Comma for either/or — dharma, courage. Spelling forgiving — corage finds courage.

    Cover for Traité de Législation: VOL II

    Traité de Législation: VOL II

    Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce nègre des c

    Charles Comte

    CHAP. 27: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce nègre des côtes occidentales d’Afrique situées entre les tropiques. — Du genre d’inégalités qui existent chez ces peuples. — Des mœurs qui résultent de ces inégalités. — Parallèle entre les mœurs de ces peuples et les mœurs des peuples de même espèce qui vivent à l’extrémité australe de ce continent.

    Les diverses classes dont un peuple se compose, exercent les unes sur les autres une influence si étendue, qu’il n’est presque pas possible de se faire des idées exactes des mœurs de chacune des fractions dont il est formé, si l’on ne commence par se faire une idée générale de l’ordre social vu dans son ensemble. Je dois donc faire connaître ici, comme dans les chapitres précédents, quelle est la constitution générale de chaque association, avant que d’exposer quels sont les rapports qui existent, soit entre les diverses fractions dont chaque peuple se compose, soit entre les nations que mettent en contact des relations de commerce ou une contiguïté de territoire.

    En étudiant les mœurs des peuples d’espèce malaie, répandus dans les îles du grand Océan, nous avons aperçu, dans les archipels les plus rapprochés de l’équateur, deux races d’hommes sur le même sol : une race de vaincus cultivant la terre dont ils furent jadis les maîtres, vivant dans le mépris et la misère, n’ayant pas même d’habitations pour se reposer, obligés de se nourrir des aliments les plus vils, et étant sans liaisons les uns avec les autres ; et une race de vainqueurs, organisés pour l’intérêt de la conquête ; vivant dans l’oisiveté ou ne se livrant qu’aux exercices propres à maintenir leur supériorité sur les vaincus, n’accordant de l’estime qu’aux objets dont ils peuvent avoir la possession exclusive, maîtres absolus des habitations, des terres et même des cultivateurs. Nous avons vu de plus l’organisation sociale, assez compliquée dans les mêmes archipels, s’affaiblir ou se simplifier à mesure qu’on s’éloigne des îles qui ont fait le plus de progrès dans les arts, et disparaître presque entièrement lorsqu’on arrive à l’extrémité des terres australes, dans la Nouvelle-Zélande ou dans la terre de Van-Diemen. Enfin, nous avons vu les passions malveillantes se multiplier et devenir plus énergiques, et les êtres faibles traités d’une manière plus dure ou plus cruelle, à mesure que nous nous sommes plus rapprochés de l’état de barbarie.

    Les peuples d’espèce éthiopienne nous offrent au centre et à l’extrémité australe de l’Afrique, un spectacle analogue à celui que nous a présenté l’espèce malaie dans le grand Océan, et l’espèce cuivrée en Amérique. La différence la plus remarquable que nous trouverons entre les peuples d’espèce nègre d’Afrique et les peuples de même race observés dans la Nouvelle-Hollande et la terre de Van-Diemen, est que les premiers ont fait un peu plus de progrès que les derniers.

    Les peuples de la côte occidentale d’Afrique situés entre l’équateur et le tropique du capricorne, quoique appartenant tous à l’espèce éthiopienne, ne paraissent pas habiter le sol depuis la même époque. Si on les juge d’après leur organisation sociale, et d’après les dénominations à l’aide desquelles ils désignent quelques-uns de leurs chefs, on s’aperçoit à l’instant qu’une race de conquérants s’est rendue maîtresse du sol et des hommes qui l’habitaient, et qu’elle s’est organisée pour se maintenir en possession du territoire et des peuples conquis, comme les Malais du grand Océan et les barbares qui se sont répandus sur presque toutes les parties de l’Europe [736].

    Les peuples de ces contrées tirent de l’agriculture presque tous leurs moyens d’existence. La terre, partagée en propriétés particulières, est d’une fertilité extraordinaire. À l’exception du froment, elle produit toutes les plantes alimentaires qui croissent en Europe, et pourrait produire toutes celles qui ne peuvent croître que sous les tropiques ; elle donne deux et quelquefois trois récoltes dans le cours d’une année. Les habitants sont donc obligés d’avoir des demeures fixes, et par conséquent ils sont plus assujettis que ne le sont les indigènes de la terre de Van-Diemen et de la Nouvelle-Hollande [737].

