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    Traité de Législation: VOL IV

    De l’influence de l’esclavage sur les mœurs des Romains.

    Charles Comte

    CHAP. 6: > De l’influence de l’esclavage sur les mœurs des Romains.

    Si, pour juger des effets moraux de l’esclavage, nous n’avions que les observations faites par les colons européens sur eux-mêmes ou sur leurs esclaves, nous ne saurions ce que nous devons en penser ; car aucun d’eux ne s’est encore avisé d’écrire sur un tel sujet. Dans les pays mêmes où les maîtres jouissent d’une liberté civile et d’une liberté politique très étendues, comme aux États-Unis d’Amérique, personne ne s’est permis de rechercher et encore moins d’exposer les effets que la servitude produit sur les mœurs. Ces pays ont donné naissance à de grands généraux, à des hommes d’État habiles, mais à peu d’observateurs de la nature humaine [76]. Il a fallu, pour qu’il nous fût possible de nous former quelques idées sur l’objet de nos recherches, que des hommes nés et élevés dans des pays où l’esclavage n’est plus admis, allassent en étudier les effets dans les lieux où il existe. Les contrées d’Europe où la servitude domestique est encore établie, n’ont pas été plus fertiles en observateurs : ce que nous connaissons des effets que l’esclavage y produit, nous le devons à des hommes qui y étaient étrangers, et qui n’appartenaient ni à la classe des maîtres ni à celle des esclaves.

    Les peuples de l’antiquité n’ont pas été moins réservés à cet égard que les peuples modernes. Les philosophes de la Grèce et de Rome ont écrit sur une multitude de sujets ; mais aucun, même parmi les moralistes, n’a abordé le sujet de l’esclavage. On pourrait croire que l’état d’asservissement d’une partie du genre humain à l’autre, leur a paru si naturel, qu’ils n’ont pas conçu qu’il pût exister une autre manière d’être. Cependant, lorsqu’on voit les possesseurs d’hommes qui existent de notre temps, garder, sur l’esclavage, le même silence que ceux de l’antiquité, ou ne prendre la parole que pour répondre à ceux qui l’attaquent, ne peut-on pas croire aussi que le sujet est par lui-même si terrible, soit pour les hommes qui commandent, soit pour ceux qui obéissent, que nul n’a eu le courage d’en faire l’objet de ses recherches ? Nous ne pouvons avoir, pour juger des effets de l’esclavage chez les anciens, les ressources que nous possédons pour juger des résultats qu’il produit chez les modernes. Non seulement nous ne connaissons aucun ouvrage de l’antiquité écrit par un homme qui appartint à un peuple chez lequel l’esclavage ne fût point admis ; mais nous ignorons s’il exista jadis de tels peuples. L’histoire ne nous parle des esclaves que dans les circonstances rares où ils ont inspiré des craintes ou donné des secours à leurs maîtres, ou dans les circonstances moins rares où ils ont été sacrifiés aux amusements de leurs possesseurs.

    Mais, si les historiens ne se sont pas occupés de faire connaître à la postérité les relations qui existaient entre les maîtres et les esclaves ; s’ils n’ont pas observé la liaison qui existait entre l’esclavage et les mœurs qu’ils ont décrites, il est facile de suppléer à leur silence ; ils nous ont exposé les faits ; c’est à nous à examiner comment ces faits s’enchaînent. Les événements qu’ils ont décrits et les lois dont ils ont constaté l’existence, s’accordent d’ailleurs si bien avec ce que nous connaissons des conséquences de l’esclavage chez les modernes, qu’on peut à peine considérer leur silence sur la liaison des effets et des causes, comme une lacune dans l’histoire du genre humain.

    En parlant des mœurs que l’esclavage domestique produit chez les diverses classes de la population, je dois rappeler ici une observation que j’ai faite précédemment ; c’est que je n’ai à m’occuper que des mœurs de la partie la plus nombreuse de la population, et que quelques exceptions individuelles, produites par des circonstances particulières, ne peuvent rien prouver contre des faits généraux quand ils sont bien constatés.

    Nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu’un des premiers effets de l’esclavage est d’arrêter le développement des facultés intellectuelles des diverses classes de la population, sur les phénomènes de la nature ; les hommes que la force ou la ruse a investis du pouvoir de commander à d’autres, cessent d’appliquer leur intelligence ou leurs organes physiques à l’étude ou au perfectionnement des choses ; ils n’agissent plus sur elles que par l’intelligence et par les organes physiques de leurs esclaves. De leur côté, les esclaves n’étant mus que par la crainte des châtiments, ne livrent à leurs maîtres que la portion de leurs forces qu’ils ne peuvent pas leur refuser ; celles qui peuvent être cachées, comme la plus grande partie des forces intellectuelles, sont toujours soustraites à leur empire, et restent sans développement. Un maître peut commander à son esclave d’exécuter bien ou mal une chose dont il lui montre le modèle ; il peut bien le contraindre à répéter certaines paroles, à apprendre par cœur certains livres ; mais il ne saurait exiger de lui une découverte ou seulement une pensée nouvelle ; il ne saurait exiger de lui le perfectionnement de rien.

    Il est même évident que lorsque, chez une nation, une partie de la population n’agit sur les choses que par l’intermédiaire de l’autre partie, et que celle-ci se trouve réduite à exécuter machinalement ce que celle-là lui prescrit, tout ce qui tient aux sciences, aux arts, à l’industrie, doit marcher rapidement vers la décadence. Les objets que produit l’industrie humaine ne sont pas éternels ; la plupart se détruisent même assez rapidement. Si les choses qui sont à notre usage et qui forment l’aisance d’un peuple civilisé, n’étaient pas incessamment renouvelées, les nations les plus riches seraient en peu de temps réduites au même état que les sauvages. Mais, lorsque tous les travaux nécessaires au bien-être d’un peuple tombent dans les mains des esclaves, lorsque la partie industrieuse de la population se trouve réduite à exécuter aveuglément ce que lui prescrivent des maîtres qui sont étrangers aux sciences, aux arts, à l’industrie, il arrive nécessairement qu’on a tous les jours de plus mauvais modèles. Le praticien romain qui, par la prise d’une ville, devenait possesseur d’un homme libre et industrieux, pouvait l’employer à instruire ses esclaves ; il pouvait leur donner pour modèles les objets d’art que cet homme avait produits ; mais quand il n’exista plus de peuples industrieux à asservir, il fallut qu’un homme né esclave fût employé à instruire un autre esclave, et le disciple dut toujours être pire que le maître : l’ouvrage grossier que l’un avait fabriqué, devint le modèle d’un ouvrage plus grossier encore. Les maîtres ne pouvaient exiger davantage, car leur goût n’était formé que par les choses qu’ils avaient sous les yeux, et il n’était pas en leur puissance de concevoir et encore moins de faire exécuter quelque chose qui fût au-dessus de l’intelligence, ou de la capacité d’un esclave élevé par un autre esclave [77].

    L’esclavage, qui est un obstacle au développement des facultés intellectuelles dans l’étude des sciences naturelles et des arts industriels, n’est pas toujours un obstacle à ce que ces mêmes facultés se développent chez les maîtres, dans les arts qui sont propres à donner à l’homme un empire sur ses semblables. Aussi voyons-nous que chez les peuples de l’antiquité les hommes qui appartenaient à la classe des maîtres, cultivèrent les arts de la guerre, de l’éloquence et du gouvernement aussi longtemps qu’ils ne furent pas eux-mêmes asservis. Les époques auxquelles ils déployèrent à cet égard le plus de talents, furent celles où les luttes, pour arriver au commandement, furent les plus violentes. Mais, quand Rome n’eut plus d’ennemis extérieurs à combattre, que les maîtres eurent été asservis par un des plus puissants d’entre eux, il n’exista plus pour les possesseurs d’hommes de sujets d’activité intellectuelle ou physique. Une des premières conséquences morales que l’esclavage produisit chez les maîtres, avant même que la liberté politique eût été détruite, fut l’amour de l’oisiveté. Nous verrons qu’en effet cette passion est inséparable du mépris qui s’attache aux occupations industrielles, toutes les fois que les possesseurs d’hommes ne peuvent pas employer leur activité à étendre leur domination sur leurs semblables. Ce phénomène se reproduit à toutes les époques et sous tous les climats.

