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    Traité de Législation: VOL III

    Des rapports entre les moyens d’existence et l’organisation sociale de quelques peuples d’espèce cau

    Charles Comte

    CHAP. 31: > Des rapports entre les moyens d’existence et l’organisation sociale de quelques peuples d’espèce caucasienne de la partie orientale de l’Afrique. — Du genre d’inégalité qui existe chez ces peuples. — Des mœurs qui déterminent leur état social, et de celles qui en sont des conséquences. — Des mœurs de quelques peuples nègres.

    Les peuples qui habitent sur les côtes orientales et septentrionales de l’Afrique, ou pour mieux dire, sur la lisière de ce continent, depuis les montagnes où le Nil prend sa source, entre le huitième et le dixième degré de latitude nord, jusqu’à l’extrémité du royaume du Maroc ou au commencement du désert de Sahara, sont généralement classés parmi les peuples qui appartiennent à l’espèce caucasienne, ou sont considérés comme en étant des variétés. Ces peuples ne nous sont pas tous également bien connus ; il en est quelques-uns qui ont à peine été visités ; mais le peu que nous savons de ceux-ci suffit pour nous faire juger qu’ils diffèrent peu des peuples que nous connaissons mieux, et qui sont placés dans des circonstances analogues.

    J’ai fait observer précédemment que, pour juger de la température moyenne d’un pays, il ne suffit pas de connaître le degré de latitude sous lequel il est situé, mais qu’il faut connaître de plus le degré d’élévation au-dessus du niveau de la mer auquel il est placé, et la position dans laquelle il se trouve relativement à d’autres contrées. En Amérique, par exemple, on peut, en restant entre les tropiques, avoir les avantages et les inconvénients de tous les climats, depuis ceux qu’offre la zone torride, jusqu’à ceux que présente la zone glaciale. Le climat est plus froid sur les montagnes qui sont sous l’équateur qu’il ne l’est dans les plaines qui sont à l’embouchure du Mississipi, sous le trentième degré de latitude nord. Au centre de l’Europe, on peut également passer d’un climat tempéré sous un climat froid en allant du nord au sud et en s’élevant dans les montagnes. La température moyenne des Alpes dans la vallée de Chamonix, sous le quarante-sixième degré de latitude nord, est plus froide que la température moyenne de la Hollande à l’embouchure du Rhin, près du cinquante-deuxième. Le climat est également plus froid sur le sommet des montagnes du centre de l’Asie que sur les bords de l’océan Arctique, où se rendent les eaux qui coulent de ces montagnes. Nous trouvons en Afrique des phénomènes semblables à ceux que présentent les autres parties du monde ; le Nil, comme le Rhin, court du sud au nord, et la température moyenne du point où il se décharge, sous le trente-et-unième degré de latitude nord, est plus élevée que celle des montagnes où il prend sa source, entre le huitième et le dixième de la même latitude. Ces montagnes, suivant un voyageur, sont aussi élevées que les Alpes, et il paraît que le sommet en est couvert de neiges éternelles, quoiqu’elles soient presque sous la ligne équinoxiale. Il faut ajouter que les peuples qui en habitent le revers septentrional, sont bornés au nord et à l’ouest par des déserts de sable, et à l’est par une mer inabordable, et qu’ils se trouvent, par conséquent, sans communications avec aucune nation civilisée. Ce sont des phénomènes qu’il faut ne pas perdre de vue quand on recherche quelle est l’influence des lieux et des climats : si, dans ces recherches, l’on n’avait aucun égard à l’élévation et à la position du sol, on tomberait dans de grandes et nombreuses erreurs.

    Les Gallas habitent dans les montagnes qui courent de l’est à l’ouest de l’Afrique, et qui partagent ce continent en deux parties presque égales. Ils sont situés sous un climat froid, comparativement aux peuples du même continent, qui habitent sur les bords de la mer Rouge ou même de la Méditerranée. Ils n’ont pas été observés dans l’intérieur de leur pays ; mais Bruce a vu leur roi et leur armée au service du roi d’Abyssinie ; et ce qu’il nous dit de la constitution physique, de l’intelligence et des mœurs des principaux chefs de cette nation, qu’il a successivement observés, est suffisant pour nous faire juger de ceux qu’il n’a pas visités. Si l’on jugeait d’un peuple nombreux et civilisé par quelques individus que le hasard aurait fait rencontrer, on s’exposerait à ne pas porter toujours de lui un jugement très équitable ; mais en jugeant, par leurs chefs et par leurs armées, des peuples qui ne sont pas sortis de l’état de barbarie, on les juge presque toujours par l’élite de leur population [110].