    Les nègres du Congo sont soumis à un chef général qu’ils nomment foumou et auquel les voyageurs européens donnent le nom de roi. Ce chef, qui dans l’origine ne fut probablement que le général d’une armée conquérante, fait sa résidence à Loango, la partie la plus agréable du pays. Tous les chefs qui résident dans d’autres parties du territoire, le considèrent comme leur supérieur. Le roi, outre le pouvoir qu’il a sur ses grands vassaux ou sur sa noblesse, est maître de plusieurs villages qui dépendent immédiatement de lui, et qui forment, à proprement parler, le domaine de la couronne.

    Le chef général ne transmet pas son pouvoir au premier-né de ses enfants ; s’il meurt, ses grands officiers forment un conseil de régence, et lui nomment un successeur : les grands d’espèce nègre ont conservé une prérogative qu’ont laissé éteindre les conquérants des autres espèces. Le roi ne peut être élu que parmi les grands ; mais il suffit d’être né prince pour être éligible.

    « On pourrait supposer, dit Degrandpré, que le vainqueur, après avoir établi le siège de sa puissance en ce pays, donna des fiefs à ses enfants ou à ses principaux chefs à foi et hommage, et à charge d’un tribut qui vraisemblablement fut toujours en diminuant, ainsi que l’autorité du suzerain, et qui ne se reconnaît plus qu’au léger vestige de l’hommage qui subsiste aujourd’hui [738]. »

    Les distinctions de rang sont aussi prononcées chez les nègres de la côte occidentale d’Afrique, et les lois de l’étiquette aussi bien observées que dans l’état le plus monarchique de l’Europe. Dans la hiérarchie féodale des nègres, le roi est le premier personnage de l’État ; les princes nés sont placés au second rang ; les maris des princesses tiennent le troisième ; les suzerains ou grands-vassaux sont au quatrième ; les courtiers et les marchands viennent ensuite, et enfin les individus qui forment la masse du peuple, et qu’on désigne sous le nom de garçons tiennent le dernier rang [739].

    Les chefs ou nobles ont, sur tous les individus qui sont dans l’étendue de leurs domaines, un pouvoir sans limites. Ils peuvent les vendre, les échanger, les mettre à mort, comme ils le jugent convenable. Le seul frein qui les arrête, dans l’exercice de leur pouvoir, est la crainte de les voir émigrer sur une autre terre, et d’affaiblir ainsi leur puissance comparativement à leurs rivaux. Il existe, chez eux, deux sortes d’esclaves : les uns qui tiennent à la terre, comme ceux de notre régime féodal ; les autres qui ne tiennent à rien, et qui sont mis au rang des objets mobiliers. Ni les uns ni les autres n’ont rien en propre : leur seigneur ou maître considère comme sa propriété tout ce qu’ils acquièrent. Il les oblige à le suivre à la guerre ; et s’ils s’échappent, il les réclame auprès des autres grands, sur les terres desquels ils se sont retirés. La guerre est quelquefois nécessaire pour en obtenir la restitution.

    Les princes nés et les maris des princesses ont eux-mêmes des grands vassaux sur lesquels ils exercent le même pouvoir que ceux-ci ont sur leurs esclaves ; mais ce pouvoir est modifié par la puissance que possèdent ces vassaux, et probablement aussi par la crainte de les voir se placer sous la protection d’un autre maître.

    Enfin, le roi prétend avoir sur tous les grands, de quelque ordre qu’ils soient, les princes nés exceptés, un pouvoir sans limites ; mais cette prétention n’est admise que lorsqu’elle est soutenue par une force suffisante. Les grands lui résistent quand son pouvoir devient abusif ; cependant, comme chacun d’eux peut espérer d’être élu roi, ils respectent des prérogatives qui, quelque jour, peuvent être les leurs. Plusieurs de ces grands vassaux ont une si haute importance, qu’ils ne rendent foi et hommage au chef général qu’en lui envoyant un prince de leur sang, et qu’ils prennent eux-mêmes le titre de roi ou de foumou du pays sur lequel ils dominent : tels sont ceux de Cabende, Malembe et Mayombe. L’émissaire du roi, ou grand vassal de Cabende, prend le pas sur tous les autres dans les cérémonies ; car les grands de l’espèce nègre ne sont pas moins pointilleux sur les règles de l’étiquette que les grands des autres couleurs.

