Traité de Législation: VOL III
Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce mongole, de
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 28: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce mongole, de l’Orient et du centre de l’Asie. — Parallèle entre les mœurs des peuples de cette espèce qui vivent sous un climat froid, et les mœurs de ceux qui vivent sous un climat tempéré ou sous un climat chaud.
L’Asie renferme des nations des trois principales divisions qu’on a faites du genre humain : elle renferme des peuples d’espèce mongole, des peuples d’espèce caucasienne, et des peuples d’espèce malaie. Les peuples de ces trois espèces se sont quelquefois mélangés entre eux sur divers points ; cependant, le continent asiatique est resté divisé de manière que chaque espèce en a toujours exclusivement occupé une fraction plus ou moins considérable.
Dans la partie la plus occidentale, la masse de la population se compose d’individus classés sous le nom d’espèce caucasienne. À l’extrémité australe et dans les îles qui en sont voisines, on trouve des peuples classés sous le nom d’espèce malaie. Dans les autres parties, la masse de la population appartient presque tout entière à l’espèce mongole, ou à des variétés de cette espèce. C’est uniquement des mœurs de celle-ci que nous avons à nous occuper dans ce moment [1].
En examinant quelles sont les parties de l’Asie sur lesquelles les facultés physiques et intellectuelles des nations d’espèce mongole sont le plus développées, nous avons trouvé les peuples les plus faibles, les moins intelligents et les moins nombreux, sous les climats les plus froids de ce vaste continent ; et nous avons observé qu’à mesure qu’on approchait de la ligne équinoxiale, les hommes de cette espèce étaient plus grands, plus forts, plus intelligents, ou plus industrieux. Il s’agit de savoir maintenant si la même gradation que nous avons observée relativement au développement physique et au développement intellectuel, existe relativement au développement moral ; si, en partant des climats les plus froids et en nous approchant de l’équateur, nous trouverons que les passions bienveillantes se développent, et que les passions contraires s’affaiblissent ou s’éteignent ; s’il existe chez les peuples des climats chauds, moins d’activité, d’énergie ou de courage que chez les peuples des climats froids.
Les peuples qui habitent à l’extrémité septentrionale de l’Amérique, ceux des îles Aléoutiennes placées entre le nord de l’Amérique et de l’Asie, et ceux qui habitent au nord-est de ce dernier continent, appartiennent tous à la même espèce d’hommes. J’ai fait connaître les mœurs grossières et barbares des premiers, en parlant des peuples de l’Amérique septentrionale [2]. On va voir que les mœurs des peuplades du nord-est de l’Asie et des îles qui semblent lier ce continent à celui d’Amérique, ne sont ni plus douces ni plus pures [3].
Les habitants du Kamtchatka et ceux des îles Aléoutiennes ne se sont jamais élevés au-dessus de l’état de peuples chasseurs et pêcheurs. La terre, les rivières et la mer ont donc toujours été parmi eux des propriétés communes. Il n’a pu exister d’autres propriétés privées que leurs habitations, leurs instruments de chasse ou de pêche, et leurs provisions. Ils n’ont donc presque pas eu besoin de gouvernement ; en temps de paix et en temps de guerre, il leur a suffi d’un chef pour les diriger dans leurs expéditions. Leurs principales relations ont dû être, par conséquent, des relations d’individu à individu, ou de horde à horde.
À l’arrivée des Russes dans ce pays, les femmes étaient traitées en esclaves. Un homme en avait quelquefois cinq ou six, et comme il ne pouvait maintenir l’ordre parmi elles au moyen de ses eunuques, il faisait habiter chacune d’elles dans une jourte séparée. Les femmes étant considérées comme la propriété de celui qui les possédait, un mari qui recevait une visite, n’avait rien de plus pressé que d’offrir une des siennes à son hôte ; s’il n’en avait qu’une, il lui offrait sa fille. Les femmes étaient échangées, louées, vendues au gré de leur possesseur ; en temps de disette, un mari donnait la sienne pour une vessie remplie de graisse, et il croyait faire un excellent marché. Il n’est pas besoin de dire les maux auxquels les femmes étaient assujetties : on peut en avoir une idée, par ce qu’on a vu chez des peuples placés dans des circonstances semblables. Le mépris pour les femmes entraînait les hommes dans un vice qu’on a cru longtemps particulier aux peuples des climats chauds : ce vice était si commun et inspirait si peu de honte, que plusieurs individus avaient un amant déguisé en femme.
Les rapports qui existaient entre les parents et les enfants, étaient analogues à ceux qui existaient entre les deux sexes. Un père traitait ses enfants comme il traitait ses femmes : il les prêtait, les louait ou les vendait ; et pour en céder la propriété il se contentait quelquefois de choses de la plus petite valeur. De leur côté, les enfants, lorsqu’ils étaient arrivés à un certain âge, n’avaient aucun respect pour les vieillards, et les traitaient comme ils avaient eux-mêmes été traités dans leur bas âge. Ces peuples n’avaient aucune idée de propreté ni de pudeur.
