Traité de Législation: VOL IV
De l’influence de l’esclavage sur l’existence des personnes libres et industrieuses qui n’ont point
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 5: > De l’influence de l’esclavage sur l’existence des personnes libres et industrieuses qui n’ont point d’esclaves.
Les effets de la servitude sur les mœurs des maîtres et des esclaves, sont des phénomènes fort importants à observer ; mais il est nécessaire, avant que de nous livrer à ces observations, d’exposer les effets que la même cause produit sur les organes physiques et sur les facultés intellectuelles des hommes qui vivent dans un pays où l’esclavage est établi, mais qui, pour exister, ont besoin d’exercer quelque branche d’industrie.
L’esclavage ne produit pas chez les modernes, sur cette dernière classe d’hommes, exactement les mêmes effets qu’il produisit chez les peuples de l’antiquité. Deux causes ont amené les différences que nous allons observer dans ces effets. Chez les anciens, un peuple voyait presque toujours dans un autre un ennemi ; si l’on songeait à émigrer, ce n’était jamais que les armes à la main. Chez les modernes, au contraire, il peut y avoir inimitié entre deux gouvernements, ou entre un gouvernement et une nation ; mais entre deux nations il ne peut plus exister de guerre. Il n’y a d’exceptions à cet égard que chez les sauvages. Un individu qui entend la langue d’un peuple étranger, peut aller s’établir sur son territoire, et y exercer son industrie : il peut avoir à craindre les vexations du gouvernement, mais il n’en a aucune à redouter de la population. Il est aujourd’hui un grand nombre de nations du milieu desquelles l’esclavage domestique a complètement disparu ; de sorte que, si un homme qui n’est ni un esclave ni un maître, a à souffrir de l’existence de l’esclavage, il peut aller s’établir dans un pays où il n’aura pas à éprouver le même genre de maux. Chez les peuples de l’antiquité qui nous sont les plus connus, les hommes n’avaient pas cette ressource : un Romain qui n’avait que ses bras pour toute fortune, ne pouvait aller s’établir dans un pays où il n’existait pas d’esclaves ; et les émigrations eussent été difficiles quand le monde connu eût été conquis.
Un sentiment commun à tous les hommes, de quelque classe qu’ils soient, est l’horreur du mépris ; beaucoup de personnes se résignent à être ignorées, inconnues, mais nul ne peut se résoudre à être méprisé ; les individus même qui sont nés dans l’esclavage, se révoltent à la manifestation de ce sentiment. Nous avons vu qu’un des premiers effets de l’esclavage est d’avilir toutes les occupations qui exigent que l’homme agisse sur les choses, dans le but d’en accroître l’utilité ; nous avons vu également que le mépris dont ces occupations sont l’objet, se répand toujours sur les personnes qui s’y livrent. Il résulte de là que, dans un pays où l’esclavage est établi, un homme qui n’appartient ni à la classe des maîtres, ni à celle des esclaves, est obligé, ou de rester oisif, ou d’être méprisé, ou de porter ailleurs son industrie. Le dernier parti est celui que prennent en général tous les hommes qui en ont le moyen ; au cap de Bonne-Espérance, ainsi qu’on l’a vu, les artisans eux-mêmes n’exercent leur métier que par les mains de leurs esclaves ; aux États-Unis, les ouvriers libres disparaissent de tous les lieux où il existe des esclaves ; et l’émigration des uns est en raison de l’importation des autres [66].
Outre le mépris qui s’attache aux occupations industrielles dans les pays exploités par des esclaves, il existe une autre cause d’émigration qui exerce une grande influence ; c’est la difficulté de se procurer un travail constant et régulier. Un ouvrier libre se trouve en concurrence, non avec les esclaves qui exercent la même industrie que lui, mais avec les maîtres auxquels ces esclaves appartiennent et qui vivent du revenu qu’ils en retirent en les louant. Ces concurrents, qui jouissent souvent d’une autorité très étendue, trouvent parmi leurs égaux un appui qu’un simple ouvrier, jugé d’avance méprisable, chercherait vainement auprès d’eux. Il est possible, cependant, que des hommes qui n’ont pas d’autre moyen d’existence que leur travail, n’aient pas le moyen d’aller former ailleurs un établissement : ils sont placés alors entre la honte qui s’attache à la mendicité, et le mépris qui est inséparable des occupations industrielles ; le premier parti est souvent celui qu’ils préfèrent, parce qu’aux yeux d’un maître un mendiant est au-dessus d’un esclave. Si des hommes libres consentent quelquefois à travailler, ce n’est qu’autant que l’élévation du salaire compense le mépris attaché au travail, et même alors un ouvrier libre achète des esclaves ou disparaît, aussitôt qu’il a fait quelques économies [67]. Une classe moyenne ne peut même que difficilement se former dans le pays ; car, lorsqu’un homme n’a qu’une petite propriété, il se hâte de la vendre pour aller s’établir ailleurs [68].
Nulle part, l’esclavage domestique n’a produit sur les hommes qui n’appartiennent, ni à la classe des maîtres, ni à celle des esclaves, des effets plus remarquables et plus terribles que dans la république romaine.
Il paraît que, dès le commencement de la république romaine, la population se trouva divisée en deux classes : à la première, qui formait l’aristocratie, étaient exclusivement dévolues les fonctions civiles, militaires et sacerdotales ; à la seconde étaient dévolus le soin des troupeaux, la culture des terres, les arts et le commerce [69]. Les Romains ne pouvaient pas posséder alors un grand nombre d’esclaves ; il fallait bien, par conséquent, que l’industrie fût exercée par des mains libres. Les choses changèrent à mesure que les esclaves devinrent plus nombreux ; les maîtres les employèrent d’abord à la culture des terres ; et, dès ce moment, les cultivateurs libres commencèrent à disparaître des campagnes. Vers la fin de la république, le sol de l’Italie n’était exploité que par des esclaves de toutes les nations ; et, comme un des effets de l’esclavage est de réduire aux moindres dimensions possibles l’intelligence de la population asservie, il fallut que l’agriculture fût réduite aux opérations les plus simples et les plus faciles. Les champs furent donc convertis en pâturages, et une population intelligente et libre fut remplacée par des troupeaux, et par des captifs que leurs qualités de pâtres et d’esclaves rendaient doublement stupides.