    Le pouvoir de tous les grands est héréditaire, et se transmet par ordre de primogéniture. Mais plus jaloux que les princes des autres races de conserver la pureté de leur sang, ou moins confiants dans la vertu des femmes des princes, les nègres pensent que la noblesse ne se transmet que par les femmes. Ainsi, les enfants d’une femme de sang royal sont toujours princes quel que soit leur père ; mais les enfants d’un prince ne prennent jamais d’autre rang que celui que leur donne leur mère. Les infidélités des princesses ne sont donc jamais des affaires d’État chez les peuples d’espèce nègre, et quand l’enfantement est un fait non contesté, la légitimité ne peut jamais être un sujet de doute.

    Le roi jouit de la prérogative de distribuer à ses vassaux immédiats tout terrain qui n’est pas occupé, privilège qui appartient, en général, à tout chef d’une armée conquérante. C’est au moyen des terres dont il dispose ainsi, et d’un certain nombre de serfs qu’il prend dans ses domaines particuliers, qu’il forme des apanages pour les princes qui n’en ont point. Le roi a de plus la prérogative de recevoir un tribut en femmes, que lui paient les grands vassaux à certaines époques, et particulièrement à son avènement à la couronne. Il établit les impôts qu’il se sent la puissance de faire payer ; ces impôts sont établis sur des objets de luxe, sur la vente des esclaves, ou bien ils sont perçus comme droits de péage ; enfin, il vend les emplois publics qui sont à sa nomination.

    Les officiers qui sont à la nomination du monarque, sont des personnes d’une haute importance. Un premier ministre, qui prend le titre de capitaine-mort, est celui qui est l’organe des volontés du roi, et qui les fait parvenir, soit aux grands vassaux, soit à ses autres officiers ; comme il peut inspirer lui-même ou modifier les volontés qu’il est chargé de transmettre, il se rend redoutable à tous les sujets de son maître. Un second ministre, qu’on désigne sous le nom de mafouc, est l’intendant général du commerce ; toutes les affaires commerciales sont dans sa juridiction ; et, comme il ne peut y suffire seul, il a sous ses ordres un certain nombre d’officiers. Un troisième ministre, qui porte le nom de mambouc, sert d’intermédiaire entre le roi et les marchands, et fait le métier de courtier : ces fonctions étant dévolues au premier prince qui possède d’ailleurs une grande puissance, lui donnent une influence très étendue. Un quatrième ministre, désigné sous le nom de monibanze, est investi de l’administration des finances : c’est lui qui est chargé de la recette des impôts et du paiement des dépenses. Un cinquième officier, connu sous le nom de maquimbe, est chargé de faire la police du port ; il juge les affaires litigieuses conjointement avec le mafouc. Une sixième espèce d’officiers, sont les gouverneurs des villages qui dépendent immédiatement du pouvoir royal, espèce de préfets dont les principales fonctions consistent à faire la police. Enfin, les monibèles sont une septième espèce d’officiers ; leurs fonctions consistent à être porteurs des ordres de leurs supérieurs immédiats. Chacun des grands a un monibèle ; celui du roi est un des premiers dignitaires de l’État, et on ne s’avise pas plus de mettre en doute les ordres dont il dit être porteur, qu’on ne s’avise de douter en France des ordonnances ou des lois publiées par le Moniteur.

    Chacun des vassaux du roi rend la justice aux hommes qui sont dans ses domaines ; mais il ne juge pas seul ; il est seulement le président d’un tribunal que les nègres désignent sous le nom de cabale, mot qu’ils ont adopté, du français. Ce tribunal ne rend la justice qu’en public, et au milieu de la multitude assemblée. Si une cause doit être jugée dans un ressort étranger, le seigneur se transporte dans le pays où le jugement doit être rendu ; il prend la défense de ses vassaux et tâche de faire rendre une décision en leur faveur. Il répond d’eux jusqu’à un certain point ; il paie leurs dettes, à moins qu’elles ne soient trop considérables ; car alors il les vend lui-même pour s’acquitter.

