Traité de Législation: VOL III
Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce caucasienne
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 30: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce caucasienne du sud-est de l’Asie. — Constitution d’un peuple nomade. — Parallèle entre les mœurs de ces peuples et les mœurs de peuples de même espèce, qui sont plus rapprochés du Nord.
En comparant les peuples d’espèce mongole qui habitent les contrées les plus élevées ou les plus froides de l’Asie, aux peuples de même espèce qui habitent les contrées tempérées ou chaudes, nous n’avons trouvé chez les premiers ni plus de vertus, ni moins de vices que chez les seconds. Nous avons vu, au contraire, que, suivant le rapport des voyageurs, les peuples des pays chauds ou tempérés sont moins vicieux, moins esclaves et moins barbares que les peuples des pays froids. De là on peut conclure, sans doute, que l’influence des climats sur les peuples de race mongole n’est pas telle que de savants philosophes l’ont pensé. Mais les faits relatifs aux peuples de cette espèce, pourraient ne rien prouver pour des peuples d’une espèce différente. Si plusieurs personnes ont pensé que la chaleur des tropiques produisait sur les Européens des effets qu’elle ne produit pas sur les noirs, et si elles se sont même fondées sur cela pour justifier la traite et l’esclavage, ne pourrait-on pas dire aussi que la chaleur du climat produit sur les peuples d’espèce caucasienne des effets contraires à ceux qu’elle produit sur les peuples d’espèce mongole ? On pourrait même, pour établir ce système, se fonder sur les faits précédemment rapportés relativement aux Européens établis au sud de l’Asie ; là, nous avons vu, en effet, les peuples d’origine européenne perdre toute leur activité et la plupart de leurs qualités morales, à côté des actifs et honnêtes Chinois.
Les Arabes appartiennent à la même espèce que nous, et ils vivent sous un climat que nous pouvons dire brûlant, si nous le comparons à celui sous lequel vivent les peuples du nord de l’Europe. Plusieurs circonstances concourent à rendre très chaud le climat de l’Arabie : la latitude sous laquelle ce pays est situé, le peu d’élévation à laquelle il est placé au-dessus du niveau de la mer, un sol presque entièrement privé d’eau et dépouillé d’arbres, et surtout la position qu’il occupe entre les parties les plus ardentes de l’Asie et de l'Afrique. Si la chaleur du climat produit les effets physiques et moraux qu’on lui attribue, dans aucun pays ces effets ne doivent se montrer d’une manière plus évidente que chez les Arabes.
Les Perses, les Indous, les Chinois, ont plusieurs fois passé sous le joug des conquérants, et leurs mœurs se sont plus ou moins altérées. Les mœurs des Européens qui se sont établis dans les îles du sud de l’Asie, ont également été altérées par l’esprit de conquête et par l’asservissement et les mœurs des indigènes. Mais les Arabes, qui ne sont pas sortis de leur pays, ne se sont jamais mêlés à d’autres peuples ; jamais jusqu’à ces derniers temps les Bédouins n’ont été subjugués. Les voyageurs qui, les derniers, les ont visités, les ont trouvés tels que furent leurs ancêtres dans les temps les plus reculés. Rien, chez eux, n’avait troublé l’influence des lieux et du climat ; ils avaient les mêmes usages, les mêmes mœurs, le même langage et les mêmes préjugés qui existaient il y a près de trois mille ans [75].
Pour juger des mœurs des peuples arabes, il faut diviser ces peuples en trois classes, et les considérer séparément : ceux qui se sont adonnés à la culture et qui, étant voisins de l’empire des Turcs, ont été anciennement asservis par eux ; ceux qui sont restés errants dans les déserts, qui n’ont jamais abandonné la vie pastorale, et qu’on désigne sous le nom de Bédouins ; et ceux qui ont adopté la vie agricole, et qui habitent au centre et à l’extrémité australe de l’Arabie [76].
Les premiers, qui occupent une partie du sol de l’Afrique, et qui depuis longtemps sont soumis au gouvernement turc, ont pris les mœurs de tous les peuples asservis à la puissance ottomane ; ils ont perdu, dit Savary, la bonne foi et la droiture qui caractérisent leur nation ; ils ont pris tous les vices qui sont propres aux esclaves [77]. Ce n’est pas d’eux qu’il est ici question : j’exposerai leurs mœurs en parlant des peuples qui habitent la partie septentrionale de l’Afrique.
