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    Traité de Législation: VOL III

    Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social de quelques peuples d’espèce mon

    Charles Comte

    CHAP. 29: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social de quelques peuples d’espèce mongole, de l’occident et du centre de l’Asie. — Parallèle entre les mœurs des peuples de cette espèce qui vivent sous un climat froid et les mœurs de ceux qui vivent sous un climat chaud.

    La Perse nous présente un phénomène analogue à celui que nous avons observé en Chine : ce sont deux classes d’hommes qui appartiennent originairement à la même espèce, mais qui se sont trouvées dans des positions différentes. D’un côté sont les descendants des hommes qui, les premiers, s’approprièrent le sol en le cultivant ; de l’autre, les descendants des Barbares qui descendirent des montagnes et les subjuguèrent. Les premiers exercent les arts et cultivent la terre ; ceux-là forment la masse de la population. Les seconds, devenus par la conquête possesseurs de la meilleure partie du sol, en absorbent en grande partie les produits. Ceux-ci remplissent les emplois publics, commandent les armées, ou composent la cour du monarque : ce sont les grands. Les caractères physiques de cette partie de la population ont changé par des alliances avec des femmes d’espèce caucasienne ; mais les caractères moraux n’ont pas subi la même altération. Il faut ajouter que les armées auxquelles les grands commandent, sont sans cesse recrutées dans les montagnes du centre de l’Asie, et qu’ainsi la population industrieuse est constamment soumise à des hommes dont le caractère moral ne se forme que dans des contrées froides et stériles. Cette distinction était nécessaire pour faire comprendre la différence qui existe entre les mœurs des diverses classes de la population.

    La Perse n’a pas été toujours ce qu’elle est aujourd’hui : plusieurs parties des déserts, qui sont maintenant inhabités, étaient jadis cultivées et renfermaient une population industrieuse. Les guerres que les habitants ont eues à soutenir contre des étrangers ont commencé la ruine de ce pays, et ce sont les soldats d’un lieutenant d’Omar et la religion de Mahomet qui l’ont complétée.

    Le gouvernement de la Perse, comme celui de la Turquie, n’a pour principe que la conquête : tous les pouvoirs se trouvent donc concentrés dans les mains du chef de l’armée. Mais comme toute force peut être détruite par une force contraire, les conquérants ont fait intervenir un second pouvoir pour consolider leur possession : ils se sont dits les délégués et les ministres de l’Être suprême. Les Perses n’ont point créé de fictions sur les effets que produit la puissance de leurs princes : loin de supposer que leurs rois ne peuvent faire mal, ils disent, au contraire, qu’ils sont naturellement violents et injustes, et qu’il faut les considérer comme tels. Dans leur langage, se rendre coupable d’injustice et de violence, ou faire le roi, c’est exactement la même chose. S’ils se plaignent devant un magistrat d’un outrage excessif, et s’ils veulent exprimer le plus haut degré d’aggravation, ils disent : Il a fait le roi avec moi [56]. Mais, en même temps qu’ils jugent leurs rois par les faits qui se passent sous leurs yeux, ils admettent, comme point de religion, qu’ils leur doivent une obéissance pleine et entière, et qu’il ne leur est permis de résister que lorsque c’est la religion elle-même qui leur en fait un devoir. À leurs yeux, les ordres du roi sont au-dessus de toutes les lois humaines.

    « Ainsi, dit Chardin, le fils doit être le bourreau de son père, ou le père de son fils, lorsque le roi lui commande de le faire mourir ; mais ils tiennent, d’une autre part, que ses ordres sont au-dessous du droit divin [57]. »

    Ces maximes ne sont pas des doctrines de convention qu’on récite sans y croire ; elles sont le résultat d’une conviction profonde que les prêtres impriment dans les esprits, parce qu’elles forment la base de leur puissance, et qu’ils n’ont pas à craindre qu’elles soient tournées contre eux. Ayant déclaré les ordres des rois inférieurs à leurs doctrines, ils peuvent, sans aucun danger, les déclarer supérieurs à tout le reste. Parmi les grands, les sages eux-mêmes regardent les rois, non seulement comme les ministres de la justice, mais comme les oracles de la justice divine elle-même. C’est le principe de la fatalité, porté aussi loin qu’il peut s’étendre : ce principe leur donne cette inconcevable résignation aux volontés royales, qu’ils manifestent dans toutes les circonstances. S’il arrive que leur roi les condamne à périr, ils attendent sans murmurer l’arrêt de leur mort ; et quand on le leur apporte, ils aident souvent eux-mêmes à l’exécution [58].

