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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence de l’esclavage domestique sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les États-Un

    Charles Comte

    CHAP. 9: > De l’influence de l’esclavage domestique sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les États-Unis d’Amérique.

    J’ai fait observer, dans le livre second de cet ouvrage, que, si l’on veut ne pas tomber dans de nombreuses erreurs, il faut distinguer la puissance dont une loi se compose, et la description des dispositions d’une loi. Les éléments de puissance qui constituent une loi, se trouvent dans les hommes ou dans les choses ; ce sont des faits dont chacun peut vérifier l’existence par l’observation. La description des dispositions d’une loi est l’énoncé écrit du phénomène matériel que la loi produit ; cette description peut être incomplète, infidèle ou entièrement fausse. Quelquefois le phénomène réel que produit la puissance à laquelle nous donnons le nom de loi, est moins malfaisant que celui qui a été décrit ; quelquefois le phénomène décrit est, au contraire, moins malfaisant que le phénomène réel. C’est surtout en jugeant des États-Unis de l’Amérique, qu’il importe de ne pas perdre de vue cette distinction ; car nulle part il n’existe une plus grande différence entre la description des théories et l’état réel de la société [168].

    Quand les Anglo-Américains voulurent combattre pour leur indépendance, ils sentirent qu’ils avaient besoin d’invoquer des principes de morale et de justice, qui fussent favorables aux opprimés. Ils proclamèrent, en conséquence, que tous les hommes naissaient libres et égaux, et que tous avaient le droit de résister à l’oppression : ces principes, qui leur étaient nécessaires pour justifier leur insurrection contre le gouvernement de la métropole, devinrent le fondement de la plupart des constitutions particulières des divers États. Mais, lorsque les esclaves voulurent à leur tour employer à l’égard de leurs maîtres les principes que ceux-ci avaient employés à l’égard du gouvernement anglais, les possesseurs d’hommes trouvèrent que ces principes n’étaient point applicables. Les esclaves ne prirent pas les armes, à l’exemple de leurs maîtres, pour faire triompher leurs maximes : ils s’adressèrent aux cours de justice pour en obtenir l’application. Dans les États où ils étaient peu nombreux, et où il existait un grand nombre de citoyens qui n’appartenaient ni à leur classe, ni à celle des maîtres, ils gagnèrent leur cause, parce qu’ils furent jugés par un parti neutre. Dans les États, au contraire, où la population presque tout entière se divisait en maîtres et en esclaves, les premiers étant juges, les seconds furent condamnés. Ce fut la force, et non une description philosophique, qui fut la loi [169].

    Ainsi, quoiqu’on trouve dans presque toutes les constitutions des États-Unis, que tous les hommes sont libres et égaux, et d’autres maximes semblables, il ne faut pas se figurer que l’état réel de la société est tel qu’il a été décrit par des philosophes, dans des registres ou des livres auxquels on donne le nom de constitutions. Ce sont là de fausses descriptions analogues à celles dont j’ai parlé ailleurs ; elles peuvent être un sujet d’orgueil pour ceux qui en furent les auteurs ou pour ceux à qui elles ont été transmises, mais elles n’ont aucune influence sur le sort d’une grande partie de la population. Les Anglo-Américains sont divisés en trois classes très distinctes, sans compter celles des riches et des pauvres, des ignorants et des gens instruits ; ces trois classes sont : 1° celle des individus de race européenne, nés de parents libres ; 2° celle des affranchis ou de leurs descendants nés d’Européens et d’individus de race éthiopienne ; 3° celle des esclaves. Chacune d’elles est dans une position qui lui est propre.

    Des voyageurs européens, en arrivant aux États-Unis, ont été surpris de voir que l’état réel de la société ne répondait pas aux idées qu’ils s’en étaient formées par la lecture de leurs déclarations de principes ; mais, en examinant quelle a été l’origine de ces peuples et les circonstances dans lesquelles ils sont placés, ils ont fini par se convaincre qu’ils avaient eu tort de concevoir de trop belles espérances ; en considérant franchement toutes ces circonstances, dit Fearon, nous ne devons pas être surpris de trouver que les théories des Américains sont plus avancées de deux siècles au moins que leurs pratiques [170].