    De l’absence d’activité intellectuelle et physique, et de la possession de richesses acquises par le pillage ou par l’oppression, naquit une passion effrénée pour toutes les jouissances sensuelles. La gourmandise et la voracité des grands arrivèrent à un point dont il est impossible aujourd’hui de se faire aucune idée ; la terre fut ravagée pour fournir à leurs débauches, et les richesses d’une province furent englouties dans un repas [78]. La mollesse se joignit à la sensualité : la coutume de s’étendre sur des coussins pendant qu’ils prenaient leurs aliments, fut apportée de l’Orient, et bientôt elle fut adoptée par les femmes comme elle l’avait été par les hommes. Pendant que les maîtres étaient ainsi mollement couchés sur le duvet et la pourpre, des esclaves étaient toujours présents pour leur épargner le moindre mouvement, tandis que d’autres, avec des éventails, prenaient soin de rafraîchir l’air, ou de les garantir des mouches. Un plat extraordinaire leur causait tant de plaisir, qu’il était apporté au son de la flûte [79].

    Les femmes n’étant point recluses comme elles le sont dans quelques contrées de l’Orient, et la maison d’un grand renfermant une multitude de jeunes esclaves des deux sexes, les mœurs des maîtres éprouvèrent promptement les effets qui devaient résulter d’un tel mélange. En lisant les écrivains de l’antiquité, on observe que chez ces peuples l’amour n’avait aucun des caractères de délicatesse qu’il a chez les modernes ; c’était presque toujours une passion brutale qui ne différait en rien de celle des animaux. La raison de cette différence est sensible : un maître qui n’avait qu’à manifester un signe de sa volonté pour faire battre de verges une jeune esclave, ou même pour la faire mettre à mort, devait être accoutumé à peu de résistance. L’homme ne s’abaisse à la persuasion et à la prière, il ne se résigne à l’attente, que lorsqu’il ne peut pas faire usage de la force et de l’autorité. L’habitude de vivre avec des esclaves fut pour les jeunes gens des deux sexes une cause de corruption très active. Chez ceux qui possédaient un grand nombre d’esclaves, l’intervalle qui séparait la naissance de l’extinction des désirs, devait toujours être d’une courte durée ; et chez un peuple au sein duquel l’aristocratie avait jeté de profondes racines, l’exemple des grands devait toujours entraîner la multitude. Aussi, l’histoire est-elle remplie de faits qui attestent l’immoralité de toutes les classes de la population ; quand le nombre des esclaves se fut très multiplié, la corruption devint telle qu’on parut oublier jusqu’aux lois même de la pudeur [80].

    En général, les historiens se mettent peu en peine de nous faire connaître les mœurs privées des nations ; la vie domestique, qui est presque tout dans l’existence de l’homme, paraît à peine digne de fixer leurs regards. Il nous est donc impossible de bien savoir quelle est la manière dont les femmes romaines étaient traitées par leurs maris, et quel est le genre de bonheur qui était réservé au sexe le plus faible. Mais, lorsque nous voyons que tout individu qui jouissait d’une fortune un peu considérable, possédait ou pouvait acquérir une multitude de jeunes esclaves, il est difficile de croire que les hommes à grande fortune fussent des maris très attentifs. Il est également difficile de croire que les femmes qui voyaient des rivales dans chacune de leurs esclaves, fussent des épouses fidèles, ou qu’elles ne fussent pas dévorées de jalousie [81]. L’histoire ne rapporte pas les discordes particulières auxquelles l’existence de l’esclavage donna naissance entre les époux, ni les crimes individuels qui furent les conséquences de ces discordes. Mais un fait qu’elle nous atteste, suffit, à lui seul, pour nous faire juger de l’intérieur des familles au sein desquelles il existait un grand nombre d’esclaves : c’est la conspiration des femmes des patriciens contre leurs maris ; c’est la condamnation à mort, en une seule fois, de cent soixante d’entre elles, toutes femmes de sénateurs, convaincues, à leur égard, du crime d’empoisonnement [82].

    Ce fut, sans doute, pour se mettre à l’abri de ces actes de désespoir de la part de leurs femmes, que les hommes finirent par leur accorder la faculté de la répudiation, faculté qui n’avait, pendant longtemps, appartenu qu’aux maris. Mais alors naquit un autre genre de désordres ; les hommes ne renoncèrent pas à leurs esclaves ; mais leurs femmes, blessées des préférences que celles-ci obtenaient sur elles, changèrent de maris aussi souvent qu’elles en eurent le moyen. Ces changements devinrent si fréquents, qu’ils firent dire à quelques écrivains, que les femmes ne comptaient plus les années par le nombre des consuls, mais par le nombre de leurs maris.

