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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence de l’esclavage sur les mœurs de quelques peuples de l’Amérique méridionale, originair

    Charles Comte

    CHAP. 11: > De l’influence de l’esclavage sur les mœurs de quelques peuples de l’Amérique méridionale, originaires d’Espagne.

    Si je décris les effets moraux que l’esclavage a produits dans quelques-unes des contrées de l’Amérique, jadis soumises à l’Espagne, ce n’est pas pour faire connaître des phénomènes nouveaux ; c’est pour mieux constater que ceux que j’ai rapportés dans les chapitres précédents, ne sont que les résultats des causes auxquelles je les ai attribués. On ne peut disconvenir que l’oisiveté, l’orgueil, le mépris du travail, la passion des jouissances physiques, ne soient des vices qui caractérisent les Anglo-Américains du sud et les autres possesseurs d’hommes des îles et du continent d’Amérique ; mais on ne convient pas également que ces vices soient les résultats de l’esclavage ; suivant quelques personnes, ils ne sont produits que par la chaleur du climat. Si les hommes des classes laborieuses cessaient d’être stimulés par le fouet, dit-on, ils seraient aussi paresseux que les maîtres ; ils ne se livreraient qu’au travail qui leur serait rigoureusement nécessaire pour subsister, et ils se contenteraient de si peu de chose, qu’ils ne s’élèveraient pas au-dessus des sauvages. Nous verrons tout à l’heure si l’expérience confirme cette assertion.

    De toutes les colonies formées par les peuples d’Europe, il n’en est point dont l’approche ait été plus sévèrement défendu aux étrangers, que les colonies espagnoles [216]. Le gouvernement d’Espagne ne s’est pas borné à interdire à ses sujets d’Amérique tout échange de marchandises avec des nations autres que la sienne ; il leur a interdit aussi toute espèce de commerce intellectuel. Il n’est point d’ouvrage philosophique publié chez les peuples que nous considérons comme les plus éclairés, dont l’entrée n’ait été sévèrement interdite sur tout le vaste territoire que l’Espagne possédait en Amérique. Pour veiller à l’exécution de cette défense, on ne s’en est pas rapporté au zèle des douaniers ordinaires ; on a placé sur divers points du pays plusieurs tribunaux d’inquisition, et ces tribunaux ont placé leurs officiers dans tous les lieux par où ils ont cru que quelque rayon de lumière pourrait pénétrer [217]. L’imprimerie a été proscrite même dans les villes les plus populeuses, et les agents du gouvernement ont eux-mêmes renoncé à se servir de ce moyen de multiplier les copies de leurs ordonnances, de peur que l’usage qu’ils en feraient, ne contribuât à éclairer la population [218].

    En même temps que le gouvernement espagnol usait de toute sa puissance pour plonger ou retenir ses sujets d’Amérique dans l’ignorance la plus profonde, des croyances et des pratiques nées dans des temps barbares tendaient avec force à la corruption de la morale et à la multiplication des crimes. Le commerce des indulgences, qui faisait une partie du revenu du clergé romain et du gouvernement de la métropole, avait reçu la plus grande extension [219]. Le gouvernement papal livrait au gouvernement espagnol, et celui-ci livrait au commerce dans ses colonies, cinq espèces de bulles : la bulle des vivants, celle des morts, celle du laitage et des œufs, celle la composition, et celle de la croisade [220]. Tout acheteur de la bulle des vivants, eût-il tué son père, sa mère et ses enfants, eût-il été coupable de tous les crimes qui outragent le plus l’humanité, pouvait aller trouver un prêtre, exiger de lui une entière absolution, et mettre ainsi sa conscience en repos [221]. La bulle de composition avait le merveilleux effet de rendre légitime propriétaire l’injuste détenteur du bien d’autrui ; le voleur qui, au milieu d’une foule de personnes, était parvenu à escamoter une bourse bien garnie, n’avait qu’à aller trouver le marchand d’indulgences et à lui délivrer une petite part de sa prise, et l’un et l’autre devenaient légitimes possesseurs du bien volé [222]. Il faut ajouter qu’un malfaiteur qui s’était rendu coupable d’un crime et qui ne se croyait pas en sûreté dans sa caverne, n’avait qu’à se réfugier dans une église pour devenir inviolable [223]. Chacune de ces circonstances ayant sur les mœurs une grande influence, il était nécessaire d’en tenir compte, pour ne pas rapporter à l’esclavage des vices ou des crimes qui auraient pu être produits par d’autres causes [224].

