Traité de Législation: VOL IV
De l’influence de l’esclavage sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les colonies modernes,
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 7: > De l’influence de l’esclavage sur les mœurs des maîtres et des esclaves dans les colonies modernes, et particulièrement dans les colonies hollandaises.
Les effets moraux que l’esclavage de la glèbe a produits sur les mœurs des maîtres et des esclaves, après la chute de l’empire romain, sont analogues à ceux que j’ai exposés dans le chapitre précédent ; cependant, ils se sont manifestés avec moins d’énergie, parce que la domination a été moins violente : chez les Romains, l’esclavage produisit dans la race des maîtres le mépris de tous les travaux industriels ; chez les modernes, il a produit un effet semblable, et il n’a pas encore complètement cessé : chez les premiers, pour vivre honorablement, il fallut vivre aux dépens d’une partie de l’espèce humaine, subjuguer des hommes par la ruse ou par la force, s’emparer des richesses déjà produites par eux, et les forcer à en reproduire de nouvelles pour s’en emparer encore, furent les seuls emplois que se réserva l’aristocratie ; chez les seconds, il n’a été permis de s’enrichir que par le pillage des nations vaincues, ou par les contributions levées sur les classes laborieuses ; les richesses acquises par l’industrie et le commerce ont été longtemps considérées comme viles, et dignes tout au plus des affranchis : les premiers repoussaient des fonctions publiques toutes personnes qui n’étaient pas sorties de leurs rangs ; les seconds ont tenu la même conduite toutes les fois qu’ils en ont eu la puissance : ceux-là considéraient toute alliance avec une famille qui n’était pas de la classe des maîtres, comme propre à souiller la pureté de leur sang ; ceux-ci ont porté un jugement semblable. Il serait inutile de pousser plus loin la comparaison, puisque, parmi nous, il n’existe rien de semblable à ce qui avait lieu en Europe avant la chute de l’empire romain.
Habitués à juger des peuples de l’antiquité par des héros de théâtre ou par les descriptions fantastiques des poètes, nous ne pouvons passer des possesseurs d’hommes des anciens temps, aux possesseurs d’hommes des colonies modernes, sans faire à nos idées une forte violence. Cependant, dans tous les pays, à toutes les époques et chez toutes les races, des causes semblables ont produit les mêmes effets. Nous avons vu, dans le quatrième chapitre de ce dans toutes les colonies modernes où l’esclavage a été établi, les maîtres ont considéré le travail comme avilissant, qu’ils l’ont abandonné à leurs esclaves, et ont cessé d’appliquer leurs organes physiques et même leurs facultés intellectuelles, à la production des choses nécessaires à leur existence. Sous ce rapport, ils ont été dans la même position, et ont pris les mêmes idées que les possesseurs d’hommes de l’antiquité ; mais, sous d’autres rapports, leur position a été différente. Les Romains, pour remplacer les esclaves que les misères attachées à la servitude faisaient incessamment périr, pour en multiplier le nombre, pour dépouiller les nations dont ils convoitaient les richesses, et pour se garantir des agressions étrangères, étaient obligés d’avoir sans cesse les armes à la main ; ils étaient, par conséquent, dans la nécessité d’exercer continuellement leurs forces physiques. Les possesseurs d’hommes des colonies modernes n’ont pas été, en général, dans la même nécessité ; ils n’ont pas eu besoin, comme les Romains, de faire la traite à main armée ; d’avides et féroces spéculateurs l’ont faite pour eux. Ils n’ont pas eu besoin de s’exercer aux armes pour leur défense ; les gouvernements, sous la protection desquels ils ont acquis des esclaves, se sont chargés de veiller à leur sûreté, et de les garantir des dangers auxquels les exposeraient leur cruauté, leur orgueil et leur avarice. Ils n’ont pas eu besoin de se procurer par les armes les objets de luxe qu’ils ne peuvent obtenir du travail de leurs esclaves ; des gouvernements ont établi, à leur profit, dans la mère-patrie, le monopole des denrées que ces esclaves peuvent produire, et ce monopole leur a donné le moyen d’acquérir les richesses qui ne peuvent être produites que par des mains libres. Ils ont été délivrés ainsi de tout travail de corps et d’esprit ; ils n’ont eu qu’à s’abandonner à l’oisiveté, et à s’occuper de leurs jouissances physiques ; et c’est en effet à cela que se bornent leurs soins.
Les possesseurs d’esclaves du cap de Bonne-Espérance ne connaissent pas de jouissances plus vives que de se livrer à l’oisiveté, et de satisfaire leur appétit ; boire, manger, dormir, ou faire quelques visites, sont les principales occupations d’un colon [98]. Pour lui, tous les jours se ressemblent ; et voici comment il en fait l’emploi : à peine est-il levé, qu’il boit son café, et fume sa pipe en se promenant, en bonnet de nuit, devant sa porte ou autour de sa maison ; à neuf heures, il déjeune copieusement, reprend sa pipe, se promène ou fait des visites jusqu’à midi ; à midi, il se remet à table, fait un dîner plus copieux encore, se couche, et dort jusqu’à cinq heures ; en se réveillant, il reprend sa pipe, se met à boire, se promène ou fait des visites pendant trois ou quatre heures ; à neuf heures, il se remet à table ; on lui sert huit, dix et même vingt plats de viande et de poisson, accommodés de diverses manières ; il boit et mange comme si ce qu’il a bu et mangé dans la journée n’avait fait qu’aiguiser son appétit : c’est ainsi, dit Barrow, que tous les jours ce glouton s’abandonne à la paresse et s’engraisse dans le sommeil [99].