    La conduite licencieuse du sexe le plus fort entraîne nécessairement la dépravation du sexe le plus faible ; il était impossible qu’une fille élevée au milieu d’une foule de femmes esclaves, témoin en quelque sorte obligé de leur corruption et des liaisons qui existaient entre elles et ses frères ou son père, fût une épouse fort retenue. Aussi, ne trouve-t-on nulle part des exemples d’une dépravation aussi grossière que celle des femmes romaines. Si l’histoire a conservé les noms de quelques-unes d’entre elles recommandables par leurs mœurs, ce ne sont que des exceptions rares qui attestent la corruption générale. L’écrivain de l’antiquité qui s’est le plus attaché à décrire les mœurs privées des individus dont il a publié la vie, ne parle presque jamais d’un homme célèbre sans faire mention en même temps des débauches de ses sœurs, de ses filles ou de sa femme. Suivant lui, les filles et les femmes des grands faisaient un commerce de leurs charmes ; c’était pour de l’argent qu’elles se livraient à leurs amans. L’adultère et l’inceste étaient des crimes si communs et si publics dans les derniers temps de la république, qu’il semble que les grands ne prenaient plus la peine de s’en cacher [83]. Le sénat crut arrêter ce désordre en exilant les femmes les plus connues par le dérèglement de leurs mœurs ; mais ce fut un impuissant remède ; une multitude d’hommes et de femmes formèrent d’effroyables associations pour se livrer en commun à la débauche [84]. Une de ces associations fut découverte à l’époque la plus florissante de la république : le nombre des coupables, dont les femmes formaient la plus grande partie, s’éleva au-dessus de 7 000 ; plus de la moitié furent condamnés au dernier supplice. Les femmes qui étaient sous la puissance de leurs pères, de leurs maris, ou de leurs tuteurs, leur furent livrées pour être mises à mort en particulier ; les autres, dit Tite-Live, furent exécutées en public, à défaut de parents autorisés par la loi à se charger de l’exécution [85].

    N’ayant à se livrer à aucune occupation d’esprit, et laissant les travaux industriels à leurs esclaves, les Romains se montrèrent aussi passionnés pour les jeux et les spectacles qu’ils l’étaient pour les jouissances physiques ; mais ces jeux et ces spectacles n’étaient pas ceux qui auraient plu à une population active et intelligente, ayant besoin de délassement ; c’étaient ceux qui convenaient à un peuple oisif, grossier, ignorant, et susceptible d’être ému seulement par les mouvements physiques les plus violents ; des courses de chars et de chevaux, la lutte, le pugilat, des représentations de batailles, des combats de bêtes féroces, et surtout des combats de gladiateurs, tels étaient les jeux pour lesquels les individus de toutes les classes se passionnaient, les femmes aussi bien que les hommes, les patriciens aussi bien que les plébéiens [86].

    Le besoin de spectacles violents se développa à mesure que les esclaves se multiplièrent, c’est-à-dire à mesure qu’il devint plus facile de vivre dans l’oisiveté. Les généraux qui voulurent gagner les faveurs de la multitude, n’eurent pas de meilleur moyen que de faire venir de toutes les parties de la terre des multitudes de bêtes féroces pour les faire détruire les unes par les autres, ou de donner des combats de gladiateurs. Il paraît que d’abord il avait suffi au peuple de Rome de voir des combats de cailles ou de coqs ; mais quand ses armées eurent détruit ou réduit en esclavage un nombre immense de peuples libres et industrieux, il fallut lui donner des combats d’hommes, de lions ou de tigres. Pompée, dans son second consulat, fit paraître cinq cents lions et dix-huit éléphants ; le carnage de tous ces animaux amusa le peuple de Rome pendant cinq jours entiers. Les combats de gladiateurs suivirent, dans leur accroissement, la même progression que les combats de bêtes féroces. On ne sacrifia qu’un petit nombre de victimes, tant que la rareté des esclaves en tint le prix très élevé ; mais, quand les hommes asservis devinrent une marchandise commune et sans valeur, on fut prodigue de sang humain. César et Pompée qui, dans ce genre de marchandise, furent deux des plus grands fournisseurs de la république, en firent périr dans le cirque un nombre immense. Trajan se montra plus généreux encore : il donna à ses heureux sujets une fête qui eut 123 jours de durée ; et chaque jour il fit égorger, pour leurs menus plaisirs, environ 90 animaux féroces et près de 82 hommes, en tout 10 000 hommes et 11 000 bêtes [87]. Aussi, les littérateurs du temps ont-ils fait passer jusqu’à nous la mémoire de cet excellent prince, et sa gloire a-t-elle été portée jusqu’au ciel par des littérateurs du nôtre [88].

