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    Traité de Législation: VOL IV

    Nature des divers genres d’esclavage domestique.

    Charles Comte

    CHAP. 2: > Nature des divers genres d’esclavage domestique.

    J’ai exposé précédemment quelles sont les circonstances sous lesquelles certaines facultés de l’homme se développent de préférence à d’autres ; j’ai fait voir que la plupart des causes qui contribuent à maintenir un peuple dans la barbarie, tendent à lui donner toutes les qualités et tous les vices qui sont propres à faire de lui un peuple conquérant ; j’ai fait voir aussi que les mêmes causes qui déterminent un peuple à adopter la vie agricole, ou à exercer d’autres arts paisibles, lui font négliger d’abord l’exercice des facultés qui lui seraient nécessaires pour sa défense : de là, j’ai tiré la conséquence que l’esclavage, et les vices et les préjugés qui en sont inséparables, ont dû être et ont été réellement portés des pays âpres et froids, vers ceux qui, par leur température, sont les plus propres à la culture.

    Mais il ne faut pas perdre de vue que cette action des peuples les uns sur les autres, résulte d’une différence d’exercices, de développements et de besoins, et qu’il n’est pas le produit immédiat et nécessaire d’une différence dans la température de l’atmosphère, comme l’ont pensé plusieurs philosophes. Si, lorsqu’un peuple de barbares a envahi le territoire d’un peuple civilisé, et qu’il en a réduit les habitants en servitude, il conserve ses préjugés et ses habitudes ; s’il continue à se livrer aux exercices qui ont fait de lui un peuple conquérant, il est clair qu’il restera propre à la vie militaire et qu’il en aura toutes les passions, quoique placé sur le sol le plus favorable à l’agriculture ou à d’autres genres d’industrie. C’est même ce qui est arrivé dans tous les pays plus ou moins civilisés, lorsqu’ils ont été soumis par des peuples barbares. Pour maintenir leur empire, les individus de la caste conquérante et ceux qui se sont affiliés à eux, ont conservé ou acquis toutes les qualités et tous les vices développés sous d’autres climats. On a pu voir alors des armées conquérantes sortir des pays les plus favorables à la civilisation, et se porter sur des populations moins heureusement situées, pour les asservir à leur tour. En pareil cas, ce ne sont pas les vices des pays propres à la civilisation qui agissent sur les peuples situés dans des contrées moins favorables ; ce sont les vices et les préjugés de la barbarie qui réagissent sur les peuples au milieu desquels ils ont pris naissance, ou sur des peuples placés dans une position analogue.

    Il ne peut pas être question d’exposer ici toutes les circonstances particulières qui, dans chaque pays, ont concouru à l’établissement de l’esclavage ; il suffit que j’aie exposé les causes générales qui ont mis les nations en guerre, et qui ont assuré le triomphe des unes sur les autres. Il ne s’agit maintenant que d’examiner ce qui constitue l’esclavage, et d’exposer les effets généraux que cet état a produits dans les lieux où il a été établi. Pour connaître ces effets dans toute leur étendue, il faut les chercher dans les facultés physiques, intellectuelles et morales des diverses classes de personnes qui en éprouvent les effets immédiats ; dans l’accroissement ou le décroissement de chacune des classes de la population ; dans les principes moraux ou religieux des maîtres et des esclaves ; dans la formation, la distribution et la consommation des richesses nationales ; dans l’industrie et le commerce des nations qui possèdent des colonies exploitées par des esclaves ; dans les progrès ou dans l’état stationnaire des peuples étrangers ; dans la nature des gouvernements, et enfin dans les relations mutuelles des nations.

    L’esclavage, n’étant pas un état tellement déterminé qu’il ne soit susceptible de plus et de moins, n’a pas eu les mêmes caractères dans tous les temps et chez tous les peuples ; et les effets qu’il a produits ont été plus ou moins étendus, selon qu’il a eu plus ou moins d’intensité. On pourrait en diviser l’histoire en trois grandes périodes ; la première est celle qui a eu lieu depuis les temps les plus anciens qui nous sont connus, jusqu’à la chute de l’empire romain ; la seconde est celle du régime féodal ; la troisième celle de l’établissement des colonies européennes en Amérique ou dans quelques autres parties du monde, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours. Ces périodes ne sont pas aussi distinctes dans l’histoire, qu’elles le sont ici ; les Romains, dans les derniers temps de l’empire, avaient des esclaves qui ressemblaient beaucoup à ceux de la glèbe ; et, après l’invasion des barbares, il a continué d’exister un genre d’esclavage qui différait peu de celui qui existait du temps de la république ; mais, comme je me propose moins de faire l’histoire de la servitude que d’en exposer les effets, je n’ai pas besoin ici d’une plus grande précision dans l’ordre des temps.