L’oisiveté et la gloutonnerie ne sont pas le partage seulement des riches possesseurs d’esclaves qui vivent à la ville ; les fermiers eux-mêmes sont d’une paresse sans égale, dans toute l’étendue de la colonie ; dormir et manger est l’emploi de toute leur vie ; ils laissent incultes des terres qui fourniraient aux besoins d’un grand nombre de familles industrieuses ; ils renoncent même à se procurer du pain et des végétaux salutaires, plutôt que de se livrer à un léger travail ; ils se contentent de la chair que leur fournissent leurs troupeaux, parce que, pour l’obtenir, il ne leur faut ni travail, ni intelligence [100].
Il n’y a pas plus d’activité chez les femmes que chez les hommes, elles se lèvent, boivent, mangent et dorment aux mêmes heures que leurs maris ; leurs occupations se bornent à gourmander leurs esclaves et à leur assigner leur travail ; elles se débarrassent même du soin de leurs enfants, quand elles en ont le moyen : chacun d’eux est commis par elles à la garde et aux soins d’un esclave [101].
Chez les Romains, les maîtres appartenant à la même espèce d’hommes que les esclaves, les enfants nés dans l’esclavage n’apportaient, en venant au monde, aucune marque au moyen de laquelle on pût juger des liaisons qui existaient entre les femmes esclaves et leurs maîtres ; il n’en a pas été de même dans les colonies modernes ; toutes les fois qu’une femme esclave a donné le jour à un enfant, on a pu juger, par la couleur de cet enfant, à quelle espèce d’hommes appartenait son père. Il a été d’autant plus difficile de se tromper sur les liaisons des maîtres avec leurs femmes asservies, qu’il n’y a jamais eu de mariage entre les blancs et les noirs ; tout enfant de sang mêlé a été le produit d’une union immorale, il a été presque toujours le fruit de la violence du maître sur son esclave. Ainsi, pour connaître quels sont les effets que l’esclavage produit sur les mœurs, relativement à l’union des sexes, il est peu nécessaire de rechercher, dans les voyageurs, quelles sont les relations qui existent entre un maître et les femmes qu’il possède à titre d’esclaves ; il suffit d’examiner quelles sont les couleurs diverses entre lesquelles la population se partage.
« En arrivant au cap de Bonne-Espérance, dit Levaillant, on est surpris de la multitude d’esclaves aussi blancs que les Européens qu’on y voit [102]. » Cependant, jamais aucun blanc n’a été réduit en esclavage dans ce pays ; les esclaves, au contraire, y ont toujours été d’origine éthiopienne. Comment est-il donc arrivé que leurs descendants sont devenus blancs ? Par une longue suite de violences des maîtres sur les femmes réduites en servitude. De leurs liaisons avec des Éthiopiennes sont nées des filles mulâtres ; de leurs liaisons avec celles-ci sont nées des filles moins foncées encore ; enfin, les traces de sang éthiopien ont disparu, et les esclaves ont fini par être de la même espèce que leurs possesseurs.
Mais, dans ce changement de races, il est un phénomène qu’il est important d’observer, parce que nous le retrouverons dans presque toutes les autres colonies. Un colon n’affranchit pas les enfants qui naissent de lui et de ses femmes esclaves ; il exige d’eux les travaux et la soumission qu’il exige de tous les autres. Il les vend, les échange ou les transmet à ses héritiers selon qu’il le juge convenable. Si un de ses enfants légitimes les reçoit à titre de succession, il ne fait entre eux et ses autres esclaves aucune distinction ; un frère devient ainsi le propriétaire de ses sœurs et de ses frères. Il exerce sur eux la même tyrannie ; il exige d’eux les mêmes travaux ; il les déchire du même fouet ; il assouvit sur eux les mêmes désirs. Cette multitude d’esclaves blancs qui étonnent les regards d’un Européen, sont donc presque toujours les fruits de l’adultère et de l’inceste. Un voyageur observe qu’il existe si peu d’affection entre les parents, dans cette colonie, qu’on voit rarement deux frères converser ensemble [103]. Comment un frère pourrait-il avoir de la tendresse pour un autre, quand peut-être il a dix ou douze frères et sœurs qu’il considère comme la plus vile des propriétés, et qu’il emploie à satisfaire les passions les plus brutales ? Chez les gens sans éducation, les mœurs se manifestent ordinairement par le langage, et, suivant Barrow, celui des habitants du Cap est d’une indécence qu’on ne tolérerait dans aucune société [104].
Les esclaves ayant plus ou moins de valeur, selon qu’ils tiennent plus ou moins de l’espèce blanche ou de l’espèce noire, les colons favorisent les liaisons de leurs femmes esclaves avec les soldats européens préposés à la garde de la colonie ; toute négresse que son maître ne réserve pas pour son usage, obtient de lui la permission de consacrer le dimanche au soldat de la garnison qui a daigné l’honorer de ses regards [105].
