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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence de l’esclavage sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les colonies françaises

    Charles Comte

    CHAP. 10: > De l’influence de l’esclavage sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les colonies françaises.

    Les colonies françaises ont perdu une grande partie de l’importance qu’elles avaient jadis ; Saint-Domingue, qui était la plus considérable, forme une république indépendante, et elle ne compte, dans son sein, ni maîtres, ni esclaves ; la Louisiane forme une partie des États-Unis, et j’en ai parlé en décrivant les mœurs des maîtres de cette partie de l’Amérique ; l’île de France et quelques autres peu considérables, sont sous la puissance de l’Angleterre. La Martinique et la Guadeloupe sont les seules qui nous restent, et qui méritent d’être comptées.

    La population entière de la première était, en 1805, de 95 413 ; sur ce nombre, on comptait 9 206 blancs, 8 630 gens de couleur, et 77 577 esclaves. La population de la seconde était portée, en 1788, à 101 971 habitants ; savoir : 13 476 blancs, 3 044 gens de couleur libres, et 85 461 esclaves. Aujourd’hui, l’on estime que la population s’élève à 159 520 individus ; mais nous ignorons si, dans cet accroissement, les proportions qui existaient entre les diverses classes de la population n’ont pas été altérées. En supposant qu’elles soient les mêmes, la population coloniale, qui s’élève à environ 255 000 individus, se répartit à peu près de la manière suivante : 25 000 ou 30 000 individus qui sont des personnes ou des propriétaires, 190 000 ou 200 000 individus qui sont des choses ou des propriétés, et 20 000 ou 25 000 individus qui tiennent tout à la fois de la nature des choses et de la nature des personnes. Comme l’esclavage exerce une influence immense, non seulement sur la population chez laquelle il est établi, mais encore sur les peuples qui se trouvent en contact avec elle, il était nécessaire de faire connaître, au moins approximativement, le nombre des personnes qui prétendent en tirer quelques avantages, afin de mieux apprécier ce qu’il coûte à ceux qui en portent le poids [204].

    Le nombre des individus qui appartiennent à la race asservie est très grand, comparativement à ceux qui appartiennent à la race des maîtres : il est presque de un à dix. Les travaux auxquels les esclaves sont assujettis, et les produits que les maîtres en retirent, sont de la même nature que ceux des colonies anglaises. Ces produits sont également destinés à l’exportation, et, par conséquent, les esclaves sont réduits à la moindre consommation possible. Les principales circonstances de l’esclavage étant les mêmes que celles que nous avons précédemment observées, les effets moraux qu’il produit ne peuvent être différents. Aussi, me bornerai-je à en indiquer les principaux traits, pour éviter, autant qu’il se peut, la monotonie qui s’attache nécessairement à la description d’une série de phénomènes qui sont partout les mêmes.

    Dans les colonies françaises, comme dans toutes les autres, le premier effet de l’esclavage a été d’avilir, aux yeux des hommes de la classe des maîtres, toute occupation industrielle. Tous les travaux de l’agriculture sont donc restés le partage des esclaves : dans les bourgs ou dans les villes, tous les arts, toutes les professions lucratives sont exercés ou par des esclaves au profit de leurs maîtres, ou par des affranchis ou descendants d’affranchis. Tout individu blanc est noble, en vertu de la couleur de sa peau ; et tout individu noble est tenu, sous peine de déroger, de vivre des produits du travail d’autrui [205].

    Le mépris des classes laborieuses est inséparable du mépris du travail : tout homme qui porte sur lui quelques marques d’origine africaine est donc avili par ce seul fait. Ici, comme aux États-Unis d’Amérique, rien ne peut absoudre un homme ou une femme du crime d’avoir le teint plus ou moins brun, ni la probité, ni les talents, ni la fortune, ni la conduite la plus pure et la plus irréprochable ; mais aussi il n’est point de vice qui puisse flétrir un homme ou une femme qui a l’honneur d’avoir la peau blanche. Dans les colonies où le nombre des blancs a été considérable, comme à Saint-Domingue, l’aristocratie ne s’est pas bornée à flétrir les personnes issues des deux races ; elle s’est elle-même subdivisée. Les hommes qui ont possédé un grand nombre d’esclaves, se sont appelés les grands blancs, et ils ont désigné sous le nom de petits blancs ceux qui en ont possédé un nombre moins considérable [206].