    Durant la première de ces trois époques, l’esclavage a été admis par toutes les nations européennes. Il n’existait aucune distinction d’espèce entre les maîtres et les esclaves. Les hommes asservis étaient employés à toute sorte d’occupations ; il n’y avait d’exception que pour les fonctions publiques et pour le service militaire. Il résultait de là que l’action exercée par les peuples les uns à l’égard des autres, n’avait jamais pour but de mettre des bornes au pouvoir des maîtres sur leurs esclaves. Il n’arrivait même que très rarement qu’un peuple, après la victoire, songeât à revendiquer les prisonniers qu’on avait faits sur lui. Dans l’alternative d’abandonner ceux de ses concitoyens qui n’avaient pas le moyen de se racheter, ou de s’exposer à rendre les hommes qu’on possédait à titre de propriétaire, on prenait le parti qui semblait le plus lucratif. La restitution d’une armée de prisonniers, pour la nation qui l’aurait obtenue, n’aurait, en général, profité qu’aux classes pauvres d’où sortaient les soldats ; mais la restitution d’une multitude d’esclaves, pour le peuple qui l’aurait faite, aurait pesé particulièrement sur la classe aristocratique. Les patriciens romains qui, pour prendre les habitants d’une ville et les transformer en esclaves, perdaient un certain nombre de soldats, ne voyaient dans cette opération qu’une bonne affaire. C’était un échange dans lequel tout était gain pour l’aristocratie ; car un bon esclave étranger valait mieux pour elle que deux prolétaires nationaux : c’est sur cet intérêt que la législation était calculée [3].

    Par les mêmes raisons qu’un peuple n’agissait jamais sur un autre pour mettre des bornes au pouvoir des maîtres sur leurs esclaves, une classe de la société n’agissait jamais sur les autres dans un but semblable. Les hommes les plus influents étaient ceux qui possédaient le plus grand nombre d’esclaves ; et leur autorité, comme membres du gouvernement, ne tendait qu’à étendre ou à garantir le pouvoir qu’ils possédaient en qualité de maîtres ou de propriétaires. Si la religion intervenait quelquefois dans les affaires de l’État ou dans les guerres étrangères, c’était toujours pour seconder le pouvoir de l’aristocratie, ou pour partager le butin fait par les conquérants. Les prêtres d’Apollon présageaient la victoire à tous ceux qui invoquaient leur dieu, pourvu qu’on leur promît la dîme des dépouilles ; et loin de réclamer la liberté des captifs ou des captives, ils exigeaient que leur part leur fût délivrée en nature, quand ils étaient jeunes [4].

    L’esclavage, pendant la seconde époque, a été également admis par toutes les nations de l’Europe ; mais il a eu cependant alors un caractère particulier ; les esclaves ont été généralement attachés à l’agriculture, et ont été considérés comme faisant partie du sol qu’ils cultivaient. Les autres genres d’industrie n’ayant fait que très peu de progrès, les possesseurs d’hommes ne pouvaient se procurer que très difficilement un petit nombre d’objets de luxe. Ils étaient, par conséquent, obligés de consommer eux-mêmes immédiatement et sans échange la plus grande partie des revenus qu’ils retiraient des terres qu’ils avaient envahies ; et, comme il est impossible qu’un individu consomme, en pareil cas, le fruit des travaux de cent, les hommes possédés étaient soumis à des travaux moins rudes ou avaient à consommer une part plus grande dans les produits. L’autorité qui unissait les maîtres étant d’ailleurs très faible, celui d’entre eux qui aurait traité trop durement ses esclaves, aurait pu les voir déserter de ses domaines pour se livrer à un autre maître [5]. Enfin, le chef commun des maîtres les trouvait souvent disposés à lui résister, et, pour les assujettir, il cherchait un point d’appui chez leurs esclaves : ceux-ci profitaient donc des pertes que ceux-là éprouvaient dans leur indépendance. Ces causes et quelques autres qu’il est inutile de rapporter, contribuèrent à rendre l’esclavage moins dur à la seconde époque qu’il ne l’avait été à la première. Les esclaves qui sont encore attachés à la glèbe dans plusieurs parties de l’Europe, sont infiniment moins misérables que ne l’étaient ceux qui existaient avant la chute de l’empire romain.