    Bruce, en sa qualité de vassal du roi d’Abyssinie et de soldat de son armée, jugea qu’il lui convenait de rendre visite au commandant en chef de l’armée de Gallas, qu’il nomme le sauteur, et qui se trouvait alors dans le pays. C’était un homme, fort grand et fort mince ; il avait le visage pointu, le nez long, les yeux petits, et les oreilles excessivement grandes. Il ne regardait jamais en face, ne fixait ses regards sur rien, mais portait continuellement ses yeux d’un objet sur un autre comme les hyènes. Cet homme avait la réputation du voleur le plus cruel et le plus impitoyable. Il s’occupait des soins de sa toilette au moment où il reçut la visite de Bruce.

    « Il me parut, dit ce voyageur, très embarrassé de ma visite. Je le trouvai presque nu, car il n’avait qu’une espèce de torchon autour des reins. Il venait de se baigner dans le Kelti, et en vérité je ne sais trop pourquoi, puisqu’il se frottait les bras et le corps avec du suif fondu. Il avait déjà mis beaucoup de suif dans ses cheveux, et un homme était occupé à les lui tresser avec des boyaux de bœuf, qui, je crois, n’avaient jamais été nettoyés. Le sauteur avait, en outre, au cou deux tours de ces boyaux, dont un bout pendait sur la poitrine, comme ces colliers que nous appelons solitaires. Notre conversation ne fut ni longue, ni intéressante. J’étais suffoqué par une horrible odeur de sang et de charogne [111]. »

    Le moment où Bruce observa le roi des Gallas, nommé Gangoul, fut celui auquel ce prince se montra dans sa plus grande magnificence : ce fut dans une audience solennelle de réception, que lui donna le roi d’Abyssinie. Gangoul était petit, maigre, tout de travers, et ne paraissait ni vigoureux, ni agile ; il avait la tête grosse, les jambes et les cuisses fort minces, proportionnellement à son corps, et un teint jaune ou livide qui semblait annoncer une mauvaise santé ; il paraissait âgé d’environ cinquante ans. Ce monarque se présenta armé d’une mauvaise pique et d’un plus mauvais bouclier ; il était monté sur une vache d’une grosseur moyenne, mais dont les cornes étaient énormes, et qui n’avait ni selle, ni harnais. Son costume royal répondait à son équipage.

    « Ses cheveux, dit Bruce, étaient fort longs et entrelacés avec des boyaux de bœuf, de manière à ne pouvoir distinguer les cheveux des boyaux ; et ces singulières tresses tombaient la moitié sur les épaules et la moitié sur son estomac. Le chef Galla avait en outre un boyau autour du cou, et plusieurs autres qui lui ceignaient les reins et lui servaient de ceinture. Le visage et le corps de Gangoul étaient également bien oints de beurre, qui dégouttait de tous côtés. Une extrême confiance, une insolente supériorité se peignaient sur la figure de ce prince ; et, comme le temps était extrêmement chaud, avant qu’on le vît paraître, une odeur de charogne annonça son approche [112]. »

    Bruce ne nous donne pas la description de l’armée : il se borne à la représenter comme une troupe de sauvages qui ne savent faire aucune distinction entre les amis et les ennemis ; qui pillent, démolissent ou brûlent les maisons des uns et des autres avec la même férocité [113] ; qui, lorsqu’ils se rendent maîtres d’un village, égorgent les femmes, les vieillards, les enfants, ne réservant, parmi les femmes, que celles dont ils peuvent espérer d’avoir des enfants, et qu’ils emmènent comme esclaves [114]. Mais la description qu’il nous donne des chefs et de leur magnificence, nous laisse peu de chose à désirer sur le développement intellectuel et sur le perfectionnement moral du peuple. On se ferait souvent une idée exagérée du bonheur d’une nation, si on le jugeait par les richesses de ses princes ou de ses grands ; mais on s’expose peu à rabaisser son industrie, en la jugeant par le genre de luxe qui est particulier à son roi ou à ses généraux.