Les Bédouins se divisent en plusieurs tribus, et chaque tribu est composée de deux classes de personnes : les unes sont nobles, les autres ne le sont point. Les premières se désignent toutes sous le nom schecks ; ce ne sont, à proprement parler, que des chefs dont les familles se sont extrêmement multipliées. La noblesse arabe est héréditaire, et ne peut se transmettre autrement que par le sang : les califes eux-mêmes n’ont jamais eu la puissance de transformer en scheck un homme né dans les rangs inférieurs [78].
Chaque scheck est le gouverneur de sa famille et de ses domestiques ; s’il se juge trop faible, il s’unit à d’autres schecks, et ils nomment entre eux un chef commun qui dirige la tribu. Ce chef est toujours pris dans la même famille, dont tous les membres sont également éligibles, à quelque degré qu’ils soient les uns des autres. Les chefs des tribus se réunissent à leur tour pour nommer un chef général : c’est le grand scheck, ou scheck des schecks [79]. Ce chef général est également pris dans la même famille ; mais comme les familles se composent d’un grand nombre de membres, les électeurs ont beaucoup de latitude dans les élections [80]. Les schecks sont tellement nombreux, et exercent une telle influence, qu’ils paraissent former exclusivement la nation [81].
Suivant Volney, le gouvernement de cette société est tout à la fois républicain, aristocratique et même despotique, sans être décidément aucun de ces états. Il est républicain, puisque le peuple y a une influence première dans toutes les affaires, et que rien ne se fait sans un consentement de la majorité. Il est aristocratique, puisque la famille des schecks a quelques-unes des prérogatives que la force donne partout. Enfin, il est despotique, puisque le scheck principal a un pouvoir indéfini et presque absolu [82].
Dans chaque tribu l’autorité du chef est limitée par les mœurs ou les coutumes, par l’usage des élections, et surtout par la faculté qu’a chaque scheck d’abandonner avec sa famille la tribu à laquelle il est lié, et d’aller se joindre à une tribu différente. Cette faculté suffit quelquefois pour réduire à une extrême faiblesse ou même pour dissoudre entièrement une tribu puissante dont le chef a mécontenté les membres, et pour élever à une grande puissance une tribu faible dont le chef se conduit avec sagesse et modération. Il résulte de là que, dans chaque tribu, le scheck qui commande est plutôt le compagnon que le supérieur des schecks qui l’ont élu ; que les chefs des tribus se considèrent comme les égaux du grand scheck, et que tous sont également animés d’un esprit de liberté et d’indépendance. On ne paie au grand scheck qu’une contribution très légère ; souvent même on ne lui paie rien [83].
Les nobles arabes sont pasteurs et militaires, et ils ne dédaignent aucune fonction domestique : tel scheck qui commande à cinq cents chevaux, selle et bride lui-même le sien ; il lui donne l’orge et la paille hachée. Dans sa tente, c’est sa femme qui fait le café, qui bat la pâte, qui fait cuire la viande ; ses filles et ses parentes lavent le linge, et vont, la cruche sur la tête et le voile sur le visage, puiser l’eau à la fontaine. C’est précisément, dit Volney, l’état dépeint par Homère, et par la Genèse dans l’histoire d’Abraham ; mais il faut avouer qu’on a de la peine à s’en faire une juste idée, quand on ne l’a pas vu de ses propres yeux [84]. J’exposerai, dans le livre suivant, les causes de cette invariabilité de mœurs.