Dans leurs relations d’individu à individu, les insulaires étaient sans cesse en querelle, et ils commettaient le meurtre sans remords. Dans leurs relations de horde à horde, ils étaient toujours en guerre les uns contre les autres : les femmes étaient le butin qu’ils se proposaient dans leurs expéditions. À l’égard des étrangers qui les visitaient, ils étaient grossiers et inhospitaliers [4].
Ces mœurs ont probablement été modifiées par le séjour et par la domination des Russes : il est difficile de croire cependant qu’elles aient beaucoup gagné, lorsqu’on voit que la population, loin d’augmenter depuis qu’ils sont établis au milieu d’elle, a beaucoup diminué. On aurait d’ailleurs quelque peine à déterminer quel est le genre de vertu qui a pu naître de la servitude. Ces peuples paraissent, au reste, avoir été facilement subjugués : au jugement des Russes, il n’y a nulle part des hommes plus dociles et plus disposés à se soumettre au joug, que les habitants du Kamtchatka. On ne peut cependant attribuer leurs faiblesses ou leurs vices à la chaleur du climat, puisque l’hiver dure chez eux neuf ou dix mois, et que, pendant la plus grande partie de cette saison, le pays se couvre de neuf ou dix pieds de neige.
Les îles Kurilles, qui unissent en quelque sorte le Kamtchatka aux îles du Japon, et qui appartiennent évidemment à la même chaîne de montagnes, sont situées sous une latitude moins froide que les îles Aléoutiennes. Les peuples qui les habitent sont étrangers cependant à la vie agricole : la chasse et la pêche leur fournissent leurs principaux moyens d’existence. Ces peuples, si on les juge par ceux de l’île Saghalien, avec lesquels ils ont plusieurs rapports, paraissent avoir des mœurs beaucoup moins barbares que ceux des îles plus rapprochées du nord ; mais ils ne sont pas assez connus pour qu’il soit possible de décrire leur état social.
Les îles du Japon, qui embrassent environ quinze degrés de latitude, ont un climat très variable pendant tout le cours de l’année. Les hivers y sont froids ; la neige reste plusieurs jours sur la terre, même dans la partie méridionale. Les chaleurs de l’été y sont souvent modérées par les vents qui soufflent de la mer. Cependant, les peuples de ces îles ont été cités comme des exemples de l’influence corruptrice qu’exerce la chaleur du climat sur le caractère moral des nations. Montesquieu parle des mœurs atroces des Japonais, comme si en effet ce peuple était le plus corrompu et le plus féroce de la terre ; mais, outre qu’il se trompe quant à la température du climat, les autorités sur lesquelles il se fonde, méritent en général assez peu de confiance. Des missionnaires qui, après avoir été accueillis, honorés, respectés par une nation qui ne les avait pas appelés, tentent de la livrer à une puissance étrangère et se font bannir comme conspirateurs, peuvent être suspects de quelque partialité quand ils parlent d’elle.
Depuis qu’une conspiration formée par les Portugais dans ces îles, en 1737, en a fait exclure tous les Européens, à l’exception des Hollandais, les navigateurs ont eu peu de relations avec les habitants ; cependant, il est aisé de se convaincre, par le peu qu’ils en rapportent et surtout par le voyage de Thumberg, qui a pénétré dans le pays avec les Hollandais, que le caractère moral des Japonais est, sous beaucoup de rapports, supérieur au caractère moral des insulaires plus élevés vers le nord.
Les Japonais ont fait des progrès très grands dans tous les arts. La terre, divisée en propriétés privées, est chez eux bien cultivée ; ils ont donc un gouvernement plus ou moins compliqué. Suivant les voyageurs, ce gouvernement est théocratique et absolu. Thumberg assure cependant que le prince se conduit avec beaucoup de circonspection, selon les lois du pays et le conseil des grands. Il dit que les fonctions des administrateurs ne durent que cinq ans ; qu’au bout de ce terme, ils rentrent dans la vie privée, et sont obligés de rendre compte de leur gestion ; enfin, que chacun peut aisément obtenir justice des torts qu’il a éprouvés [5]. Rien ne démontre que ces agents de l’autorité se laissent aisément corrompre, et l’impossibilité dans laquelle ont été les Russes de rien faire accepter à un officier du gouvernement japonais, même à l’extrémité de l’empire, fait présumer le contraire [6]. Enfin, il est sans exemple, que les Japonais aient tenté de faire des conquêtes, et ils ont toujours repoussé les atteintes qu’on a voulu porter à leur indépendance ; caractères de modération et de courage dont peu de nations puissent se vanter [7].