Toutes les fois que dans un pays on voit une partie de la population vivre dans l’oisiveté, la mollesse et l’abondance, on peut être assuré qu’il en existe une autre partie beaucoup plus nombreuse, qui vit dans une extrême misère, et qui est condamnée à un travail sans relâche. Au cap de Bonne-Espérance, les possesseurs d’hommes ne travaillent jamais, et consomment une quantité d’aliments immense. Les esclaves employés à la culture sont mal nourris, mal vêtus, accablés de travaux, et châtiés avec la plus grande rigueur [106]. Les esclaves attachés au service personnel de leurs maîtres et vivant à la ville, sont les seuls qui soient bien vêtus et bien nourris [107]. Il y a, entre eux et ceux qui sont employés aux travaux des champs, la même différence qu’il y a, dans certains États de l’Europe, entre les laquais qui fourmillent dans les maisons des grands, et les ouvriers qui vivent dans la misère en travaillant quatorze heures par jour. C’est de l’analogie qu’on observe entre les hommes qui commandent, que naît l’analogie qu’on observe entre les hommes qui obéissent. Nous trouverons le même phénomène dans toutes les colonies.
Les esclaves employés aux travaux les plus pénibles n’y étant excités par l’espérance d’aucun profit, il n’y a que la crainte des châtiments qui puisse les y contraindre ; la cruauté des colons envers eux est telle, qu’il n’est aucun voyageur qui n’en ait été révolté. La moindre contradiction, le moindre retard dans l’exécution de leurs désirs les irritent et les rendent féroces ; ils finissent par trouver, dans l’exercice de la cruauté, une sorte de jouissance.
« J’ai connu quelques colons, dit Sparrman, qui, non seulement dans la chaleur de la colère, mais de sang-froid et par réflexion, ne rougissaient pas de se faire eux-mêmes bourreaux, de déchirer, pour la moindre négligence, le corps et les membres de leurs esclaves, de prolonger exprès leur supplice et leurs tortures, et, plus cruels que des tigres, de jeter sur leurs blessures du poivre et du sel ; mais, ce qui me parut encore plus étrange et plus horrible, ce fut d’entendre un de ces colons chrétiens décrire, avec une apparence de satisfaction, tout le procédé de ces exécutions diaboliques, et même se glorifier de les pratiquer lui-même, s’épuiser en sophismes pour justifier ces excès, et, en général, le trafic des esclaves auquel il était personnellement intéressé [108]. »
L’instrument dont les colons se servent pour châtier leurs esclaves, est un fouet d’une énorme dimension, dont ils font également usage pour conduire les chevaux. Ils l’appliquent quelquefois avec tant de fureur, que si la victime n’expire pas sous les coups, il est difficile qu’elle en échappe. Barrow, témoin des violences continuelles commises sur les esclaves, en rapporte quelques-unes qui peuvent faire juger des mœurs particulières à leurs maîtres.
« Nous vîmes, dit-il, une jeune femme hottentote, tenant un enfant dans ses bras, et gisant sur la terre dans l’état le plus déplorable. Elle avait été déchirée de la tête aux pieds avec un de ces fouets terribles faits avec du cuir de rhinocéros ou de vache marine, et connus sous le nom de sambocs. Son corps n’était exactement qu’une plaie ; son enfant, en se cramponnant autour d’elle, n’avait pas échappé aux coups. Nous eûmes beaucoup de peine à la mettre dans une situation propre à recevoir les secours de la médecine. Mais elle était tellement meurtrie et la fièvre éclata avec tant de violence, qu’on désespéra de sa vie pendant plusieurs jours. Le seul crime reproché à cette femme était d’avoir tenté de suivre son mari, qui était du nombre des Hottentots qui avaient résolu d’implorer la protection anglaise [109]. »
« La ferme voisine, ajoute le même voyageur, nous offrit un exemple de brutalité encore plus horrible. Nous vîmes dans un coin de la maison un bel enfant hottentot d’environ sept ans, qui avait aux pieds une chaîne de fer de dix ou douze livres ; ses jambes étaient enflées, et les fers pénétraient dans les chairs. Ce pauvre enfant était si accablé sous leur poids, qu’il se traînait et ne pouvait marcher ; il y avait plus d’un an qu’il était dans cet état [110] ».
Quelquefois, la colère des maîtres l’emporte sur leur cruauté, et ne leur laisse pas le temps de prolonger les tourments de leurs esclaves ; suivant le témoignage du même voyageur, un Hottentot refusant de fusiller un déserteur, sur l’ordre de son maître, celui-ci l’étendit à ses pieds d’un coup de fusil, et fit massacrer ensuite le déserteur, sa femme et son enfant [111].
Le gouvernement hollandais, pour mettre un frein à la cruauté des colons, leur avait défendu de leur donner la mort ; il avait même autorisé les esclaves à porter plainte devant les magistrats, dans les cas où ils seraient injustement maltraités ; mais ces règlements n’ont jamais été exécutés [112].
« Si un blanc tue son esclave, dit Barrow, il l’enterre et on n’en parle plus ; s’il tue celui d’un autre, il se tire d’affaire en payant sa valeur au maître, à moins que celui-ci, implacable dans son ressentiment, ne le traduise devant la cour de justice, ce qui, je crois, n’est jamais arrivé [113]. »
En même temps qu’un maître, ou même tout homme libre, peut impunément maltraiter un esclave, il est interdit à celui-ci, sous peine de mort, de lever la main pour se défendre : le seul acte d’avoir frappé un Européen est puni du dernier supplice, parce qu’on présume que le coup a été porté dans l’intention d’assassiner [114].