    Ayant appris, de la bouche de leurs prêtres, que leurs rois leur ont été donnés par la Divinité, et que la volonté royale n’a rien au-dessus d’elle si ce n’est la volonté divine dont les prêtres sont les interprètes, on ne doit pas être étonné si les grands de Perse s’honorent du titre d’esclaves du roi ; aussi c’est un titre qu’on ne donne qu’aux troupes qu’on veut honorer, et aux gens élevés à la cour ou nés dans les emplois [59]. Le titre de sujet, indiquant un homme conquis, est une qualification ignoble qu’on ne donne qu’aux paysans ou à des gens qui sont même au-dessous d’eux. Mais on dit, un esclave du roi, comme on disait jadis en France, un marquis [60]. Ce titre désigne que celui qui le porte est l’instrument ou l’allié du conquérant. S’ils parlent des bijoux ou des vêtements les plus précieux, ils disent qu’ils sont dignes de la garde-robe des esclaves du roi. S’ils parlent d’un ambassadeur qui a été admis à faire la révérence au monarque, ils disent qu’il a baisé les pieds des esclaves du roi. Enfin, s’ils parlent d’un fait héroïque exécuté par le roi lui-même, ils disent : Les esclaves du roi ont fait une grande action [61]. Rien n’est assez grand pour être digne du roi, et tout est attribué à ses esclaves, c’est-à-dire aux soldats ou aux officiers de son armée [62].

    L’éducation des princes correspond aux idées que les prêtres donnent d’eux au reste de la nation. Enfermés avec des femmes et des eunuques, on leur apprend d’abord à lire, à écrire, à tirer de l’arc et à faire quelques ouvrages de la main ; mais ils ne reçoivent d’autre développement intellectuel que celui que leur donnent les prêtres ; et les prêtres ne leur enseignent que ce qui a rapport à la religion ; lire le Coran et savoir l’interpréter dans le sens que les prêtres désirent, c’est à quoi se réduit la science d’un prince. Il peut donc avoir, sur la divinité de sa personne, les mêmes idées que ses sujets, sans qu’il en résulte aucun danger pour le sacerdoce. Ce sont les idées de ses précepteurs qui règnent en lui, et ces idées n’ont rien de commun avec la morale ou avec l’humanité. Les prêtres ne se rendent pas seulement maîtres des princes en formant leur entendement ; ils se rendent maîtres des princesses en devenant leurs maris. Ce sont eux qui les épousent, et les enfants qu’ils ont d’elles ne sont pas moins capables de succéder au trône que les enfants des princes eux-mêmes [63].

    On conçoit que, dans un pays où les prêtres sont parvenus à propager de telles maximes, et où les princes reçoivent d’eux une telle éducation, les rois ne sauraient avoir beaucoup de respect ni pour les personnes, ni pour les propriétés [64]. Aussi, le moindre désir du monarque est-il exécuté à l’instant où il se manifeste, sans que nul se permette ni d’en examiner la justice, ni d’en prévoir les conséquences. Si, dans un moment de dépit ou d’impatience, le roi dit, en parlant d’un grand de sa cour, qu’on lui arrache les yeux, l’individu le plus voisin les lui arrache, sans se le faire répéter. S’il dit, en parlant d’un vieillard qui a osé implorer pour un ami la clémence royale, qu’on écorche ce chien, à l’instant ses courtisans l’écorchent ; car en Perse, comme en Russie jusqu’au dernier siècle, il n’y a pas d’autres bourreaux, pour l’exécution des sentences royales, que le monarque et ses courtisans. Faire couper sept ou huit grands en pièces en sa présence ; envoyer leurs femmes et leurs filles dans des maisons de prostitution, après les avoir fait promener sur des ânes dans les rues ; faire arracher les yeux à ses enfants, à ceux de ses sœurs et de ses frères, excepté celui qui doit lui succéder ; confisquer les richesses qui le tentent, sont pour un roi de Perse des actions si familières et si habituelles qu’elles n’excitent pas même la surprise de ses sujets, et ses courtisans n’en sont pas moins avides de grandeur et de pouvoir, que ceux des gouvernements les plus modérés de l’Europe ; ce qui prouve, ce me semble, qu’un peuple peut être assez mal gouverné, même quand les ministres ne sont pas inviolables [65].