Les Japonais n’ayant jamais été ni conquérants, ni conquis, ne connaissent ni l’esclavage domestique, ni l’esclavage de la glèbe, et le trafic des esclaves leur fait horreur. Chez eux, chacun exerce le métier qu’il lui plaît de choisir, et s’établit dans tel lieu de l’empire que bon lui semble. Leur gouvernement leur paie sur-le-champ tout ce qu’il leur achète ; il fait entretenir les grandes routes avec un soin extrême, et la prospérité du pays est telle que, suivant Thumberg, aucun autre ne peut l’égaler.
Les femmes du Japon jouissent d’une grande liberté, et par conséquent la polygamie est hors d’usage chez ce peuple, quoiqu’elle ne soit pas formellement prohibée. Les enfants sont élevés avec douceur ; jamais on ne les maltraite ; on s’abstient même de leur parler d’une manière dure. La douceur est si naturelle aux hommes de ce pays, qu’ils étaient révoltés de la manière brutale dont les Hollandais traitaient leurs domestiques. Ayant de la frugalité et de la prévoyance, on rencontre rarement chez eux la crapule ou l’ivrognerie ; la famine leur est inconnue, et ils ne paraissent pas même sujets à éprouver des disettes ; les vices qu’engendrent ces deux calamités leur sont donc étrangers. Ayant été trompés par les Européens, ils sont devenus circonspects à leur égard ; mais ils sont naturellement bons et confiants [8].
Les Japonais ont sans doute leurs vices comme tous les peuples ; ils paraissent ne pas mettre à la chasteté des femmes non mariées la même importance que nous ; ils donnent à leur souverain et à ses officiers des marques de respect que nos mœurs réprouvent ; leur orgueil national est très exalté, quoiqu’il ne diffère peut-être de celui des autres peuples que parce qu’il est moins dissimulé ; mais, à tout prendre, ils jouissent d’une somme de liberté civile infiniment plus grande et ils ont des mœurs moins vicieuses qu’aucun des peuples du nord de l’Asie et même du nord de l’Europe [9].
Les habitants des îles Lieu-Kieu ; qui paraissent être de la même race que les Japonais, qui ont adopté la même police relativement aux étrangers, et qui sont beaucoup plus rapprochés de la ligne équinoxiale, ne se sont fait connaître aux navigateurs européens que par une politesse et par une générosité qu’on ne trouverait peut-être chez aucun autre peuple. Non seulement ils ont accueilli avec douceur les voyageurs qui manquaient de secours, et leur ont témoigné la part qu’ils prenaient à leurs souffrances ; mais ils leur ont donné gratuitement et en aussi grande quantité qu’ils pouvaient le désirer, tous les vivres dont ils avaient besoin. Ils ne les ont pas admis à visiter l’intérieur de leurs îles, puisqu’il paraît que leurs lois s’y opposent ; mais ils leur ont refusé cette faveur avec douceur et en témoignant le regret de ne pouvoir la leur accorder [10]. Ces peuples, aussi industrieux et aussi anciennement civilisés que les Chinois, sont cependant plus rapprochés de l’équateur que les habitants des îles du Japon d’environ dix degrés, et ils devraient, par conséquent, avoir deux ou trois fois plus de vices, et être soumis à un gouvernement beaucoup plus tyrannique. Ils paraissent être les peuples les plus heureux de l’Asie.
Les peuples de la Chine appartiennent tous à l’espèce mongole ; mais ils se divisent, comme les peuples du centre de l’Amérique, en deux classes bien distinctes, ayant chacune des mœurs particulières : la classe des conquérants et celle des conquis. Les Tatars, qui forment la première, qui sont les moins nombreux, et qui craignent toujours d’être repoussés dans le nord d’où ils sont venus, ont cherché à prendre les mœurs des vaincus. Ils ont pris leur langue, leurs formes de gouvernement, leur costume ; mais, malgré eux et malgré l’influence des climats, ils ont conservé leurs mœurs primitives [11]. Ils sont grossiers, et orgueilleux, et ne sauraient faire d’autre métier que celui de soldat, si on ne les obligeait à concourir aux travaux de l’agriculture. Leur principale occupation consiste à maintenir la domination de leur chef, et à vivre comme lui sur la multitude qui travaille [12]. L’oisiveté, l’orgueil, l’ignorance, et le mépris pour les classes laborieuses, sont les caractères des descendants des conquérants, dans l’empire de la Chine, comme dans tous les pays du monde, sous quelque latitude qu’ils soient situés. Les honneurs qu’ils sont forcés de rendre à l’agriculture ne prouvent que l’empire qu’exerce un peuple civilisé sur les barbares mêmes qui l’ont conquis.