    Lorsqu’un homme est placé dans une position telle, qu’il ne peut se livrer à aucun travail sans qu’aussitôt le fruit de ses peines lui soit ravi, il cesse naturellement de travailler. Si l’on veut qu’il se livre à quelque genre d’occupation, il faut que le principe d’activité qu’on a détruit en lui, soit remplacé par un autre principe ; la crainte des peines doit faire alors ce que ne fait plus l’espoir des récompenses. Il n’est donc pas possible de mettre en doute que les Romains n’aient excité au travail, par des châtiments, les hommes qu’ils avaient asservis, comme les y excitent les maîtres des colonies modernes. Mais en quoi consistaient ces châtiments ? Par quel genre de supplices les esclaves étaient-ils forcés à exécuter les travaux qui leur étaient prescrits ? Quels étaient les aliments, les vêtements, les habitations que les maîtres leur donnaient ? Les historiens de Rome ne se sont pas plus occupés du traitement des esclaves que les nôtres ne s’occupent du traitement de nos animaux domestiques. Il est aisé de voir cependant qu’à mesure que la multiplication des esclaves en fit baisser la valeur, leur sort devint de plus en plus misérable.

    Dans les premiers temps, les peuples vaincus furent incorporés parmi les citoyens et jouirent des mêmes prérogatives ; ceux qui furent réduits en esclavage devinrent les compagnons de travail de leurs maîtres ; ils eurent les mêmes aliments et probablement aussi les mêmes vêtements. Lorsque le nombre s’en fut accru, les travaux leur furent exclusivement abandonnés ; il devint honteux de se livrer à aucun genre d’industrie. L’usage pratiqué par plusieurs nations barbares, d’immoler quelques prisonniers sur le tombeau des généraux tués dans les combats, avait fait égorger quelques esclaves. On multiplia les victimes à mesure que le nombre des captifs en fit baisser le prix ; bientôt la croyance religieuse, qui avait commandé ces meurtres, fut perdue de vue ; et, après avoir fait tuer quelques hommes pour obéir à une horrible superstition, on en fit égorger des milliers pour se donner le plaisir de voir couler du sang.

    Les maîtres, en renonçant au travail et en se livrant avec une sorte de fureur à toutes les jouissances physiques, multiplièrent les fatigues de leurs esclaves, et leur laissèrent une part moins grande dans les produits de leurs travaux ; ils furent obligés par conséquent de donner aux châtiments deux fois plus d’intensité ; il fallut les augmenter d’abord, parce qu’on exigea de la population asservie une quantité de travail plus considérable, et ensuite parce qu’en exigeant d’elle de plus grandes fatigues, on accorda moins à ses besoins. Les supplices et l’avilissement auxquels étaient assujettis les citoyens que leurs dettes avaient rendus esclaves, peuvent nous donner une idée de la dégradation et des châtiments réservés aux étrangers qui étaient tombés en servitude par suite des malheurs de la guerre. Nous voyons souvent, dans l’histoire, des esclaves d’origine romaine s’échapper des prisons où ils étaient détenus, se présenter sur les places publiques le corps déchiré par les verges, et implorer la protection de leurs concitoyens. Ce n’était pas seulement le désir d’obtenir d’eux des travaux excessifs qui avait produit les cruautés dont ils portaient les sanglants témoignages ; c’était la résistance qu’ils avaient opposée aux infâmes passions de leurs maîtres. Mais ces cruautés ne sont racontées par l’histoire qu’à cause des séditions qu’elles amenèrent ; celles qui furent exercées sur des esclaves d’origine étrangère, celles mêmes qui, exercées sur des individus nés Romains, ne donnèrent lieu à aucun événement politique, ont été ensevelies dans l’oubli ; elles ont toujours été considérées comme l’exercice légitime de la puissance d’un maître sur sa propriété [89].