    Si l’une des parties est mécontente du jugement rendu par le tribunal de son seigneur, ou si elle a à se plaindre d’un déni de justice, elle peut en appeler au roi. Mais le seul avantage qu’elle puisse espérer de son appel, consiste à trouver un refuge sur les terres royales, avantage qui cesse d’exister toutes les fois que l’émigration est un mal plus grave que celui dont on se plaint. Cependant, comme les grands vassaux de la couronne craignent de voir leurs serfs déserter leurs domaines, ils ne se livrent impunément à l’oppression, que lorsqu’ils sont soutenus par leur propre maître.

    Dans les procédures criminelles, les accusés sont soumis au jugement de leur Dieu. Si un grand crime est commis, l’accusé comparaît devant les prêtres en présence du peuple, et demande l’épreuve du poison. Un prêtre lui présente aussitôt dans une tasse, une liqueur qu’il a préparée ; si le poison ne produit aucun effet, l’accusé est acquitté ; si, au contraire, il agit, l’accusé est mis en pièces aux premiers symptômes d’empoisonnement qui se manifestent. Cette épreuve se nomme avaler le fétiche.

    Les prêtres peuvent refuser à un accusé l’épreuve du poison, et le soumettre à l’épreuve du feu. Celle-ci consiste à tenir dans la main un charbon ardent ; si l’accusé n’en ressent aucun effet, il sort triomphant de l’épreuve ; on le reconduit chez lui avec solennité, en portant devant lui le fétiche qui l’a défendu.

    « Quel que soit le moyen que les prêtres emploient pour préserver la peau de l’action du feu, dit de Degrandpré, il est certain qu’ils savent la rendre incombustible ; et qu’au moyen d’une préparation préalable, ils font succomber à leur gré ceux que leur haine ou leur vengeance dévouent à la mort. Ils sont, sous ce rapport, d’autant plus redoutables qu’ils dirigent les accusations et qu’on n’en sort acquitté qu’à force de présents.

    « Il arrive quelquefois, continue le même écrivain, qu’un homme est soumis à l’épreuve pour un crime commis à vingt lieues de lui, quoique l’alibi soit prouvé. Telle est leur superstition, qu’ils sont fermement persuadés qu’on a le pouvoir d’envoyer à qui l’on veut le mauvais vent (c’est ainsi qu’ils désignent, en français, le mauvais esprit), et que, par ce moyen, on peut se rendre coupable de la mort d’un homme quoique très éloigné. Toutes les morts inopinées sont pour les prêtres des motifs d’épreuves dont on ne sort acquitté qu’en satisfaisant leur cupidité, à moins qu’ils n’aient des raisons particulières de faire succomber l’accusé, que rien alors ne peut sauver [740]. »

    Un grand peut être accusé d’un délit comme un homme des derniers rangs ; il peut, par conséquent, encourir la peine de mort ou l’esclavage ; mais, s’il lui arrive d’être condamné, il livre un homme de ses terres, et c’est sur celui-ci que s’exécute la sentence [741].

    Le gouvernement féodal dont je viens de tracer le tableau est établi chez tous les peuples de la côte occidentale d’Afrique, sur une étendue de près de quarante degrés de latitude ; et il n’y est probablement pas moins ancien que dans les États de l’Europe [742].

    Ces rois, ces ministres, ces grands d’espèce nègre, ne sont ni moins fiers de leurs titres et de leur naissance, ni moins jaloux de leurs prérogatives que ne le sont les personnages correspondants qui existent chez les peuples des autres espèces. Mais il ne faut pas s’imaginer que la même similitude se trouve dans les circonstances extérieures : le monarque de Loango est un nègre qui ne porte point de vêtements, qui marche pieds nus, qui habite une hutte de paille, qui s’asseoit par terre et mange avec les doigts ; ses ministres, ses grands vassaux, ne sont pas mieux pourvus et ne vivent pas mieux que lui ; mais cela n’affecte en aucune manière leur dignité, ni leur importance ; le pouvoir, les rangs, les distances, sont les mêmes [743].

