Traité de Législation: VOL IV
De l’influence de l’esclavage domestique sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les colonies
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 8: > De l’influence de l’esclavage domestique sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les colonies anglaises.
Les colonies anglaises, dans les îles ou sur le continent d’Amérique, peuvent être divisées en deux classes, selon le plus ou le moins de fertilité du sol : les unes ne sont pas assez fertiles pour que le sucre puisse y être avantageusement cultivé ; elles produisent des denrées qui sont, en grande partie, consacrées à la consommation immédiate des habitants : la principale production des autres, au contraire, consiste en sucre ; et cette denrée est exportée, soit dans la mère-patrie, soit dans d’autres pays. Le traitement des esclaves est dur dans toutes ; mais il l’est infiniment plus dans les dernières que dans les premières : dans celles-ci, ils sont mieux nourris, moins accablés de travail, et moins châtiés que dans celles-là. Les raisons de cette différence sont les mêmes que celles que j’ai fait observer, dans le chapitre précédent, en parlant du cap de Bonne-Espérance et de Surinam [140].
Un grand nombre des propriétaires des colonies anglaises, ceux particulièrement dont les terres sont assez riches pour produire du sucre ou d’autres denrées propres à l’exportation, résident habituellement en Angleterre avec leurs familles, et font diriger leurs plantations par des agents. N’ayant aucun rapport direct avec leurs esclaves, n’exigeant rien d’eux par eux-mêmes, et ne leur faisant infliger spécialement aucune punition, ils ne peuvent prendre les mœurs qui caractérisent les maîtres. Leurs femmes et leurs enfants sont encore plus qu’eux-mêmes à l’abri de l’influence de l’esclavage ; car ils ignorent ou ne connaissent qu’imparfaitement les sources des revenus dont ils vivent. La qualité de possesseurs d’hommes doit donc influer moins fortement sur leurs idées et sur leurs habitudes sociales ; la principale influence qu’elle produit sur eux, c’est de fausser leur jugement sur les principes de la morale, de les placer plus que les autres Anglais sous la dépendance de leur gouvernement, et de les disposer par conséquent à soutenir toutes ses mesures [141].
Mais, quoique les facultés intellectuelles et morales des maîtres qui vivent en Angleterre soient moins affectées par l’existence de l’esclavage dans les colonies, que les facultés intellectuelles et morales de ceux qui vivent parmi leurs esclaves ; quoiqu’ils ne puissent pas ressentir cet appétit de toutes les jouissances physiques, que nous avons observé chez les colons du cap de Bonne-Espérance et de Surinam, ils ne sont guère moins intéressés à exiger de leurs esclaves tout le travail qu’il est possible d’obtenir d’eux, et à ne leur laisser que ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour vivre.
Un planteur qui vit au milieu de sa plantation est intéressé à faire croître, au moins pour sa consommation personnelle et celle de sa famille, diverses espèces de végétaux qu’on ne peut jamais tirer de loin ; il est également intéressé à élever quelques espèces d’animaux, et il est difficile qu’il calcule tellement les produits de ce genre, qu’il n’en reste absolument rien pour un certain nombre de ses esclaves, après que les besoins de sa famille ont été satisfaits. Si le sol qu’il cultive n’est pas assez riche pour produire des denrées propres à être exportées au loin, il faut que ses revenus soient consommés en nature sur les lieux ; et, comme le prix ne peut en être très élevé, ses esclaves en profitent. Mais un planteur qui vit en Angleterre, ne peut tirer son revenu que des denrées qui sont vendues, et rien n’est vendu que ce qui est exporté. Tout produit qui se consomme sur les lieux, s’il n’est pas rigoureusement nécessaire à la vie de ses esclaves, non seulement n’a point de valeur pour lui, mais lui cause une perte ; car ce produit ne peut croître qu’autant qu’on y consacre et du temps et du terrain. D’un autre côté, les planteurs anglais vivant dans un pays où il existe d’immenses fortunes, et où les richesses sont indispensables à la considération, ils sont excités par un sentiment de vanité à attirer en Angleterre tout ce qu’il est possible de faire produire à leurs plantations. Enfin, les agents auxquels est confiée l’exploitation des terres et des hommes qui la cultivent, ne sont pas retenus, dans l’exercice de leur pouvoir, par la crainte de détruire leur propriété ; l’avarice ne peut être un frein à aucune autre de leurs passions. Ces diverses circonstances, si elles influent peu sur les mœurs des familles des planteurs, ont, comme on le verra bientôt, une grande influence sur le sort des esclaves.