La mort réservée aux esclaves n’est pas la simple privation de la vie. Les maîtres ont senti, comme ceux de l’antiquité, qu’un tel châtiment paraîtrait léger à des êtres pour lesquels la vie n’est qu’un long supplice. Ils ont donc cherché un genre de mort qui pût remplacer la crucification dont les Romains faisaient usage. Sparrman a plusieurs fois été témoin des peines infligées aux esclaves ; il les a vu déchirer par le fouet, ou livrer au dernier supplice, et il en rend compte dans les termes suivants :
« J’ai plusieurs fois été témoin, dit-il, de ces scènes atroces. J’ai souvent entendu, surtout le matin et le soir, les cris et les gémissements de ces malheureux. Dans ces cruels instants, ils demandent grâce ; mais, m’a-t-on dit, ils implorent avec encore plus d’instance un verre d’eau qu’on a grand soin de leur refuser, tant leur sang est enflammé par les souffrances. L’expérience a montré qu’alors un verre d’eau, ou toute autre boisson, leur donnait la mort dans l’espace de quelques heures et quelquefois dès qu’ils avaient bu. La même chose arrive aussi à ceux qui sont empalés vivants, après avoir été rompus, ou même sans avoir subi ce supplice. On leur enfonce la pique le long du dos et des vertèbres du cou, entre la peau et l’épiderme, en sorte que le patient est dans la position d’un homme assis. Cependant, quelques-unes de ces victimes vivent encore l’espace de plusieurs jours dans cette position, lorsque le temps est sec ; mais, s’il devient pluvieux, leurs plaies se gangrènent, et leurs tourments finissent en quelques heures avec leur vie [115].
Les cadavres des hommes qui ont ainsi péri dans les supplices, sont suspendus à des chaînes sur les grands chemins ; et ils y restent jusqu’à ce qu’ils soient dévorés par les vautours, ou qu’ils tombent en pourriture [116].
La perfidie n’est pas considérée comme un vice par les colons : quiconque trompe son voisin, dit Barrow, passe pour un habile homme. La vérité n’est pas au nombre des vertus morales, et le mensonge est pris pour de l’esprit. La propriété n’est pas plus respectée que la vérité ; le vol n’est pas regardé comme une action criminelle ; il ne déshonore pas. En un mot, les colons, suivant le même voyageur, n’ont de l’activité que pour faire le mal : ils applaudissent toujours aux crimes heureux [117].
Indifférents sur tout ce qui touche à leur réputation relativement aux mœurs, les colons sont d’une susceptibilité extraordinaire sur la distinction des rangs. L’homme qui donne sa fille à l’individu le plus infâme, sans craindre de déroger, se croirait déshonoré si sa femme ou sa fille avaient perdu leur rang à l’église. La préséance est une des principales causes de leurs nombreuses querelles ; avoir le premier pas dans l’église, ou placer son siège le plus près de la chaire, est pour eux une affaire de la plus haute importance [118]. Leur orgueil, qui leur fait voir avec tant de mépris toute personne qu’ils jugent d’un rang inférieur, se manifeste envers tout homme dont ils n’ont rien à espérer ni rien à craindre, et particulièrement envers les étrangers. La plupart d’entre eux n’ont cependant pour ancêtres que des mendiants, des malfaiteurs et des prostituées, qui furent jadis déportés dans ce pays par le gouvernement hollandais. Mais en même temps que les colons manifestent le plus insolent orgueil envers tout homme qu’ils supposent d’un rang inférieur au leur, ils se montrent d’une servilité et d’une bassesse sans bornes, envers les principaux membres du gouvernement auquel ils sont soumis : ils réunissent ainsi dans leurs personnes les vices des maîtres et ceux des esclaves [119].
Les possesseurs d’hommes de la Guyane ont, sous plusieurs rapports, les mêmes mœurs que ceux du cap de Bonne-Espérance ; cependant, comme il existe plusieurs différences entre la nature du sol et des productions des deux pays, on observe dans les mœurs et dans les rapports qui existent entre les diverses classes de la population, des différences correspondantes.
Le sol du cap de Bonne-Espérance est généralement pauvre ; il est employé à élever des troupeaux, à produire les mêmes espèces de grains qu’on recueille en Europe, et différentes espèces de vins. Si l’on fait exception des vins, tous les produits du pays sont consommés sur les lieux, ou vendus aux navigateurs qui manquent de provisions. Aucun de ces produits n’exige de travaux pénibles et continus ; ceux qui sont les plus nécessaires à la vie, sont ceux qui exigent le moins de fatigues, et qui se vendent au plus bas prix. La viande de boucherie, qui est la base de la subsistance de la population, se donne presque pour rien. Il résulte de là que les maîtres ne peuvent ni acquérir de grandes richesses, ni s’adonner à un grand luxe ; et qu’ils ne sont excités par aucun intérêt puissant, à exiger de leurs esclaves un travail excessif, ou à les priver des aliments qui leur sont nécessaires pour réparer leurs forces. Un esclave préposé à la garde d’un troupeau, n’a pas à se donner beaucoup plus de peine qu’un homme libre ; il peut être presque aussi paresseux que son maître. Le cultivateur qui peut bien nourrir un esclave avec une valeur de deux ou trois sous par jour, ne peut aspirer à faire de grandes économies sur sa nourriture. Aussi, quoique les esclaves de cette colonie soient durement traités, ils sont moins mal nourris que ceux des autres colonies.
