Traité de Législation: VOL IV
De l’influence de l’esclavage sur la constitution physique et sur les facultés industrielles des maî
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 3: > De l’influence de l’esclavage sur la constitution physique et sur les facultés industrielles des maîtres et des esclaves.
Pour juger des effets que produit l’esclavage sur les diverses classes de la population, il est nécessaire, avons-nous dit, de considérer les hommes dans leurs facultés physiques, intellectuelles et morales ; mais il faut, de plus, se rappeler les diverses espèces de perfectionnement ou de dégradation dont ces facultés sont susceptibles.
Le perfectionnement de nos organes physiques s’entend de deux manières, ainsi qu’on l’a vu précédemment : dans un sens, il se prend pour la bonne constitution de chacun de ces organes ; dans l’autre, pour l’aptitude que l’exercice leur a donnée de remplir les diverses fonctions qu’exige le bien-être de l’individu, de sa famille et même de son espèce.
L’esclavage n’est pas toujours un obstacle au premier genre de perfectionnement physique chez les individus qui appartiennent à la race des maîtres ; il n’a pas nécessairement pour effet d’empêcher les individus de cette race d’avoir des aliments sains et abondants, de leur faire respirer un air insalubre, ou même de leur interdire les exercices qui sont les plus propres à développer leurs forces physiques et un certain genre d’adresse. Des barbares qui, après avoir réduit en servitude un nombre considérable d’hommes industrieux, trouvent dans la domination le moyen de vivre dans l’abondance, peuvent continuer à se livrer aux exercices qui les ont rendus vainqueurs. Après avoir été chasseurs et guerriers par besoin, ils peuvent rester tels par plaisir, par habitude, par préjugé, et surtout par politique ; c’est le moyen le plus sûr, non seulement de faire de nouveaux esclaves et de rétablir leurs fortunes par le pillage, mais encore d’assurer leur domination sur les premiers hommes qu’on a asservis.
Chez les anciens, comme chez les modernes, nous voyons tous les peuples, qui avaient fondé leur existence sur l’asservissement d’une partie de leur espèce, faire de la chasse, de l’exercice des armes et des jeux gymnastiques, les privilèges des maîtres. On sait à quels exercices se livrèrent les peuples de la Grèce, aussi longtemps qu’ils conservèrent leur indépendance. Les Romains, tant qu’il exista à leur connaissance des hommes industrieux et libres à réduire en servitude, ne discontinuèrent pas de s’exercer à manier des armes, à traverser des fleuves à la nage, à faire de longues courses chargés d’un lourd bagage, à donner à leur voix le son le plus propre à inspirer la terreur à leurs ennemis : quelquefois ils poursuivaient le cours de ces exercices jusque dans la vieillesse la plus avancée [10]. Nous voyons également, dans les divers États de l’Europe, après l’invasion des barbares, les exercices propres à développer un certain genre de forces musculaires, tels que la chasse, l’escrime, les tournois, rester au nombre des privilèges des nouveaux dominateurs [11]. Enfin, dans les îles du grand Océan, où une partie de la population vit aux dépens de l’autre, les individus de la race des maîtres se livrent tous à des exercices gymnastiques et à l’usage des armes. L’esclavage, loin d’être une cause de dégradation des organes physiques chez la classe des dominateurs, a contribué au contraire à renforcer leur constitution ; il leur a fourni des aliments en abondance, il les a dispensés des travaux qui auraient pu vicier leurs organes, et leur a donné le moyen, ou même leur a imposé la nécessité de se livrer aux exercices les plus favorables à leur développement.
Une autre cause a contribué, dans presque tous les pays, au perfectionnement physique des maîtres ; c’est la faculté de s’emparer des plus belles femmes qui se rencontraient parmi les esclaves. Cet usage, pratiqué pendant des siècles, a dû finir par établir une différence sensible entre les deux classes de la population ; car la même cause qui contribue à perfectionner l’une, a nécessairement pour effet de produire la dégradation de l’autre.