    Les peuples de l’Abyssinie, qui vivent dans les plaines, sont beaucoup moins barbares que ceux qui vivent dans les montagnes ; leurs facultés intellectuelles sont plus développées, et ils sont généralement moins féroces. Cependant, il faut ici, comme sur la côte occidentale du même continent, diviser la population en deux classes, ayant chacune des mœurs particulières : celle des hommes qui cultivent la terre à laquelle ils sont attachés, et celle des hommes qui en consomment les produits ; car les Abyssiniens sont soumis au même régime que les nègres qui vivent sous la même latitude, mais sur la côte opposée : ils sont assujettis au régime féodal.

    Tout le pays, en comprenant sous ce mot les terres et les hommes qui les cultivent, est considéré par les grands comme leur propriété ; et la part de chacun est en raison de l’élévation de son grade. Le roi, comme chef des nobles, en a la meilleure part ; les princesses ont, après lui, les terres les plus fertiles, et probablement aussi les meilleurs cultivateurs [115]. La distribution des terres appartient au chef ; si donc il arrive qu’un grand perde les siennes, par suite de quelque crime ou autrement, elles retournent au roi, qui en dispose comme il lui plaît [116]. Un grand peut donner lui-même ses terres ou ses villages à un autre individu, et alors celui-ci est tenu envers lui aux mêmes obligations dont il est tenu lui-même envers le roi [117]. Ces obligations consistent principalement à rendre foi et hommage à son suzerain, à l’accompagner à la guerre lorsqu’il le requiert, et à se faire suivre de plus par un certain nombre d’hommes [118]. Si le roi ou un grand ont à exercer l’hospitalité envers un personnage qu’ils considèrent, ils lui donnent plusieurs villages, chacun desquels est tenu de lui fournir une partie des choses dont il a besoin [119].

    La personne du roi est inviolable ; en conséquence, la responsabilité de ses actes tombe sur ses ministres ou sur ses conseillers. Comme chef de l’administration, il a un conseil formé de six grands du royaume, tous officiers de sa maison : ce sont les colonels de ses troupes, le grand échanson, le garde de la maison du lion (nom d’un appartement du palais), et le garde de l’appartement des banquets royaux. Chacun de ces conseillers est tenu de dire son avis ; mais c’est sous condition qu’il sera toujours de l’avis du prince ; car, s’il lui arrive d’être d’une opinion contraire, il est envoyé en prison. Afin de laisser aux délibérations la plus grande liberté, le roi n’y paraît point ; il se tient dans une espèce de loge fermée, au bout de la table du conseil : si la majorité fait connaître un avis qui ne soit pas le sien, c’est l’avis de la minorité qui l’emporte [120].

    Le roi est le chef de la justice ; mais, comme il veut qu’elle soit indépendante, il ne l’administre par lui-même que lorsqu’il désire que l’accusé soit absous. Dans ses expéditions, il se fait toujours suivre de six juges de son choix, dont les jugements sont exécutés à l’instant même où ils sont rendus. Près du tribunal où ces juges siègent, il y a une petite fenêtre que cache un rideau de taffetas vert ; c’est derrière ce rideau que se place le roi. Un officier qu’on nomme la parole du roi, se place près de ce rideau pendant que les magistrats délibèrent, et, quand chacun d’eux a fait connaître son opinion, il s’avance et leur communique la volonté de l’invisible monarque. S’il dit, L’accusé est coupable, et il mourra, les juges prononcent sur-le-champ la sentence, et les bourreaux l’exécutent [121]. Les juges ne sont là que pour prendre sur eux la haine qui résulte de l’iniquité des jugements du prince, et pour donner à la justice un air d’indépendance.

    Les rois de l’Abyssinie ne pensent pas que leurs ministres soient toujours justes ou infaillibles : ils supposent, au contraire, qu’ils sont injustes, et qu’ils se trompent souvent ; et comme il est de leur devoir de réparer l’injustice ou l’erreur, ils admettent le droit de pétition dans sa plus grande latitude ; il n’est pas un seul individu qui ne puisse faire entendre par lui-même ses plaintes au monarque.