Il est impossible que les agents employés par les planteurs se livrent à cette oisiveté d’esprit et corps que nous avons observée chez les possesseurs d’hommes des colonies hollandaises ; mais leur activité ne s’exerce que sur des êtres humains ; ils n’agissent sur les choses que par l’intermédiaire des esclaves ; ils considèrent comme indigne d’eux l’action de l’homme sur les choses [142]. Il est également impossible qu’ils s’adonnent au même luxe, puisqu’ils n’ont pas les mêmes richesses. Les jouissances physiques qu’il leur est permis de se procurer ne peuvent être qu’en raison des salaires qu’ils reçoivent et des richesses qu’ils trouvent le moyen de soustraire à leurs maîtres. En général, ces hommes ne se marient point, soit parce qu’un planteur ne voudrait pas employer des agents qui seraient chargés de famille, soit parce que des femmes, nées et élevées dans des pays libres, seraient incapables de s’accoutumer aux vices grossiers et aux violences dont elles seraient obligées d’être incessamment les témoins [143]. En parlant des colonies anglaises les plus riches, et particulièrement de la Jamaïque, nous avons donc peu à nous occuper des mœurs des femmes et des enfants légitimes de la classe des maîtres, le nombre en étant très borné [144].
Tous les hommes auxquels quelque pouvoir est délégué dans les colonies anglaises, disposent de toutes les femmes esclaves avec le même arbitraire que nous avons trouvé dans les autres colonies. Dans l’île de la Jamaïque, tous les blancs, sans distinction de rangs, s’abandonnent ouvertement à la plus grossière licence ; tout homme non marié tient chez lui une concubine noire ou mulâtre, et cela n’empêche pas ses parentes ou les femmes de sa connaissance de lui rendre visite, de s’asseoir à sa table, de jouer avec ses enfants. Un homme, même lorsqu’il est marié, peut vivre publiquement avec une femme noire ou de couleur, sans en être moins considéré, surtout s’il a une importance personnelle, et s’il jouit de quelque influence dans la colonie. Celui qui fait la cour à une femme libre qu’il se propose d’épouser, ne croit pas nécessaire de renoncer à la concubine qu’il tient publiquement ; et la future épouse n’est pas assez exigeante pour lui en demander le sacrifice. Les membres du clergé eux-mêmes vivent souvent avec des concubines noires ou mulâtres, sans renoncer à leurs fonctions ; la raison qu’ils en donnent, est qu’ils ne sont pas pires que leurs voisins, et qu’il doit leur être permis de vivre comme tout le monde vit [145]. Enfin, il règne une telle licence dans l’union des sexes, et les femmes sont traitées avec tant de mépris, qu’un homme qui est en visite chez un ami, ne se fait aucun scrupule, quand l’heure de se coucher arrive, de demander ouvertement qu’on lui envoie une des esclaves de la maison [146].