Cette faculté de s’emparer des femmes les plus belles, a produit, pour la classe des dominateurs, des effets moins étendus dans les pays où l’orgueil aristocratique a interdit toute union légitime entre un maître et son esclave ; mais, dans les pays où un tel orgueil n’a point existé, l’exercice de cette faculté, pendant quelques siècles, a suffi, en quelque sorte, pour changer l’espèce : c’est ce qu’on observe particulièrement chez les Persans et chez les Turcs, et peut-être est-ce à une pareille faculté qu’il faut attribuer, au moins en partie, la beauté des formes grecques [12].
Si nous jugions de la constitution physique des hommes de l’antiquité, qui appartenaient à la classe des maîtres, par celles de leurs statues qui sont arrivées jusqu’à nous, ou par ce que nous ont raconté de leurs forces quelques-uns de leurs historiens, nous nous ferions peut-être des idées exagérées de la bonté de leur constitution physique ; car il est probable que les statuaires d’alors, comme ceux d’aujourd’hui, ne prenaient pour modèles que les hommes qui étaient les plus remarquables par la régularité et la beauté de leurs formes ; cependant, lorsqu’on fait attention, d’un côté, à toutes les circonstances qui concouraient à leur développement, et qu’on se rappelle, d’un autre côté, les descriptions que nous donnent des voyageurs modernes de quelques peuples situés dans des circonstances analogues, il est difficile de ne pas croire que ces peuples jouissaient d’une excellente organisation physique.
Mais les mêmes circonstances qui concouraient à donner aux maîtres une bonne organisation, concouraient à vicier l’organisation des esclaves ; ceux-ci n’avaient d’aliments, de vêtements, d’habitations qu’autant qu’il plaisait aux maîtres de leur en laisser [13]. Tout exercice qui aurait pu leur donner de la force, de l’adresse et du courage, leur était interdit comme étant dangereux pour leurs possesseurs [14]. Le petit nombre d’opérations mécaniques auxquelles ils étaient obligés de se livrer, dans l’intérêt de leurs maîtres, ne pouvaient développer que quelques-uns de leurs organes. Ce développement ne pouvait même être que très restreint, parce qu’un exercice forcé, excessif et accompagné de privation d’aliments, est une cause de faiblesse bien plus qu’une cause de force. Qu’on ajoute à ces considérations que les hommes asservis ne pouvaient avoir pour compagnes que les femmes les moins belles, les autres devenant les concubines des maîtres, et l’on concevra aisément comment la partie asservie du genre humain a dû tous les jours se dégrader davantage. Nous possédons peu de documents propres à nous faire connaître quelle fut, chez les peuples de l’antiquité, la constitution physique des esclaves ; mais on peut croire, sans craindre de se tromper, que ce ne fut pas parmi les Ilotes que Phydias alla chercher ses modèles [15].
Il serait difficile de juger des effets que peut produire un long esclavage sur la constitution physique des esclaves dans les colonies européennes. L’excès des travaux auxquels ils sont soumis, les mauvais traitements dont on les accable, et le défaut d’aliments sains et abondants, ne leur ont jamais permis de s’y perpétuer au-delà d’un petit nombre de générations. Il a fallu, pour que l’espèce ne s’éteignît pas, qu’elle fût constamment renouvelée par des hommes libres importés des côtes d’Afrique. Suivant un historien, le nombre des esclaves, dans les colonies françaises, décroissait d’un quinzième toutes les années ; et cependant ces esclaves étaient traités moins durement que ceux des colons anglais et hollandais [16].
Le perfectionnement physique qui consiste dans l’art d’employer nos organes, et qui est le résultat de l’exercice, a des rapports si intimes avec le développement intellectuel et le perfectionnement moral, qu’il est difficile d’exposer la manière dont le premier est affecté par l’esclavage, avant que d’avoir exposé les effets que la même cause produit sur les idées et sur les mœurs. Cependant, comme chacune des parties de l’homme réagissent sur les autres, et comme il est impossible de faire connaître tous les phénomènes en même temps, il faut bien les exposer les uns après les autres, en commençant par ceux qui sont les plus évidents.