    La multiplication des esclaves et les cruautés dont ils furent l’objet, devaient compromettre et compromirent en effet la sûreté de leurs possesseurs. Les patriciens romains, pour se mettre à l’abri de leurs conspirations, avaient soin de fomenter entre eux des divisions, des discordes ; ils ne se croyaient en sûreté que lorsque chacun de leurs esclaves se méfiait de tous les autres. Ils portèrent plus loin les précautions : une loi fut rendue, qui ordonna que, toutes les fois qu’un maître serait trouvé mort chez lui, tous ses esclaves, de quelque âge et de quelque sexe qu’ils fussent, seraient, sans forme de procès, envoyés au supplice. L’application de cette loi en fit périr sans doute un grand nombre ; nous voyons, dans les Annales de Tacite, qu’un citoyen ayant été trouvé mort dans sa maison, quatre cents esclaves qu’il possédait, furent égorgés par ordre du sénat ; les enfants et les femmes ne furent pas plus épargnés que les hommes d’un âge mûr [90].

    Toutes les fois que des hommes sont condamnés à des travaux sans relâche et sans fruit, qu’ils ne sont maîtres d’aucun de leurs mouvements, et qu’ils sont constamment exposés au mépris, à l’insulte et à des châtiments arbitraires, la mort simple cesse d’être une peine ; il faut, pour qu’elle devienne redoutable, qu’elle soit accompagnée de tourments qui excèdent par leur intensité, toutes les douleurs répandues dans le cours de la vie. Il fallut donc que les Romains qui voulaient punir de mort leurs esclaves, imaginassent des supplices propres à effrayer les hommes les plus fatigués de supporter la vie. Ces supplices ne pouvaient être déterminés que par les caprices des maîtres, puisque les lois ne voyaient dans les esclaves que des propriétés. L’usage de les déchirer à coups de verges, et de les clouer ensuite à une croix, fut le genre de supplice le plus généralement adopté. Les tourments de l’individu qu’on avait ainsi cloué, duraient plusieurs jours avant que la mort vînt y mettre un terme, à moins que, par pitié, l’exécuteur n’eût attaqué quelqu’une des parties essentielles à la vie. Les écrivains qui nous ont donné la description de ce supplice, ne disent pas qu’on en ait exempté les femmes, ni même les enfants de l’âge le plus tendre, qu’on condamnait à périr quand leur maître était mort par une cause inconnue [91].

    Cependant, il est un degré de misère qu’aucune crainte ne saurait rendre supportable ; les esclaves romains se révoltèrent souvent, quelque soin que les maîtres prissent de les abrutir et de les diviser. Les nombreuses séditions que les historiens rapportent sont presque toutes causées par des débiteurs réduits en esclavage [92]. Les esclaves d’origine étrangère ne pouvaient pas trouver les mêmes ressources dans la population libre ; ils n’y avaient ni parents, ni amis, ni patrons ; pour eux, personne dans la république n’éprouvait la moindre sympathie. Néanmoins, ils parvinrent à organiser des conspirations, et se montrèrent quelquefois redoutables à leurs possesseurs ; mais leurs efforts furent toujours trahis par leur inhabileté dans les armes ; ils n’eurent pas d’autres résultats que d’augmenter la dureté des maîtres, et d’accroître les malheurs de leurs victimes.

    L’orgueil qui se manifesta dans l’aristocratie romaine, dès le moment de sa formation, ne fit que s’accroître à mesure que les patriciens étendirent leur pouvoir sur un plus grand nombre d’esclaves. Les hommes qui n’appartenaient pas à cette caste et qu’on désignait sous le nom de plébéiens, furent d’abord tellement avilis, qu’ils furent exclus des fonctions civiles, des fonctions sacerdotales, et des commandements militaires. Les patriciens, craignant de souiller la pureté de leur sang par des alliances avec des plébéiens, s’interdirent eux-mêmes, par une loi, d’épouser des personnes qui n’appartiendraient pas à leur caste ; ils ne laissèrent aux autres femmes que l’honneur d’aspirer à être leurs concubines. En même temps qu’ils opprimaient, en qualité de corps privilégié, la multitude placée au-dessous d’eux, chacun des membres de ce corps vendait sa protection à une fraction de cette multitude. Il était impossible que cette protection diminuât en rien les privilèges des patriciens, puisque, dans chaque cause, les protégés n’avaient pour appui qu’un seul individu contre l’aristocratie tout entière. Mais si les protégés y gagnaient peu de chose, les protecteurs y gagnaient beaucoup : les clients, qui ne pouvaient pas épouser les filles de leurs patrons, étaient obligés de leur faire une dot, si elles n’étaient pas riches ; ils étaient obligés de plus de les racheter eux et leurs enfants, s’ils tombaient en servitude [93]. Toute personne qui n’appartenait pas à la classe aristocratique, devait se choisir un patron parmi ses membres, et tout individu qui avait un patron, était abject [94].