    Deux circonstances ont contribué à établir cette discordance entre un système qui est la description d’un état social imaginaire, et la pratique que l’état réel de la société. Lorsqu’ils ont formé leurs systèmes, les Américains se sont considérés dans leurs rapports avec le gouvernement d’Angleterre par lequel ils étaient opprimés. Lorsqu’ils ont établi leurs pratiques, ils se sont considérés dans leurs rapports mutuels, et surtout dans les rapports qu’ils avaient avec des hommes dont ils étaient les oppresseurs, c’est-à-dire avec leurs esclaves ou les descendants de leurs esclaves. D’un autre côté, les hommes qui ont décrit l’état social dont ils désiraient l’établissement, étaient des philosophes plus avancés que ne l’était la population ; ils ont consulté leurs idées bien plus qu’ils n’ont consulté les relations sociales, les préjugés et les habitudes de leurs compatriotes. Or, ce sont ces habitudes, ces préjugés et ces relations qui ont fait la loi telle qu’elle existe [171].

    J’aurais pu, en décrivant les effets moraux que produit l’esclavage domestique dans les colonies anglaises, exposer ceux qu’il produit dans les États-Unis d’Amérique, puisque ces populations ont toutes la même origine, et ont été longtemps soumises aux mêmes lois. Mais, depuis environ un demi-siècle, il existe de si nombreuses différences entre les colonies assujetties au gouvernement anglais, et les républiques du nord de l’Amérique, qu’on pourrait aisément supposer que ce qui est vrai pour les unes peut ne pas l’être pour les autres. Nous aurons d’ailleurs bien mieux constaté les effets moraux de l’esclavage, lorsque nous aurons exposé ce qu’ils sont sous toutes les formes de gouvernement, et avec tous les genres de culture.

    L’esclavage domestique a jadis existé presque dans toute l’étendue des États-Unis ; mais le nombre des esclaves n’a pas été partout dans la même proportion. Dans les États du nord, ils étaient en petit nombre, comparativement aux hommes libres ; là, ils ont été affranchis, et l’esclavage a été déclaré illégal. Dans les États du sud, au contraire, les esclaves étaient très nombreux, comparativement aux maîtres, et ils ont été maintenus dans l’esclavage, malgré les déclarations sur les droits de l’homme. Tous ces États ayant adopté des gouvernements et des principes semblables, à quoi faut-il attribuer la différence de leur conduite ? Faut-il penser que les esclaves du nord ont été des hommes plus énergiques que les esclaves du sud ? Faut-il croire que les maîtres des pays froids ont été plus généreux ou moins enclins au despotisme que les maîtres des pays chauds ? Aucune de ces deux causes n’a produit le phénomène que nous observons ici.

    Les esclaves qui existaient dans les États du nord, ne sont pas devenus libres par leurs propres forces : leur liberté leur a été restituée, sans qu’ils eussent rien fait pour la reprendre. Ce n’est pas non plus par la générosité de leurs maîtres qu’ils sont devenus libres ; c’est par l’action des hommes qui n’étaient ni dans la classe des maîtres, ni dans celle des esclaves ; ces hommes, formant la partie la plus nombreuse de la population, ont imprimé le mouvement à tout le reste. Dans les États du sud, il n’existait presque point d’hommes qui ne fussent esclaves ou maîtres ; et l’action des uns a été paralysée par celle des autres. En Amérique, comme dans tous les pays, les hommes qui tendent avec le plus d’énergie à la destruction de l’esclavage ne sont pas ceux qui gémissent dans la servitude, et encore moins ceux qui profitent de la domination ; ce sont ceux qui n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces deux classes ; ceux qui n’ont ni la lâcheté, ni l’abrutissement, ni l’ignorance des esclaves, ni l’orgueil, ni l’oisiveté, ni les préjugés des maîtres.