On a vu précédemment que le genre de perfectionnement que l’exercice donne à nos organes physiques, s’évalue par les avantages qui en résultent pour l’individu, pour sa famille, pour sa nation, et enfin pour le genre humain. On ne peut procéder, dans l’appréciation de ce perfectionnement, autrement qu’on ne procède dans le jugement des actions, des habitudes et des lois humaines [17]. Il me semble évident, par exemple, que l’homme qui, à force d’étude et d’exercice, a donné à ses mains la puissance de fournir à deux individus les choses nécessaires à leur existence, sans nuire à personne, a acquis dans cette partie de lui-même un perfectionnement plus grand que celui qu’a acquis un homme qui ne peut fournir qu’à l’existence d’un seul. Il ne paraît pas moins évident qu’on ne saurait considérer comme un perfectionnement la puissance qu’un individu a donnée à quelques-uns de ses organes, de procurer des moyens d’existence à une famille, s’il ne peut obtenir ce résultat qu’en en faisant périr deux. Pour adopter une opinion contraire, il faudrait faire consister le perfectionnement du genre humain dans sa destruction [18].
Le premier effet que l’esclavage produit, à l’égard des maîtres, est de les dispenser des travaux qui fournissent immédiatement aux hommes des moyens d’existence. Le second est de leur faire voir ces travaux avec mépris : nous trouvons chez les maîtres de toutes les races et de toutes les époques les mêmes sentiments. Dans tous les temps, les possesseurs d’hommes ont considéré comme un acte avilissant l’application de leurs organes à un travail productif. Cette manière de juger s’était si bien établie chez les peuples de la Grèce, que leurs philosophes qui, comme cela arrive presque toujours, n’ont fait que réduire en maximes générales les phénomènes qu’ils ont observés, en ont fait un principe de politique. Dans un État parfaitement gouverné, dit Aristote, les citoyens ne doivent exercer ni les arts mécaniques, ni les professions mercantiles, il ne faut pas même qu’ils soient laboureurs [19]. Si l’on veut que ceux qui doivent cultiver la terre soient tels qu’on peut les souhaiter, il faut essentiellement que ce soient des esclaves, mais non pas de même nation, ni d’un cœur trop élevé [20]. Platon avait les mêmes idées sur tous les travaux industriels ; ils lui inspiraient tant de mépris qu’il s’indignait qu’on eût avili les sciences jusqu’au point de les rendre utiles en les appliquant aux arts [21].
Les Romains, au commencement de leur république, et avant qu’ils eussent acquis par la victoire un nombre suffisant d’esclaves pour faire exécuter les travaux qui étaient nécessaires à leur existence, ne méprisèrent aucune occupation utile. Mais à mesure que leurs esclaves se multiplièrent, ils dédaignèrent eux-mêmes les arts mécaniques, le commerce, et même l’agriculture qu’ils avaient d’abord honorée [22]. Les campagnes qui, dans l’origine, avaient été cultivées par des mains libres, se peuplèrent rapidement d’esclaves, et les citoyens en disparurent [23]. Les hommes même qui tenaient le plus aux anciennes mœurs, comme M. Caton, renoncèrent à la culture des champs [24]. L’abandon de l’agriculture, par les hommes libres, devint si général, que, lorsque Caïus Gracchus traversa la Toscane pour se rendre à Numance,
« il trouva, dit Plutarque, le pays presque désert, et ceux qui y labouraient la terre ou y gardaient les bêtes pour la plupart esclaves barbares, venus de pays étranger [25]. »
Le grand nombre d’esclaves qu’on avait acquis dans les guerres, ayant fait tomber dans leurs mains l’exercice de toutes les professions productives, on établit comme maxime de politique, que ces professions étaient avilissantes, et qu’il était indigne d’un citoyen de les exercer. Nous avons besoin, disait Menenius au sénat, de soldats aguerris, et non pas de laboureurs, de mercenaires, de marchands, ou d’autres gens de cette espèce, accoutumés à exercer des professions viles et méprisables [26]. Le reproche le plus grave qu’Antoine adressait à Octave, n’était pas de s’être rendu coupable d’hypocrisie, de vengeance ou de cruauté ; c’était d’avoir eu, parmi ses ancêtres, un homme qui avait exercé une industrie utile, qui avait été banquier [27]. Les lois suivirent naturellement la marche des mœurs et des idées ; bientôt il cessa d’être permis aux citoyens de se livrer à aucun métier, ou d’exercer aucun commerce. L’on parvint ainsi au dernier degré de perfection qu’avait marqué Aristote [28].