    Si l’orgueil des grands possesseurs d’hommes était excessif à l’égard des individus qui se trouvaient dans les rangs des plébéiens, il était bien plus énergique encore à l’égard des hommes qui avaient passé par l’état d’esclave. Le titre seul d’affranchi inspirait un tel mépris pour celui qui le portait, qu’il a passé jusqu’à nous, à travers les siècles et les révolutions ; nous jugeons tous comme si nous étions des descendants de sénateurs romains. Ce mépris ne s’arrêtait pas sur les individus qui avaient eu le bonheur d’échapper à la servitude : il passait à leurs descendants et les poursuivait jusqu’à la dernière postérité. Quant aux hommes qui se trouvaient en état d’esclavage, les maîtres les voyaient à une telle distance au-dessus d’eux, qu’ils ne pouvaient pas s’imaginer qu’ils eussent quelque chose de commun ensemble.

    Les hommes qui ne tendent vers leur prospérité qu’en se livrant à l’étude des choses, ou en agissant sur elles, n’ont aucun succès à attendre de la ruse ou de la fourberie : ce n’est point par surprise qu’un agriculteur peut tirer de ses champs une riche moisson, ou qu’un manufacturier peut mettre en jeu des machines ; pour eux, il n’y a de succès que dans la vérité, ni de ruine que dans l’erreur. Mais il n’en est pas de même des hommes aux yeux desquels l’industrie est avilissante, qui ne voient l’honneur que dans le commandement, et qui fondent leur prospérité sur le travail gratuit du reste de la population ; pour ceux-ci, la ruse et la mauvaise foi se placent parmi les premiers moyens de succès ; la franchise et la vérité sont des causes de ruine. Nous ne connaissons, en effet, aucun peuple qui ait porté l’art de séduire, de corrompre ou de tromper les hommes, aussi loin que l’aristocratie romaine ; pour maintenir ses esclaves dans l’obéissance trois moyens lui suffisaient : l’abrutissement, la force et la terreur ; mais, pour réduire les plébéiens à n’être, dans ses mains, que des instruments, ou pour subjuguer et dépouiller les nations étrangères, elle avait besoin de plus de recourir à la ruse et à la perfidie. Aussi ne cessa-t-elle jamais d’en faire usage, depuis son origine jusqu’à sa destruction ; l’art profond avec lequel elle trompa les nations, lui servit peut-être plus à les rendre esclaves que les armes de ses légions [95].

    On peut juger par ce qui précède, des effets que l’esclavage produisit sur les mœurs de cette partie du peuple qui tenait le milieu entre l’aristocratie et ses esclaves. La plupart des vices que j’ai déjà fait observer lui étaient communs avec les patriciens ; on trouvait chez les uns comme chez les autres, le mépris du travail, l’amour de l’oisiveté, le besoin des jouissances physiques, l’avidité, la passion des spectacles les plus grossiers, la cruauté, l’orgueil, la perfidie et la vengeance. Quelques-uns de ces vices étaient modifiés cependant par la différence des positions sociales ; le patricien, dans son orgueil, ne voyait rien au-dessus de lui ; le plébéien était orgueilleux à l’égard des esclaves, des affranchis et des étrangers qu’il opprimait ; mais, à l’égard de l’aristocratie, il était l’homme le plus vil et le plus rampant ; il avait encore moins d’indépendance et de dignité personnelle, que n’en ont chez les modernes les mendiants de profession [96]. On verra mieux quelles furent les mœurs de cette classe de la population, quand j’exposerai l’influence de l’esclavage sur la nature du gouvernement, et sur les rapports des nations entre elles [97].