Quoique le chef tatare qui est à la tête de l’empire, ait pris la langue, les lois et le costume de la nation vaincue, quoiqu’il soit né dans le pays et que plusieurs générations se soient écoulées depuis la conquête, il conserve pour tous les descendants des conquérants la partialité que ses ancêtres avaient naturellement pour leurs pères ; il se considère toujours et est considéré par ses sujets comme Tatar ; c’est parmi les Tatars qu’il prend ses soldats, ses officiers, ses ministres, ses serviteurs de confiance, ses femmes, ses concubines, ses domestiques et jusqu’à ses eunuques [13].
La même partialité que montre le chef de l’empire pour les hommes d’origine tatare, se manifeste dans ses ministres. Dans toutes les difficultés qui ont lieu entre les Tatars et les Chinois, dit Macartney, la partialité a occasion de se manifester ; et l’on ne doit guère s’attendre que la balance de la justice soit tenue d’une main ferme entre le conquérant et le vaincu. Ce mal se fait cependant peu sentir dans les provinces méridionales, où l’on ne trouve d’autres Tatares que ceux qui sont élevés aux premiers emplois [14]. L’orgueil et la supériorité qu’affectent les hommes de cette race sont encore tels, qu’ils épouvantent les descendants des vaincus, et qu’un Chinois, quelle que soit sa dignité, ose à peine s’asseoir devant un Tatar de même rang [15]. Cela nous étonnera peu, si nous faisons attention qu’un peuple industrieux, agriculteur et ami de la paix, est soumis à une armée d’un million de fantassins et de neuf cent mille hommes de cavalerie [16].
Une secrète antipathie règne entre ces deux peuples. Les Chinois considèrent leurs conquérants comme des barbares, ignorants, fourbes, grossiers et méchants ; ils font des vices des Tatars les sujets habituels de leurs conversations ; ils désignent la trahison et la méchanceté par le nom même de leur nation [17]. De leur côté, les Tatars, convaincus de la haine que l’oppression engendre, ressentent pour les Chinois la même antipathie qu’ils leur inspirent, et savent mal s’en cacher ; quelque nombreuse que soit leur armée, ils n’ont aucune confiance dans la durée de leur domination ; ils semblent convaincus qu’un peuple asservi ne peut mettre un terme à ses humiliations et à ses souffrances que par l’expulsion ou la ruine de la race de ses vainqueurs ; et, comme ils ne veulent pas laisser les restes de leurs ancêtres chez un peuple ennemi, ils les font porter dans la terre qui fut le berceau de leur puissance [18].
Les Chinois ne connaissent pas l’emprisonnement ; ils paraissent ne pas connaître non plus les peines que nous nommons purement infamantes ; ils ne punissent, par conséquent, les délits que par des châtiments corporels : le bambou et l’exil pour les petits délits, et pour les grands la strangulation. La première de ces peines peut être graduée, depuis la simple menace, jusqu’au supplice le plus cruel ; elle laisse donc une latitude immense à l’arbitraire ; elle atteint indistinctement tout le monde, depuis le premier ministre jusqu’au dernier des manouvriers ; elle tombe sur l’individu d’origine tatare avec autant de rigueur que sur le Chinois ; pour la faire infliger, il ne faut qu’une plainte et l’ordre d’un officier civil ; elle est souvent infligée par la colère, et d’une manière cruelle [19]. Voilà assurément du despotisme ; mais il est remarquable que ce despotisme est exactement de la même nature que celui qui s’exerce dans le nord de l’Europe et de l’Asie ; la seule différence qu’on observe entre l’un et l’autre, c’est que celui qui existe dans les pays froids est le plus violent [20].
Une partie de la population de la Chine est soumise accidentellement à certaines corvées envers le gouvernement, et elle ne reçoit alors qu’un très faible salaire [21]. Dans les occasions où la multitude se rassemble, les officiers de police sont armés de fouets dont ils frappent la terre [22]. Des lois somptuaires mettent des bornes aux dépenses privées, et gênent ainsi la disposition de la propriété [23]. Enfin, en cas d’insolvabilité, on peut réduire en esclavage un débiteur et les membres de sa famille [24]. Ces lois et quelques autres analogues ne peuvent appartenir qu’à des nations qui ne sont pas entièrement libres ; et les peuples d’Europe peuvent avoir raison de préférer à la police des Chinois une police faite avec des baïonnettes qui ne frappent point la terre [25].