Il est cependant une industrie que l’esclavage n’avilissait point aux yeux des maîtres ; c’est l’industrie qui consiste à dresser, à louer, à acheter et à vendre des hommes. L’aristocratie romaine, qui aurait cru s’avilir en appliquant ses nobles mains à la culture d’un champ ou à l’exercice d’une profession, ne croyait pas déroger en dressant elle-même ses esclaves à faire les métiers qu’elle jugeait les plus vils, même celui de gladiateurs. Un citoyen qui eût été loueur de chevaux, eût été peut-être noté d’infamie, mais un sénateur ou un consul pouvait être loueur d’hommes sans déroger à sa dignité [29]. Un des ancêtres d’Octave avait, disait-on, déshonoré sa postérité en faisant la banque ; mais M. Caton achetait et vendait des hommes, il vendait particulièrement les vieux, qui ne lui rapportaient que peu de profit et qui pouvaient devenir inutiles, et Caton était le gardien des mœurs [30].
L’esclave de la glèbe en Europe a produit sur les maîtres, sur leurs descendants et sur ceux qui se sont affiliés à eux, un effet exactement semblable à celui qu’il produisit sur les maîtres grecs et sur les maîtres romains. L’industrie et le commerce ont été jugés avilissants, et tout homme noble qui s’y est livré, a par cela même dérogé ; il a fallu d’abord, pour vivre noblement, tirer immédiatement sa subsistance des travaux de la population asservie. Lorsque la servitude de la glèbe a été abolie, il a fallu tirer sa subsistance de la même source, sous la forme de contributions, à moins qu’on n’ait eu des terres suffisantes. On a considéré comme seules professions nobles, l’état militaire et l’état de fonctionnaire public ; dans l’une comme dans l’autre, quand on ne vit pas de pillage, on vit au moins de contributions, ce qui quelquefois se ressemble fort.
Dans les colonies, les individus même qui sont sortis des derniers rangs de l’ordre social, ont considéré tous les travaux utiles comme avilissants, à l’instant où ils sont devenus possesseurs d’hommes. Au cap de Bonne-Espérance, un paysan ne travaille jamais ; son unique occupation, c’est la chasse [31]. Un soldat qui, après avoir obtenu son congé, se livre à une profession manuelle, cesse de travailler dès qu’il est en état d’acheter un esclave [32]. Non seulement les travaux agricoles et le commerce sont dédaignés par les maîtres et abandonnés aux esclaves, mais les simples artisans n’exercent leur métier que par les mains de leurs noirs [33]. Un manœuvre européen de la race des maîtres, eût-il été flétri comme malfaiteur, s’il devenait possesseur d’un homme, croirait aussitôt qu’il ne peut plus se livrer à un travail productif sans déroger à sa noblesse. Le mépris et l’aversion qu’ont les maîtres, dans cette colonie, pour les travaux utiles, sont tels qu’un homme qui a étudié les mœurs de ce peuple, a pensé que, pour faire faire des progrès au pays, il fallait y appeler des Chinois [34].
Les Hollandais, qui savent si bien apprécier chez eux tous les genres de travaux utiles, se montrent à Batavia, tels qu’ils sont au cap de Bonne-Espérance. À l’instant où ils parviennent à y être des possesseurs d’hommes, ils éprouvent pour toute occupation industrielle un mépris et une aversion insurmontables [35]. Ces sentiments ont sur eux un tel empire que, suivant un voyageur, ils se laisseraient mourir de faim plutôt que de travailler : ce sont des Chinois libres qui exécutent la plupart des travaux nécessaires à leur existence [36]. Dans leurs colonies d’Amérique, aujourd’hui soumises au gouvernement anglais, les Hollandais font faire tous les travaux de la ville et de la campagne par leurs esclaves ; ce sont des esclaves qui ont le soin intérieur de la maison, qui cultivent la terre, qui vont à la chasse et à la pêche, qui exercent les arts de charpentier, de tonnelier, de maçon, et même de chirurgien [37].
L’effet de l’esclavage sur les Anglais a été le même que sur les Hollandais. À Sainte-Hélène, où l’esclavage a été longtemps admis, les hommes de la race des maîtres ne se livrent à aucun travail : l’île est cultivée presque exclusivement par des nègres, affranchis ou descendants d’affranchis [38].
