Traité de Législation: VOL II
Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce nègre de l’
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 26: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce nègre de l’extrémité australe de l’Afrique. — Des mœurs qui résultent de cet état.
Les peuplades qui habitent à l’extrémité australe de l’Afrique, diffèrent tellement entre elles par leur constitution physique, elles diffèrent tellement des peuples du même continent placés entre les tropiques, qu’il n’est peut-être pas très juste de les classer sous la même dénomination. Cependant, comme c’est ainsi que ces peuples ont été déjà classés, et comme il s’agit moins de déterminer les différences physiques qui existent entre eux que de constater l’influence des lieux et des climats sur le perfectionnement moral des hommes des diverses espèces, j’adopte la classification qui a été faite, sans prétendre néanmoins qu’elle soit la meilleure.
Trois races d’hommes existent au cap de Bonne-Espérance, sans compter les colons, ni les nègres qu’ils y ont introduits : ce sont les Cafres, les Hottentots et les Boschismans. Les premiers, habitant sur les côtes de la mer, dans les lieux les plus bas et les plus rapprochés de l’équateur, jouissent du sol le plus fertile et de la température la plus douce ou la plus chaude : ces peuples sont agriculteurs, pasteurs et chasseurs. Les seconds habitent sur des plaines élevées et arides, ils sont un peu plus éloignés de l’équateur, et jouissent par conséquent d’une température moins douce : ils ne sont que pasteurs et chasseurs. Les troisièmes habitent sur des montagnes élevées et arides : ils sont sous un climat comparativement froid : ils ne vivent que de chasse ou de proie.
Nous avons déjà vu que les individus qui appartiennent à la première de ces trois races d’hommes, jouissent d’une constitution physique plus forte et ont une taille plus élevée que les individus de la seconde race, et que ceux-ci à leur tour sont plus grands et mieux constitués que les individus dont la troisième race est composée ; nous avons vu ensuite que les facultés intellectuelles sont un peu plus développées chez les premiers que chez les seconds, et qu’elles le sont un peu plus chez ceux-ci qu’elles ne le sont chez les troisièmes. Il s’agit maintenant d’exposer quel est le perfectionnement moral auquel chacune de ces trois classes d’hommes est parvenue, et de comparer leurs mœurs à celles des peuples qu’on a classés sous la même dénomination, mais qui vivent sous la zone torride.
Les Cafres, quoiqu’ils cultivent la terre, tirent de leurs troupeaux la partie la plus considérable de leur subsistance, et sont obligés de changer souvent de lieu pour les faire paître [694]. Ils ne sont ni conquérants ni conquis, et ont par conséquent une organisation sociale moins compliquée que celle des peuples de ce continent placés entre les tropiques. Ils reconnaissent un chef héréditaire ; mais ce chef n’a presque point de prérogatives, et vit de la même manière que tous les autres individus de sa tribu [695].
Les femmes ne sont cependant pas moins esclaves chez eux que chez les autres peuples nègres ; elles sont condamnées aux travaux les plus pénibles ; non seulement elles labourent la terre, sèment et recueillent le grain, mais elles fabriquent leurs meubles, bâtissent les habitations et en rassemblent les matériaux [696]. La garde des troupeaux, la chasse et la guerre sont le partage des hommes [697]. Les femmes étant asservies, un individu en possède souvent plusieurs. Dans le temps de leurs incommodités périodiques, elles sont obligées de se séquestrer comme les femmes de Guinée, et comme celles des peuples cuivrés du nord de l’Amérique. Elles n’ont aucune part des biens que leurs parents laissent en mourant. Dans leur parure elles sont moins recherchées que les hommes [698].
Les Cafres portent, dans leurs guerres, le même esprit d’animosité et de vengeance que les autres peuples qui vivent sur les mêmes côtes. Si un village est surpris, tous les habitants en sont exterminés, et le pays est converti en désert [699]. Ces peuples cependant mettent moins de perfidie dans leurs guerres que les Hottentots ; ils attaquent souvent leurs ennemis de front, et n’empoisonnent point leurs flèches.
« Le Cafre, dit Levaillant, cherche toujours son ennemi face à face ; il ne peut lancer sa sagaie qu’il ne soit à découvert. Le Hottentot, au contraire, caché sous une roche ou derrière un buisson, envoie la mort sans s’exposer à la recevoir ; l’un est le tigre perfide qui fond traîtreusement sur sa proie ; l’autre est le lion généreux qui s’annonce, se montre, attaque, et périt s’il n’est pas vainqueur [700] ».