Les femmes ne sont esclaves dans aucune partie de l’Arabie, à moins qu’elles ne soient achetées de nations étrangères, et même, dans ce cas, elles sont traitées avec beaucoup de douceur. La polygamie n’y est cependant pas hors d’usage ; mais elle y est très rarement pratiquée, et seulement par quelques riches voluptueux [85]. Les individus les plus pauvres qui ont des filles d’une grande beauté, les donnent quelquefois à des hommes riches pour recevoir d’eux des présents considérables ; mais les hommes qui possèdent quelque fortune assurent au contraire une dot aux leurs [86]. Les femmes, en se mariant, conservent souvent l’administration de leurs biens ; et si elles sont riches, elles tiennent quelquefois, par ce moyen, leurs maris sous leur dépendance. Un mari peut répudier sa femme ; mais il ne le peut sans se déshonorer, à moins qu’il n’en ait de justes causes ; il est très rare que les hommes fassent usage de cette faculté. De son côté, une femme peut répudier son mari, si elle a des raisons de se plaindre de lui [87]. Les femmes occupent la partie écartée de la maison ; mais leurs appartements sont plus ornés et plus recherchés que ceux des hommes. Elles ont paru à Niebuhr aussi libres et aussi heureuses que peuvent l’être les Européennes, et il n’a pas jugé que leurs mœurs fussent moins pures [88].
Les Arabes achètent des esclaves des nations étrangères ; mais le sort de ces esclaves n’est pas différent de celui des domestiques chez les autres nations ; souvent même il est préférable, puisque ceux qui montrent de l’intelligence sont traités et élevés comme les enfants de la famille [89]. Les Bédouins qui ont subjugué des Arabes cultivateurs les ont soumis à un tribut : très pauvres eux-mêmes, ils ne laissent pas à ceux qu’ils ont subjugués le moyen de s’enrichir ; mais ils ne les traitent pas non plus en esclaves. Les paysans arabes assujettis aux schecks ne sont pas serfs de la glèbe comme les paysans russes ; s’ils trouvent leurs maîtres trop exigeants, ils ont la liberté de se retirer dans le lieu qu’ils jugent convenable, et d’adopter un autre genre d’industrie [90].
Les schecks qui ont conservé leur indépendance, sont très fiers de leur naissance : l’orgueil de famille est chez eux très exalté, surtout parmi ceux dont la famille a toujours fourni des chefs à leur tribu. Mais cet orgueil ne se manifeste qu’à l’égard des Arabes qui n’ont pas su défendre leur indépendance ; à leurs yeux, tout homme tributaire, cultivateur ou autre, est un homme avili, avec lequel ils ne voudraient pas s’allier [91]. Dans les relations que les personnes de la même tribu ont les unes avec les autres, il règne, dit Volney, une bonne foi, un désintéressement, une générosité qui feraient honneur aux hommes les plus civilisés [92].
Les Bédouins paraissent n’avoir jamais établi de magistrats pour la répression des injures individuelles ; chacun est donc obligé de pourvoir à sa propre sûreté et à celle des membres de sa famille. Il est résulté de là, chez les nobles, une délicatesse excessive sur le point d’honneur, et un esprit de vengeance qui est toujours porté à l’excès. Le meurtre est généralement puni par la mort du meurtrier ou de quelqu’un des principaux membres de sa famille ; c’est au plus proche parent du mort qu’est dévolu le devoir de le venger. Dans quelques tribus, les parents du défunt acceptent quelquefois une compensation en argent ; dans d’autres, toute composition est considérée comme honteuse. Cet esprit de vengeance se transmet souvent de père en fils, et ne finit que par l’extinction de l’une des deux familles. Il est le même chez les peuples cultivateurs que chez les pasteurs [93].
Les Bédouins ont deux espèces de propriétés : ils ont leurs troupeaux, leurs tentes, leurs meubles ; ce sont les propriétés privées. Ils ont de plus des pâturages, qui sont la propriété commune de chaque tribu. Quoique nomades, les Arabes ne sont pas étrangers à la propriété des terres : les pâturages ne sont pas divisés par individus ou par familles, mais ils le sont par tribus. Chacune d’elles possède une partie du désert qu’elle parcourt successivement, mais dont elle ne peut dépasser les limites sans empiéter sur le territoire d’une autre et sans s’exposer par conséquent à la guerre. Chaque tribu se considère comme souveraine sur son territoire, et ne se croit pas moins fondée à percevoir un droit de passage sur les voyageurs et les marchandises qui le traversent, que les princes d’Europe qui établissent sur les frontières de leurs États des lignes de douanes [94].