    Les Espagnols n’arrivèrent point en Amérique, comme les Anglais et les Hollandais, pour mettre en culture de vastes forêts ou des terres marécageuses ; ils y arrivèrent en qualité de conquérants et dans l’intention de vivre sur une population qui avait déjà fait des progrès dans la culture. Les hommes et les terres furent partagés entre les conquérants en raison de leurs grades, et la plupart des coutumes du gouvernement féodal passèrent d’Espagne en Amérique. Les nouveaux possesseurs y portèrent particulièrement l’usage des majorats, suivant lequel le premier né d’une famille hérite des propriétés territoriales de son père à l’exclusion de ses frères et sœurs. La population se trouva ainsi partagée en deux castes, celle des conquérants et celle des peuples conquis : les premiers auraient pu être distingués des seconds par leurs titres, par leurs richesses, ou par l’étendue de leurs possessions ; mais la nature avait établi entre eux des distinctions plus prononcées, celles qui distinguent les deux espèces, et particulièrement celle de la couleur. Depuis la conquête, un grand nombre d’Espagnols ont passé en Amérique et s’y sont établis : ceux-ci n’y sont pas arrivés en conquérants, mais comme appartenant à la même famille. Des individus d’espèce éthiopienne y ont été amenés comme esclaves ; ils ont été employés à la culture et se sont plus ou moins multipliés dans quelques provinces. Ces diverses races se sont mêlées entre elles, et en ont produit de nouvelles, chacune desquelles a été distinguée par une teinte plus ou moins foncée.

    Mais, quoique les indigènes aient été conquis et soumis d’abord à un régime très dur, ils n’ont pas été traités comme le sont les esclaves chez les Anglo-Américains, ou comme le sont les esclaves des colonies européennes. Avant même que les colons eussent conquis leur indépendance, les habitants primitifs étaient devenus presque entièrement libres ; et le nombre des esclaves importés d’Afrique était très peu considérable. Nous ne connaissons pas exactement quelle est, sur tous les points, la proportion qui existe entre les personnes libres et les esclaves ; mais il est facile de juger des parties qui nous sont inconnues par celles que nous connaissons le mieux, par le Mexique et par la Terre-Ferme.

    M. de Humboldt a estimé la population totale de la partie du continent américain, jadis soumise à l’Espagne, à environ quatorze ou quinze millions. Sur ce nombre, il a pensé qu’on pouvait compter trois millions de créoles blancs, deux cent mille européens, et tout le reste d’indigènes, de noirs ou de métis [225]. Le Mexique seul comprenait, en 1808, 6 500 000 individus de la population totale ; mais, dans ce nombre, on comptait très peu d’individus d’espèce éthiopienne, et presque point d’esclaves. On pouvait parcourir toute la ville de Mexico sans rencontrer de visage noir ; le service d’aucune maison ne s’y faisait jamais avec des esclaves. Sous ce rapport, le Mexique avait déjà un avantage immense sur les États-Unis [226]. Les contrées dans lesquelles on trouvait le plus d’esclaves étaient Caracas et Lima [227]. La province de Venezuela, que le gouvernement espagnol désignait sous le nom de capitainerie générale de Caracas, contenait, à la même époque, suivant M. de Humboldt, près d’un million d’habitants, sur lesquels on comptait soixante mille esclaves [228]. Ainsi, la proportion des individus esclaves aux personnes libres, était un peu moins de un à seize, dans les provinces où les premiers étaient les plus nombreux ; il faut même ajouter que la population asservie se concentrait particulièrement dans les villes. Dans les provinces de Cumana et de Barcelone, où les esclaves étaient nombreux comparativement au Mexique, la population entière s’élevait à 110 000 habitants, et le nombre des esclaves n’excédait pas 6 000. On comptait donc par esclave un peu plus de dix-huit personnes libres [229].

