Traité de Législation: VOL IV
De l’influence de l’esclavage domestique sur l’accroissement des diverses classes de la population.
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 14: > De l’influence de l’esclavage domestique sur l’accroissement des diverses classes de la population.
On a vu, dans les chapitres précédents, comment l’esclavage domestique affecte les diverses classes de la population, dans leurs mœurs, dans leurs facultés intellectuelles, dans leurs organes physiques et dans leurs richesses : j’ai à exposer maintenant comment il les affecte dans leur multiplication.
Des philosophes ont observé que tous les êtres du règne animal, et même du règne végétal, tendent à se multiplier à l’infini, et qu’ils se multiplient en effet jusqu’à ce qu’ils se soient mis au niveau des moyens d’existence qui leur sont offerts. Le genre humain ne fait point exception à cet égard à la règle universelle ; cependant, les différences qui existent entre lui et tous les autres genres d’animaux, produisent quelques différences remarquables dans les lois d’accroissement et de décroissement auxquelles il est assujetti.
Les hommes, par leur propre nature, tendent à se perfectionner, c’est-à-dire à développer leurs facultés physiques, intellectuelles et morales ; ils tendent en même temps à transmettre à leurs descendants les divers genres de perfectionnement qu’ils croient avoir acquis. De cette qualité, qui leur est particulière, il résulte qu’aussitôt qu’un peuple a fait les premiers pas dans la civilisation, il se trouve chez lui des individus ou des familles qui sont, ou qui s’imaginent être plus avancés que les autres. Elles ont ou croient avoir des connaissances plus variées, des idées plus élevées, des mœurs plus pures ou plus douces, des manières plus polies, une puissance plus grande, une fortune plus considérable ou d’autres avantages analogues. Par cela même que chaque individu tend à s’élever et à voir prospérer sa race, chacun éprouve une répugnance invincible à descendre dans un rang inférieur, ou à y voir descendre ses enfants.
Les hommes peuvent se diviser et ils se divisent en effet quelquefois sur quelques-unes des qualités qui constituent la grandeur ou la dégradation ; il existe des erreurs à cet égard comme il en existe sur une multitude de sujets, et ces erreurs produisent tous les effets dont j’ai parlé dans le premier livre de cet ouvrage ; mais il n’est personne qui n’éprouve, plus ou moins, la tendance que je fais observer ici ; il n’est personne qui n’aspire à s’approcher le plus qu’il peut de ce qui, dans ses idées particulières, constitue la grandeur, et à s’éloigner de ce qui constitue la dégradation ; ceux qui sont les plus amoureux de l’égalité, sont peut-être ceux chez lesquels cette tendance est la plus forte ; s’ils sont satisfaits de la position dans laquelle ils sont placés, ils n’aspirent pas à descendre, ou à faire descendre leurs égaux, ils cherchent à élever à leur niveau le plus grand nombre d’individus possible.
Ce phénomène, qui se manifeste chez les peuples de toutes les espèces et à tous les degrés de civilisation, avait besoin d’être observé pour prévenir les fausses conséquences qu’on pourrait tirer d’un autre phénomène que je viens de rappeler, de la tendance qu’ont tous les êtres organisés à se multiplier, jusqu’à ce qu’ils ne trouvent plus de moyens d’existence. Les hommes obéissent à cette dernière tendance, comme tout ce qui existe ; mais ils n’y obéissent qu’autant qu’ils le peuvent, sans descendre du rang auquel ils sont parvenus, et sans faire déchoir leur race. Dans l’ordre social, les moyens d’existence varient avec les mœurs et les idées de chacune des classes de la population : ce qui suffit pour élever une famille d’ouvriers, ne suffirait pas pour élever une famille, dans la classe moyenne ; ce qui suffit à celle-ci serait insuffisant pour élever une de ces familles qui, dans les monarchies, sont placées aux premiers rangs ; enfin, une fortune qui donnerait à un homme de cour le moyen d’élever une famille, pourrait ne pas le donner à un prince. Il résulte de là que chacun se considère comme touchant au dernier terme de ses moyens d’existence, lorsqu’il ne peut pas se marier sans descendre et sans faire descendre ses enfants à un rang qu’il juge inférieur à celui dans lequel il a été élevé ; et un homme peut arriver à ce point, non seulement sans manquer de rien de ce qui est nécessaire à la vie, mais avec une fortune suffisante pour élever plusieurs familles de laboureurs.