Mais, quoiqu’on ne puisse attendre beaucoup de retenue de la part de femmes que tout tend à dégrader et à corrompre, ce n’est pas toujours sans violence que les maîtres parviennent à en obtenir la possession. Un homme, quoique esclave, reste quelquefois le gardien et le surveillant de sa fille ; et la fille obéit aux ordres de son père jusqu’à ce que son maître, ou celui auquel il a délégué son pouvoir, lui intiment des ordres contraires. La femme reste également sous la protection de l’homme qu’elle a choisi pour mari, et reconnaît son autorité jusqu’au moment où une force supérieure la sépare de lui. Si donc un maître ou un de ses délégués veut abuser d’une jeune fille que son père protège, ou d’une femme que son mari défend, il s’établit un conflit entre le pouvoir du maître et l’autorité paternelle ou l’autorité maritale ; et ce conflit se termine toujours par le châtiment du père ou du mari, et par le rapt de la fille ou de la femme. La résistance, en pareil cas, serait vaine, puisque la force publique viendrait se joindre à la force du maître et de ses satellites, et que les magistrats des colonies, par cela seul qu’ils rendent irrésistibles les forces des possesseurs d’hommes sur leurs esclaves, sont les protecteurs nécessaires du viol et de l’adultère. Un mari auquel un maître a ravi sa femme, et qui a été sévèrement châtié parce qu’il a refusé de la céder volontairement, peut s’en plaindre au magistrat ; mais il devra se considérer comme fort heureux si sa plainte n’est pas suivie d’un nouveau châtiment [147].
Les esclaves doivent être à leur travail au lever du soleil, c’est-à-dire à cinq heures du matin, et ils ne peuvent le quitter qu’à la nuit ; ils n’ont de repos que pour le temps de leur déjeuner et de leur dîner ; on leur accorde une demi-heure pour le premier repas et deux heures pour le second ; de sorte que le temps du travail est d’environ douze heures par jour [148]. Mais lorsque la saison de la récolte arrive, il faut que le travail redouble ; un esclave est alors obligé de travailler pendant trois nuits par semaine, sans que cette surcharge diminue en rien ses occupations de la journée : femmes, enfants, vieillards, tout le monde est soumis à la même condition [149]. En rentrant le soir dans leurs cabanes, qui sont formées ordinairement de quelques troncs d’arbres, à travers lesquels le vent et la pluie ont un libre passage, les esclaves ne trouvent rien de préparé ; il faut qu’ils se procurent eux-mêmes le bois dont ils ont besoin, qu’ils allument leur feu, et donnent à leurs aliments la préparation qu’ils jugent convenable : ils sont également obligés de prendre sur la nuit le temps dont ils ont besoin pour faire leurs vêtements, ou pour blanchir le peu dont ils se couvrent [150].
Dans les colonies où les esclaves ne tirent pas leurs provisions de la terre qu’ils cultivent pour leur propre compte, les maîtres leur accordent, par semaine, environ cent vingt-six onces de blé et cinq harengs. Chacun a ainsi à consommer par jour les cinq septièmes d’un hareng et dix-huit onces de blé, toutes les fois que l’avarice des maîtres ou de leurs agents ne soustrait rien à cette ration légale [151]. Dans les colonies où les esclaves cultivent eux-mêmes leurs provisions, ils n’ont que le dimanche pour se livrer à cette culture ; il faut même qu’ils prennent sur ce jour le temps nécessaire pour aller au marché, placé quelquefois à une distance de dix ou douze milles, et qu’ils se livrent à tous les autres travaux que demandent les soins de leurs familles [152]. Ils sont obligés de faire en outre leurs vêtements avec un peu de toile grossière que les maîtres leur accordent. Quant à leur lit, on ne juge pas qu’ils aient besoin d’autre chose que de la terre et quelquefois d’un peu de feuillage [153].
Si les esclaves sont aussi mal nourris, aussi mal vêtus et aussi mal logés, qu’est-ce donc qui peut les stimuler au travail excessif qu’on exige d’eux ? les châtiments continuels qu’on leur inflige. Les esclaves des deux sexes sont conduits en troupes dans les champs, par des hommes dont le bras vigoureux est armé d’un long et pesant fouet. Afin qu’ils puissent mieux sentir cet emblème de l’autorité des maîtres, comme ceux-ci l’appellent, ils ont les épaules nues pendant le travail [154]. On donne à chaque douzaine d’esclaves un conducteur ; de sorte que, lorsque la troupe est un peu nombreuse, les claquements des fouets retentissent incessamment à leurs oreilles [155]. Chaque coup de cet instrument déchire la peau, et les conducteurs en font un si fréquent usage que les hommes qui ont observé le plus grand nombre d’esclaves, n’en n’ont pas rencontré un seul dont le corps ne portât des marques de violences [156]. Les enfants, dès qu’ils sont capables de faire quelque travail, sont conduits dans les champs par troupes, et traités avec la même violence que leurs pères et leurs mères [157].