    À la troisième époque, l’esclavage domestique s’est montré sous un nouvel aspect. Les esclaves n’ont plus appartenu à la même espèce ou à la même race que les maîtres ; ils ont différé d’eux par la couleur, par les traits, par la religion, par le langage. Les hommes asservis ont été portés sur des îles ou sur des portions de continent dans lesquelles la servitude a été circonscrite ; ils ont été généralement voués à une branche spéciale de travaux agricoles. Les produits obtenus par eux ne pouvant être consommés sur les lieux, mais étant destinés à être livrés au commerce, et un individu ayant acquis la puissance de consommer d’immenses richesses, au moyen des progrès qu’ont faits les arts, on a exigé d’eux des travaux excessifs, et on ne leur a laissé que ce qui a été rigoureusement nécessaire pour les faire vivre. Mais, d’un autre côté, les possesseurs d’hommes n’ont pas été absolument maîtres chez eux : soumis à des gouvernements ou à des nations qui n’ont pas admis la servitude domestique sur leur propre territoire, ils ont été entravés dans l’exercice de leur puissance. Les hommes qui n’ont pas été appelés à prendre part aux bénéfices de la servitude, se sont alors plus ou moins prononcés, ainsi que cela arrive toujours, en faveur des opprimés contre les oppresseurs. Enfin, parmi les sectes entre lesquelles le christianisme s’est divisé, les plus morales ont énergiquement demandé l’abolition de l’esclavage, et quelquefois elles ont fortifié leurs préceptes par leurs exemples [6].

    Ainsi, quoique les résultats généraux de la domination et de la servitude aient été à peu près les mêmes dans tous les temps, on conçoit que ces résultats ont dû être modifiés par les circonstances que je viens de faire observer, ou par d’autres analogues. Il était nécessaire de les indiquer, avant que d’aller plus loin, afin de mieux voir les relations qui existent entre les effets et les causes.

    Selon les usages des Romains, les hommes tombaient dans l’esclavage de plusieurs manières. Tous les soldats pris les armes à la main, toutes les personnes trouvées dans une ville emportée d’assaut étaient esclaves des vainqueurs. Ces esclaves de tous les âges, de tous les sexes, de tous les rangs, étaient vendus à l’enchère au profit de la république. Quelquefois, ils étaient vendus en détail ; d’autres fois ils étaient vendus en gros à des marchands qui suivaient les armées, et qui allaient les revendre dans les foires ou marchés [7]. Des enfants romains devenaient esclaves, s’ils étaient vendus par leurs pères ; des débiteurs, s’ils étaient livrés comme tels à leurs créanciers. Un père pouvait vendre ses enfants quoiqu’ils fussent mariés ; il pouvait vendre aussi ses petits-enfants. La vente d’un citoyen par un autre, même du consentement de celui-ci, fut d’abord déclarée illégale ; mais, comme il arriva que des individus se laissèrent vendre pour réclamer leur liberté après avoir profité du prix pour lequel ils avaient été vendus, et comme ces ventes frauduleuses nuisaient à la prospérité du commerce de la république, on finit par les déclarer valables. Les hommes condamnés pour crimes étaient quelquefois réduits en servitude, et devenaient une propriété publique ; enfin, tout enfant né d’une femme esclave était esclave.

    Il existait à Rome un marché toujours ouvert dans lequel étaient exposés en vente des hommes, des femmes, des enfants. Ce marché était abondamment fourni par les citoyens qui spéculaient sur ce genre de marchandise, et surtout par les illustres patriciens qui étaient mis à la tête des armées. Un consul qui parvenait à se rendre maître d’une ville industrieuse, et qui, après avoir fait égorger presque tous les hommes en état de porter les armes, conduisait en triomphe au marché quarante ou cinquante mille individus de tout sexe et de tout âge, produisait une admiration qui dure encore. On voyait régner dans ces marchés, la bonne foi, la loyauté et toutes les vertus romaines : afin de ne pas tromper les acheteurs, les marchands mettaient à nu leurs marchandises ; la mère de famille et la jeune fille étaient, aussi bien que les hommes, dépouillées de leurs vêtements, exposées publiquement aux regards des curieux, et soumises à tous les examens propres à prévenir les fraudes. C’est au milieu de ce marché que le jeune homme à grande fortune et le vieux soldat que la guerre avait enrichi, allaient acheter les femmes dont ils avaient besoin ; c’est là aussi que les respectables matrones allaient choisir les jeunes hommes nécessaires au service de leur maison.