Dans les pays où la plupart des travaux sont exécutés par une race asservie, les hommes qui appartiennent à la classe des maîtres, ne peuvent donc pas se multiplier aussi rapidement que les esclaves. S’il faut, par exemple, le travail de vingt esclaves pour faire vivre dans l’oisiveté un homme de la classe des maîtres, le nombre des possesseurs d’hommes ne peut pas s’accroître de dix individus, sans que le nombre des hommes possédés ne s’accroisse de deux cents. Si l’accroissement du nombre des esclaves avait lieu dans une proportion moins grande, il faudrait que les maîtres consommassent moins de richesses ou se livrassent à quelque genre de travail, ce qui, dans leurs idées, les dégraderait en les rapprochant de leurs esclaves. Dans un pays où il se formerait de grandes fortunes, le nombre des esclaves devrait s’accroître dans une proportion plus grande encore ; puisque plus un individu consomme des richesses, et plus il faut de mains qui travaillent pour lui.
Les faits constatés dans les colonies répondent aux déductions que nous tirons de la nature de l’homme. Dans la Jamaïque, la plus considérable des colonies à sucre de l’Angleterre, la population se divisait, en 1658, en 1 400 esclaves, et 4 500 personnes libres. Depuis cette époque, les deux classes se sont multipliées dans les proportions suivantes : de 1658 à 1670, le nombre des personnes libres s’est accru de 3 000, le nombre des esclaves de 6 600 ; de 1670 à 1734, le nombre des personnes libres s’est accru de 3 100, celui des esclaves de 78 546 ; de 1734 à 1746, le nombre des personnes libres s’est accru de 2 356, celui des esclaves de 25 882 ; de 1746 à 1768, le nombre des personnes libres s’est accru de 7 947, celui des esclaves de 54 486 ; de 1768 à 1775, les personnes libres ne se sont accrues que de 553, les esclaves ont augmenté de 24 000, auxquels il faut ajouter 3 700 affranchis [317] ; enfin, de 1775 à 1817, le nombre des esclaves s’est accru de 155 000 ; tandis que le nombre des maîtres paraît s’être accru d’une manière plus lente encore que dans les années précédentes [318].
Dans l’île d’Antigoa, nous observons un phénomène plus curieux encore que le précédent, mais qui n’est cependant que le résultat des mêmes causes. En 1741, le nombre d’individus qui appartenaient à la classe des maîtres s’élevait à 3 538, tandis que le nombre des esclaves s’élevait à 27 418 ; il existait donc près de neuf esclaves pour une personne libre. À partir de cette époque, le nombre des individus libres commença à décroître, et cependant celui des esclaves continua de s’augmenter [319]. Enfin, en avril 1821, le nombre des premiers était tombé de 3 538 à 1 980 ; et le nombre des seconds s’était élevé de 27 418, à 32 259, plus 4 182 affranchis [320]. Il résulte de là que, dans un espace de 80 ans, près de la moitié de la race des possesseurs d’hommes s’est éteinte, tandis que la race des hommes possédés s’est accrue de près d’un tiers. Le décroissement de la première et l’accroissement de la seconde ne doivent pas même s’arrêter là ; car dans la classe des personnes libres, le nombre des hommes excède celui des femmes de 300, tandis que dans celle des esclaves le nombre des femmes excède celui des hommes de 2 153[321].
Les deux classes de la population ont suivi, dans les colonies françaises, à peu près la même progression dans leur accroissement. En 1700, le nombre de personnes libres d’origine, était, à la Martinique, de 6 597 ; le nombre des esclaves était de 14 566 ; le nombre des affranchis et des indigènes s’élevait seulement à 507. De 1700 à 1736, le nombre des esclaves s’accrut de 57 434, et il s’accrut de 8 000 de 1736 à 1778. Dans un intervalle de 78 ans, les esclaves s’accrurent donc de 65 434, tandis que le nombre de personnes libres d’origine ne s’accrut que de 6 000. La même différence d’accroissement, entre les personnes libres et les esclaves, a eu lieu à la Guadeloupe, puisqu’en 1777 on y comptait 100 000 esclaves, et seulement 12 700 individus d’origine libre [322].
La proportion entre les personnes libres et les esclaves était à peu près la même à Saint-Domingue. Dans l’espace d’un siècle et demi, le nombre de personnes libres d’origine s’est élevé à 40 000, tandis que le nombre de personnes asservies s’est élevé jusqu’à 452 000, et le nombre d’affranchis à 28 000 : tel était l’état de la population en 1788[323]. Depuis cette époque, les hommes de la race asservie ont conquis leur liberté ; leur nombre s’est élevé jusqu’à 935 335, et les individus de la race des maîtres ont disparu.