Il n’existe peut-être aucun peuple qui soit plus sobre que les Bédouins et qui vive de si peu. Six ou sept dattes trempées dans du beurre fondu, quelque peu de lait doux ou caillé, suffisent à la journée d’un homme. Il se croit heureux, s’il y joint quelques pincées de farine grossière ou une boulette de riz. Cependant quelle que soit leur sobriété, ils manquent souvent du nécessaire : ils mangent alors des rats, des lézards, des serpents grillés sur des broussailles, et surtout, des sauterelles. C’est à cette abstinence continuelle qu’il faut attribuer leur constitution délicate et leur corps petit et maigre, plutôt agile que vigoureux. La chair est réservée aux plus grands jours de fête ; ce n’est que pour un mariage ou une mort que l’on tue un chevreau ; les schecks riches et généreux peuvent seuls se permettre d’égorger de jeunes chameaux et de manger du riz cuit avec de la viande [95].
La vie vagabonde de ces Arabes, leur état habituel de détresse, et la nature de leurs propriétés, ont en grande partie déterminé leurs relations avec les étrangers. Accoutumés à vivre de fruits et de laitage, ils n’ont rien de ces mœurs cruelles que l’habitude de verser le sang donne aux peuples chasseurs. Leurs mains ne se sont point accoutumées au meurtre, ni leurs oreilles à la douleur ; ils ont conservé un cœur humain et sensible [96]. Ils ne sont donc pas ennemis des étrangers ; ils sont au contraire très hospitaliers à leur égard ; leur hospitalité ne se borne pas aux personnes qui partagent leurs croyances ou qui parlent leur langage ; elle est la même pour les chrétiens que pour les musulmans ; elle est une vertu commune à toutes les classes, depuis les plus pauvres jusqu’aux plus riches [97].
« Quand les Arabes sont à leur table, dit Niebuhr, ils invitent à manger avec eux ceux qui surviennent, qu’ils soient chrétiens ou mahométans, grands ou petits. Dans les caravanes, j’ai souvent vu avec plaisir qu’un muletier pressait les passants de partager son repas avec lui, et quoique la plupart s’en excusassent poliment, il donnait d’un air content de son peu de pain et des dattes qu’il avait à ceux qui voulaient les accepter ; et je ne fus pas peu surpris lorsque je vis en Turquie que de riches Turcs se retiraient dans un coin, pour n’être pas obligés d’inviter ceux qui pourraient les trouver à table [98]. »
Les Bédouins ne se bornent pas à partager le peu qu’ils ont d’aliments avec l’étranger qui leur demande l’hospitalité : ils le protègent contre toute insulte, quelque dangereuse que la protection puisse être pour eux. La tente d’un Bédouin est pour tout étranger qui y cherche un refuge, un asile inviolable, cet étranger fût-il son ennemi ; ce serait une lâcheté, une honte éternelle de satisfaire même une juste vengeance aux dépens de l’hospitalité. La puissance du Sultan, dit Volney, ne serait pas capable de retirer un réfugié d’une tribu, à moins de l’exterminer tout entière ; ce Bédouin, si avide hors de son camp, n’y a pas remis le pied, qu’il devient libéral et généreux [99].
Les Arabes, partageant avec les étrangers qui se présentent chez eux, ce qu’ils ont de subsistances, usent, chez les personnes qui les reçoivent, de la même liberté qu’ils donnent chez eux : ils s’attendent naturellement à être traités comme ils traitent eux-mêmes les autres : ce qui a fait dire qu’il faut les éviter comme amis et comme ennemis [100].
Il y a parmi les Bédouins des hommes qui rançonnent les étrangers qu’ils surprennent sur leur territoire ; mais, suivant Niebuhr, ces hommes sont les voleurs les plus civilisés du monde ; ils maltraitent rarement les personnes qu’ils pillent, à moins qu’elles ne fassent résistance ; ils se montrent hospitaliers même à leur égard ; ils leur rendent souvent une partie de ce qu’ils leur ont pris ; ils les accompagnent dans leur voyage, de peur qu’elles ne périssent dans le désert ; ils prennent soin d’elles, si, dans l’attaque, ils les ont blessées, ou s’ils les voient atteintes de quelque maladie. Souvent, les officiers turcs sont la cause des attaques des Arabes ; s’inquiétant peu de ce qui arrivera à ceux qui viendront après eux, ils mettent leur gloire à faire passer les caravanes sans payer ; et celles qui suivent, sont ensuite traitées en ennemies [101]. Les Bédouins pillent, quand ils le peuvent, les peuples avec lesquels ils sont en guerre ; mais ils ne sont ni si avides, ni si cruels que les corsaires européens ; la principale différence qui existe entre les uns et les autres, c’est que les premiers vont en course sur les mers, et les autres dans le désert.