    Ayant exposé l’organisation sociale ou la distribution des pouvoirs des peuples qui habitent la côte occidentale d’Afrique, depuis le cap Negro jusqu’au désert du Sahara, il faudrait exposer maintenant quelle est la manière dont ces pouvoirs sont mis en usage. Le chef général use-t-il de son pouvoir sur ses grands vassaux et sur les hommes de ses domaines, d’une manière cruelle ? Les grands vassaux traitent-ils leurs subordonnés et leurs serfs avec plus d’humanité que les grands de race malaie ne traitent les leurs ?

    Les mœurs des peuples d’espèce éthiopienne ont été observées en Afrique, avec moins de soin et de persévérance que les peuples d’espèce malaie des îles du grand Océan. Les voyageurs qui les ont visités ont eu, en général, moins d’instruction, et ont été moins nombreux : les faits que nous possédons sont, par conséquent, en plus petit nombre et n’ont pas la même certitude. Nous en possédons cependant assez pour nous faire juger de l’état moral de la population.

    Ces peuples, comme ceux des îles du grand Océan, sont divisés en diverses classes ; ils ne reconnaissent d’autres distinctions que celles de naissance ou de race ; toutes leurs richesses consistent en terres, et les terres n’appartiennent qu’aux grands. De là nous pouvons tirer la conséquence que tous les travaux utiles sont méprisés et rejetés sur les classes inférieures, et que le fils d’un conquérant d’espèce nègre ne croirait pas moins s’avilir que le fils d’un conquérant d’espèce malaie ou d’espèce caucasienne, s’il se livrait à quelque genre de travail. C’est, en effet, ce qu’on observe dans les colonies d’Amérique où l’esclavage est établi ; si un noble d’espèce nègre, vendu par son suzerain ou pris à la guerre, se trouve au nombre des esclaves, rien ne peut l’obliger à déroger à sa naissance. Les prières, les promesses, les menaces, les coups de fouet ne sauraient le contraindre au travail ; né pour vivre sur les hommes de son espèce, tout autre moyen d’existence lui est en horreur et lui paraît pire que la mort. Les nègres même qui ne sont pas nés dans les classes aristocratiques, en ont reçu de leurs possesseurs tous les préjugés ; ils travaillent pour eux dans les colonies européennes comme sur les côtes d’Afrique. Dans les occasions où ces nobles esclaves refusent de travailler, on voit d’autres esclaves tomber à genoux et supplier les colons, leurs maîtres, d’ajouter à leur tâche la tâche du prince captif ou du personnage distingué, ce qu’on leur accorde quelquefois ; et ils continuent à témoigner au noble personnage le même respect que s’il était dans son pays [744].

    Les grands sont quelquefois vendus par leurs supérieurs, ou par ceux de leurs égaux qui les ont vaincus ; mais à leur tour ils vendent les hommes qui se trouvent sur leurs terres. Le commerce d’hommes, depuis surtout que les chrétiens d’Europe y prennent part, est très considéré sur les côtes d’Afrique. C’est la seule marchandise que les grands de race nègre puissent donner en échange de celles que les Européens leur apportent. Un grand qui se laisserait déchirer à coups de fouet, plutôt que de s’avilir jusqu’à cultiver la terre, s’honore en faisant le métier de vendre des êtres humains : c’est au premier prince du sang que sont exclusivement dévolues les nobles fonctions de courtier [745].

    La facilité avec laquelle les trafiquants d’esclaves en chargent leurs vaisseaux sur les côtes d’Afrique, prouve que les nobles noirs vendent leurs serfs avec plus de facilité que ne le dit le voyageur qui nous a donné la description de leur gouvernement. Les personnages par qui ces ventes sont faites, ne se font pas illusion sur le sort réservé aux captifs ; car, dans l’opinion de ces peuples, les Européens n’achètent des hommes que pour les manger [746]. Quand un roi veut vendre un nombre considérable d’esclaves aux trafiquants chrétiens, il fait une invasion dans un de ses propres villages, massacre ceux des habitants qui résistent, met aux fers ceux qui pourraient se sauver par la fuite, et laisse les autres en liberté jusqu’à ce que le moment de les livrer soit arrivé [747].