Le sol de la Guyane est, au contraire, d’une très grande fertilité ; la chaleur du climat le rend impropre à servir de pâturage, ou à produire des céréales ; mais elle le rend très propre à produire du sucre ou d’autres denrées qui ne croissent qu’entre les tropiques. Ces productions ne s’obtiennent que par de longs et pénibles travaux ; elles ont, comparativement aux céréales et à la viande de boucherie, une grande valeur, et sont généralement destinées à l’exportation. Il résulte de là que les maîtres peuvent avoir plus de luxe et se donner des jouissances plus nombreuses et plus variées que les colons du cap de Bonne-Espérance ; mais il en résulte aussi qu’ils sont plus intéressés à exiger de leurs esclaves un travail plus pénible et plus continu, et à ne leur laisser que ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour vivre. Les esclaves étant soumis à des fatigues plus dures, et n’ayant que des aliments peu abondants et de mauvaise qualité, perdent plus vite leurs forces et vivent moins longtemps ; mais les pertes que le maître fait de cette manière, sont plus que compensées par le surcroît de travail qu’il obtient d’eux, et par les économies qu’il fait sur leur subsistance et leurs vêtements [120].
Les différences dans la nature et les productions du sol et dans la température de l’atmosphère étant connues, on comprendra facilement les différences qui existent dans les mœurs des deux populations.
Les colons hollandais de la Guyane ont pour le travail, soit de corps, soit d’esprit, la même aversion et le même mépris que les autres possesseurs d’hommes : leur vie tout entière est consacrée à l’oisiveté et à la satisfaction de leurs jouissances physiques ; ils n’ont de distractions que celles qu’ils trouvent dans les châtiments de leurs esclaves et dans les soins de leur propre sûreté. Placé sous un climat brûlant, le planteur qui vit au milieu de sa plantation, se lève avec le soleil ; il se rend sous une espèce de portique appelé piazza : là il trouve son café, sa pipe, et six des plus beaux esclaves de l’un et de l’autre sexe prêts à le servir. Le chef de la plantation ou commandeur se présente pour faire son rapport de ce qui s’est passé la veille ou dans le cours de la nuit ; il est suivi des esclaves cultivateurs, coupables de quelque négligence, des esclaves exécuteurs, armés d’un fouet terrible, et de l’esclave chirurgien qui doit panser les blessures. Le rapport entendu, le maître fait un signe, et aussitôt les accusés sont attachés aux colonnes du portique ou à un arbre, et déchirés à coups de fouet, jusqu’à ce qu’un nouveau signe arrête la fureur des bourreaux. S’il est résulté des châtiments quelque blessure grave, l’esclave chirurgien la panse, et les esclaves punis sont renvoyés au travail. À son tour, le chirurgien fait son rapport sur la santé des autres esclaves, et les plus jeunes sont passés en revue.
« Sa seigneurie, dit Stedman, se promène alors dans son vêtement du matin, qui consiste en un caleçon de toile de Hollande, la plus fine, en bas de soie blancs, et en pantoufles de maroquin jaune ou rouge ; le col de sa chemise reste ouvert, et il ne porte en-dessus qu’une robe flottante de belle toile des Indes ; sa tête est couverte d’un bonnet de coton d’une finesse extrême, et d’un énorme castor qui garantit de l’ardeur du soleil son maigre et sombre visage…
« Ayant erré lentement autour de sa maison, ou étant monté à cheval pour visiter ses champs et calculer l’augmentation de ses richesses, il revient sur les huit heures, afin de s’habiller s’il a envie de faire quelques visites, sinon il reste tel qu’il est. Dans le premier cas, il échange seulement son caleçon contre une culotte d’une toile légère ou de soie ; ensuite, il s’assied, et tend les deux jambes à un jeune nègre qui les chausse ; un autre en même temps le coiffe ou le rase ; un troisième est occupé à écarter de lui les moustiques. Cette partie de sa toilette achevée, il prend une autre chemise, passe un autre habit toujours de toile blanche ; alors, sous un vaste parasol porté par un jeune nègre, on le conduit à sa barge, qui l’attend avec six ou huit rameurs, et que son commandeur a eu soin de pourvoir de fruits, de vin, d’eau et de tabac. S’il ne s’éloigne pas de la plantation, il déjeune à dix heures. À la chaleur du jour, il s’étend dans son hamac et dort. Pendant son sommeil, deux jeunes négresses l’éventent pour le rafraîchir. À trois heures, il s’éveille, se lave, se parfume, et se met à table où il trouve tout ce qui peut flatter sa sensualité. À six heures, la même scène que le matin avec le commandeur, les esclaves qui ont failli et les exécuteurs ; ensuite, le punch, le jeu, la pipe. À dix heures, ajoute Stedman, monseigneur choisit dans son sérail celle de ses esclaves avec laquelle il veut passer la nuit. Le lendemain les mêmes scènes se répètent [121]. »
Il n’est pas besoin de dire qu’un maître qui est armé d’un pouvoir sans limites, qui ne vit habituellement qu’au milieu de ses esclaves, et qui n’a rien à craindre de l’opinion, ne saurait trouver aucune résistance chez les femmes soumises à son empire ; mais, ce qu’il faut observer, c’est que tous les hommes auxquels il délègue une part de sa puissance, jouissent à peu près du même privilège que lui ; le commandeur, sur le rapport duquel les esclaves sont châtiés, sans qu’il leur soit permis de rien dire pour leur défense, est plus redoutable que le maître lui-même, puisqu’il n’est pas arrêté par la crainte de détruire sa propriété; il n’y a pas jusqu’aux esclaves qui remplissent les fonctions de bourreaux, qui ne jouissent d’une sorte de puissance ; car, dans leurs mains, le fouet peut être un instrument plus ou moins terrible, selon qu’ils sont bien ou mal disposés.