    Nous avons vu précédemment que, dans la partie des États-Unis où l’esclavage est établi, il a pour effet d’avilir toutes les occupations industrielles ; l’action immédiate des organes de l’homme sur la nature est devenue le partage exclusif des esclaves. Les maîtres n’ont considéré comme digne d’eux que l’action de l’homme sur d’autres hommes ; ils n’ont généralement agi que comme maîtres ou comme gouvernants. Aucun de ces deux genres d’action n’exige beaucoup d’exercices physiques ; le premier ne demande pas de grands efforts d’esprit, ni même quelquefois le second. L’oisiveté a donc été le partage des Anglo-Américains du sud aussi bien que celui des colons des îles [172]. Suivant un voyageur, un riche possesseur d’esclaves de la Virginie fait consister sa principale occupation dans la satisfaction de ses jouissances physiques : manger, boire ou dormir sont les seules manières dont il sait employer son temps ; il se lève pour déjeuner, puis il s’étend sur son lit, et s’endort. À midi, il boit une sorte de liqueur ; il dîne à deux ou trois heures, et, après son repas, il se remet encore sur son lit. Pendant son sommeil, deux esclaves sont employés à rafraîchir l’air, à le garantir des mouches avec un balai de jonc. À son réveil, il se remet à boire, et continue jusqu’au soir, où il soupe [173]. Un maître ni une maîtresse, ne faisant rien par eux-mêmes et ne se donnant même pas la peine de prendre soin de leurs enfants, ont besoin d’une multitude d’esclaves, même quand ils ne jouissent pas d’une grande fortune : il en faut une vingtaine pour le service d’une maison. Marcher est une fatigue, surtout pour les femmes : aussi, elles ne sortent à pied dans aucune saison de l’année ; la course la plus rapprochée est toujours faite en voiture, et, à cet égard, leurs maris ne sont guère moins paresseux qu’elles. La principale distraction des hommes est le jeu, et quelquefois la chasse [174].

    Dans la Louisiane, où les esclaves sont très nombreux, l’indolence et l’oisiveté des femmes est extrême. Elles ne sauraient se baisser pour ramasser un chiffon échappé de leurs nonchalantes mains ; elles ne marchent pas, dit Robin, elles se traînent ; il faut qu’une esclave les suive, pour leur épargner la fatigue de porter leurs ridicules. Une excessive paresse se manifeste jusque dans leur langage ; leur prosodie est languissante, leurs accents sont traînants ; chaque syllabe s’allonge comme si la voix expirante articulait ses derniers sons. On dirait qu’elles regrettent de ne pouvoir rejeter sur leurs esclaves la fatigue de la pensée et le travail de la parole. Ni la nouveauté des objets, ni des événements inattendus ne peuvent les faire sortir de leur apathie ; mais, si elles éprouvent une contrariété, si leur orgueil reçoit une légère atteinte, elles se réveillent de leur assoupissement et montrent dans leurs vengeances l’énergie des despotes [175].

    L’influence de l’esclavage s’étend même sur les personnes libres qui ne possèdent point d’esclaves, même sur les individus de la classe ouvrière ; ils sont moins entreprenants, moins robustes, moins éclairés, moins propres à convertir le désert en pays cultivé, que ne le sont les personnes de la même classe dans les États où l’esclavage n’est point admis. Les femmes de ces derniers États, marchent hardiment au-devant de leurs chariots dans leurs migrations ; tandis que dans les pays où il existe des esclaves, les femmes des cultivateurs ne vont qu’à cheval, ou se traînent nonchalamment à la suite des bagages [176]. Aussi, existe-t-il dans ces derniers pays une étendue de terres incultes, bien plus vaste que celle qui existe dans les pays où l’esclavage est aboli [177].

    Les Anglo-Américains, dans leurs liaisons avec leurs femmes esclaves, sont plus réservés que ne le sont les colons anglais ; chez eux, l’opinion flétrit tout individu qui vit ouvertement, non pas seulement avec une esclave, mais avec une femme qui porte quelques signes d’origine africaine ; mais cette sévérité de mœurs est plus apparente que réelle ; il existe dans les États où l’esclavage est admis, et particulièrement en Virginie, des multitudes d’esclaves qui, par leur couleur, décèlent le secret de leur origine ; l’abus que les maîtres ont fait à cet égard de leur puissance, a été tel, qu’un grand nombre d’esclaves ont perdu jusqu’à la nuance qui aurait pu indiquer leur origine africaine [178]. L’influence de l’esclavage s’est étendue jusque sur les mœurs d’un grand nombre de ministres de la religion ; la proscription des jésuites n’ayant pas atteint les riches établissements que ces religieux avaient formés dans quelques-uns de ces États, ils sont restés en possession de leurs terres et de leurs femmes esclaves ; dans un petit nombre de générations, les descendants de ces femmes, sans cesser d’être esclaves, ont perdu les traits et la couleur des peuples d’Afrique, et sont devenus aussi blancs que leurs maîtres [179].