Les Arabes cultivateurs, sur lesquels le joug des Turcs ne s’est point appesanti, ressemblent, sous beaucoup de rapports, aux Bédouins : comme ceux-ci, ils sont divisés en deux classes ; mais celle des schecks paraît renfermer une partie de la population encore plus considérable. On donne ce titre aux professeurs d’une académie, à certaines personnes employées dans les mosquées ou même dans les écoles inférieures, aux descendants des individus considérés comme des saints, aux magistrats des villes, à ceux des villages, et même aux chefs des Juifs [102].
Les hommes qui cultivent la terre ne sont point esclaves : le gouvernement perçoit sur les produits un impôt qui paraît peu considérable, lorsqu’on le compare à ceux que paient les Européens, et qu’on observe qu’il est le seul qui existe. Cet impôt est de dix pour cent du produit, pour les terres qui sont naturellement arrosées, et de cinq pour cent seulement du produit de celles qui ont besoin d’un arrosement artificiel. Les marchandises ne sont soumises à aucun droit de fabrication d’entrée ou de sortie [103].
Dans chaque ville et même dans chaque village, il y a un magistrat chargé de rendre la justice ; il est élu par les schecks ou principaux habitants ; il est payé par le gouvernement et ne peut rien recevoir des parties [104].
Les femmes sont entièrement libres ; on ne les marie que de leur consentement, et quoique la polygamie ne soit pas interdite, une femme, en se mariant, peut stipuler que son mari ne pourra ni en épouser une seconde, ni fréquenter ses esclaves. Les filles succèdent à leurs parents comme les garçons, mais elles ont une part un peu moins considérable. Une femme prend le quart des biens que son mari laisse en mourant, s’il n’a point d’enfants, et le huitième s’il a des enfants. Les femmes ne sont point recluses ; elles se couvrent seulement d’un voile, lorsqu’elles sortent [105].
Les étrangers, même lorsqu’ils ne professent pas la religion musulmane, sont traités par les Arabes cultivateurs avec autant de politesse que le seraient des musulmans dans les pays les plus civilisés de l’Europe ; ils sont même reçus par eux avec beaucoup moins de méfiance. Toute personne peut librement voyager dans leurs pays sans passeports, sans permission, et sans qu’aucun officier de police vienne s’enquérir ni d’où il vient, ni où il va, ni ce qu’il se propose. Nul ne s’avise de visiter son bagage ou de lui faire payer un droit d’entrée. Un étranger voyage, en un mot, dans ce pays beaucoup plus librement et avec autant de sûreté que dans aucun pays de l’Europe [106].
Dans aucune partie de l’Arabie, aucun voyageur n’a observé ces mœurs atroces, ni cette multitude de vices honteux que nous avons remarqués chez les grands de Perse ou chez les peuples qui habitent au nord de l’Asie, et que nous retrouverons chez des peuples de même race établis au nord de l’Afrique. C’est, au contraire, en parlant des cultivateurs indépendants que Savary a dit :
« Ces Arabes sont les meilleurs peuples de la terre ; ils ignorent les vices des nations policées : incapables de déguisement, ils ne connaissent ni la fourbe, ni le mensonge. Fiers et généreux, ils repoussent une insulte à main armée, et ne se vengent point par la trahison. L’hospitalité est sacrée parmi eux ; leurs maisons et leurs tentes sont ouvertes à tous les voyageurs, de quelque religion qu’ils soient [107]. »
La culture coûte en Arabie beaucoup de peines et de soins : les terres ont besoin d’être arrosées avec exactitude ; dans la partie montueuse de l’Yémen, les champs sont souvent en terrasses, et, dans la saison pluvieuse, on y conduit l’eau par des canaux du haut des montagnes ; dans la plaine, les habitants entourent leurs champs de digues pour y faire séjourner les eaux pendant quelque temps ; ils retiennent aussi par des digues celles qui descendent des montagnes, afin de s’en servir au besoin ; ainsi, quelle que soit la chaleur du climat, les habitants sont actifs et laborieux. Les arts ont cependant fait peu de progrès dans les villes ; j’en exposerai ailleurs les principales causes [108].