    « Il y a, dit Bruce, un usage bien singulier en Abyssinie ; c’est qu’il faut que les portes et les fenêtres du roi soient incessamment assaillies de gens qui pleurent, se lamentent et demandent justice à grands cris, dans tous les différents idiomes de l’empire, pour être admis en présence du monarque et faire cesser les torts prétendus dont ils se plaignent. Dans un pays aussi mal gouverné et exposé constamment à tous les malheurs de la guerre, on peut bien imaginer qu’il ne manque pas de gens qui ont de justes raisons de se plaindre ; mais si, par hasard, il ne s’en trouve pas assez, comme, par exemple, dans le fort de la saison des pluies, où l’on a peine à approcher de la capitale et à se tenir dehors, il y a une bande de misérables qu’on paie pour crier et se lamenter, comme s’ils avaient été véritablement opprimés [122]. »

    Le roi laissant le soin de l’administration à ses conseillers, faisant rendre la justice par des magistrats, ne se réservant que la distribution des grâces et des faveurs, ne repoussant les réclamations de personne, appelant, au contraire, autour de lui tous les individus qui ont ou croient avoir des plaintes à former, il ne peut être responsable d’aucune injustice ou d’aucun acte d’oppression. Aussi, de toutes les maximes, la plus incontestable et la plus incontestée est l’inviolabilité de sa personne ; cette maxime est si profondément établie dans les esprits que, dans les nombreuses guerres civiles qui ont lieu dans ce pays, le roi est respecté au milieu des combats ; et que les chefs de ses sujets révoltés le font prier respectueusement de ne pas s’exposer dans les batailles, ou du moins de se distinguer par la couleur de son cheval ou de ses vêtements, afin qu’on ne soit pas exposé à le frapper, faute de le connaître [123].

    Ce n’est pas seulement en vertu d’une maxime d’État que la personne du roi est inviolable, elle l’est aussi par l’effet d’une cérémonie religieuse ; à son avènement, dit Bruce, on lui verse sur la tête de l’huile d’olive, et, pour la faire pénétrer dans ses longs cheveux, il se frotte avec ses deux mains assez indécemment, et à peu près de la même manière que ses soldats se frottent la tête avec du beurre [124].

    Pour donner à son autorité une plus grande force, et pour vaincre plus aisément la résistance que pourraient lui opposer ses propres sujets, le roi a, près de lui, un corps de soldats étrangers qu’il commande en personne, et qui est plus ou moins nombreux, selon qu’il croit avoir à vaincre une résistance plus ou moins forte. Quelques-uns des soldats sont quelquefois pris parmi les nationaux ; mais les officiers sont pris invariablement chez des nations étrangères [125].

    À la mort du roi, son pouvoir passe à un de ses enfants. Aucune loi ou aucun usage ne transmet ce pouvoir à un d’eux de préférence aux autres. Celui d’entre eux qui se trouve ou le plus fort, ou le mieux protégé, ou le moins à craindre pour les hommes les plus puissants, est celui auquel la royauté demeure. Il semble que, jadis, le choix appartenait aux grands, puisque aujourd’hui l’élection est réputée faite par eux, lorsqu’en réalité c’est le premier ministre qui choisit.

    Les maximes de l’État et les cérémonies de la religion faisant considérer la personne du monarque comme sacrée, les actes iniques ou oppressifs dont il est l’auteur, paraissant faits tantôt par ses conseillers, tantôt par les magistrats dont il dicte les jugements, les actes de grâce ou de faveur paraissant faits, au contraire, exclusivement par lui, le peuple le considère comme une espèce de divinité ou d’idole dont il adore les volontés ; et les grands, qui entretiennent avec soin cette espèce d’idolâtrie, se le disputent comme un instrument à l’aide duquel ils peuvent impunément opprimer ses adorateurs.

    Le roi a plusieurs femmes, et par conséquent il peut avoir un grand nombre d’enfants. Pour prévenir les troubles que ces enfants pourraient causer, on les relègue dans un château situé au sommet d’une montagne. Là, on leur apprend à lire et à écrire ; mais, sur tout le reste, on les maintient dans la plus profonde ignorance ; car c’est l’intérêt des grands qui doivent régner au nom de quelqu’un d’entre eux [126]. À la mort de leur père, le ministre le plus influent se hâte de proclamer roi le plus jeune ou le plus imbécile : créateur de l’idole, il est, sous son nom, le maître de l’État [127].