    Dans l’État de la Louisiane, les liaisons entre les hommes de la classe des maîtres, et les femmes de la classe des esclaves, ne sont pas proscrites par l’opinion, comme elles le sont chez les Anglo-Américains ; aussi, les blancs, mariés ou célibataires, se lient publiquement avec des femmes de cette classe ; cette licence des mœurs s’étend jusque dans les campagnes. De leur côté, les femmes des maîtres favorisent la prostitution de leurs femmes esclaves avec les blancs, soit pour qu’elles leur donnent des enfants d’une plus belle espèce, soit pour éviter les frais de leur entretien, soit même pour prendre part aux profits de leur métier. « L’indulgence s’accroît pour les femmes esclaves, dit Robin, selon qu’elles peuvent mieux se passer des secours du maître ; la dame de la maison, que ce soin ordinairement regarde, voit, de son appartement, les amans aller et venir chez sa négresse, et la nuit elle favorise aussi complaisamment leur entrée. Ce sont les mêmes mœurs que nous avons observées au cap de Bonne-Espérance [180].

    L’abus de la force sur les femmes esclaves, influe sur le jugement que le public porte relativement à la conduite des femmes libres. La prostitution n’est pas un vice qui soit flétri avec la même sévérité qu’il l’est dans la plupart des États de l’Europe. La femme qui s’y est publiquement livrée, trouve facilement à se placer en qualité de domestique, ou même à se marier si elle en a le désir [181]. Telle est l’influence de l’esclavage, que, suivant l’expression d’un voyageur philosophe, là où il est établi, tous les dangers moraux sont communs [182].

    La passion du jeu, qui se développe presque toujours dans le désœuvrement en même temps que la passion des jouissances physiques, a été portée à l’excès dans les États où les esclaves ont été les plus nombreux. On a tenté de la réprimer par des actes de la législature ; mais, après avoir décrété des peines contre les joueurs, les législateurs et les magistrats ont été les premiers à se moquer de leurs décrets [183]. On a vu quelquefois des bandes d’esclaves former l’enjeu d’un pari, à une course de chevaux, et passer pendant des journées entières d’une troupe de joueurs ivres à l’autre [184]. Les possesseurs d’hommes des États-Unis montrent, à l’égard de la plupart de leurs esclaves, les mêmes vices que nous avons observés dans les colonies anglaises. Ne cultivant point la canne à sucre, ils n’ont pas besoin d’exiger d’eux les mêmes travaux ; mais, à cela près, c’est la même avidité, les mêmes craintes, la même cruauté et le même orgueil. S’ils traitent un peu mieux un certain nombre de leurs esclaves, c’est parce qu’ils résident eux-mêmes dans le pays, tandis que les possesseurs anglais résident habituellement dans la métropole. Un homme peut étaler son luxe dans les esclaves qui peuplent l’intérieur de sa maison, comme dans les chevaux qu’il attelle à sa voiture. Un possesseur d’hommes, américain, lorsqu’il est riche, tient quelquefois, en effet, à ne voir autour de lui que des esclaves qui sont bien nourris et bien vêtus [185]. Ce sont des preuves vivantes de son luxe et de son opulence ; c’est la mesure de la considération et du respect qu’il attend de ses concitoyens.

    Mais les esclaves qui sont attachés à la culture sont traités d’une manière différente, quelle que soit d’ailleurs la richesse de l’individu auquel ils sont assujettis. Les huttes dans lesquelles ils sont logés, sont formées de troncs d’arbres non équarris, et si mal joints ensemble, que, pendant la nuit, la lumière se répand à l’extérieur comme à travers une lanterne. Les meubles consistent en quelques grossiers ustensiles de bois : quant aux lits, des esclaves sont supposés n’en avoir jamais besoin, et ils couchent sur la terre, ou sur quelques feuilles sèches ; ceux qui appartiennent aux maîtres les plus humains n’obtiennent, de plus que les autres, qu’une mauvaise couverture. Dans la mauvaise saison, quand le vent et la pluie passent à travers les troncs d’arbres dont leurs misérables habitations sont formées, ils n’ont pas d’autres moyens de se garantir du froid et de l’humidité pendant la nuit, que de tenir le feu constamment allumé. Leur nourriture est analogue à leur habitation : on leur distribue un peu de riz, de blé de Turquie et de poisson sec ; les maîtres ont calculé quel est le prix le plus bas auquel il est possible de soutenir l’existence humaine, et les aliments qu’ils leur ont accordés, n’ont été que les résultats de ce calcul [186].