Les moindres fautes, le moindre relâchement dans le travail sont punis de coups violents ; il n’est pas même permis aux esclaves de rompre le silence ; si une conversation s’établit entre eux, et qu’elle ne cesse pas au premier ordre, le conducteur administre une volée de coups à toute la troupe, en commençant par le premier et finissant par le dernier [158]. Ce n’est pas assez pour les esclaves d’être sévèrement punis pour les fautes les plus légères, il faut, de plus, qu’ils se montrent insensibles aux châtiments infligés aux personnes qui leur sont les plus chères. Des femmes qui n’auraient pas la force de retenir leurs pleurs et d’étouffer leurs sanglots au bruissement des coups de fouet qui déchirent les muscles de leurs frères, de leurs maris ou de leurs enfants, seraient elles-mêmes soumises au même supplice. Celle qui, dans une pareille circonstance, oserait dire un mot pour implorer la pitié de son maître, fût-elle dans un état de grossesse, s’exposerait à être étendue nue, la face contre terre, à avoir les membres attachés à quatre piquets, et à être ensuite déchirée à coups de fouet jusqu’au point de rendre le dernier soupir. Si l’exécuteur, ému de pitié, ou affaibli par la fatigue, diminuait la force de ses coups, son maître, armé d’un lourd bâton, et placé derrière lui, aurait bientôt trouvé le moyen de réveiller son énergie [159].
Les règlements coloniaux ne permettent pas aux maîtres de tuer leurs esclaves ; au contraire, ils le leur défendent. Le maître qui se rendrait coupable d’un tel crime s’exposerait dans quelques îles à être poursuivi judiciairement, et à être condamné à une amende de dix livres. Si la personne tuée n’était pas du nombre de celles qui sont considérées comme sa propriété, il pourrait de plus être condamné à en payer la valeur à celui qui en est réputé propriétaire [160]. Mais ces règlements ne sont guère exécutés ; et les maîtres peuvent tuer pour rien les hommes ou femmes qu’ils possèdent. Les cours de justice n’admettent que le témoignage des personnes de la race des maîtres, et outre que ces personnes font toujours cause commune, contre les esclaves, rien n’est si facile à un maître d’entraîner sa victime dans un lieu où il n’y a pas de témoins [161].
Les maîtres n’admettent pas, en général, qu’il puisse exister de mariage légal, ni de mariage religieux, entre deux personnes possédées par une troisième à titre de propriété : les exceptions qui existent à cet égard sont si peu nombreuses, qu’elles méritent à peine d’être comptées [162]. Si donc un homme et une femme esclaves s’unissent, sous quelques conditions que ce soit, il n’y a pas sur la terre d’autorité qui leur garantisse l’exécution de leurs promesses mutuelles. Le mari aurait inutilement recours au maître ou au commandeur, pour se plaindre des infidélités ou de l’abandon de sa femme ; la femme ne se plaindrait pas moins inutilement de son mari ; les plaintes de l’un ou de l’autre, ne seraient écoutées que dans la mesure de l’intérêt ou des passions de leur possesseur commun ; l’homme et la femme esclaves, en un mot, devant tout à leur maître, ne peuvent, par cela même, rien se devoir mutuellement. Les enfants se trouvent placés, relativement à leurs parents, dans la même position où le mari et la femme se trouvent à l’égard l’un de l’autre ; la raison en est la même, les maîtres ne reconnaissent pas une autorité ou des devoirs qui mettraient des limites à leur puissance.