    L’inviolabilité du prince et le respect superstitieux dont les grands l’environnent pour commander plus aisément sous son nom, sont utiles à ceux qui peuvent s’emparer de lui, comme le respect qu’a un peuple pour une fausse divinité est utile aux prêtres qui font semblant de la servir ; mais cette inviolabilité et ce respect ne profitent pas plus au prince qui en est l’objet, que ne profitaient à Apollon les offrandes que recevaient ses prêtres. Le ministre qui s’est rendu maître de l’idole est au-dessus des superstitions vulgaires ; il ne voit en elle qu’un utile instrument de son ambition, et la traite en conséquence. Possesseur de tous les jeunes princes, il façonne leur intelligence de la manière la plus convenable à ses propres intérêts ; il détourne les choses consacrées à leur entretien, et les réduit quelquefois à une telle misère que plusieurs meurent de soif ou de faim ; s’il a quelque raison de les craindre, il les fait mettre secrètement à mort [128].

    Le ministre n’a pas plus d’égards pour le monarque lui-même : il détourne à son profit les tributs que les peuples lui paient ; il lui fournit seulement ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance journalière, ne le traitant pas mieux que le moindre particulier ne traiterait ses domestiques [129] ; les femmes du monarque sont quelquefois traitées d’une manière plus dure encore ; mais, quels que soient les sentiments qu’inspirent au prince les traitements dont ses enfants et ses femmes sont l’objet, il n’ose se permettre de les manifester [130]. Le roi, dans son palais, adoré par ses sujets comme une divinité, n’est, en un mot, que le prisonnier ou l’esclave des grands ; il n’est que l’instrument qu’ils emploient à l’oppression de ses stupides adorateurs [131].

    Si, profitant du mécontentement que produit partout la tyrannie, un ambitieux parvient à insurger une partie de la population, il se garde bien de porter atteinte à des opinions qui doivent servir de base à sa puissance ; il manifeste, au contraire, pour la personne royale, le même respect que le vulgaire, sûr que, s’il parvient à s’en rendre maître, ce respect fera la plus grande partie de sa force contre ses ennemis [132].

    Les habitants de ce pays, dans la vue peut-être de prévenir les troubles que causerait l’élection d’un chef, ont rendu la couronne héréditaire ; les ambitieux n’y fomentent donc pas de troubles pour se la disputer ; mais ils en fomentent sans cesse pour se disputer la possession de celui qui la porte. Si le ministre qui en est possesseur, soupçonne une province de vouloir s’insurger, il ordonne qu’à l’instant tout y soit mis à feu et à sang. On brûle tout ce que les flammes peuvent atteindre ; on extermine jusqu’au dernier des habitants [133]. De son côté, l’ambitieux qui aspire à devenir ministre, use de représailles contre les provinces fidèles au possesseur de la personne royale. Il fait mettre le feu à toutes les habitations ; il fait massacrer tous les habitants sans distinction de sexe ni d’âge. Si, de part ou d’autre, on épargne quelques individus, ce ne sont que les femmes qui ont assez de fraîcheur ou de jeunesse pour allumer les passions des vainqueurs, et elles deviennent leurs esclaves [134].

    Lorsque le ministre possesseur de l’idole, reste vainqueur, il fait périr les vaincus dans les supplices, comme coupables de trahison et de révolte envers la majesté royale. Lorsque c’est, au contraire, le ministre prétendant à qui reste la victoire, il fait mettre à mort les partisans du ministre vaincu, comme coupables d’avoir soutenu l’oppresseur de leur roi. Les supplices en usage, dans de pareilles circonstances, sont de trois espèces : ils consistent à crucifier les condamnés, à les écorcher vivants, ou à leur crever les yeux et à les abandonner ensuite dans les champs, où ils sont dévorés par des bêtes féroces [135]. Les cadavres des condamnés sont ordinairement exposés sur les places publiques de la capitale, et rarement enterrés.

    « Les rues de Gondar, dit Bruce, sont pavées des membres de ces malheureux, qui y attirent tant d’animaux féroces pendant la nuit qu’il est très dangereux de sortir. Les chiens s’emparent souvent de quelques membres qu’ils charrient aussitôt dans les cours et dans les appartements pour pouvoir les dévorer avec plus de sécurité, ce qui ne manquait pas de me révolter ; mais ils y revenaient si souvent que j’étais enfin obligé de leur laisser le champ libre [136]. »

    Les hyènes et d’autres animaux carnassiers restent maîtres de la ville jusqu’au moment où le jour commence à paraître ; mais alors un officier du roi, ou plutôt du ministre, s’arme d’un grand fouet, se place devant la porte du palais, et le fait claquer avec tant de force qu’il met en fuite les bêtes féroces : c’est le signal qui annonce aux habitants que la personne royale va se lever et rendre la justice [137], c’est-à-dire préparer pour les bêtes féroces qu’on vient de chasser la proie de la nuit prochaine.