Il ne faut pas cependant que ces usages ou ces lois nous fassent oublier que les Chinois ne sont point esclaves de la glèbe ; qu’il n’y a d’esclaves parmi eux que les individus qui se vendent ou que les débiteurs insolvables [26] ; que ceux-là même peuvent, au bout d’un certain temps, réclamer leur liberté ; qu’ils ne sont soumis qu’à un impôt invariable sur les produits des terres, et que cet impôt ne leur enlève que le dixième de leurs revenus ; qu’ils ignorent cette multitude de contributions sous lesquelles gémissent tous les peuples libres de l’Europe ; que leur empereur ne peut condamner personne à mort de son autorité privée ; que, s’il veut perdre ou opprimer un ennemi, il est obligé de corrompre ou d’intimider les juges, ce qui n’est pas toujours nécessaire chez les peuples du nord ; que le gouvernement soumet les fonctionnaires qui sont à sa nomination, à des épreuves inconnues dans les États qui se prétendent les plus libres ; que, dans un empire qui surpasse de plus de 117 millions d’âmes, toute la population de l’Europe, le nombre des condamnés à une peine capitale s’élève rarement au-dessus de 200 dans un espace de temps assez long ; que tous leurs procès sont révisés dans la capitale de l’empire ; enfin, qu’il n’existe dans le pays aucune classe privilégiée, et que si le trône est héréditaire dans la famille régnante, le prince peut toujours choisir pour son successeur celui de ses enfants qui lui paraît le plus digne de gouverner [27].
La liberté des cultes est plus entière en Chine que dans aucun lieu du monde, sans en excepter les États-Unis d’Amérique : on n’y connaît nulle religion dominante ; le gouvernement ne paie, ni n’encourage aucun prêtre ; nul impôt n’est établi en faveur d’aucun clergé. Chacun travaille ou se repose les jours qu’il lui plaît, sans avoir à cet égard d’autres règles que ses besoins et ses opinions personnelles : les temples sont ouverts chaque jour, et l’on prie quand on le juge utile. On ne professe pas une opinion religieuse pour faire si cour à la puissance ; l’empereur a sa religion ; les mandarins ont la leur ; la majorité du peuple a la sienne. Chacun paie ses prêtres, s’il le trouve bon, les chrétiens comme les autres. Les prêtres ne sont point fanatiques ; ils ont des mœurs pures et régulières, et ne jouissent que de la considération qui s’attache au mérite personnel [28].
Les Chinois ont connu, comme tous les peuples de la terre, les persécutions religieuses : toutes les fois que le gouvernement a cru devoir accorder une protection particulière à une religion, il s’est trouvé dans cette religion des hypocrites ou des fanatiques qui lui ont persuadé qu’il était de son intérêt et de son devoir de proscrire toutes les autres. On a vu alors des disputes, des querelles, des massacres : les prêtres du parti dominant ont égorgé leurs adversaires, renversé leurs temples ; mais, depuis que la dynastie des Tatars s’est établie, aucune religion n’ayant reçu de marques particulières de sa faveur, elles ont toutes vécu d’accord [29].
Lorsque, chez un peuple, il règne une liberté complète d’opinions religieuses, on peut raisonnablement croire que la liberté de penser est fort peu gênée, sur toutes les matières du moins qui ne touchent pas le gouvernement. Aussi n’existe-t-il en Chine aucune restriction à la liberté de la presse : nulle précaution, nulle mesure antérieure à la publication, n’y prévient l’émission de la pensée. Chacun peut, à ses risques et périls, publier ce qu’il juge utile, et la profession d’imprimeur y est plus libre que ne l’est ailleurs le plus commun des métiers [30]. Il est bien probable que la crainte des châtiments est suffisante pour réprimer la licence et restreindre la liberté ; mais cette crainte, dont ne se contenteraient pas tous les gouvernements, gêne bien moins les hommes que les mesures avilissantes auxquelles se soumettent, sans murmure, des peuples qui prétendent que c’est en Asie que le despotisme est relégué [31].
La polygamie et la réclusion des femmes, qui en est la suite ordinaire, sont admises en Chine ; et il ne faut pas douter qu’il n’en résulte plusieurs genres de vices. Les femmes sont livrées à des hommes qu’elles n’ont jamais vus ; on pourrait dire que les termes sont égaux entre les époux, puisque les hommes acceptent des femmes qu’ils ne connaissent pas ; mais en cas d’erreur de part ou d’autre, il est clair que le désavantage est toujours du côté de la faiblesse [32]. Il est probable cependant qu’en Chine comme en Perse, avant de conclure un mariage, les deux parties savent quelle est la personne qu’ils doivent épouser. Suivant Chardin, les rapporteurs ou rapporteuses ont à cet égard tant d’exactitude, qu’on est plus instruit après les avoir entendus, que si on avait vu soi-même la personne. Et comme les facultés intellectuelles des femmes sont comptées pour rien, comme la réclusion est une garantie suffisante de leur vertu, enfin comme les qualités physiques sont les seules qu’on apprécie, il est bien probable que les inconvénients qui résultent de cette manière de procéder ne sont pas aussi graves qu’ils nous le paraissent. Il est beaucoup de pays où l’on ne fait pas plus de cas de l’intelligence des femmes qu’en Chine, où l’on est moins assuré de leur chasteté, et où l’on ne les connaît pas mieux, quoiqu’on soit admis à les voir. À tout prendre, il y a peut-être autant d’époux trompés, dans les pays où les sexes jouissent de la fréquentation la plus libre, que dans les États asiatiques [33].