    Dans une grande partie de l’Amérique espagnole, les esclaves étaient employés à la garde des troupeaux, ou à d’autres travaux domestiques peu fatigants. D’un autre côté, les denrées alimentaires étant généralement peu chères, ou n’étant pas susceptibles d’exportation, les maîtres ne pouvaient pas faire de grandes économies sur la nourriture de leurs esclaves [230]. Les mœurs et les lois du pays étaient plus favorables que dans aucun autre aux affranchissements : il était très commun qu’un maître léguât la liberté à tous ses esclaves par testament [231]. Si un individu asservi avait des raisons de croire qu’il était devenu un objet d’antipathie pour son possesseur, rien ne lui était plus facile que d’obtenir du magistrat d’être vendu à un autre maître [232]. Enfin, le gouvernement avait fixé le prix auquel un esclave pouvait acheter sa liberté ; et il ne s’agissait, pour chaque individu, que de trouver la somme que la loi l’obligeait de donner à son maître [233]. Ces circonstances étant connues, il s’agit de voir comment elles ont influé sur les mœurs des diverses classes de la population.

    On voit, par ce qui précède, que les divisions par les couleurs sont celles qui dominent toutes les autres. Les individus d’origine purement européenne, ou ceux chez lesquels les caractères propres à cette race sont les plus prononcés, se placent au premier rang. Aucun d’eux, en Amérique, ne peut se considérer à l’égard d’un autre comme un conquérant ou comme descendant d’un ancien maître. Il règne donc, en général, chez les hommes de cette classe, quelles que soient d’ailleurs leur fortune et leur naissance, un sentiment d’égalité très énergique, lorsqu’ils se considèrent les uns à l’égard des autres. Si un des hommes titrés du pays manifeste l’intention d’humilier un homme né dans la classe commune, l’orgueil de celui-ci se soulève, et le place à son niveau : « Serait-il possible, lui dit-il, que vous crussiez être plus blanc que moi [234]. » Si un homme dans la misère est offensé de la vanité de celui qui possède une grande fortune, il se met à l’instant au niveau de lui : « Ce blanc si riche, se croirait-il plus blanc que moi ? » Suivant M. de Humboldt, ce sentiment d’égalité a pénétré toutes les âmes : partout où les hommes de couleur sont regardés ou comme esclaves ou comme affranchis, c’est la liberté héréditaire, c’est la persuasion intime de ne compter parmi ses ancêtres que des hommes libres, qui constitue la noblesse : on trouve cet esprit au Mexique comme au Pérou, à Caracas comme à l’île de Cuba [235].

    Les familles qui descendent des anciens conquérants, et celles qui tenaient en Espagne un rang distingué, prétendent former sans doute une noblesse particulière ; mais ces prétentions sont généralement repoussées par tous les hommes de leur race. Ces hommes ont une telle idée de leur égalité, suivant Azara, que quand bien même le roi aurait accordé des lettres de noblesse à quelques particuliers, du temps de la domination espagnole, personne ne les aurait regardés comme nobles, et qu’ils n’auraient obtenu ni distinctions, ni services de plus que les autres [236]. Il est résulté de cet esprit d’égalité que, dans les villes, un blanc n’a osé se mettre au service d’un autre, tant il a craint de s’avilir ; dans le temps où le gouvernement espagnol dominait encore dans ces contrées, un vice-roi même n’y aurait pu trouver un laquais, ou un cocher parmi les individus d’espèce purement européenne [237].