    Les esclaves peuvent être châtiés pour deux causes différentes : pour ne pas s’être conformés aux volontés ou aux caprices de leurs possesseurs, ou pour avoir enfreint les règlements de police auxquels ils sont assujettis. Dans le premier cas, c’est le maître offensé ou son délégué qui détermine lui-même la mesure du châtiment ; dans le second, c’est un officier de police. Le maître n’a point sur son esclave un pouvoir sans limites : il lui est défendu de le tuer, sous peine d’environ cent livres sterling d’amende si l’homicide est prémédité, et sous peine d’une amende d’environ cinquante livres sterling si l’homicide est volontaire, mais sans préméditation. Une amende de quatorze livres est imposée à tout possesseur d’hommes qui, en châtiant un homme, une femme ou un enfant autrement qu’à coups de fouet, de verges ou de lanières, leur coupe la langue, les membres, ou leur inflige d’autres tortures. Le possesseur, dont l’esclave a été estropié ou cruellement battu, est présumé auteur de la contravention, à moins qu’il n’affirme le contraire sous la foi du serment [187]. Les châtiments sont si communs et si sévères, même dans les villes, que les claquements de fouet et les cris des victimes n’attirent pas même l’attention des passants, et qu’il n’est pas rare de voir des esclaves qui se donnent la mort [188].

    Le penchant à la cruauté que donne l’exercice du pouvoir arbitraire à ceux qui le possèdent, est fortifié par la crainte que leur inspire le désespoir de leurs victimes. Pour contraindre au travail des hommes auxquels on en ravit sans cesse le fruit, on est obligé de recourir aux châtiments ; et, pour prévenir les vengeances dont ces châtiments inspirent le désir, on est forcé de recourir à des cruautés nouvelles. Les Anglo-Américains n’ont pu imaginer encore d’autres moyens de contenir la population asservie, que l’abrutissement, la division et la terreur.

    Il est expressément défendu à tout possesseur d’hommes de développer les facultés intellectuelles des individus qu’il possède à titre de propriété. Celui qui serait convaincu d’enseigner à écrire à un de ses esclaves serait puni d’une amende sept fois plus forte que celle qu’il encourrait en lui coupant les mains ou la langue. Dans ce dernier cas, il ne serait condamné qu’à une amende de quatorze livres ; dans le premier, il en encourrait une de cent [189]. Il est également défendu à tout possesseur d’hommes de leur laisser faire aucun genre de trafic pour leur propre compte, une telle licence ne pouvant être propre qu’à leur inspirer du goût pour la liberté [190].

    Toute réunion est interdite aux hommes asservis ; un individu de la race des maîtres, qui trouve, sur un grand chemin, plus de sept esclaves ensemble, est tenu de leur administrer des coups de fouet, sur le derrière nu (on the bare back), sans qu’il lui soit permis cependant d’excéder le nombre de vingt coups pour chacun. Nul individu de la race des esclaves ou de sang mêlé ne peut paraître dans les rues après la tombée de la nuit sans une permission spéciale. Les délinquants, libres ou esclaves, sont enlevés par une police militaire qui parcourt sans cesse les rues, et punit selon les circonstances [191]. Un esclave, à moins qu’il ne soit aveugle ou estropié, ne peut paraître en public avec une canne ou un bâton, sous peine de vingt-cinq coups de fouet ; s’il est attaqué, il lui est interdit de se défendre. La peine de vingt-cinq coups de fouet est infligée à celui qui est trouvé dormant, sans une permission écrite, dans un lieu qui n’appartient ni à son possesseur, ni à celui par lequel il est immédiatement employé [192]. Ces précautions ne suffisent pas pour rassurer les maîtres ; ils se croient sans cesse menacés d’une insurrection, et sont habituellement armés de poignards [193]. Les maîtres de la Louisiane vivent dans des alarmes continuelles ; ils sont toujours épiant, écoutant aux cases des nègres. Le moindre propos couvert, quelques liaisons plus marquées redoublent leurs craintes et leur espionnage ; pendant la nuit, ils font eux-mêmes de fréquentes patrouilles [194].

