colonies anglaises. Les richesses se concentrent encore ici dans les mains des possesseurs de terres, puisque, dans le pays, il n’existe presque pas d’autres branches d’industrie que l’agriculture. Quoique plusieurs individus affectent un grand luxe, il est difficile de croire qu’ils possèdent tous de grandes richesses, lorsqu’on voit le prix excessif de la main d’œuvre, la nonchalance et l’incapacité des esclaves, les seuls individus qui travaillent, et la cherté de toutes les productions qu’on est obligé de tirer de l’étranger.
La partie française de Saint-Domingue avait, en 1788, une population de 520 000 habitants ; sur ce nombre, 452 000 ne possédaient rien, puisqu’ils étaient esclaves ; ils n’avaient pour habitations que de misérables huttes, pour vêtements qu’un pagne de toile bleue, et pour aliments que ce qui leur était rigoureusement nécessaire pour ne pas mourir de faim. Les richesses territoriales, qui étaient presque les seules qui existaient dans le pays, se concentraient dans les mains d’environ 40 000 individus d’origine européenne ; mais, parmi ceux-ci, il se trouvait un grand nombre de familles qui avaient plus de dettes que de biens, ou qui ne possédaient qu’une fortune très bornée.
Nous observons les mêmes phénomènes à la Martinique et à la Guadeloupe. Dans cette dernière île, le nombre des individus plongés dans la plus profonde misère, s’élevait à 85 471, en 1788 ; tandis que le nombre des maîtres blancs ne s’élevait qu’à 13 466. La population était à peu près la même dans la Martinique, en 1815 ; le nombre des individus réduits à la plus excessive misère s’élevait à 77 577, tandis que le nombre des individus d’origine européenne, ne s’élevait qu’à 9 206. Aujourd’hui, la misère de la classe laborieuse est aussi profonde qu’elle l’était à cette époque ; des siècles de travail et de privation n’ont rien ajouté au bien-être des hommes de cette classe. Mais la classe des maîtres s’est-elle enrichie de tout ce qu’elle a ravi à la classe laborieuse ? Les fatigues et les privations qu’elle lui a imposées ont-elles mis dans ses mains une somme très considérable de richesses ? Bien loin de là, les planteurs de nos colonies ont improductivement consommé, d’abord tout ce qu’ils pu arracher à la population asservie, et ensuite toutes les valeurs qu’ils ont empruntées. Aujourd’hui, les dettes de la plupart d’entre eux excèdent de beaucoup la valeur de leurs possessions ; cependant, les colons ayant en France le monopole de la vente de leurs produits, perçoivent sur la population française un impôt très lourd, puisqu’elles nous font payer leurs denrées beaucoup plus cher que nous ne les paierions si le commerce était libre.
De ce qui précède, il résulte, premièrement que l’esclavage est un obstacle invincible à la formation et à la cumulation des richesses, parce qu’il ravit à la classe laborieuse tout moyen de travailler avec intelligence et de faire des économies, et qu’il donne à la classe des maîtres, des vices qui leur font consommer improductivement le fruit du travail de la population asservie ; il en résulte, en second lieu, que, dans les pays exploités par des esclaves, le travail est infiniment moins productif pour l’ouvrier et surtout pour le maître, qu’il ne l’est dans les pays où tous les travaux sont exécutés par des hommes libres ; enfin, il en résulte que, dans l’état d’esclavage, la petite quantité de richesses qui peuvent être produites, se distribuent de la manière la plus contraire à l’égalité, à la morale et à la justice.