    Afin de donner aux vendeurs et aux acheteurs toutes les facilités possibles et d’augmenter ainsi la prospérité du commerce, on n’avait aucun égard aux liens de famille qui pouvaient exister entre les individus exposés en vente. Lorsque après la prise d’une ville industrieuse, la population était mise en détail aux enchères, le mari était vendu à un individu, la femme à un autre, la fille à un troisième, et ainsi du reste de la famille, selon que les goûts ou les caprices des enchérisseurs en décidaient. La même liberté régnait dans les ventes privées que dans les ventes publiques : le citoyen qui possédait plusieurs couples d’êtres humains, pouvait vendre les enfants et garder la mère, ou vendre la mère et garder les enfants, selon que ses intérêts le demandaient. Quant au père, on ne se donnait même pas la peine de savoir s’il existait, ou qui il était : l’enfant qui naissait d’une femme mise au rang des choses, n’était lui-même qu’une chose, fût-il le fils d’un sénateur ou d’un consul.

    Les Romains étant un peuple fort jaloux de leur liberté, et leurs premiers législateurs leur ayant inspiré pour la propriété un respect religieux, aucune force ne protégeait les hommes ou les femmes qui étaient des choses, contre les violences des hommes ou des femmes qui étaient des personnes ; une force qui eût protégé les premiers contre les seconds, eût été une atteinte à la propriété. Si les individus, hommes ou femmes, qui appartenaient à un citoyen romain, se montraient rebelles à ses désirs quels qu’ils fussent, le magistrat de la république arrivait avec une force suffisante pour soumettre cette propriété révoltée, et veillait ainsi au maintien du bon ordre et des bonnes mœurs [8].

    Un individu qui, suivant les mœurs romaines, était placé au rang des choses, n’avait donc aucune propriété, pas même celle de la plus petite partie de sa personne. Il n’avait que l’industrie qu’il plaisait à son maître de lui faire exercer ; les produits de son travail lui étaient constamment ravis par l’homme qui le possédait. Il n’avait d’aliments, de vêtements, de logement que ceux que son maître lui accordait. Il n’existait pour lui aucun lien de famille : il ne pouvait rien ni pour la femme à laquelle il s’unissait, ni pour les enfants auxquels il avait donné le jour ; il ne pouvait ni les protéger contre l’insulte, ni leur accorder le moindre secours dans leurs besoins ; il ne pouvait rien exiger de sa femme, pas même la fidélité ; il ne pouvait rien exiger de ses enfants, pas même la déférence ; de son côté, la femme ne pouvait rien exiger de son mari, pas même une simple protection ; elle ne pouvait rien lui devoir, pas même la chasteté [9].

    L’esclavage de la glèbe qui a existé chez toutes les nations de l’Europe, et qui est encore l’état d’une partie considérable des nations du nord, est moins dur sous beaucoup de rapports que l’esclavage usité chez les Romains. Les esclaves sont en quelque sorte considérés comme faisant partie du sol, et passent d’un maître à l’autre avec la terre sur laquelle ils se trouvent. Ils ne sont donc point vendus en détail au marché, et par conséquent les liens de famille ne sont pas brisés parmi eux, comme ils l’étaient parmi les esclaves romains. Les produits qui résultent de leurs travaux pouvant difficilement être transportés au loin, étant de peu de valeur comparativement à leur volume, il en reste aux cultivateurs une part plus ou moins considérable.

    L’esclavage introduit dans les colonies d’Amérique ressemble, sous plusieurs rapports, à celui qui existait chez les Romains ; mais il en diffère sous trois points remarquables : les esclaves et les maîtres appartiennent à des espèces différentes ; les produits obtenus par les travaux des esclaves sont généralement destinés à l’exportation, et par conséquent la population asservie est réduite à ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour vivre ; enfin, les maîtres sont placés sous l’influence de nations qui n’admettent point l’esclavage sur leur territoire, et ne peuvent par conséquent se livrer sans réserve à leurs inclinations naturelles. On verra, plus loin, comment ces diverses circonstances concourent à modifier l’existence des diverses classes de la population.