    L’acte par lequel les Américains ont fixé les amendes qui sont imposées aux maîtres qui égorgent leurs esclaves, et à ceux qui les mutilent autrement qu’à coups de fouet, de verges et de lanières, déclare, au reste, de la manière la plus formelle, que la cruauté est non seulement condamnable chez des hommes qui se disent chrétiens, mais qu’elle est odieuse aux yeux de tous les hommes qui ont quelque sentiment de vertu et d’humanité [195]. Cette espèce d’hypocrisie n’est pas rare dans les pays où il existe des esclaves : j’aurai bientôt occasion d’en citer d’autres exemples.

    Les violences continuelles commises sur des individus asservis, soit dans l’intérieur des familles, soit par des officiers de police, dépravent, presque dès leur naissance, les individus qui appartiennent à la race des maîtres. L’existence de l’esclavage parmi nous, dit un philosophe américain, doit avoir sans doute une funeste influence sur les mœurs du peuple. Le seul commerce qui existe entre un maître et son esclave, est un exercice continuel des plus violentes passions : d’un côté, le despotisme le plus inflexible ; de l’autre, la plus dégradante soumission. Nos enfants sont témoins de ces relations, et ils apprennent à les imiter. Le parent s’emporte ; l’enfant le regarde ; il saisit chacun des traits de la colère, prend les mêmes airs parmi les jeunes esclaves, et s’abandonne aux passions les plus odieuses. Ainsi, nourri, élevé et continuellement exercé à la tyrannie, il ne peut qu’en porter les caractères. L’homme qui, au milieu de telles circonstances, peut conserver des manières douces et des mœurs pures, doit être considéré comme un prodige [196].

    L’habitude de l’arbitraire et de la violence envers la population asservie, rend les maîtres violents, vindicatifs et cruels les uns à l’égard des autres. Les querelles sont fréquentes parmi eux ; elles se terminent ordinairement par le duel, et il est rare qu’un des deux combattants ne soit pas frappé de mort. Celles qui ont lieu entre des hommes qui appartiennent aux rangs inférieurs de la société, ont aussi un degré de violence qu’elles ont rarement dans les pays où l’esclavage domestique est inconnu. Les combattants, dans leur fureur, cherchent à se mutiler les uns les autres, à s’emporter le nez, à s’arracher les yeux ou les oreilles. Celui des deux qui est le plus fort traite le plus faible en esclave ; et, en effet, il n’y a pas d’autre différence entre les maîtres et les esclaves que la force. La liberté et l’égalité règnent partout où cette différence disparaît [197].

    L’orgueil a toujours été, dans tous les pays, un des traits saillants de toute aristocratie ; et, comme la division de la population en maîtres et en esclaves, est le degré le plus élevé du système aristocratique, nulle part l’orgueil humain n’est plus exalté que dans les pays où la partie laborieuse de la population est considérée comme la propriété des oisifs qui vivent des produits de son travail.

    Les personnes asservies sont traitées, dans les États-Unis, avec autant de mépris que les objets les plus vils ; elles sont vendues au marché comme des bêtes. Le commerce de ce genre de marchandise n’est pas moins honoré que tout autre. Les hommes, les femmes et les enfants, exposés en vente, sont mis à nu, et examinés avec le soin qu’on apporte dans l’examen d’un cheval dont on veut faire l’acquisition. On leur ouvre la bouche de force pour examiner les dents ; on vérifie s’ils ont la vue bonne ; on les tourne, on les retourne pour voir s’ils n’auraient pas quelque vice caché. Les femmes de la race des maîtres vont elles-mêmes à ce marché pour acheter les individus dont elles ont besoin, et font elles-mêmes, pour n’être pas trompées, toutes les vérifications usitées en pareille circonstance ; elles ne paraissent pas même se douter des lois de la pudeur. Dans ces ventes, on n’a aucun égard aux liens de parenté : on vent le mari séparément de la femme, les enfants séparément de leur mère, selon que le demandent les convenances du vendeur et de l’acheteur [198].