Cependant, quoiqu’il n’existe, pour la population asservie, aucune autorité destinée à faire respecter les liens de l’association conjugale ou de la parenté ; quoiqu’une force invincible tende sans cesse, au contraire, à relâcher ou à dissoudre ces liens, les esclaves se forment en familles et restent unis jusqu’à ce que la violence les sépare. L’homme et la femme qui se sont librement associés, se forment une cabane et y vivent en commun ; c’est en commun qu’ils prennent soin de leurs enfants, et qu’ils leur consacrent le temps dont il leur est permis de disposer. Le père et la mère n’ignorent pas que leurs descendants, naissant esclaves comme eux, ne pourront ni les soulager dans leurs travaux, ni les secourir dans leur vieillesse, et qu’ils appartiendront tout entiers à leurs maîtres. Cependant, ils ont pour eux la même tendresse, et leur font les mêmes sacrifices que s’ils pouvaient attendre d’eux les secours les plus efficaces, les soins les plus attentifs. La mère, que les cris de son fils appellent, suspend le travail des champs, et court lui présenter le sein, avec la certitude que, si elle est surprise, elle sera déchirée par le fouet d’un impitoyable maître [163]. Dans les îles où la population asservie peut disposer, pour elle-même, d’un peu de temps, un père et une mère se soumettent aux travaux les plus fatigants, s’imposent les plus dures privations dans l’espoir de faire quelques économies. Si, parvenus au terme de leur carrière, ils parviennent à amasser un petit trésor, ils vont l’offrir à leur maître, non pour se racheter eux-mêmes, mais pour acheter la liberté de quelqu’un de leurs enfants [164].
Les possesseurs d’hommes ne peuvent empêcher complètement la formation des familles, puisque cette formation est une condition nécessaire de la reproduction de leurs propriétés, ou de leurs possessions ; mais, lorsque leurs intérêts on leurs convenances le demandent, ils ne se font aucun scrupule de vendre les membres de la famille à des acheteurs divers, et de les séparer de manière qu’ils ne puissent même pas conserver l’espérance de se revoir, quel que soit l’attachement qu’ils aient les uns pour les autres. Ainsi, un mari voit vendre sa femme, ou une femme son mari pour aller cultiver une autre plantation, ou habiter dans une autre île, tandis que celui des deux qui n’est pas vendu reste dans la même demeure ; une mère et un père voient quelquefois vendre successivement chacun de leurs enfants, et perdent jusqu’à l’espérance de savoir ce qu’ils sont devenus. Si, dans ces moments d’une éternelle séparation, une mère s’abandonne à son désespoir, si elle laisse entendre des cris ou des gémissements, le redoutable fouet du commandeur, en lui déchirant les muscles, lui apprend à supprimer des larmes ou des cris qui annoncent qu’elle a méconnu l’autorité de son maître [165].
Les hommes et les femmes asservis supportent l’excès des travaux auxquels on les soumet ; ils supportent la privation d’aliments et de vêtements ; ils supportent l’injure, le mépris, les châtiments ; mais il est rare qu’ils puissent survivre aux séparations auxquelles la cupidité les condamne. Des hommes qui ont ainsi perdu leurs femmes ou leurs enfants, renoncent souvent à la vie, et cherchent à se détruire sans exciter toutefois les soupçons de leurs maîtres. Le moyen le plus habituel qu’ils emploient, est de manger des substances qui altèrent leur constitution et les conduisent insensiblement au tombeau ; ils espèrent qu’après avoir quitté la vie, ils se retrouveront, avec les objets de leurs affections, dans leur pays originaire. Des tyrans ont fait servir cette opinion à prolonger la durée de leur tyrannie : ils ont persuadé à la population asservie que tout individu qui avait la tête tranchée, était privé du bonheur de revoir son pays natal. Toutes les fois que les colons se sont aperçus que le désespoir de quelques-uns de leurs esclaves les entraînait vers leur propre destruction, ils les ont fait décapiter, et ont planté leurs têtes devant leurs compagnons de servitude. Ainsi, la mort a cessé d’être un asile contre les maux les plus intolérables, et les maîtres ont trouvé jusque dans les croyances religieuses, des auxiliaires de leurs vices et de leurs crimes [166].
Cette esquisse des mœurs des habitants des colonies anglaises est loin d’être complète ; mais on les connaîtra mieux lorsque j’aurai exposé les autres effets que l’esclavage produit sur les diverses classes de la population [167].