Les habitants libres des campagnes avaient pu se réfugier à Rome ou dans quelques autres villes, lorsque la culture des terres et le soin des troupeaux furent livrés aux esclaves ; mais il n’y eut plus de refuge possible lorsque l’aristocratie commença à faire exercer à son profit, par les mains de ses esclaves, les arts et le commerce. Il n’y eut alors de moyens d’existence assurés que pour les maîtres et pour les hommes qui leur appartenaient ; il fallut que la classe nombreuse de la population, qu’on a désignée sous le nom de prolétaire, vécût au moyen des distributions publiques, du pillage qu’elle faisait en temps de guerre, des sommes que les grands lui distribuaient pour acheter son suffrage, des emprunts qu’elle faisait et qu’elle n’avait jamais le moyen de rendre, ou bien de quelque industrie exercée clandestinement. Le nombre des familles qui se trouvaient dans cette nécessité devint immense ; dans le dénombrement qui eut lieu vers l’an 278 de la fondation de Rome, le nombre des citoyens, dit un historien, montait à 110 000 hommes, sans compter les enfants, les valets, les marchands, les artisans, et une infinité d’autre petit peuple qui gagnait sa vie du travail de ses mains, et auquel il n’était pas permis de négocier publiquement, ni d’exercer aucun métier. Il était difficile de soulager tant de monde, qui allait à trois fois autant que les citoyens mêmes [70].
L’histoire de Rome offre des phénomènes qu’on ne trouve dans l’histoire d’aucun autre peuple : c’est une suite de séditions et de guerres causées par la dureté des créanciers et par une multitude de débiteurs insolvables. On a d’abord de la peine à concevoir comment des hommes destitués de toute ressource, qui considéraient le travail comme avilissant, et auxquels il n’était pas permis d’ailleurs de se livrer au commerce ou à l’industrie, trouvaient de l’argent à emprunter, et comment un débiteur, maltraité par son créancier, pouvait exciter une sympathie telle, qu’il lui suffisait de se montrer pour causer une insurrection. Mais cela s’explique aisément : tout débiteur insolvable pouvait être réduit à l’esclavage, et non seulement lui, mais encore ses enfants [71] ; les grands, qui possédaient exclusivement des richesses, étaient intéressés à capter par des prêts ou des dons les suffrages de la multitude ; l’aspect d’un débiteur outragé rappelait à la masse de la population qu’elle ne s’appartenait plus, et que les hommes auxquels elle s’était vendue en empruntant, pouvaient exercer, sur la plupart des individus dont elle se composait, des cruautés semblables à celles dont on lui montrait les marques.
Les hommes qui se sont constitués les défenseurs de la partie de la population la plus nombreuse, ont été, dans tous les temps, l’objet de tant d’accusations de la part des oppresseurs, que nous sommes tout naturellement disposés à flétrir leurs reproches et leurs plaintes du nom de déclamations. Il ne serait donc pas impossible que quelques lecteurs accusassent d’exagération la harangue que Plutarque met dans la bouche de Tibérius Gracchus, lorsqu’il lui fait dire :
« Les bêtes sauvages qui sont en Italie, ont au moins leurs gîtes, leurs tanières, leurs cavernes, où elles peuvent se retirer ; mais les hommes qui combattent et meurent pour la défendre, n’y possèdent autre chose que l’air et la lumière, et sont contraints d’aller, errant çà et là, avec leurs femmes et leurs enfants, sans séjour et sans maison où ils puissent se loger [72]. »
Mais, lorsqu’on voit les sénateurs eux-mêmes dire en plein sénat qu’il y a deux peuples dans Rome, l’un gouverné par l’indigence et la bassesse, l’autre par l’abondance et par l’orgueil [73] ; lorsqu’on voit César repeupler Corinthe, Carthage et plusieurs autres villes avec des Romains qui n’avaient point de retraite, et en envoyer jusqu’à 80 000 au-delà de la mer en une seule fois [74], il est difficile de ne pas croire à l’excessive misère à laquelle la multiplicité des esclaves avait réduit la partie de la population qui n’appartenait pas à la classe des maîtres [75].
Ainsi, l’esclavage eut, chez les Romains, l’effet qu’il a eu dans les colonies formées par les Européens en Amérique : il avilit, aux yeux de la population libre, tous les travaux utiles, et il fit disparaître des campagnes où il fut introduit les hommes libres qui les cultivaient. Il eut pour effet, relativement aux habitants des villes, de les rendre incapables d’exercer aucun genre d’industrie, et de les empêcher de développer leurs facultés intellectuelles sur les moyens qui auraient pu les faire vivre, sans nuire à personne. Il ne leur laissa la puissance d’exercer leurs facultés physiques et intellectuelles que dans l’art d’asservir ou de détruire des peuples, c’est-à-dire dans l’art de multiplier le nombre des esclaves, d’accroître ainsi l’orgueil et la puissance de l’aristocratie, et d’augmenter par conséquent leur propre misère.
On comprendra mieux comment l’esclavage ne laisse aucun moyen d’existence honorable aux hommes libres qui ont besoin d’exercer leur industrie, lorsque j’aurai exposé les effets qu’il produit sur les mœurs et sur les richesses.