Les nombreuses hordes qui habitent sur les montagnes ou dans les gorges du Caucase appartiennent à la même espèce d’hommes que les Arabes ; mais le climat sous lequel la plupart d’entre elles sont placées, est très froid, surtout si on le compare à celui sous lequel vivent les Arabes. Celles même d’entre ces hordes qui occupent les gorges les plus profondes des montagnes, sont loin d’éprouver une chaleur égale à celle qui se fait sentir sur les côtes du sud de l’Arabie, puisque entre les deux pays il y a une différence de plus de trente degrés de latitude. Il n’existe cependant aucune supériorité morale, en faveur des hommes qui habitent le climat le plus froid ou le plus tempéré, sur ceux qui habitent sous un climat brûlant.
Chez la plupart des tribus du Caucase, la population se divise en deux classes : l’une de maîtres ou de nobles, l’autre de serfs qui cultivent le sol. Les premiers traitent les seconds comme du bétail : ils s’emparent du fruit de leurs travaux ; ils les vendent où les échangent, selon qu’ils jugent que cela convient à leurs intérêts. Le commerce de créatures humaines qui se fait dans ces contrées n’est pas moins actif que celui qui existe sur les côtes de Guinée. Souvent un noble, au lieu de vendre le cultivateur, lui enlève ses enfants, et les livre à des marchands d’esclaves, qui vont les revendre ailleurs.
Les relations qui ont lieu entre le mari et la femme, entre les parents et leurs enfants, sont analogues à celles qui existent entre un maître et ses esclaves. Un père vend son fils ou sa fille, un frère vend sa sœur, quand ils trouvent des marchands qui leur en donnent un bon prix. Les plus forts ou les plus subtils s’emparent des plus faibles, de leurs femmes ou de leurs enfants, et vont les vendre à des marchands de Constantinople. Ce genre de commerce occupe sur la mer Noire une partie de la marine turque.
Chacun étant le juge et le vengeur de ses propres injures, les offenses donnent naissance à des vengeances qui ne s’apaisent que par le sang, et qui exigent quelquefois l’extermination de la famille de l’offenseur. Ces hommes sont donc méfiants et craintifs : ils ne marchent qu’armés, et ne s’endorment qu’après avoir placé leur poignard sous leur oreiller. Le vol ou le brigandage est leur métier favori. Leurs femmes ont toutes les vices compatibles avec leur sexe.
En voyant le nom de nobles ou même de prince donné à la classe dominante de la population, il ne faut pas se figurer que cette classe possède de grandes richesses ; qu’elle porte des vêtements somptueux et habite dans des palais. Chez quelques-unes de ces hordes, les grands vont les pieds nus ou enveloppés de peaux, portent un grand bonnet de feutre, des habits et une chemise sales, mangent avec leurs doigts, et logent dans des huttes qui sont à moitié formées sous terre et qui ne reçoivent la lumière que par une porte, laquelle sert, en même temps, de passage aux habitants et à la fumée. Cet excès de misère n’exclut point l’orgueil aristocratique.
Ces hordes sont continuellement en guerre les unes contre les autres, et elles la font avec la même animosité que tous les peuples sauvages : elles pillent, brûlent ou massacrent tout ce qu’elles rencontrent sur leur passage. De tous les peuples de cette espèce qui habitent l’Asie, ce sont incontestablement les plus barbares.
Il y a quelques variations dans les mœurs des différentes hordes qui habitent le Caucase ; mais on observe qu’à mesure qu’on s'élève dans les montagnes, les habitants sont plus grossiers ou plus barbares. Quelques-uns errent dans les forêts, et joignent les vices que nous avons observés chez les sauvages, aux vices des brigands qui existent quelquefois chez des peuples civilisés [109].