Il arrive quelquefois cependant qu’une femme esclave résiste aux désirs du maître ou du commandeur, surtout si elle a fait un choix parmi ses compagnons d’infortune : en pareil cas, la résistance est punie par le châtiment le plus sévère. Le premier exemple de cruauté dont Stedman fut témoin, en arrivant à Surinam, fut produit par une telle cause. Une belle fille, âgée d’environ dix-huit ans, et entièrement nue, était attachée à un arbre par les bras. Dans cette position, deux nègres, armés de deux fouets énormes, lui en infligèrent deux cents coups. Au moment où Stedman l’aperçut, elle venait de subir son châtiment : la tête penchée sur le sein, le sang ruisselant de la tête jusqu’aux pieds, elle présentait le plus épouvantable spectacle.
« Je courus au commandeur, dit Stelman, et le suppliai de la faire détacher promptement, puisqu’elle avait totalement subi son supplice. Il me répondit tout simplement que, pour empêcher les étrangers de se mêler de son administration, il s’était fait une règle invariable de doubler le châtiment toutes les fois qu’on intercéderait pour le coupable, et le barbare fit recommencer l’exécution à l’instant. Je voulus, mais vainement, l’arrêter ; il me déclara que le moindre délai, loin d’arrêter sa détermination, ne rendrait sa vengeance que plus implacable et plus terrible. Je n’eus d’autre parti à prendre que de fuir ce détestable monstre, et de le laisser se rassasier de sang comme une bête féroce... Ayant cherché le motif de cette barbarie, j’appris avec certitude que le seul crime de cette infortunée était de s’être constamment refusée aux embrassements de son détestable bourreau [122]. »
Les femmes des maîtres n’ont pas des mœurs plus pures ni plus douces que celles de leurs maris ; elles s’abandonnent aux mêmes désordres qu’eux, quand elles en trouvent l’occasion, ou elles sont dévorées de jalousie, et se portent aux excès les plus violents envers les femmes esclaves qui sont l’objet de leurs soupçons. Stedman, qui raconte de si nombreux exemples de l’immoralité des hommes, a voulu se montrer moins sévère à l’égard des femmes ; il nous apprend cependant qu’elles s’abandonnent, en général, à toutes leurs passions, et principalement à la plus constante cruauté [123]. Il dit qu’en peu de mois les officiers qui étaient allés dans cette colonie pour soumettre ou détruire des esclaves réfugiés dans les forêts, furent, en grande partie, mis sur les bords de la tombe par les bontés des dames [124]. Il raconte qu’une des grandes dames de la colonie, dans les repas qu’elle donnait aux officiers, faisait servir ses convives par les plus belles de ses esclaves complètement nues, et qu’elle justifiait cet usage en disant qu’il leur enlevait le moyen de cacher leur grossesse. Enfin, il assure que l’impudence des femmes de la bonne compagnie était telle, qu’elle faisait rougir les officiers européens qui n’y étaient pas habitués [125]. Cependant il se fait un scrupule de révéler tous les faits dont il a été témoin : « Je dois, dit-il, tirer le rideau sur toutes les imperfections du sexe dans ce climat. »
La licence des mœurs ne calme pas les fureurs de la jalousie. Cette passion se montre d’autant plus terrible, que les malheureuses qui la causent sont dans un état plus abject, et qu’elles sont plus dénuées de protection. Une femme qui fait châtier une de ses esclaves, cherche surtout à la défigurer et à la rendre hideuse : c’est sur le sein qu’elle fait appliquer les coups de fouet, quelquefois même des coups de poignard. Stedman raconte qu’une dame créole apercevant dans sa plantation une jeune et belle esclave, lui fit aussitôt appliquer un fer brûlant sur le front, sur les joues et sur la bouche, et ordonna qu’on lui coupât en même temps le tendon d’Achille. Elle fit ainsi, en un instant, d’une belle personne une espèce de monstre de difformité. Les sentiments les plus exaltés chez tous les possesseurs d’hommes sont l’orgueil, et l’amour des jouissances physiques ; une femme esclave qui est l’objet des préférences de son maître, offense donc sa maîtresse de la manière la plus sensible ; elle l’humilie à ses propres yeux, et lui ravit une partie de ses plaisirs ; c’est plus qu’il n’en faut pour allumer sa vengeance et sa cruauté [126].