    Le mépris que les hommes de la race des maîtres font tomber sur les esclaves, se répand sur tous les individus qui portent dans leurs veines une goutte du sang de la race asservie. La teinte la plus légère, qui annonce qu’une personne compte au rang de ses ancêtres un individu d’espèce éthiopienne, suffit pour la faire traiter avec le mépris le plus profond, de la part de l’homme le plus vil auquel on ne peut pas reprocher une telle souillure. Dans les États mêmes où l’esclavage est proscrit, l’orgueil des blancs, à l’égard des personnes qui ont quelque teinte de couleur, est aussi exalté qu’il puisse l’être. Les mœurs les plus pures, les connaissances les plus étendues et les plus variées, le jugement le plus droit, l’industrie la plus active, les richesses les plus honorablement acquises, ne peuvent racheter le crime d’être lié par le sang à une race opprimée. Toute personne coupable de ce crime est exclue sans distinction de tous les lieux où se réunissent les individus qui appartiennent à la race des oppresseurs. Dans les théâtres, les personnes de cette caste sont reléguées dans une galerie particulière ; elles n’osent pas même se montrer dans les temples à côté des blancs qui professent la même religion qu’elles ; il faut, si elles veulent remplir les devoirs que leur prescrit leur culte, qu’elles fassent construire des églises qui leur soient propres. Un homme qui se voue par métier à rendre quelque genre de services personnels, doit opter entre les deux castes ; celui qui rendrait un service à une personne de couleur, perdrait, par cela même, les pratiques qu’il aurait dans la caste des blancs. Un blanc, condamné pour ses crimes, ne mangerait point à la table où un homme de couleur serait assis ; il faut, dans les prisons, une table pour les criminels de chaque couleur. Enfin, quoique des actes de législature proclament indistinctement que tous les hommes sont égaux, il est des États où un homme qui remplirait d’ailleurs toutes les conditions requises pour être citoyen, ne croirait pas pouvoir en sûreté se présenter dans une assemblée pour en exercer les droits, s’il portait la marque la plus légère d’origine africaine. Il y a encore ici une différence immense entre les puissances qui régissent la société, et les fausses descriptions auxquelles on donne le nom de lois [199].

    Dans les États où il existe un grand nombre d’esclaves, l’estime étant presque exclusivement attachée à l’aristocratie de la couleur, une femme blanche ne peut déchoir par la conduite la plus vicieuse, ni rien perdre par conséquent de son orgueil ; mais aussi une femme qui porte sur son teint la nuance la plus légère de sang africain, quelque vertueuse qu’elle soit, ne peut sortir de son abaissement. Les femmes des maîtres de la Louisiane sont si fières de la noblesse de leur peau, qu’il nous est difficile de nous faire une idée de leur orgueil.

    « Une de celles-ci, mariée et connue par des intrigues avec des hommes en place, dit Robin, entre un jour dans un grand bal. Il y a ici du sang mêlé, s’écrie-t-elle superbement. Ce propos court dans le bal ; on y remarque, en effet, deux demoiselles quarteronnes, estimées par l’excellente éducation qu’elles avaient reçue, et bien plus encore par leur conduite décente. On les avertit, et elles sont obligées de s’éclipser en hâte, devant l’impudique dont la société aurait été pour elles une véritable souillure [200]. »

    L’influence de l’esclavage sur les mœurs de la classe des maîtres, n’est pas renfermée dans les États où il existe un grand nombre d’esclaves ; elle se fait sentir dans toute l’étendue de l’Union. L’existence de l’esclavage dans les États-Unis, dit un voyageur, produit l’effet le plus sensible sur le caractère national ; il donne de la brutalité aux esprits des habitants du sud et de l’ouest ; il abaisse le ton des sentiments de droiture et d’humanité dans toutes les parties du pays, et contribue d’une manière insensible à établir l’immense différence qui existe entre la théorie et la pratique [201].

    Les individus nés et élevés dans la servitude, ont, aux États-Unis, les mœurs qu’ils ont dans tous les pays. Tenus dans l’abrutissement par l’orgueil des maîtres, n’ayant ni le moyen, ni le désir de s’instruire, obligés de s’interdire tout exercice qui aurait pour résultat d’accroître leur adresse et leur puissance, contraints de souffrir l’injure et la violence, ne connaissant aucune autorité qui les protège, et la défense leur étant interdite, la plupart de leurs sentiments moraux sont éteints ou dégradés ; l’on ne conçoit pas quelle qualité morale pourrait leur être propre, à moins que ce ne soit la patience à souffrir les vices de leurs maîtres.