Montesquieu attribue à la chaleur du climat la polygamie et la réclusion des femmes en Asie ; mais, outre que la plus grande partie du territoire de la Chine est sous un climat très tempéré, les femmes sont plus esclaves à mesure qu’on approche davantage des climats froids. L'empereur de la Chine ne peuple son sérail qu’au moyen des femmes qui lui sont volontairement livrées par leurs propres parents ; tandis que le Khan des Tatars choisit celles qui lui conviennent, et que, suivant le rapport fait à l’ambassadeur anglais, nulle fille ne peut se marier avant qu’il n’ait été examiné par des eunuques si elle est digne du sérail [34]. En Asie, la polygamie, la servitude des femmes et la castration existent donc sous les climats les plus froids comme dans les pays les plus chauds, et partout elles sont suivies des mêmes conséquences. Dans l’empire chinois, comme en Perse et dans tous les pays où la pluralité des femmes a lieu, elle n’est au reste qu’un luxe que se permettent un petit nombre de personnes riches et puissantes, mais que ne connaît pas la masse de la population. Dans les rangs inférieurs de la société, les femmes ne sont point recluses, et elles se livrent à de fort rudes travaux [35].
Suivant Barrow, les Chinois sont le peuple le plus timide et le plus lâche qui soit sur la surface de la terre ; ils remercient le magistrat qui les châtie, et baisent le bambou qui les frappe ; le seul acte de tirer une épée ou de présenter un pistolet suffit pour les faire tomber en convulsion. Il est bien possible, en effet, qu’un peuple auquel tous les arts et toutes les habitudes de la guerre sont étrangers, ne soit pas doué de ce genre de courage si commun parmi les peuples de l’Europe. Nous voyons parmi nous des multitudes d’hommes que l’aspect d’un officier de police, ou la menace d’un magistrat civil, font trembler de tous leurs membres, et qui n’oseraient dire leur pensée en présence de deux témoins. Ces hommes, jugés par les habitants d’un pays libre, seraient les plus lâches et les plus vils des mortels ; mais qu’on les place devant une batterie et que leur chef leur ordonne d’aller se faire tuer, ils y iront. Ces divers genres de lâcheté et de courage, ne sauraient être des productions du climat ; puisqu’on les trouve à la fois sur le même sol. Les Tatars qui gouvernent ne sont pas moins exposés à l’influence du climat que les Chinois qui sont gouvernés ; comment seraient-ils donc moins craintifs ?
Il est difficile d’ailleurs de se persuader que cette lâcheté reprochée à la population de la Chine, soit bien réelle, ou que du moins elle soit générale, lorsque les mêmes voyageurs qui nous en parlent, nous disent qu’on ne doit guère s’attendre que la dynastie tatare se maintienne assez longtemps sur le trône pour se confondre avec les Chinois [36] ; que, malgré les nombreuses armées du gouvernement, il se forme de troupes de voleurs si formidables, qu’ils menacent les villes les plus populeuses [37] ; que, sans raisonner sur le droit de changer leur gouvernement, plusieurs d’entre eux se plaisent à regarder un pareil changement comme propre à améliorer leur condition ; qu’ils sont enclins à prendre part aux révoltes qui se manifestent fréquemment tantôt dans une province et tantôt dans une autre [38] ; que la simple déclaration des droits de l’homme pourrait produire chez eux de la fermentation, parce qu’ils sont susceptibles d’impressions fortes et disposés aux entreprises ; qu’il existe parmi eux des hommes dont les principes ont pour base la haine de la monarchie, et qui ont l’espérance de la renverser [39] ; enfin, lorsque nous voyons que quelques pirates de la même nation, inspirent la terreur dans toutes les provinces méridionales, et y font craindre une insurrection générale [40].
L’inactivité et la paresse étant considérées comme particulières aux climats chauds, on ne sera point étonné que les Chinois, qui habitent pour la plupart un climat tempéré et variable, soient actifs et laborieux [41] ; mais ce qui étonnera sans doute, c’est que l’activité paraît s’accroître à mesure qu’on avance vers la ligne équinoxiale. À Ting-Hai, à moins de trente degrés de l’équateur, l’industrie et l’activité règnent dans toute la ville ; les hommes passent d’un air occupé dans les rues ; personne ne demande l’aumône ; tout le monde, sans exception, paraît se livrer au travail [42]. L’activité des Chinois est la même entre les tropiques : à Macao leur industrie est sans cesse agissante. Il est vrai que les Portugais, qui possèdent cette île à titre de conquérants, y ont apporté cette antipathie du travail commune à tous les possesseurs d’hommes. Quand ils ne peuvent vivre d’impôts, ils vont dans les rues, la tête haute et l’épée au côté, demander noblement l’aumône ; mais c’est la conquête, et non la chaleur du climat, qui a fait d’eux des gentilshommes [43] ; à Manille, où l’on voit des Portugais par milliers, ils sont sans cesse agissants, à côté des paresseux Espagnols [44].