Dans la partie méridionale des États-Unis d’Amérique, un homme cesse de travailler du moment qu’il est possesseur de deux esclaves, car un seul ne suffirait pas pour le faire subsister. Posséder des hommes est l’objet principal de l’ambition de chacun ; il n’y a pas d’autre moyen de vivre noblement et d’être admis parmi les maîtres. Il n’est aucun genre de travail qui ne soit exécuté par des esclaves ; eux seuls sont agriculteurs, charrons, charpentiers, tourneurs, serruriers, fabricants d’étoffes, tailleurs, cordonniers [39]. La crainte qu’ont les maîtres de déroger en travaillant, est telle, suivant M. de Larochefoucault, que, s’il se manifeste un incendie chez eux, c’est à leurs esclaves qu’ils abandonnent le soin de l’éteindre : ils s’aviliraient en se mêlant parmi eux [40]. Là, on mesure la considération par le nombre d’esclaves que chacun possède ; celui qui n’en a que cinquante, a moitié moins de mérite que celui qui en a cent [41]. Quant à celui qui n’en possède point et qui est réduit à vivre du produit de ses propres travaux, il est tellement méprisé et délaissé, qu’il est obligé de quitter le pays et de porter ailleurs son industrie.
Ainsi, quoique l’esclavage ne vicie pas nécessairement les organes physiques des hommes qui appartiennent à la classe des maîtres, il a pour effet d’en rendre l’exercice nul dans tous les genres d’occupation qui sont nécessaires à l’existence des peuples. Ce sont des instruments qui, non seulement sont inutiles au genre humain considéré en masse, mais qui ne servent à l’individu qui en est pourvu, que par le mal qu’ils produisent pour une multitude d’autres. Si, par quelque grande catastrophe, la race des maîtres disparaissait tout à coup d’un pays où l’esclavage est admis, il n’est aucun genre de travail qui demeurât suspendu, aucune richesse dont on eût à déplorer la perte. Les travaux prendraient une direction plus utile aux hommes, les intervalles de repos seraient mieux ménagés : mais le travail gagnerait en énergie et en intelligence beaucoup plus qu’il perdrait en durée.
Les effets que la servitude produit, relativement aux organes physiques des esclaves, sur le genre de perfectionnement qui résulte de l’exercice, sont moins faciles à connaître que ceux que produit la même cause relativement aux organes physiques des maîtres. Les écrivains de l’antiquité nous ont fait connaître les idées et les mœurs des diverses races de dominateurs ; mais ils se sont peu occupés de décrire les idées et les mœurs des populations asservies. Les objets d’art qui nous restent des anciens, ne peuvent nous donner à cet égard que de faibles lumières, soit parce que nous ignorons quelle est la progression que suivit l’esclavage dans chaque État, soit parce que nous ne possédons, en général, que l’histoire des nations conquérantes.
L’Italie, avant la conquête des Romains, était couverte d’une multitude de nations industrieuses et déjà très avancées dans la civilisation ; mais les historiens de Rome ne nous parlent d’elles que pour nous faire connaître les campagnes que les armées romaines ont ravagées, les villes qu’elles ont détruites, les richesses qu’elles en ont emportées, le nombre des combattants qu’elles ont égorgés, le nombre des personnes libres dont elles ont fait des esclaves. Nous ne connaissons pas beaucoup mieux l’état social de la plupart des autres peuples d’Europe avant leur asservissement.