Les Cafres ont eu assez d’énergie et de puissance pour mettre des bornes aux usurpations des colons hollandais ; les Hottentots ont laissé envahir tout leur territoire [701]. Enfin, les Cafres, sans être très propres, sont beaucoup moins sales que les Hottentots [702].
Les tribus hottentotes n’ont pas toutes les mêmes mœurs : elles avaient généralement adopté la vie pastorale quand les Hollandais prirent possession du cap de Bonne-Espérance ; elles suppléaient, par le moyen de la chasse, à ce qu’elles ne pouvaient pas retirer de leurs troupeaux ; un petit nombre seulement était étranger à la vie pastorale et ne vivait que de proie. Quoique l’envahissement de leur territoire par les Européens, et l’oppression qui en a été la conséquence, aient beaucoup altéré leurs mœurs, on peut juger de leur ancien état par les descriptions que les voyageurs nous ont données de l’état où ils les ont vus.
Chaque peuplade est soumise à un chef ou capitaine qui n’avait probablement pas d’autres fonctions autrefois que de marcher à la tête de sa tribu, lorsqu’elle allait à la chasse, ou qu’elle voulait attaquer une tribu ennemie. Ce chef n’est maintenant qu’un officier de police, qui tient son autorité, et le bâton qui en est le signe, du chef de la colonie hollandaise, aujourd’hui soumise aux Anglais. Son autorité n’est pas toujours très respectée, et dans les querelles qui surviennent, il lui arrive quelquefois de voir briser sur lui-même son bâton de commandement [703].
Les femmes ne sont pas moins esclaves, ni moins avilies dans cette partie de l’Afrique que sous les climats les plus brûlants. Un Hottentot, qui donne un bœuf pour avoir un clou ou tout autre morceau de fer, croit faire un excellent marché en donnant une de ses filles en échange d’une vache [704]. Un homme peut avoir le nombre de femmes qu’il juge convenable ; mais il est rare qu’il en prenne plus de deux, et il n’y a même que les chefs qui se permettent ce genre de luxe [705]. Aussitôt qu’une femme appartient à un homme, c’est elle qui fait tous les travaux qu’exige l’entretien du ménage : elle va couper le bois dont elle a besoin pour préparer les aliments ; elle va à la recherche des racines dont ces peuples se nourrissent ; elle est en un mot traitée comme une esclave. Le mari, qui n’a d’autre occupation que de boire, de manger, de fumer et de dormir, ne lui laisse prendre de repos que dans le petit nombre d’occasions où il s’éloigne, soit pour aller à la chasse ou à la pêche, soit pour veiller sur ses troupeaux. Une fille partage l’esclavage de sa mère, et concourt aux mêmes travaux aussitôt qu’elle en a la force [706].
La femme n’est pas admise à manger avec son mari, ni même à loger toujours dans la même hutte ; elle vit dans une cabane séparée, et se nourrit d’aliments que son mari considère comme vils ou impurs [707]. Lorsqu’un garçon est jugé digne d’être admis parmi les hommes, il se sépare de ses sœurs et de sa mère, et ne les admet plus à manger avec lui : il peut alors les insulter et les traiter en esclaves, sans craindre d’en être puni par son père. Une mère est sans cesse exposée aux mauvais traitements de ses enfants ; loin que ces outrages soient considérés comme les effets d’un mauvais naturel, les hommes les considèrent comme des preuves non équivoques d’un courage mâle et d’une bravoure distinguée, et en applaudissent l’auteur [708]. Les Hottentotes sont obligées de se tenir séquestrées à une certaine distance de la horde, dans le même cas que les femmes des Cafres [709]. Elles peuvent être renvoyées par leurs maris, et rester privées de toutes ressources, si elles ne sont pas défendues par leurs propres parents [710]. Elles sont généralement chastes et réservées dans leur conduite : on n’a trouvé qu’une seule tribu où elles aient paru ne pas l’être [711].
Si des enfants incapables de pourvoir par eux-mêmes à leurs besoins, perdent leur père et leur mère, non seulement ils ne sont secourus et protégés par personne, mais on se hâte de les ensevelir vivants, quel que soit leur âge, pour leur épargner les horreurs d’une plus longue agonie ; un enfant est enterré vivant, même lorsqu’il ne perd que sa mère, s’il n’est pas sevré au moment où elle meurt ; une femme qui accouche de deux jumeaux, en détruit ordinairement un, dans l’impuissance de les élever l’un et l’autre [712].