    Le sentiment d’égalité qu’on observe chez les hommes de cette classe, quand ils se comparent à des hommes de leur espèce qui possèdent une grande fortune, ou qui jouissent d’une ancienne illustration, est loin d’exister quand ils se comparent aux indigènes, aux nègres ou aux métis. Le degré de mépris qui tombe sur les descendants des peuples conquis ou asservis, est moins en raison du plus ou moins de couleur qu’en raison de l’espèce. Les indigènes, qui ont été les premiers exploités, et qui sont par conséquent l’espèce sur laquelle la servitude a pesé le plus longtemps, sont les plus méprisés. Les individus d’espèce éthiopienne sont placés immédiatement au-dessus d’eux ; les individus issus du commerce d’un blanc et d’une négresse viennent ensuite ; de sorte que, plus une personne approche de la race des maîtres, et moins elle est avilie. Le gouvernement espagnol voulut renverser jadis cette mesure d’appréciation ; il déclara que les mulâtres formeraient le plus bas échelon de l’ordre social, mais il échoua contre la force de l’opinion [238]. Dans d’autres temps, il a accordé des lettres de blanc à des hommes de couleur ; mais ses efforts n’ont pas eu beaucoup plus de succès. Il a pu conférer lui-même directement quelques faveurs à des individus de cette classe ; mais partout où les blancs ont dominé, ils les ont exclus des emplois [239].

    Cependant, quelle que soit la fierté des descendants des Européens quand ils se comparent aux individus des autres races, elle est loin de porter ces caractères d’insolence et de dureté que nous avons observés chez les blancs des autres colonies, et jusque chez les Anglo-Américains du nord. Les indigènes, les noirs, les mulâtres, ne sont point exclus des églises où les blancs se rassemblent ; la seule distinction qui puisse les blesser, consiste dans le privilège dont jouissent les femmes des blancs, de se placer dans l’église, sur des tapis qu’elles y font porter [240]. On ne lit nulle part que, dans les théâtres, ils soient relégués dans des lieux particuliers ; que leurs enfants soient exclus des écoles publiques, ou qu’ils soient assujettis à ces distinctions humiliantes et brutales que nous avons trouvées chez les habitants de New-York, et même chez ceux de Philadelphie [241].

    Le mépris du travail est inséparable du mépris des classes laborieuses ; il ne faut donc pas être étonné qu’il se soit montré dans les colonies espagnoles, comme dans toutes les autres. Mais il est remarquable, cependant, que ce mépris s’est particulièrement manifesté dans les lieux où les esclaves ont été les plus nombreux, et qu’il s’est éteint dans la plupart de ceux où les travaux ont été exécutés par des hommes libres. Dans la ville de Caracas, sur une population que Depons évalue à 41 000 ou 42 000 habitants, on compte environ 14 000 esclaves et environ 10 000 ou 11 000 blancs ; le reste de la population se compose d’affranchis et d’un très petit nombre d’indigènes [242]. Là, les descendants des Européens ont pour le travail un profond mépris ; ils croiraient s’avilir s’ils se livraient à aucun genre d’industrie [243]. Tous les métiers, tous les arts mécaniques sont abandonnés aux affranchis, qui ne s’y livrent qu’avec répugnance, et qui préfèrent souvent la mendicité [244]. La cause de leur inactivité ou de leur défaut d’énergie est la même que celle qui produit l’oisiveté des blancs : l’aversion ou le mépris des occupations industrieuses [245]. La mendicité est si commune, que le nombre des mendiants s’élève à 2 400 [246].

    Dans la même province, mais dans les lieux où il paraît moins d’esclaves, les Européens sont actifs et industrieux. Les habitants de Valence, qui se considèrent tous comme issus de familles nobles, même en Espagne, dédaignaient toute occupation industrieuse, il y a un peu plus d’un demi-siècle ; mais un gouverneur ayant été obligé, pour prévenir la disette, de leur faire une loi du travail, le préjugé nobiliaire est tombé, et dès ce moment la population est devenue industrieuse [247]. Cependant, on a vu, longtemps après, les hommes d’origine européenne se retirer à la campagne, afin de s’y livrer au travail avec plus de liberté, et de se dérober ainsi à l’influence du préjugé qui flétrit une vie laborieuse, partout où il existe quelques traces d’esclavage [248]. La population qui, en 1801, n’était que de 6 500 personnes, s’était déjà élevée à 10 000 en 1810. À cette dernière époque, il existait dans la ville beaucoup d’industrie et d’aisance ; les campagnes étaient bien cultivées, et la misère avait disparu [249].