    La première prérogative d’un ministre ou des grands, possesseurs du roi, c’est d’exiger des peuples restés fidèles ou subjugués tous les impôts qu’il leur est possible de payer ; ils partagent le produit de ces impôts entre eux selon le degré de leur influence. La charge en est si pesante, qu’il reste à peine aux hommes qui travaillent le plus, le moyen de soutenir leur existence. Dans quelques provinces, on voit les femmes, le visage crispé, ridé par le hâle, errer dans les champs aux ardeurs du soleil avec un ou deux enfants attachés sur le dos, et ramasser les graines de joncs sauvages pour en faire une espèce de pain [138].

    Si les impôts établis d’une manière générale n’enlèvent pas à tous individus toutes les ressources qu’ils possèdent, on les atteint par des extorsions particulières. Bruce ayant visité la maison d’un premier ministre qui passait pour sévère, mais non pour injuste, la trouva remplie de victimes de son avidité.

    « Je crus en y arrivant, dit-il, entrer dans la plus horrible prison ; car on y voyait chargés de fer, tant dans la maison que tout autour, plus de trois cents malheureux dont quelques-uns y étaient depuis vingt ans et à qui on ne voulait qu’extorquer de l’argent. Ce qu’il y avait de plus déplorable, c’est qu’après que ces infortunés avaient fait compter l’argent qu’on leur demandait, on ne leur rendait point la liberté. La plupart étaient même renfermés dans des cages de fer, et traités comme des bêtes féroces [139]. »

    Quelles que soient les violences et les cruautés auxquelles les ministres et les grands se portent, le roi en est peu touché, même quand il en est témoin. Abruti par le genre d’éducation que lui donnent les grands qui l’environnent, habitué à se considérer comme un être d’une espèce supérieure, et à l’abri, par son inviolabilité, des calamités qui pèsent sur ses sujets, il regarde avec la plus profonde indifférence des maux qui ne peuvent pas l’atteindre. Bruce, témoin des cruautés qui se commettaient tous les jours, pendant son séjour en Abyssinie, en fut vivement affecté ; le roi lui ayant demandé s’il était malade, il répondit qu’il ne pouvait supporter les odieux spectacles dont il était le témoin.

    « Quoique le monarque, continue le voyageur, s'efforçât de conserver un air de gravité, il ne pouvait presque s’empêcher de rire au récit d’un malheur qu’il regardait comme fort peu de chose [140]. »

    Ce prince était un bon roi en Abyssinie [141].

    Ne jouissant d’aucune protection légale, les peuples de ce pays sont très vindicatifs, et portent toujours la vengeance jusqu’à l’excès ; une de leurs maximes est de tuer toujours l’individu qu’ils offensent, de peur qu’il ne trouve le moyen de se venger [142]. Il existe des haines de village à village comme d’individu à individu : les cultivateurs ne sèment et ne labourent que les armes à la main ; quand le temps de la récolte arrive, ils ne la font qu’après l’avoir disputée et être restés maîtres du champ de bataille [143]. Les cruautés exercées sur ces peuples les habituent à en exercer eux-mêmes de semblables, et ils les font porter sur les animaux. Ils les dévorent en quelque sorte vivants : dans leurs expéditions, ils emmènent des bœufs avec eux, et en mangent des tranches crues, en évitant d’attaquer les parties essentielles à la vie [144]. Il paraît que le peuple juif était dans le même usage [145].

    Les punitions étant arbitraires, chacun est obligé d’affecter les sentiments et les opinions qui conviennent aux plus forts ; la dissimulation et la perfidie sont des vices qu’on rencontre dans toutes les classes : ces vices, dit Bruce, leur sont aussi naturels que le souffle qu’ils respirent [146].

    Le roi peut prendre autant de femmes qu’il juge convenable ; et lorsqu’une femme lui plaît, son ministre la lui livre, sans prendre même la peine de la consulter. La polygamie n’est pas en usage seulement pour le prince ; elle l’est pour tous ceux qui ont le désir et le pouvoir de posséder plusieurs femmes, et par conséquent pour tous les grands. Les femmes ne sont point recluses, et leurs mœurs sont tellement dissolues, que, suivant Bruce, chaque femme paraît commune à tous les hommes. Le sentiment de la jalousie paraît aussi étranger à ce peuple qu’à la plupart des insulaires du grand Océan [147].