Les individus qui arrivent à la vieillesse, et qui ne peuvent plus ni se suffire à eux-mêmes, ni rendre des services à d’autres, sont relégués dans une cabane construite exprès ; on leur porte une fois à manger, et ensuite on les abandonne. Là, ils périssent de faim ou sont dévorés par les bêtes féroces : ce sort est réservé même aux vieillards qui possèdent des troupeaux et qui ont des enfants ; c’est celui de leurs fils à qui leurs biens sont exclusivement dévolus, qui prononce et exécute la sentence [713]. Les malades qu’on croit n’avoir pas le moyen de guérir, éprouvent le même sort [714].
Si telle est la destinée de tous les êtres faibles dans le cours ordinaire de la vie, il est aisé de voir quel est leur sort dans les cas où l’on ne peut échapper à l’ennemi que par la fuite, et dans les cas plus communs encore où une peuplade est attaquée par la famine. Dans de pareilles circonstances, les enfants, les vieillards, les malades, les traîneurs, en un mot, tous les êtres faibles, sont abandonnés ; ils meurent dans les tourments de la faim, ou sont massacrés. Ceux qui fuient, dit Levaillant, ne sont pas plus sûrs eux-mêmes d’échapper au fléau général : plus des trois quarts périssent dans la route, au milieu des sables et des rochers, brûlés par la soif et consumés par la faim ; le petit nombre qui survit, fait de longues marches avant que d’avoir trouvé quelques légères ressources [715].
Les Hottentots se distinguent de tous les peuples de la même espèce, par une saleté excessive, et par une invincible paresse. Ils se frottent habituellement, de la tête aux pieds, d’un mélange de graisse, de suie et d’excréments de leurs animaux ; et on les sent par l’odeur qu’ils exhalent, longtemps avant que de les voir. Les peaux de mouton qui les couvrent, et les huttes qu’ils habitent, sont, s’il est possible, plus sales encore que leurs personnes. Ils sont couverts de vermine, et ils ne s’en débarrassent que pour la manger [716].
Leur paresse de corps et d’esprit est telle, que rien n’est capable de les y faire renoncer, pas même la faim. Il n’est point de peuple sous le soleil, dit Kolbe, qui ait une pareille aversion pour penser et pour agir. On dirait qu’ils font consister leur félicité à vivre dans l’inaction et dans l’indolence [717]. Quand ils ont rassasié leur faim ils dorment ; et, si les moyens de l’apaiser leur manquent, ils dorment encore, et en calment ainsi les douleurs.
Éprouvant, comme tous les animaux qui vivent de proie, des alternatives de disette et d’abondance, ils contractent les mêmes habitudes.
« Le Hottentot, dit Levaillant, est gourmand tant qu’il a des provisions en abondance ; mais aussi, dans la disette, il se contente de peu ; je le compare, sous ce rapport, à l’hyène, ou même à tous les animaux carnassiers, qui dévorent toute leur proie dans un instant, sans songer à l’avenir, et qui restent en effet plusieurs jours sans trouver de nourriture, et se contentent de terre glaise pour apaiser leur faim. Le Hottentot est capable de manger en un seul jour dix à douze livres de viande : et, dans une autre circonstance défavorable, quelques sauterelles, un rayon de miel, souvent aussi un morceau de cuir de ses sandales, suffisent à ses besoins pressants. Je n’ai jamais pu faire comprendre aux miens qu’il était sage de réserver quelques aliments pour le lendemain ; non seulement ils mangent tout ce qu’ils peuvent, mais ils distribuent le superflu aux survenants ; la suite de cette prodigalité ne les inquiète en aucune façon. On chassera, disent-ils, ou l’on dormira. Dormir est pour eux une ressource qui les sert au besoin ; je n’ai jamais passé dans des contrées âpres et stériles où le gibier est rare, que je n’aie trouvé des hordes entières de sauvages endormis dans leurs kraals, indice trop certain de leur position misérable ; mais ce qui surprendra beaucoup, et que je n’annonce que sur des observations vingt fois répétées, c’est qu’ils commandent au sommeil, et trompent à leur gré le plus puissant besoin de la nature.