    Sur la partie orientale du lac de Valence, et dans l’une des vallées d’Aragua, est un village qui méritait à peine le nom de hameau il y a cinquante ans ; la population se composait alors d’individus d’origine biscayenne, n’ayant ni préjugés, ni maîtres, ni esclaves. Vingt-cinq ans plus tard, le hameau était devenu une jolie petite ville de huit mille âmes ; les trois quarts des maisons étaient bâties en maçonnerie et avaient autant d’élégance que de solidité ; l’industrie, l’activité, en un mot l’amour du travail, formaient la passion dominante des habitants. De nombreuses plantations de coton, d’indigo, de café, de blé, faites avec intelligence et entretenues avec soin, attestaient combien ces hommes étaient laborieux ; ces plantations s’étendaient déjà dans toutes les vallées d’Aragua. Soit qu’on y entrât par Valence, soit qu’on y arrivât par les montagnes de San-Pedro, qui les séparent de Caracas, on se croyait transporté chez un autre peuple, et dans un pays possédé par la nation la plus industrieuse et la plus agricole.

    « On ne voit, dit Depons, dans toute l’étendue de quinze lieues, est et ouest, qu’occupent ces vallées, que denrées coloniales artistement arrosées, que des moulins à eau, que des bâtiments superbes pour servir à la fabrique et à la préparation de mêmes denrées. Il faut ajouter que tous les travaux les plus pénibles, tels que les plantations, les sarclaisons et les récoltes s’exécutent par des ouvriers libres payés à la journée ; que les indigènes eux-mêmes sont laborieux ; que l’aisance, la propreté, les bonnes mœurs règnent partout, et qu’on n’y rencontre presque point d’esclaves [250]. »

    On trouve, dans les mêmes contrées, d’autres villes où l’activité et l’industrie règnent également. À Vittoria, ville peuplée de 7 800 individus, de gens de toutes les couleurs, tout le monde travaille sans distinction [251]. À Carora, à dix degrés seulement de l’équateur, une population de 6 200 habitants, placée sur un sol ingrat, se livre tout entière à l’industrie, sans distinction de castes ni de couleurs [252]. À Mérida, sous le huitième degré huit minutes au nord, sur une population de 11 500 individus, aucune classe ne dédaigne le travail, et l’aisance qui règne dans la ville, n’y laisse point voir de malheureux [253].

    Les hommes d’origine européenne n’ont donc pas ici, pour le travail et l’industrie, le mépris que nous leur avons trouvé dans tous les pays où il existe de nombreux esclaves. Ils n’ont pas non plus pour les noirs ou pour les hommes de couleur, le même mépris, puisqu’ils consentent à se mêler avec eux et à concourir aux mêmes travaux [254]. Ce phénomène est d’autant plus digne d’observation que le contraste qu’il présente est plus frappant ; les Hollandais et les Anglais, si industrieux dans leur pays natal, méprisent tous le travail et deviennent oisifs, en passant dans une contrée où il existe un grand nombre d’esclaves ; les Espagnols, qui ont au contraire la réputation d’être oisifs dans leur propre pays, deviennent laborieux en passant dans un pays où il y a peu ou point d’esclaves. La température du climat ne peut expliquer l’activité des uns ou l’oisiveté des autres ; car le soleil qui échauffe les vallées d’Aragua n’est pas moins ardent que celui qui éclaire le cap de Bonne-Espérance. En même temps que les habitants de ces contrés, qui sont d’origine européenne, ont moins d’aversion pour le travail que ceux des colonies anglaises et hollandaises, on observe qu’ils ont plus d’intelligence. « La vérité, dit Depons, est que les créoles de la Terre-Ferme ont l’esprit vif, pénétrant, et sont plus susceptibles d’application que les créoles de nos colonies [255]. »