    En Perse, les femmes des grands ne sont que leurs esclaves ; et comme la polygamie est parmi eux en usage, ils les tiennent dans la réclusion la plus sévère. Les femmes de cette classe de la population sont dépouillées de toute espèce d’autorité, et ne se mêlent pas même des affaires du ménage. Elles ne sont estimées ni pour leur esprit, ni pour leur adresse, ni pour aucun genre d’ouvrage ; elles ne sont considérées, en un mot, qu’en ce qu’elles servent aux plaisirs de leurs maîtres, et à la propagation de l’espèce. Cet abus de la force d’un sexe sur l’autre, et le mépris dont les faibles sont l’objet dans tous les pays où il n’y a point de justice, entraînent les grands à des habitudes et à des actions qu’on peut aisément deviner : des vices contre nature, des violences, des meurtres, des empoisonnements, des avortements, des infanticides [66].

    Les grands exercent sur le peuple un pouvoir fort étendu ; mais ils ne peuvent pas cependant exercer sur lui un pouvoir égal à celui qui est exercé sur eux. L’usage des présents qui vont toujours des pauvres aux riches, la vénalité des fonctionnaires et les corvées auxquelles les paysans sont soumis, sont pour la population des charges fort pesantes auxquelles chacun cherche autant qu’il peut à se soustraire.

    Lorsqu’un pays a été soumis à un tel régime par une armée conquérante, et que le pouvoir sacerdotal est venu prêter son autorité au pouvoir militaire, il est aisé de prévoir les mœurs qui doivent en être la conséquence. Faut-il attendre que les grands auront de la franchise et de l’élévation de caractère, devant un prince qui n’a qu’à faire un signe pour leur faire arracher les yeux ou pour les faire écorcher vivants ? Faut-il penser qu’en se voyant à tout instant à la veille d’être dépouillés de leur fortune, ils en seront fort économes, et s’imposeront des privations pour la transmettre à leurs enfants ? Faut-il penser qu’étant sans cesse exposés à l’injustice et à l’oppression, ils ne seront pas à leur tour injustes et oppresseurs, quand ils croiront pouvoir l’être impunément ? Faut-il espérer, enfin, que des femmes exposées continuellement au mépris et à la violence, et n’ayant aucun moyen de défense honorable, n’auront pas recours à la ruse, à la perfidie, pour adoucir leur captivité ou pour s’en venger ?

    Si des hautes classes de la société on passe aux classes inférieures, pense-t-on que les mêmes causes n’y produiront pas les mêmes effets ? Que des hommes seront très confiants, s’ils n’ont aucune voie légale de se faire rendre justice quand ils sont trompés ? Qu’ils seront très laborieux, s’ils n’ont aucune certitude d’être payés de leurs peines, ou s’ils sont sans cessé exposés à s’en voir ravir le fruit ? Qu’ils seront très véridiques, si la vérité les expose à des châtiments arbitraires ? Qu’ils n’auront jamais recours à la ruse, s’ils n’ont que ce moyen d’échapper à la violence ? En Perse, les grands, suivant Chardin, sont flatteurs, fourbes, rampants, avides, imprévoyants, prodigués, paresseux. Il serait bien étonnant que cela ne fût pas ; ils ont cela de commun avec tous les esclaves ; et ceux des pays froids ne sont pas différents de ceux des pays chauds.