« Il est pourtant des moments de veille au-dessus de leurs forces et de l’habitude. Ils emploient alors un autre expédient non moins étrange, et qui, pour n’inspirer nulle croyance, ne cessera pas d’être un fait incontestable et sans réplique ; je les ai vus se serrer l’estomac avec une courroie ; ils diminuent ainsi leur faim, la supportent plus longtemps, et l’assouvissent avec bien peu de chose [718]. »
Leur imprévoyance égale leur paresse : les femmes, qui sont chargées de faire les provisions nécessaires à l’existence de la famille, en font rarement pour plus d’un jour. S’il leur arrive d’avoir quelques approvisionnements d’avance, ils sont disposés à les céder pour le premier objet qui les frappe, et qui ne peut être pour eux d’aucune utilité. Lorsque le mauvais temps, des pluies excessives ou des orages ne leur permettent pas de sortir selon leur coutume, la famille se trouve réduite à la plus grande disette, et ne vit qu’en mangeant les peaux desséchées qui lui ont longtemps servi de sandales [719].
Les fréquentes disettes qui sont la suite de leur imprévoyance et de leur paresse, leur font contracter l’habitude de se nourrir d’objets qui inspireraient une répugnance invincible à des peuples moins stupides et moins grossiers. Si le vent leur amène** un de ces nuages de sauterelles qui sont un fléau pour les parties cultivées de l’Asie ou de l’Afrique, ils en manifestent une joie extraordinaire. Ils se hâtent de ramasser celles qui tombent ou se posent à terre ; ils en remplissent leurs magasins, et quelque infecte que soit l’odeur qu’elles exhalent, ils les mangent avec délices [720]. Si une baleine, un hippopotame, ou tout autre animal est jeté mort et à demi pourri sur le rivage de la mer, les Hottentots y courent et le dévorent sur la place, même quand ils ne sont pressés par aucun besoin extraordinaire [721]. Le vautour, qui exhale l’odeur putride des animaux dont il s’est toujours nourri, et que repoussent les animaux les plus carnassiers, est un mets qui n’est pas désagréable pour eux [722]. Ils mangent avec tant d’avidité et de saleté, qu’on les prendrait pour des bêtes féroces affamées [723].
En s’établissant au cap de Bonne-Espérance, les Hollandais, pour mieux assurer l’assujettissement des Hottentots, les ont privés de la faculté de porter des armes, même pour leur défense personnelle [724] ; s’il s’élève quelque différend entre deux tribus, ce sont eux-mêmes qui en décident [725]. Les haines et les antipathies nationales que la guerre produit chez toutes les nations, et qui sont si violentes chez les peuples encore barbares, doivent donc être très affaiblies chez les Hottentots, en supposant qu’elles y aient existé avec la même force qu’on a observée chez d’autres nations. Les voyageurs qui les ont visités n’ont éprouvé de leur part que de bons procédés ; ils ont trouvé chez eux de la générosité, de la reconnaissance, de la probité, de l’exactitude à tenir leurs promesses. Ils sont incapables de perfidie et même de dissimulation ; le mensonge leur est si étranger, qu’ils ne savent même pas cacher les crimes qu’ils ont commis ; si on les accuse d’un fait vrai, ils le reconnaissent et cherchent seulement à s’excuser. Ils sont susceptibles d’un attachement inviolable et d’une fidélité à toute épreuve envers les maîtres qu’ils servent [726]. Levaillant assure cependant que ceux qui vivent habituellement avec les colons, sont des hommes complètement dépravés : il est bien rare, dit-il, qu’ils ne deviennent pas des monstres ; mais il ne dit pas en quoi leurs vices consistent [727].
Les peuples dont je viens d’esquisser les mœurs, sont ceux qui, à l’extrémité australe de l’Afrique, ont adopté la vie pastorale. Mais il est, au milieu d’eux, des hommes qui sont encore moins avancés, et qui vivent dans une température plus froide ; ce sont les Boschismans, peuples qui ont fixé leurs habitations sur les montagnes. Il n’existe, parmi eux, aucune espèce de subordination sociale, quoiqu’on les rencontre quelquefois en troupes. Ils sont tellement isolés les uns des autres, qu’à côté de la caverne où vit une bête sauvage, on trouve une caverne dans laquelle vit la famille d’un Boschisman. Ils habitent dans les buissons ou dans les creux des rochers comme les bêtes féroces, dont ils ont adopté les mœurs. Ils vont ordinairement nus, à moins qu’une chasse heureuse ne leur ait donné le moyen de s’emparer d’un animal, car alors ils en portent la peau sur les épaules, jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux [728]. Tant qu’ils peuvent trouver, au sein de leurs montagnes, des racines sauvages, des serpents, des chenilles, des araignées, des sauterelles, des fourmis ou d’autres insectes, ils s’en nourrissent et descendent rarement dans les plaines [729]. Mais, quand ces aliments leur manquent, ils s’arment de leur petit arc et de leurs flèches empoisonnées ; ils descendent dans les vallées et vont se mettre en embuscade, attendant, comme les bêtes féroces, que le hasard fasse passer à leur portée quelque animal dont ils puissent faire leur proie [730].