    Les liaisons qui existent entre les maîtres et leurs femmes esclaves, sont les mêmes que nous avons observées dans les autres colonies. Suivant un voyageur, il résulte de ces liaisons des vices et des crimes inconnus dans les régions de l’ancien monde les plus dépravées. Un père y voit avec indifférence la prostitution de sa fille : il devient même, au besoin, le confident de ses nombreux amants. Souvent, un possesseur laisse dans l’esclavage les enfants qu’il a de ses esclaves, et les transmet à ses héritiers avec ses autres biens. Souvent encore il les vend ; et ces exemples sont si fréquents, que l’habitude ne laisse même pas de place au remords [207].

    La cruauté des colons est en raison de leur immoralité ; ils traitent les individus de la race asservie avec beaucoup plus de mépris et de brutalité que n’en montrent parmi nous les hommes les plus grossiers à l’égard des plus vils animaux [208]. Lorsqu’il s’agit d’un châtiment qui peut entraîner la mort de l’esclave, le maître est obligé cependant de s’adresser à une commission, à laquelle on donne le nom de chambre ardente. Mais, devant cette commission, le maître ou son économe est tout à la fois accusateur, témoin et rapporteur, et c’est lui qui dicte la sentence. Il arrive même quelquefois qu’un individu qui possède beaucoup d’esclaves, un grand blanc, condamne lui-même au supplice du feu un de ses esclaves, et fait exécuter la sentence, de son autorité privée, au milieu de sa plantation [209]. Ici, comme à la Louisiane et à Surinam, les femmes sont encore plus cruelles que les hommes, surtout à l’égard des esclaves de leur sexe qui peuvent leur inspirer quelque jalousie [210].

    Il s’est trouvé des personnes, cependant, qui ont vanté le régime auquel sont soumis les esclaves dans les colonies françaises ; on a prétendu qu’il existait de vastes et magnifiques hôpitaux dans lesquels ils étaient reçus pendant leurs maladies ; que les maîtres avaient des magasins dans lesquels ils tenaient toujours une grande provision de vivres, et que l’opinion générale, parmi les colons, était que, pour être bon administrateur, il fallait traiter doucement ses esclaves [211]. Ces faits pourraient être vrais, sans que les esclaves en fussent moins misérables ; on peut être fort maltraité dans un vaste hôpital ; un maître peut avoir des magasins, et ne donner à ses esclaves qu’une mauvaise et chétive subsistance ; enfin, un homme peut débiter de belles maximes, et se conduire d’une manière atroce. Chez les possesseurs d’hommes, les mots ont souvent une signification opposée à celle qu’ils ont chez nous ; cela doit être, puisqu’ils ne voient que des choses là où nous voyons des êtres humains ; ce qu’ils appellent liberté, garantie, nous l’appelons oppression, arbitraire ; ce qu’ils appellent modération, nous l’appelons violence, cruauté [212].

    Une seule observation peut nous faire juger de la douceur des maîtres et du bonheur des esclaves dans nos colonies. Depuis que le gouvernement anglais a prohibé l’importation de nouveaux esclaves dans ses colonies, la population asservie est un peu moins cruellement traitée qu’elle ne l’était auparavant ; cependant, nous avons vu qu’elle est encore exposée à des violences excessives. Sous le régime actuel, la diminution la plus forte à laquelle on ait pu estimer le décroissement annuel de la population esclave de la Jamaïque, a été de 1,5% ; dans l’île de la Trinité, qui est celle où le décroissement est le plus rapide, il est de 3% 2/5 toutes les années [213]. Suivant Raynal, la perte annuelle des noirs s’élevait, dans nos colonies, à 5%, et les accidents la faisaient monter à 6% 2/3 ; il fallait donc que nos esclaves fussent encore plus maltraités que ne le sont ceux des colonies anglaises. On a observé, dans ces colonies, que le décroissement annuel de la population asservie est en raison directe de la quantité de sucre qu’on fait produire à chaque esclave [214] ; et puisque Saint-Domingue était la colonie qui en produisait le plus, comparativement à la population, on peut en conclure que les esclaves y étaient, au moins, aussi misérables que dans aucune autre île.

    Enfin, plusieurs colonies françaises sont depuis plusieurs années sous la domination du gouvernement anglais ; les maîtres sont obligés, par conséquent, de renfermer leur pouvoir dans les limites circonscrites par les lois anglaises ; mais ces lois, qui obligent les possesseurs d’hommes à laisser un certain intervalle entre le châtiment et l’offense, qui limitent le nombre de coups de fouet qu’il est permis d’infliger à chaque fois, et qui exigent qu’on dresse procès-verbal de l’infliction de la peine, ne sont pas moins gênantes pour les colons originaires de France, qu’elles ne le sont pour ceux qui sont originaires d’Angleterre : les uns comme les autres se plaignent de ne pouvoir pas se livrer, avec assez de liberté, à la violence de leurs passions [215].