    Cependant, quel que soit l’état actuel de la population de la Perse, il ne faut pas croire qu’elle soit plus esclave et plus vicieuse que celle de l’Asie septentrionale, ou même que celle de quelques pays du nord de l’Europe. Les paysans ne sont point attachés à la glèbe ; s’ils cultivent, comme ailleurs, un sol dont ils n’ont pas la propriété, ils ne le cultivent du moins qu’en vertu de conventions qu’ils ont librement faites ; quelquefois, ils ont la moitié des produits, souvent même les trois quarts, selon la nature du sol. Les terres du roi sont également cultivées par des fermiers qui les ont prises volontairement, qui ont une part plus ou moins considérable des fruits, et qui peuvent les abandonner quand le terme de leur bail est expiré. On ne voit point en Perse, comme dans le nord de l’Asie et même de l’Europe, un prince donner des milliers de paysans à ses courtisans, comme il leur donnerait des troupeaux. Quoique soumis à certaines corvées, semblables à celles qui ont existé dans toutes les contrées de l’Europe, les paysans de Perse vivent assez à leur aise.

    « Je puis assurer, dit Chardin, qu’il y en a d’incomparablement plus misérables dans les plus fertiles pays de l’Europe. J’ai vu partout des paysannes persanes avec des carcans d’argent, et de gros anneaux d’argent aux mains et aux pieds, avec des chaînes qui leur pendent du cou sur le nombril, où sont passées tout le long des pièces d’argent, et quelquefois des pièces d’or. On voit de même des enfants parés avec des colliers de corail au cou. Ils sont bien fournis de vaisselle et de meubles ; mais, en échange de ces aises, ils sont exposés aux injures et quelquefois à des coups de bâton de la part des gens du roi et des vizirs, quand on ne leur donne pas assez tôt ce qu’ils demandent, ce qui s’entend des hommes seulement ; car, pour les femmes et les filles, on a des égards pour elles partout dans l’Orient, et il n’arrive jamais qu’on mette la main dessus [67]. »

    Les domestiques qui servent dans les maisons des grands ne sont point esclaves comme ils le sont dans le nord de l’Asie et de l’Europe, et ils reçoivent des gages très élevés [68]. Les artisans ne sont pas non plus des esclaves ; ils travaillent ou se reposent quand cela leur convient, et mettent à leur travail le prix qu’il leur plaît [69].

    Les Perses ne sont intolérants, ni envers les étrangers, ni envers ceux qui ne professent pas leur religion ; ils sont, au contraire, très hospitaliers ; ils accueillent et protègent les étrangers ; ils tolèrent même les religions qui leur paraissent abominables [70]. Enfin, ils ne se sont jamais avisés de mettre des entraves à la liberté de changer de lieu ; chez eux, chacun peut aller où bon lui semble, sortir du royaume ou y rentrer, sans que personne s’avise de lui demander un passeport [71]. Ils ne croient pas que leur gouvernement puisse leur demander compte de chacun de leurs mouvements, marquer chaque personne d’un signe particulier, et dénoncer, comme suspect ou même comme malfaiteur, tout individu qui ne sera pas revêtu du signe. Il n’y a que les hommes libres des climats froids et des climats tempérés de l’Europe, qui portent sur eux cette marque irrécusable de leur liberté.

    Les mœurs générales de la masse de la population, sont de beaucoup supérieures à celles qui existaient au dix-septième siècle dans les États les plus civilisés de l’Europe.

    « J’attribue la police que l’on tient dans les exécutions en Europe, dit Chardin, à la grande quantité de scélérats qui s’y trouvent ; comme, au contraire, le peu de régularité qu’on observe en Orient dans le jugement et dans l’exécution des criminels, aux mœurs de ce pays-là, qu’on peut dire humaines. En effet, l’on est si dépravé chez nous, que si l’on ne traitait pas les coupables plus rudement qu’en Perse, les villes et la campagne deviendraient autant de coupe-gorges où, comme en Mingrelie, chacun, par la crainte qu’il a de son voisin, serait obligé de coucher demi-vêtu, et son épée entre ses bras. On n’entend parler presque jamais en Perse, d’enfoncer les maisons, d’y entrer à vive force, et d’y égorger le monde. On ne sait ce que c’est qu’assassinat, que duel, que rencontre, que poison. Dans tout le temps que j’ai été en Perse, où j’ai fait tout mon séjour à la ville capitale, ou à la suite de la cour, ou bien en d’autres grandes villes, je n’ai vu exécuter qu’un seul homme, de manière qu’à celui-là près, tout ce que je puis rapporter des supplices de ce pays-là n’est que par ouï dire [72].