Les États-Unis d’Amérique nous présentent un phénomène qui ne mérite pas moins que les précédents de fixer notre attention. Les divers États dont la fédération se compose n’admettent pas tous le système de l’esclavage, tel du moins qu’il est pratiqué dans les îles à sucre. Plusieurs de ces États n’ont jamais eu qu’un très petit nombre d’esclaves, et, sur vingt-deux, il en est douze qui en ont décrété l’abolition. Il est résulté de là que, dans les parties de l’Union qui ont été exploitées par des hommes libres d’origine européenne, cette partie de la population s’est accrue d’une manière très rapide. Cependant, en partant d’une époque donnée, on trouve que les individus de la race asservie se sont multipliés dans la même proportion que les individus de race européenne. En 1784, on comptait aux États-Unis 2 650 000 blancs, 600 000 esclaves et 50 000 affranchis. Depuis cette époque jusqu’en 1790, le nombre des esclaves s’accrut de 297 719, c’est-à-dire qu’il fut presque doublé dans un espace de six années, tandis que le nombre des hommes libres, en n’y comprenant pas les affranchis, ne s’accrut que d’environ un quart, ou de 62 607. De 1790 jusqu’à 1800, le nombre des esclaves se multiplia de 200 000 ; celui des hommes libres, y compris les affranchis, se multiplia de 1 172 210. De 1800 à 1804, le nombre des esclaves s’accrut de 95 051 ; celui des affranchis s’éleva à 126 000 ; celui des blancs s’accrut d’environ 600 000. Enfin, en 1809, la population des affranchis et des esclaves s’élevait à 1 305 000, et celle des individus d’origine européenne à 5 810 000. Ainsi, la proportion entre les hommes des deux races était, en 1809, la même qu’en 1784 ; l’une et l’autre s’étaient accrues un peu plus que du double [324].
Dans le Brésil, la disproportion, entre les personnes libres et les esclaves, a été moins grande. En 1798, sur une population de 3 300 000 individus, on comptait 800 000 blancs ; le surplus se composait d’un million d’indigènes, d’un million d’esclaves, et de plusieurs individus de races mélangées [325]. Diverses causes ont contribué à multiplier le nombre des blancs dans ce pays, plus que dans les colonies françaises et anglaises, et il faut sans doute mettre au nombre des principales, l’existence d’un grand nombre d’indigènes, la différence de culture, la persévérance avec laquelle la mère-patrie a continué à envoyer dans ce pays les hommes condamnés par les tribunaux, et particulièrement ceux qui étaient proscrits par l’inquisition, tels que les Juifs et les individus soupçonnés de philosophie et d’opinions condamnées par le clergé romain [326].
Les Espagnols, ayant envahi la partie la plus civilisée de l’Amérique, n’eurent pas besoin d’acheter des Africains pour leur faire cultiver le sol ; les indigènes continuèrent de se livrer à la culture, et le régime auquel ils furent assujettis eut plus d’analogie avec le système féodal qu’avec le genre d’esclavage établi dans les îles. Aussi, quoique l’esclavage domestique ne fût point prohibé dans les colonies espagnoles, il n’y existait qu’un très petit nombre d’esclaves au moment où elles se sont déclarées indépendantes, et les esclaves y étaient traités d’une manière moins dure que dans aucun autre pays [327].
Le nombre des esclaves s’accroît donc, en général, d’une manière plus rapide que celui des maîtres ; cependant, l’accroissement n’est pas uniforme dans tous les cas ; il arrive quelquefois que les proportions varient. Plusieurs causes contribuent à ces variations ; les principales sont, tantôt l’affranchissement, et tantôt l’importation d’un plus grand nombre d’esclaves ; si, par quelques circonstances accidentelles, le nombre des affranchis est plus considérable dans une année que dans une autre, le nombre des maîtres paraît s’accroître dans une proportion plus rapide que celui des esclaves ; de même, si des circonstances extraordinaires favorisent l’importation des esclaves, ceux-ci paraissent se multiplier plus rapidement que les maîtres. Dans le premier cas, ce n’est pas la race des maîtres qui se multiplie, quoique le nombre des hommes libres devienne plus considérable ; c’est, en quelque sorte, une classe moyenne qui sort de l’une et de l’autre, et qui participe des qualités et des vices de toutes les deux.
Le nombre des hommes possédés se multipliant dans une proportion plus grande que leurs possesseurs, ne faut-il pas conclure de ce phénomène que la condition des premiers est moins misérable qu’elle ne le paraît ? Cette conséquence serait juste, en effet, si l’accroissement des esclaves avait lieu par génération ; mais ce n’est pas ainsi qu’il s’opère : il a lieu par l’importation continuelle de nouveaux esclaves. La population asservie, bien loin de se multiplier naturellement dans l’esclavage, décroît, au contraire, d’une manière rapide.