    L’homme qui, pour la première fois, aperçoit un esclave, dit un voyageur anglais, éprouve une sensation pénible ; il voit devant lui un être pour lequel les lois de l’humanité sont renversées, qui n’a connu de la société que les injustices, qui n’a éprouvé de la part de ses semblables qu’un dur et atroce égoïsme. La rampante humilité, les expressions serviles avec lesquelles un noir approche d’un blanc, frappent les sens, non comme la politesse d’un paysan français ou italien, qui donne de la grâce à la pauvreté, mais avec l’indication d’une âme brisée. Le son du fouet se fait sentir dans les accents de sa soumission ; son œil, qui évite le mien, a puisé la crainte dans les regards de l’homme sous lequel il travaille. L’habitude empêche les habitants du pays de faire de semblables observations ; et il ne faut pas espérer que des objets qu’on a sans cesse sous les yeux, produisent le même effet qu’ils causent lorsqu’on les observe pour la première fois. Mais l’individu qui, voyant un esclave pour la première fois de sa vie, le regarde avec la même indifférence que tout autre objet que le hasard lui fait rencontrer, peut se réjouir du bonheur qu’il a eu de naître libre, mais dans le fond de l’âme il est un esclave. Comme être moral, il est même de beaucoup au-dessous du noir ; car, si celui-ci a perdu le sentiment de la liberté, c’est par la tyrannie qu’on a fait peser sur lui, et non par une insensibilité qui lui soit naturelle [202].

    Les effets moraux de l’esclavage dans les États-Unis d’Amérique, diffèrent donc de fort peu de ce qu’ils sont dans les colonies soumises au gouvernement anglais. Il faut dire cependant que les esclaves y sont, en général, moins mal nourris, excédés de moins de fatigues, et traités avec moins de cruauté : ce qui le prouve c’est l’accroissement de la population asservie. Mais, s’ils éprouvent des traitements moins durs, il ne faut l’attribuer ni à la nature de l’esclavage, ni à la nature du gouvernement ; il faut l’attribuer à des circonstances accidentelles. La première est une différence dans la nature du sol et par conséquent de la culture ; les denrées que cultivent les Américains exigent un travail moins forcé, et ont une valeur moins grande que celles qui sont cultivées à la Jamaïque ou dans la Guyane ; les esclaves qui cultivent le riz sont accablés de moins de travail et moins mal nourris que ceux qui cultivent du sucre ; ceux qui cultivent le blé, comme ceux de Russie ou de Pologne, sont obligés de moins travailler, et sont mieux nourris que ceux qui cultivent le riz ; enfin, ceux qui sont préposés à la garde des troupeaux, comme ceux des Arabes, sont à peu près au niveau des maîtres.

    La seconde circonstance qui influe sur les effets de l’esclavage, est la résidence des maîtres sur leurs propriétés ; les esclaves les mieux traités sont toujours ceux qui sont attachés au service personnel de la famille du maître. Dans nos États d’Europe, les laquais qui fourmillent dans les maisons des grands, travaillent moins et sont mieux logés, mieux vêtus, et mieux nourris que les ouvriers qui cultivent la terre ; dans les pays où l’esclavage est admis, la différence est plus grande encore, entre les esclaves attachés à la culture, et ceux qui sont attachés au service de la maison. Mais les propriétaires des colonies anglaises résident presque tous dans la métropole ; de sorte que ce sont des valets anglais qui jouissent des avantages de la domesticité, avantages qui, chez les Anglo-Américains du sud, sont le partage des esclaves.

    Enfin, la troisième circonstance qui influe sur les effets de l’esclavage, est l’action des États qui l’ont proscrit sur ceux qui l’ont conservé. Cette action, qui est continue, est d’autant plus forte, que les premiers sont plus nombreux, plus éclairés, plus industrieux et plus riches. L’Angleterre, il est vrai, agit aussi sur ses colonies pour tempérer les effets de l’esclavage ; mais l’action qu’elle exerce ne se fait sentir que depuis un petit nombre d’années ; et cette action est en partie paralysée par l’éloignement des colonies, par l’influence qu’exercent dans la métropole les propriétaires d’esclaves, et par la nature de son gouvernement [203].