Nous ignorons ou du moins nous ne connaissons que d’une manière très imparfaite, l’industrie des esclaves romains ; mais quand même nous aurions une connaissance complète de ce qu’elle fut depuis le commencement jusqu’à la fin de la république, elle ne pourrait nous servir à juger des effets que l’esclavage produit sur l’industrie de la population asservie. Les Romains, depuis l’expulsion de leurs rois jusqu’à l’établissement de l’empire, ont été constamment en guerre, et presque toujours avec des peuples moins barbares qu’eux. Les victoires qu’ils ont remportées et les villes innombrables qu’ils ont détruites, leur ont donné le moyen d’importer annuellement sur leur territoire, en qualité d’esclaves, un nombre immense de personnes qui avaient toujours été libres et industrieuses. Ces personnes ont nécessairement été employées à exécuter leurs travaux, ou à instruire leurs autres esclaves : mais, quelle qu’ait été leur adresse ou leur habileté dans les arts, on ne peut la considérer comme l’effet de la servitude, puisque c’était sous la liberté qu’elle s’était développée. Il faut, pour bien juger des effets que produit l’esclavage sur l’industrie des hommes asservis, se porter au temps où des hommes libres et industrieux cessèrent d’être faits esclaves, c’est-à-dire à l’époque où, toute la partie du monde connu ayant été conquise, il n’exista presque plus de guerre de nation à nation. Or, il est évident qu’à partir de cette époque, tous les arts tombèrent rapidement en décadence.
Aucun peuple n’a jamais possédé un aussi grand nombre d’esclaves que le peuple romain ; aucun n’a jamais été si constamment en guerre ; mais, quoiqu’il reste encore de lui de grands travaux, il ne faut attribuer ceux qui ont exigé de l’adresse ou de l’intelligence, ni à la classe des maîtres, ni à celle des esclaves. La ville de Rome ne fut longtemps, ainsi que l’a observé Montesquieu, qu’une enceinte de murs destinée à mettre à l’abri les produits des rapines ou du pillage, et fort ressemblante aux villes de Barbarie. Les chefs qui revenaient vainqueurs, attachaient à leurs portes, à l’exemple de quelques chasseurs sauvages, les dépouilles sanglantes des ennemis vaincus, et ces dépouilles n’étaient jamais enlevées. La plupart des monuments publics étaient semblables à ceux dont les soldats victorieux ornaient le devant de leurs maisons. Jusqu’au moment où les Romains se rendirent maîtres de Syracuse et la mirent au pillage, Rome conserva le même aspect. Suivant le témoignage de Plutarque,
« elle était seulement pleine d’armes barbaresques, et de harnais et de dépouilles toutes souillées de sang et couronnées de trophées et de monuments de victoire et de triomphe, gagnés sur divers ennemis, qui n’étaient point spectacles plaisants, mais plutôt effroyables à voir [42]. »
Les tableaux, les statues et les autres objets d’art que les Romains emportèrent de Syracuse, furent les premières choses de ce genre qu’ils possédèrent : jusqu’alors ils n’avaient rien connu de semblable [43].
Il existait cependant à Rome quelques monuments publics d’une plus haute antiquité ; mais, si les Romains libres ou esclaves avaient concouru à les élever, ce n’avait été qu’en qualité de manœuvres ; ce sont les autres États libres de l’Italie qui avaient produit les artistes. Les ouvrages faits sous le dernier des Tarquin, tels que les égouts, les temples, les places publiques, furent dirigés et exécutés par des Toscans ou des Étrusques [44]. Lorsque ce roi voulut placer sur un temple qu’il avait fait construire, un chariot en terre cuite, il ne trouva pas dans son royaume un artiste capable de l’exécuter ; il fut obligé de le faire faire chez les Véïens [45]. C’est par le pillage ou par les tributs qu’ils imposaient aux vaincus, que les Romains se procuraient des objets de luxe. L’agriculture, quoiqu’elle n’eût peut-être pas été portée très loin, dégénéra promptement, ainsi qu’on le verra bientôt, aussitôt qu’elle eut été abandonnée aux esclaves. Quant aux arts les plus communs de la vie, il serait difficile de déterminer exactement quel est le point auquel ils étaient parvenus ; mais nous verrons bientôt que ce n’était pas par des esclaves qu’ils pouvaient être perfectionnés, et encore moins inventés.
Je devrais exposer maintenant ici quelle est l’influence que l’esclavage exerce sur le genre de perfectionnement qui tient à l’adresse donnée par l’exercice aux organes physiques des esclaves, soit dans le système de la servitude de la glèbe, soit dans le système colonial ; mais le développement de ces organes est tellement subordonné au développement intellectuel et aux passions des maîtres, qu’il est nécessaire d’exposer quelle est l’influence que l’esclavage produit sur l’esprit de ceux-ci, avant que d’exposer l’influence que la même cause produit sur l’intelligence et l’industrie de ceux-là.