« C’est dans les rochers les plus escarpés et dans les cavernes les moins accessibles, dit Levaillant, qu’ils se retirent et passent leur vie. Dans ces endroits élevés, leur vue domine au loin sur la plaine, épie les voyageurs et les troupeaux épars ; ils fondent comme un trait, et tombent à l’improviste, sur les habitants et les bestiaux, qu’ils égorgent indistinctement ; chargés de leur proie et de tout ce qu’ils peuvent emporter, ils regagnent leurs antres affreux qu’ils ne quittent, pareils aux lions, que lorsqu’ils s’en sont rassasiés, et que de nouveaux besoins les poussent à de nouveaux massacres. Mais comme la trahison marche toujours en tremblant, et que la seule présence d’un homme déterminé suffit souvent pour en imposer à ces troupes de bandits, ils évitent avec soin les habitations où ils sont assurés que réside le maître ; l’artifice et la ruse, ressources ordinaires des âmes faibles, sont les moyens qu’ils emploient et les seuls guides qui les accompagnent dans leurs expéditions [731]. »
Les Boschismans sont assujettis à des privations plus longues encore que celles qu’éprouvent les Hottentots ; mais c’est surtout dans les temps où leurs forces sont affaiblies ou ne sont pas encore développées, que ces hommes sont sujets à manquer d’aliments : alors leur principale nourriture se compose de fourmis. Souvent j’ai vu avec peine, dit Sparrman, quelques-uns de ces pauvres vieillards fugitifs épuiser sur ces monticules endurcis le reste de leurs forces, pour n’y trouver, lorsqu’ils sont enfin brisés, qu’un animal usurpateur, qui, après s’être glissé dans le nid, a mangé les fourmis et consommé leurs provisions [732]. Ces hommes, comme les animaux qui vivent de proie, supportent la faim pendant un temps très considérable ; mais, quand ils peuvent se rendre maîtres d’une pièce de gros gibier, ils mangent une quantité prodigieuse de viande ; s’ils sont obligés de rejeter une partie des aliments qu’ils ont pris, parce que la capacité de leur estomac n’est pas en proportion de la voracité de leur appétit, ils se remettent à manger pour remplir le vide qui s’est opéré [733].
Les Boschismans sont en état de guerre avec tous les peuples qui les environnent ; mais ce sont les colons hollandais qui sont pour eux les ennemis les plus dangereux. Souvent, les colons et même les autres peuplades qui environnent les Boschismans, dit Péron, font une chasse ou battue sur ces malheureux, et tuent sans pitié comme sans remords tous ceux qu’ils trouvent. Les Hollandais conservent cependant quelquefois les jeunes enfants, pour les élever à garder leurs troupeaux ; mais ils prétendent que jamais, même quand ils sont élevés chez eux, ils ne peuvent leur faire perdre leurs premières inclinations vagabondes [734].
Ces peuples sont sans courage ; lorsqu’ils sont surpris, les plus intrépides cherchent leur salut dans la fuite, les autres se laissent prendre ou égorger sans résistance. Il suffit de six ou sept colons, pour environner pendant la nuit une troupe de cinquante ou même de cent individus, et pour se rendre maîtres de la plupart d’entre eux. Quand les colons se sont formés en cercle autour de la peuplade, ils donnent l’alarme par quelques coups de feu : ce bruit inattendu répand parmi les sauvages une si grande consternation, qu’il n’y a que les plus hardis et les plus intelligents qui osent franchir le cercle et se sauver ; et les colons, débarrassés de ceux qu’ils craignaient le plus, amènent les autres tremblants et stupides de frayeur [735].
Ces peuples sont trop sauvages et trop dénués de toutes ressources pour qu’aucun voyageur ait pu aller s’établir parmi eux, et étudier leurs mœurs domestiques ; mais il est facile de voir que, de tous les indigènes du cap, les plus faibles, les plus lâches et les plus barbares, sont ceux qui habitent dans les lieux les plus élevés, les plus froids et les plus arides ; et que les peuples qui habitent sur le rivage de la mer et sur les bords des rivières, sont les plus forts, les plus courageux et les moins reculés dans la civilisation.