    Il est une passion particulière aux castes dominantes, qui s’est longtemps conservée chez les Hispano-Américains, et qui probablement ne s’est pas éteinte, quand ils ont conquis leur indépendance, c’est un amour excessif des grades et des emplois ; commander ou gouverner est la passion des descendants ou des affiliés de tous les conquérants, même quand, sous d’autres rapports, ils ont pris les mœurs des nations civilisées. Il faut ajouter cependant que cette passion n’est point exclusive des travaux qu’exigent les besoins de la société, et que, par conséquent, elle est moins malfaisante dans ce pays qu’elle ne l’est dans beaucoup d’autres. « On voit quelquefois, dit M. de Humboldt, ces officiers de milices en grand uniforme et décorés de l’ordre royal de Charles III, assis gravement dans leurs boutiques, se livrer aux plus petits détails de la vente des marchandises ; mélange d’ostentation et de simplicité de mœurs, qui étonne le voyageur européen [256].

    Aucun des voyageurs qui ont visité ces contrées, ne dit avoir remarqué chez les habitants cette passion des jouissances physiques, que nous avons observée chez les possesseurs d’hommes, quels que soient d’ailleurs les lieux et les époques dans lesquels ils aient vécu. On n’a pas non plus observé chez eux cette immoralité dans l’union des sexes que nous avons trouvée chez la plupart des maîtres des colonies. Depons assure, il est vrai, que dans une des villes où il existe le plus d’esclaves, les femmes blanches ont souvent pour rivales les femmes de couleur, et que la discorde se manifeste dans le sein d’un grand nombre de ménages ; mais il a attribué ce défaut d’harmonie entre les époux, à des causes étrangères à l’esclavage. Il ne dit rien surtout qui puisse faire soupçonner qu’il existe quelque analogie entre les mœurs de ce pays et celles de Surinam ou de la Jamaïque [257].

    Les esclaves étant peu nombreux, n’inspirent aux maîtres aucune crainte ; d’où il suit que leurs possesseurs ne se croient point intéressés à les abrutir, à les tenir dans un état continuel de terreur et à les marquer d’un fer brûlant pour les reconnaître [258]. De là il résulte aussi qu’on n’est pas obligé de faire des lois qui attentent à la sûreté de tous, pour garantir à quelques maîtres ce qu’ils appellent leurs propriétés.

    Mais, quoique ces circonstances tendent à rendre le sort des esclaves moins misérable, ceux d’entre eux qui sont attachés à des plantations, ont beaucoup à souffrir de la pauvreté, de l’avarice ou de la cruauté de leurs maîtres. Un des effets que l’esclavage a produits dans les colonies espagnoles, comme dans toutes les autres, a été de retenir ou de plonger les possesseurs d’esclaves dans la misère. Beaucoup d’entre eux n’ont souvent pour se loger avec leur nombreuse famille, qu’un misérable appartement qui ne les met pas à l’abri de la pluie, et ils couchent sur des cuirs faute de lits. D’autres sont tellement accablés de dettes, que les intérêts qu’ils en paient à leurs créanciers, absorbent la plus grande partie de leurs revenus [259]. Il faut donc qu’ils économisent le plus qu’ils peuvent sur les dépenses de leur maison, et sur celles de leurs esclaves.

    Dans les plantations, la maison du propriétaire, placée sur un tertre de quinze à vingt toises d’élévation, est entourée des cases des nègres. On assigne à ceux qui sont mariés un petit terrain à cultiver, et ils y emploient les samedis et les dimanches, seuls jours de la semaine dont ils puissent disposer. Il faut qu’avec le terrain et le temps qu’on leur accorde, ils pourvoient eux-mêmes à leur subsistance et à celle de leur famille. Suivant Depons, les propriétaires, à l’exception d’un petit nombre, laissent leurs esclaves couverts de haillons, et ne leur donnent d’autres vivres que ceux qu’ils cultivent eux-mêmes dans les morceaux de terre qui leur sont répartis. Ils ne s’embarrassent point si la récolte a été bonne ou mauvaise, si le temps a été favorable, ou s’il a été contraire ; tant pis pour l’esclave si elle a manqué. La subsistance de ceux qui sont employés au service de la maison, n’est pas mieux assurée que celle des autres ; les rations qu’on leur distribue le matin pour toute la journée, peuvent suffire à peine au déjeuner. Ils n’ont pas d’autres vêtements que ceux qu’on nomme de livrée, parce qu’ils s’en parent quand ils suivent leurs maîtres ; mais aussitôt qu’ils rentrent, ils s’en dépouillent et restent nus, ou bien ils se couvrent de quelques misérables chiffons. Les maîtres, du reste, vantent leur bonheur, dit M. de Humboldt, comme dans le nord de l’Europe les seigneurs se plaisent à vanter l’aisance des paysans attachés à la glèbe [260].