Les effets de la jalousie ne s’arrêtent pas sur les femmes qui en sont l’objet ; ils s’appesantissent particulièrement sur les enfants qui, par leur couleur, annoncent qu’ils doivent le jour à leur maître ou à des hommes de son espèce. Ces enfants, quel que soit le sexe auquel ils appartiennent, sont odieux aux femmes des maîtres, parce qu’ils sont une preuve irrécusable des préférences que leurs esclaves obtiennent sur elles ; mais, s’ils appartiennent au sexe féminin, ils sont odieux de plus, parce que leurs maîtresses voient en elles des rivales futures pour elles-mêmes ou du moins pour leurs filles [127].
Les maîtres pourraient mettre les enfants qu’ils ont de leurs esclaves, à l’abri des violences de leurs femmes : il leur suffirait de leur donner la liberté ; mais deux obstacles s’y opposent : les mœurs, et les lois qui n’en sont que l’expression. La tendresse qu’un père manifeste pour ceux de ses enfants qui sont nés dans l’esclavage est, en général, considérée comme une faiblesse et presque comme une folie. Leur donner la liberté, c’est se dépouiller d’une propriété utile et se priver de la faculté de disposer d’eux arbitrairement ; il les laisse donc confondus avec ses autres esclaves ; il les vend, il les échange, ou les transmet à son héritier [128].
On a pu, par ce qui précède, se faire une idée du luxe et des jouissances des possesseurs d’hommes à Surinam ; il reste à exposer par quels travaux et par quelles peines ces avantages sont achetés.
Le sucre est la principale denrée qu’on retire de ce pays ; et comme, dans toutes les colonies, cette denrée exige les mêmes travaux et demande les mêmes soins, on peut appliquer à toutes ce que je dirai d’une seule.
Les travaux de l’agriculture, dans les colonies, sont tous exécutés à force de bras ; on ne fait usage ni de machines, ni de la force des animaux. Dès le lever du soleil, les claquements des fouets annoncent aux esclaves qu’il est temps de se rendre au travail. Dans chaque plantation, un conducteur, armé d’un fouet de charretier, les conduit aux champs par troupes ; et, pendant qu’ils travaillent, il marche à leur suite, pressant à coups de fouet ceux qu’il ne juge pas assez diligents [129]. Les enfants, dès l’âge de six ou sept ans, sont aussi menés aux champs par troupes, pour en arracher les mauvaises herbes ou pour se livrer à d’autres travaux. L’esclave qui les conduit est armée d’une longue baguette, et elle en frappe les plus tardifs ou les plus maladroits : pour eux, comme pour leurs pères, il n’existe pas d’autres motifs d’activité que les châtiments.
En même temps qu’ils sont soumis à des fatigues sans termes, et qu’ils sont sans cesse exposés à être déchirés à coups de fouet, les esclaves n’obtiennent qu’une nourriture peu abondante, peu substantielle, et qui jamais ne varie : c’est de la farine de manioc, quelques harengs, un peu de légumes qu’ils cultivent eux-mêmes. Il leur est rigoureusement interdit de manger de la canne à sucre qu’ils cultivent ; celui qui serait seulement soupçonné d’en avoir goûté aurait les dents arrachées [130].
Les fautes ou les négligences sont punies, ainsi qu’on l’a déjà vu, par un nombre de coups de fouet appliqués sur les parties nues du corps, selon la volonté ou les caprices du maître ou du commandeur ; souvent aussi on fend le nez, ou on coupe les oreilles aux esclaves qui ont entre eux des querelles. Les règlements défendent aux maîtres de donner la mort à leurs esclaves ; mais ils sont aisément éludés ; le témoignage des blancs libres étant seul admis, il n’est pas possible de trouver des témoins pour convaincre les coupables. On ne trouverait d’ailleurs ni accusateurs pour le poursuivre, ni juges pour le condamner, puisque les magistrats appartiennent à la classe des maîtres et font cause commune avec eux. Aussi, n’est-il pas rare de trouver des colons qui se font un jeu de la vie de leurs esclaves ; s’ils en ont dont ils veulent se débarrasser, ils les entraînent avec eux à la chasse, et aussitôt qu’ils sont parvenus dans un lieu écarté, ils les tuent d’un coup de fusil. Quelquefois, ils les font périr dans de longs et douloureux supplices en présence de tous leurs autres esclaves, et alors la mort est attribuée à un accident, ou à la faiblesse de la constitution du patient [131].
Les fautes légères des esclaves étant punies par les châtiments les plus graves, et la vie étant dépouillée de tout ce qui peut la rendre chère, les fautes graves ou les délits ne peuvent être punis que par de grands supplices. Un esclave que l’excès du malheur porte à se détruire, doit prendre garde de ne pas survivre à la tentative qu’il fait ; car, s’il en échappe, il expie dans de longs tourments l’atteinte qu’il a voulu porter, dans sa propre personne, à la propriété de son possesseur. On le déchire à coups de fouet, en prenant garde toutefois de n’offenser aucune partie essentielle à la vie ; ou bien on le soumet au supplice du spanso-bocko, qui est plus cruel encore [132].