Les colonies hollandaises placées presque sous l’équateur offrent un contraste plus frappant encore. Là, sous la même latitude et sur le même sol, on trouve trois populations différentes : les Hollandais, conquérants et maîtres ; les indigènes, esclaves conquis ou achetés, et des Chinois qui sont venus librement s’y établir, et qui ont la liberté d’abandonner le pays. Les Hollandais, si actifs, si industrieux, si économes dans leur pays natal, ont, dans l’île de Java, toutes les habitudes et tous les vices des conquérants : ils en ont l’oisiveté, l’orgueil, l’insolence, la prodigalité, le luxe et surtout la cruauté. Il n’existe de différence entre eux et une armée de soldats qu’en ce qu’ils ont joint le calcul et l’avidité du commerce aux vices propres à tous les conquérants. Les esclaves et la population asservie sont lâches, indolents, paresseux ; il en faut une multitude pour exécuter ce que ferait une seule personne libre avec facilité [45]. Enfin, cent mille Chinois, qui ne sont ni des vainqueurs, ni des vaincus, et qui n’ont ni l’orgueil des premiers, ni la bassesse des seconds, exécutent tous les travaux. Ces peuples industrieux, suivant Barrow, exercent seuls toutes les professions. Ils cultivent la terre, fournissent les marchés de végétaux, de volaille et de viande ; ils recueillent le riz, le poivre, le café et le sucre nécessaires à la consommation et à l’exportation. Ils font le commerce dans l’intérieur et sur les côtes ; ils servent de courtiers, de facteurs et d’interprètes aux Hollandais et aux naturels. Ils afferment et perçoivent les impôts et les revenus les uns des autres ; en un mot, ils ont le monopole de l’île entière [46]. Le même voyageur dit ailleurs qu’à Batavia les Chinois sont maçons, charpentiers, tailleurs, cordonniers, marchands en détail et courtiers ; qu’ils font tout ce qui exige des soins et de la peine, et que, sans eux, les Hollandais courraient risque de mourir de faim. Ces mêmes Chinois qui se distinguent par leur activité et par leur amour pour le travail, se font remarquer par leurs mœurs paisibles et par leur honnêteté [47].
Les habitants des Célébes, qui vivent sous l’équateur, sont agiles, robustes, industrieux, et ont beaucoup de courage. D’autres peuples situés sous la même latitude et dans les mêmes parages, tels que les Papous, les habitants de Céram et des îles de Mindanao, se distinguent, sinon par leur civilisation, au moins par leur énergie et leur audace [48]. Enfin, les peuples de l’Asie qui habitent le plus près de l’équateur, ceux de la presqu’île de Malaca, en sont aussi les plus courageux et les plus énergiques.
« Ces barbares, dit Raynal, enchérissent sur leurs anciennes mœurs, où le fort se faisait honneur d’attaquer le faible : animés aujourd’hui par une fureur inexplicable de périr ou de tuer, ils vont avec un bateau de trente hommes aborder nos vaisseaux, et quelquefois ils les enlèvent. Sont-ils repoussés, ce n’est pas du moins sans emporter avec eux la consolation de s’être abreuvés de sang. Un peuple à qui la nature a donné cette inflexibilité de courage, peut bien être exterminé, mais non soumis par la force [49]. »
Il est juste d’observer que ces derniers peuples sont classés au nombre de ceux qui appartiennent à l’espèce malaie.
Les voyageurs qui parlent des mœurs domestiques des Chinois, en rendent un compte peu favorable ; mais on ne voit pas bien comment des hommes qui ont été tenus en charte privée, ont pu en juger ; et ils ne sont pas toujours d’accord avec eux-mêmes [50]. On accuse les Chinois de manquer de bonne foi dans leur commerce avec les Européens ; et à cet égard les témoignages sont loin d’être d’accord. Il semble que, dans beaucoup de cas, les voyageurs ont ajouté plus de foi aux rapports qui leur ont été faits, qu’à leur propre expérience.
« Nous eûmes, dit Barrow, des preuves convaincantes et répétées de la sobriété, de l’honnêteté, de l’attention et de la délicatesse de nos équipages et de tous les Chinois qui nous approchaient [51]. » Est-il beaucoup d’étrangers qui puissent faire un tel éloge de la population de Paris ou de Londres ?