    Il ne paraît pas que les maîtres fassent conduire leurs esclaves dans les champs par des individus armés de fouets comme cela se pratique dans les autres colonies ; mais il se trouve quelquefois parmi eux des hommes qui les traitent d’une manière fort cruelle. Le petit nombre de ceux qu’ils possèdent, n’est pas pour eux une raison d’être plus humains.

    « À Cariaco même, dit M. de Humboldt, peu de semaines avant mon arrivée dans la province, un planteur qui ne possédait que huit nègres en fit périr six, en les fustigeant de la manière la plus barbare. Cet acte de cruauté avait été précédé, dans la même année, d’un autre dont les circonstances étaient également effrayantes [261]. »

    Un voyageur espagnol assure cependant qu’on ne connaît point, dans ces contrées, ces châtiments atroces qu’on prétend nécessaires pour tenir la population dans la soumission ; il dit que le sort des esclaves ne diffère en rien de celui des blancs de la classe pauvre, et qu’il est même meilleur ; qu’ils sont bien habillés et bien nourris ; que, dans leurs maladies, ils sont soignés par les femmes même de leurs maîtres ; qu’on laisse marier les hommes avec des femmes indiennes, afin que leurs enfants naissent libres ; que plusieurs refusent la liberté qu’on leur offre, et ne veulent l’accepter qu’à la mort de leur maître ; enfin, que les siens ne voulurent l’accepter que par force [262].

    Ces témoignages paraissent d’abord contradictoires, et cependant il est aisé de les concilier. Les deux premiers voyageurs parlent d’une province où l’on cultive des denrées propres à l’exportation, et où on ne les obtient que par un travail pénible ; le troisième parle d’une province où l’on s’occupe plus particulièrement de l’éducation des bestiaux. J’ai déjà fait observer ailleurs que les Arabes bédouins traitent souvent leurs esclaves comme les membres de leurs familles, surtout quand ils se montrent intelligents. Deux faits suffisent, au reste, pour caractériser la différence qui existait entre l’esclavage établi dans les colonies espagnoles et celui des colonies hollandaises ; dans celles-ci, les magistrats, sur la demande des maîtres, faisaient couper une jambe à l’esclave accusé de vouloir prendre la fuite ; dans celles-là, un magistrat affranchissait des esclaves qui se plaignaient justement d’avoir été traités avec cruauté par leurs maîtres, dans des mouvements de colère. Il faut ajouter que dans la première le magistrat était un possesseur d’esclaves, tandis que dans la seconde le magistrat n’en possédait point [263].

    Ainsi, quoique les colonies espagnoles fussent soumises au joug de l’inquisition, quoique l’introduction de tout ouvrage qui aurait pu étendre les idées ou réformer les mœurs de la population, y eussent été sévèrement interdits ; quoique nul étranger ne fût admis à s’y établir, et que les indulgences et les asiles accordés aux criminels tendissent à y multiplier les vices et les crimes, les mœurs de la population étaient infiniment supérieures à celles de tous les autres peuples des îles ou du continent d’Amérique, chez lesquels il existait de nombreux esclaves.

    Il résulte de là une conséquence qui mérite d’être observée, c’est que ni l’existence des journaux, ni la libre introduction de tous les ouvrages philosophiques, ni les communications avec des étrangers, ni même l’influence de la religion, ne peuvent neutraliser l’influence de l’esclavage ; toutes ces causes, si puissantes chez les peuples où l’esclavage n’existe plus, ont existé relativement aux colonies anglaises et hollandaises, et elles n’y ont jamais produit aucun effet [264].