    Dans une des villes frontières, les habitants font, sous la protection du premier ministre, un commerce qui consiste à vendre ou à acheter des enfants. Les individus qui veulent vendre leurs propres enfants ou ceux qu’ils ont volés ou achetés à d’autres, les amènent à Dixan, et là ils trouvent des Maures qui les reçoivent et vont les vendre dans des pays plus éloignés. On y vend aussi des hommes ou des femmes qu’on y attire par surprise. Les individus qui se livrent le plus activement à ce commerce, sont les prêtres de la province de Tigré, et ceux du voisinage de la montagne de Damo [148]. Les Abyssiniens prétendent professer la religion chrétienne.

    Les dévastations qui sont des conséquences des guerres suscitées par l’avidité, la tyrannie et l’ambition des grands ; l’épuisement que produisent des impôts immodérés et des extorsions sans cesse renaissantes ; enfin, les guerres qui existent entre les villages, font abandonner la culture de la terre, et produisent de fréquentes famines. Des populations entières sont alors emportées, et elles ne laissent après elles d’autres traces de leurs misères et de leurs souffrances, que les ossements qui blanchissent la terre [149]. Ainsi, des provinces se convertissent insensiblement en déserts ; les terres, restées sans culture, ne produisent que des herbes sauvages ; on ne rencontre plus d’autres habitations que quelques misérables huttes cachées dans des lieux écartés, et placées à de grandes distances les unes des autres ; enfin, l’on voit errer çà et là un petit nombre d’individus semblables à des squelettes, recueillant des graines d’herbes destinées à faire le pain qui doit soutenir leur misérable existence [150].

    Entre les Gallas et les Abyssiniens, qui occupent la partie australe du bassin du Nil, et les Égyptiens, qui en occupent la partie septentrionale, il existe des peuples d’une espèce différente, qui paraissent s’être avancés du centre de l’Afrique. Ces peuples appartiennent à l’espèce éthiopienne, et professent la religion musulmane ; ce sont les peuples de Sennar, de Kordofan et de Darfour ; ils sont un peu plus éloignés de l’équateur, mais habitent pour la plupart un pays moins élevé que celui des Gallas et que celui des Abyssiniens. Ces peuples sont tous soumis à un gouvernement semblable, et paraissent, par leurs usages, s’être rendus maîtres du pays par la conquête. Leurs gouvernements sont militaires : les rois sont les distributeurs des terres, et la part que chacun en obtient est en raison du grade qu’il a dans l’armée. Les officiers supérieurs font cultiver leurs domaines par des esclaves, ou les donnent à des vassaux qui leur en paient une redevance. Les rois exigent le dixième des revenus des terres qu’ils distribuent, et ils ont des ministres pour en prendre soin. Leur autorité est héréditaire [151]. Dans le Sennar, quand le fils aîné du roi parvient au trône, tous ses frères sont mis à mort, à moins qu’ils ne se sauvent par la fuite [152].

    Les femmes de Sennâr ne sont considérées que comme des esclaves ; leurs maris les vendent, même quand elles sont mères de famille, et celles du roi ne sont pas mieux traitées que celles des derniers de ses sujets [153]. Les deux sexes mènent une vie très licencieuse, et l’ivrognerie amène de graves désordres. Le vol et la vente des enfants sont très communs dans cet État, et contribuent à le dépeupler. L’industrie est si peu avancée, que les habitants ne savent passer le fleuve qu’à la nage ou sur le dos des bœufs [154]. Leur principal commerce, avant leur asservissement aux Turcs, consistait dans la vente des esclaves qu’ils prenaient à la guerre. Les mœurs de ces peuples ont, au reste, été peu observées. Ils ne conçoivent pas d’autres plaisirs que de posséder des femmes et de manger selon leur appétit [155].

    Les Égyptiens sont de tous les peuples d’Afrique celui qui a excité la plus vive curiosité. Comme ce peuple est un des plus anciens dans les annales de la civilisation, il n’en est point qui ait éprouvé plus de vicissitudes, et qui, dans le même espace de temps, offre aux sciences morales un plus grand nombre d’expériences. Dans aucun pays, le despotisme n’a pris des formes plus variées ; dans aucun, il n’a été aussi facile d’en observer la nature et les résultats.