    Il est vrai que la polygamie n’est prohibée à aucune classe de la société, et elle est pour les individus des deux sexes qui la pratiquent ou qui y sont soumis, une source de vices, de crimes et de malheurs ; mais les hommes qui appartiennent à la grande masse de la population n’ont en général qu’une femme ; les uns par raison, les autres, par nécessité. Dans les rangs ordinaires de la société, et chez les paysans, les femmes sont traitées avec douceur et ne sont exposées à aucun mauvais traitement, même de la part des grands et des employés du gouvernement ; ainsi, la partie la plus considérable de la population est exempte des vices qu’engendre la pluralité des femmes.

    Au nord de la Perse existent des peuples qui, par l’élévation du sol encore plus que par le degré de latitude sous lequel ils se trouvent placés, vivent sous un climat comparativement froid. Or, ces peuples ont-ils plus d’activité, de courage, d’industrie, de mœurs que les peuples placés sous une latitude moins élevée ? Tout au contraire : ce sont les peuples les plus paresseux, les plus pauvres, les plus sales et les plus vicieux de ces pays. Chardin vit en Perse une ambassade de ces peuples ; et on lui raconta, dit-il, des choses prodigieuses de la disette de leur pays, et de leurs vilaines mœurs. L’ambassadeur et sa suite étaient des gens de mauvaise mine, mal vêtus et ayant l’air de brigands. Ils se tenaient si salement dans le palais où on les avait mis, ajoute-t-il, que cela n’est pas croyable ; à la réserve de la chambre de l’ambassadeur, tout était plein d’ordures et faisait mal au cœur [73].

    Chardin, frappé du contraste que lui offrait la Perse antique, et la Perse sous le règne des soldats et des prêtres musulmans, a cherché à se rendre compte des causes de cette différence.

    « J’ai fait cent fois réflexion, dit-il, sur un si étrange changement, et il m’est venu en pensée que cela venait premièrement de ce que les anciens habitants de la Perse étaient robustes, laborieux, et appliqués ; au lieu que les nouveaux habitants sont fainéants, voluptueux et spéculatifs ; secondement, de ce que les premiers se faisaient une religion de l’agriculture, et qu’ils croyaient que c’était servir Dieu que de labourer ; au lieu que les derniers ont des principes qui les portent au mépris de l’activité, qui les jettent dans la volupté, et qui les éloignent du travail [74]. »

    Mais comment ce changement s’est-il opéré ? Pourquoi les Persans ont-ils cessé d’être robustes, laborieux, appliqués ? Pourquoi ont-ils cessé de se faire une religion de l’agriculture, et de croire qu’ils servaient Dieu en labourant la terre ? Pourquoi sont-ils devenus fainéants, spéculatifs, voluptueux ? Pourquoi ont-ils adopté des principes qui les portent au mépris de l’activité, qui les éloignent du travail et les jettent dans la volupté ? C’est parce que des peuples barbares ont importé chez eux leurs préjugés et leurs vices, et que les populations les plus actives et les plus laborieuses deviennent oisives et paresseuses, quand elles perdent la certitude de jouir du fruit de leurs travaux.

    Il faut mettre au nombre des principales causes de la ruine de la Perse, les ravages commis par ses propres armées pour prévenir ou pour arrêter les invasions des armées étrangères. Montesquieu a attribué ces ravages à un esprit de système commun à tous les gouvernements despotiques ; on pourrait peut-être donner de ce phénomène une explication plus naturelle. Les armées de ce pays sont composées en grande partie des Tatars qui habitent au nord de la Perse, et l’on connaît l’horreur qu’ont ces peuples pour la culture et pour les villes. En transformant le pays cultivé en désert, les uns peuvent s’imaginer qu’ils accroissent l’étendue de leurs possessions ; les autres peuvent croire qu’ils retournent à leur état primitif. Comment les descendants des Tatars qui dominaient en Perse, ne seraient-ils pas flattés à l’idée de voir des pays fertiles se convertir en déserts, quand chez des peuples moins barbares, il se trouve des hommes qui éprouvent le désir de voir les campagnes se convertir en forêts et se couvrir de bêtes fauves ? Chaque race d’hommes semble avoir une tendance irrésistible à retourner à l’état d’où elle est partie ; et tout ce qui tend à l’en éloigner est pour elle un objet d’antipathie.