Macartney a observé que les Chinois pouvaient se livrer à un travail modéré pendant une plus longue durée de temps que la plupart des Européens des classes inférieures. Il a cherché la cause de ce phénomène, et il a cru la voir dans la supériorité d’éducation et de mœurs des premiers. On leur donne de bonne heure, dit-il, de meilleures et de plus saines habitudes ; ils restent plus longtemps sous la direction de leurs parents. Ils sont pour la plupart sobres ; ils se marient jeunes ; ils sont moins exposés aux tentations du libertinage, et moins sujets à contracter des maladies qui corrompent les sources de la vie [52].
En même temps qu’on accuse la classe générale des marchands de manquer de bonne foi et de probité, on dit qu’il ne faut pas les confondre avec ceux qui traitent avec les Européens à Canton, sous la sanction immédiate du gouvernement, et qui se sont toujours fait remarquer par leur loyauté et leur scrupuleuse exactitude [53].
« Nous avons, à plusieurs égards, dit Georges Dixon, des preuves incontestables de la supériorité de leur police sur tous les pays du monde ; car les subrécargues anglais laissent souvent à Canton, lorsqu’ils en partent pour se rendre à Macao, une somme de cent mille livres sterling au moins, et n’ont d’autre sûreté que le cachet des membres du hong et des mandarins [54].
Cependant, les plaintes que font les négociants européens qui fréquentent le port de Canton, sont trop générales pour qu’elles soient dénuées de fondement : mais est-il bien sûr que, si des négociants chinois venaient traiter dans les principales villes de l’Europe, sans entendre un seul mot de nos langues, et sans connaître aucune de nos habitudes, ils n’auraient pas à former les mêmes plaintes ? Pense-t-on qu’un vaisseau chinois qui viendrait dans les ports de Londres, aurait moins à craindre l’avidité, les ruses, les politesses des individus qui iraient lui offrir leurs services, qu’un vaisseau européen dans les ports de la Chine ? Croit-on, enfin, que le tableau qu’il aurait à faire de la populace qui l’aurait environné pendant son séjour, serait une représentation exacte de la population qu’il n’aurait pas vue ?
Quoi qu’il en soit, il n’est pas ici question de comparer des peuples d’espèce mongole à des peuples d’espèce caucasienne ; il ne s’agit que d’exposer quelles sont les circonstances sous les quelles des peuples qui appartiennent à la même espèce prospèrent le mieux, et quelles sont les positions dans lesquelles certaines passions se développent de préférence à d’autres.
Nous avons vu qu’à mesure qu’on avance du nord vers la ligne équinoxiale, la population de la Chine devient plus active et plus laborieuse ; qu’à Ting-Hai tout le monde, sans exception, paraît se livrer au travail, et que personne n’y demande l’aumône. Nous avons vu également que, dans les îles de l’Asie situées entre les tropiques, les Chinois se distinguent entre toutes les autres nations par leur probité et par la pureté de leurs mœurs, tandis qu’on fait de graves reproches à ceux qui sont plus élevés vers le nord. La raison de ces phénomènes se trouve dans la manière dont les conquérants se sont répandus dans le pays. Le plus grand nombre se trouvent autour de leur chef ; là, par conséquent, l’activité, l’industrie, le respect pour la propriété, sont peu en honneur. Dans les provinces méridionales de la Chine, au contraire, on ne trouve de Tatars que ceux qui remplissent les premiers emplois : ce sont donc les mœurs des hommes du pays qui y dominent : les vices et les préjugés importés du centre de l’Asie peuvent à peine s’y faire sentir.
Les peuples d’espèce mongole, du nord et du nord-est de l’Asie, ont-ils des mœurs plus douces et plus pures que les peuples de même espèce du sud-est ou du sud ? Ont-ils plus de générosité, de franchise et surtout de liberté ? La plus grande partie du nord de l’Asie et de l’Europe, depuis la mer du Kamtchatka jusqu’à la mer Baltique, fait partie de l’empire russe. L’on a déjà vu à quoi se réduisent les vertus et la somme de liberté qui appartiennent à quelques-uns des peuples répandus sur cet immense territoire ; on verra plus loin quelles sont les vertus et la liberté qui existent dans les autres parties de l’empire de Russie. Il resterait à savoir si les Tatars qui ne sont pas encore indépendants sont plus libres et plus vertueux que les Chinois.
« La vie militaire, dit Macartney, est plus faite pour un Tatar que pour un Chinois. L’éducation dure, les mœurs grossières, l’esprit actif, les inclinations vagabondes, les principes relâchés et la conduite irrégulière du Tatar sont plus propres à la guerre que les habitudes calmes, réglées, et les goûts domestiques, moraux et philosophiques des Chinois. La Tatarie semble faite pour produire des guerriers, et la Chine des lettrés [55]. »