Dans le temps où l’île de Saint-Domingue était possédée par des maîtres d’origine européenne, la perte des individus asservis s’élevait tous les ans à un vingtième, et les accidents la faisaient monter au quinzième [328]. Ainsi, les possesseurs d’hommes de cette colonie fondaient leur revenu sur la destruction annuelle de 30 130 personnes, et sur les supplices et les privations infligées à 450 000. Dans le cours d’un siècle, le nombre d’êtres humains détruits, s’élevait à plus de trois millions, sans compter un nombre au moins égal d’individus qu’il fallait égorger sur les côtes d’Afrique, pour tenir au complet le nombre des esclaves. Saint-Domingue, disait-on, était la reine des colonies.
Les esclaves ne sont pas également misérables dans tous les pays. Leur sort dépend du genre de travail qu’ils ont à exécuter, et des subsistances qui leur sont accordées ; et ces circonstances varient avec la nature et la position du sol, et avec les relations commerciales. Leur sort dépend également de la facilité avec laquelle les maîtres peuvent remplacer ceux que la misère et les mauvais traitements font périr, facilité que les gouvernements diminuent ou accroissent, selon qu’ils protègent ou répriment le commerce des esclaves. Il ne faut donc pas juger du décroissement de la population esclave dans toutes les colonies, par celui qui a été observé dans l’île de Saint-Domingue.
Les colonies anglaises dans lesquelles les productions sont analogues à celles que donnait autrefois Saint-Domingue, sont celles dans lesquelles le décroissement est le plus rapide. Ce décroissement a beaucoup diminué depuis que le gouvernement anglais a restreint le pouvoir des maîtres sur les esclaves, surtout depuis qu’il a sévèrement interdit la traite. Il est évident que, dès ce moment, les possesseurs d’hommes ont été dans la nécessité de ménager leurs possessions, sous peine de ne pouvoir pas les renouveler. Cependant, telles sont les calamités attachées à l’esclavage, que même depuis cette époque, la population asservie continue de décroître. Dans l’île de la Trinité, le décroissement annuel est de 3% 3/5 ; à Demerari, il est de 2 à 3% ; à Sainte-Lucie, il est de 2,1%. Dans quelques îles où le sucre n’est point cultivé, le décroissement est nul [329].
Dans tous les pays, les possesseurs d’hommes ne considèrent comme digne d’eux que le commandement ; tout autre genre d’occupation leur paraît indigne de leurs nobles mains. Les possesseurs d’hommes des colonies ne peuvent tirer un revenu que de leurs terres, et ce revenu est toujours en raison du nombre de leurs esclaves. Si donc ils continuent de les traiter avec leur cruauté accoutumée, ils détruiront la source de leurs richesses, puisqu’il deviendra tous les jours plus difficile de les recruter sur les côtes d’Afrique. Si au contraire, le sort des esclaves est adouci, ils augmenteront en nombre ; mais alors les possesseurs auront à craindre un autre danger, celui de voir multiplier cette partie de la population dans une proportion telle, que leur sécurité sera de plus en plus compromise.
Dans les États où l’esclavage domestique n’est point toléré, la crainte de tomber dans une excessive misère est un obstacle à un accroissement de population disproportionné aux moyens d’existence. La plupart des domestiques s’imposent le célibat parce que, s’ils avaient des enfants, leurs gages ne pourraient suffire à les élever, et qu’ils ne pourraient tout à la fois soigner leur propre famille et exécuter les travaux attachés à la domesticité. Mais quand des ouvriers ou des domestiques sont considérés comme la propriété des maîtres, ils ne craignent pas d’être renvoyés ; s’ils ont des enfants, c’est le possesseur qui doit les faire élever. Il faut, par conséquent, qu’il reste chargé de toutes les dépenses de la famille, et que de plus il renonce aux services de la mère pendant qu’elle prend soin des enfants. Les esclaves étant essentiellement imprévoyants et n’ayant à craindre ni d’être renvoyés, ni de voir descendre leur postérité dans un rang plus bas, doivent s’abandonner naturellement à toutes leurs passions. Les maîtres se trouvent donc dans l’alternative de recourir à des violences pour restreindre la multiplication des hommes asservis, ou de voir croître autour d’eux une population ennemie qui absorbe leurs revenus en même temps qu’elle menace leur existence.
Telle est déjà la position critique dans laquelle se trouvent les Anglo-Américains du sud, et dans laquelle se trouveront tôt ou tard tous les maîtres des colonies. Comment en sortiront-ils ? C’est une question que l’expérience n’a pas encore résolue d’une manière satisfaisante ; mais il est temps d’y penser.