Les colons s’adressent quelquefois aux magistrats pour faire punir leurs esclaves : ils ont cette précaution dans les cas où ils craignent que les esclaves n’expirent pendant l’exécution du châtiment ; si cela arrive quand c’est par ordre du juge que la peine est infligée, ils n’ont pas à craindre d’être condamnés à l’amende. Un maître qui a repris un esclave fugitif, peut requérir la cour de justice de lui faire couper une jambe, pour prévenir le même délit. Stedman, pendant son séjour à Paramaribo, vit neuf exécutions de ce genre, autorisées par les magistrats, et faites par le chirurgien de l’hôpital. Quatre des patients moururent immédiatement après l’opération, et un cinquième se fit mourir lui-même en arrachant ses bandages pendant la nuit [133]. Les crimes plus graves que la fuite, tels que la révolte, la résistance et autres semblables, sont punis des tourments les plus longs et les plus cruels que l’imagination des maîtres puisse inventer. Être brûlé à petit feu, rompu vif, ou écartelé par quatre chevaux, sont des supplices qu’on fait subir indistinctement à des vieillards, à des femmes et même à des enfants, et ces supplices ne sont pas rares. Si l’on veut prolonger les tourments du patient, on le suspend par les côtes à un crochet de fer, et il reste là vivant quelquefois pendant trois jours, les pieds et la tête pendants vers la terre [134].
La constance et la fermeté des esclaves se mettent au niveau de la cruauté des maîtres. Quelle que soit la rigueur des supplices qu’on leur inflige, il ne leur arrive presque jamais de proférer une plainte. Ils montrent, dans les tourments, la constance que nous avons observée chez les sauvages tombés dans les mains de leurs ennemis. Quelquefois, ils cherchent à irriter leurs bourreaux par des sarcasmes ou des plaisanteries ; ils les bravent en accusant leur cruauté d’impuissance. Savoir souffrir et mourir est la seule gloire dont les maîtres ne puissent priver leurs esclaves [135].
L’orgueil des maîtres dans cette colonie est égal à leur cruauté. Ils considéreraient comme une insolence intolérable de la part d’un esclave, l’action de boire ou de manger en leur présence, ou en présence d’un homme de la même espèce qu’eux. Un mot, même un regard, qui ne porteraient pas ce caractère d’abaissement qu’on exige de la population asservie, seraient suivis des châtiments les plus terribles. L’esclave qui passerait auprès d’un simple matelot et qui négligerait de lui donner quelques signes de respect, s’exposerait à avoir le crâne fracassé à coups de bâton, pour une telle insolence. Cette susceptibilité n’existe pas seulement à l’égard des esclaves ou des hommes de couleur ; elle existe à l’égard de tout homme qu’un maître juge d’un rang inférieur au sien [136].
On pourrait supposer que les mœurs que nous observons dans les colonies hollandaises, tiennent à d’autres causes qu’à l’existence de l’esclavage et à l’espèce de culture à laquelle les esclaves sont employés ; on pourrait croire que les premiers habitants de ces colonies n’ont été que le rebut de la société de la mère-patrie, et que les mœurs actuelles ne sont que des conséquences nécessaires des mœurs qui existaient à l’époque de la colonisation ; mais on va voir qu’il existe des mœurs semblables dans les colonies anglaises, françaises et espagnoles, où l’esclavage est admis, et où l’on observe quelque analogie dans la nature des travaux auxquels la population asservie est assujettie.
Les mœurs des Hollandais établis dans les îles de la Sonde, nous sont un peu moins connues que celles des colons du Cap, et de ceux de la Guyane. On voit cependant, par ce qu’en disent les voyageurs, qu’elles diffèrent peu de celles que nous avons déjà observées ; l’oisiveté, l’orgueil et la cruauté sont les caractères qui, dans ces îles, ont frappé d’abord les observateurs. On a vu précédemment que l’aversion des Hollandais pour tout genre d’occupation y est si forte, que, sans les Chinois, ils seraient exposés à manquer de tout. L’orgueil a marqué les rangs, dans ces îles, avec autant de force que dans aucun pays. Les titres de grand-marchand, de marchand, de sous-marchand, de teneur de livres, d’assistant, répondent aux titres de prince, de duc, de conte, de marquis, de baron, de chevalier. Ceux qui les portent se distinguent par un costume particulier, et ont plus de morgue et d’insolence que n’en a la noblesse dans aucun pays de l’Europe. Les chefs militaires portent les mêmes titres : un major peut prétendre au rang de grand-marchand ; un capitaine n’est élevé qu’au rang de sous-marchand [137]. Les chefs supérieurs ne sortent jamais de chez eux sans se faire précéder de gardes. Quand un gouverneur passe dans sa voiture, tout le monde s’arrête, les personnes qui sont en équipage mettent pied à terre, et l’on s’incline avec respect devant la dignité du grand personnage ; les sénateurs seuls sont exceptés de cette marque de respect. Les grands exigent pour leurs femmes tous les mêmes honneurs qu’ils exigent pour eux [138].
Dans les pays où l’esclavage existe, le premier titre à la considération, c’est d’être de la race des maîtres ; la première cause de mépris, c’est d’être de la race des esclaves. Ces dispositions se manifestent à Batavia avec la même énergie que dans la Guyane et au cap de Bonne-Espérance. Si des hommes de la race des maîtres commettent des crimes, ils n’en sont point punis, ou ils ne le sont que très légèrement ; mais, si des hommes de la race asservie commettent des fautes, ils sont pendus, rompus vifs, ou empalés sans miséricorde [139].