    Les parents ont sur leurs enfants un pouvoir sans bornes ; ce pouvoir ne cesse pour les femmes que lorsqu’elles se marient, et alors elles deviennent la propriété de leurs maris. La volonté des femmes n’étant point consultée dans leur mariage, un homme peut en prendre plusieurs ; il peut les vendre comme il les a achetées, toutes les fois qu’elles sont d’un rang inférieur au sien. Chacune des femmes vit avec ses enfants dans une case séparée : celles qui ne sont pas princesses, sont toutes traitées également, ou du moins il n’y a pas entre elles d’autres différences que celles qu’il plaît au mari d’établir ; elles sont toutes confondues avec les esclaves. Si le mari meurt, ses femmes sont la propriété de son héritier [748].

    Les princes choisissent, pour leurs femmes, les personnes qui leur conviennent, sans les consulter ni elles, ni leurs parents ; ils les renvoient ou les vendent, quand ils en sont mécontents. Les princesses choisissent pour mari tel individu qui leur plaît ; mais elles ne peuvent en avoir qu’un à la fois ; elles ont la faculté d’en changer aussi souvent qu’elles jugent convenable. Il arrive souvent qu’elles prennent un homme riche, le ruinent, et le renvoient pour en prendre un autre qu’elles renvoient également après l’avoir ruiné. Les enfants ne succèdent jamais qu’à leur mère : moyen infaillible de conserver les biens dans les familles selon le principe du gouvernement féodal [749].

    Les principales prérogatives de la classe aristocratique consistant à vivre dans l’oisiveté et au moyen des travaux des autres classes, le travail est le lot exclusivement réservé à la partie la plus avilie de la population ; il est le partage des femmes. Ce sont elles qui cultivent les champs, qui sont chargées de tous les soins domestiques, et qui doivent pourvoir à la subsistance et aux besoins de la famille ; le jour, elles se livrent aux travaux de la campagne ; la nuit elles pilent le mil qui leur sert d’aliment [750].

    Par l’effet de la distinction des rangs, le chef général domine sur tous les hommes et ne peut jamais se confondre avec eux. Les princes et les princesses dominent sur les grands et les traitent avec mépris, car ils peuvent les vendre. Les grands traitent leurs vassaux avec plus de mépris encore, et les tiennent à une plus grande distance ; enfin, les femmes, comme les êtres les plus faibles, forment le plus bas échelon de l’ordre social. Elles ne paraissent devant leurs maris que dans une posture humiliante ; elles leur servent à manger, et ne se nourrissent que de ce qu’ils ont rebuté. Cet état d’abjection que nous avons trouvé chez les Malais et chez les nègres du grand Océan est commun à toutes, à celles des dernières classes, comme à celles qui se trouvent dans les premiers rangs : il n’y a d’exception que pour les princesses. Toutes les autres ont à éprouver la brutalité de leurs maris ; mais il est rare qu’elles en reçoivent quelques caresses. Dans leurs incommodités périodiques, elles sont obligées de se séquestrer dans une cabane séparée, comme chez les peuples cuivrés du nord de l’Amérique ; elles ne peuvent communiquer même avec la personne qui leur porte des aliments [751].

    Les grands ne pouvant se distinguer du peuple par le luxe, se distinguent de lui par l’abjection dans laquelle ils le tiennent : ils ne laissent approcher qu’à genoux les hommes qui leur sont inférieurs : c’est un des privilèges les plus précieux de l’aristocratie.

    La vengeance est une passion qui, chez ces peuples, est toujours portée à l’excès, par tout individu qui s’imagine avoir reçu une injure ou une insulte ; c’est la cause la plus fréquente de leurs guerres. Lorsque la guerre est allumée entre deux tribus ou deux nations, tous les individus dont chacune d’elles se compose, sont traités en ennemis ; une querelle particulière produit ordinairement une guerre générale. Ils cherchent à vaincre leurs ennemis par surprise, et évitent les combats où ils les voient préparés [752].

    Si nous comparons l’état social des peuples dont j’ai décrit les mœurs dans le chapitre précédent, à l’état social des peuples dont les mœurs ont été décrites dans celui-ci, quelques-uns des premiers paraîtront d’abord avoir l’avantage. Cependant, lorsqu’on examine séparément le sort de chacune des classes de la population, on trouve que cet avantage a plus d’apparence que de réalité.

    La terre est infiniment plus fertile sur les côtes occidentales d’Afrique, situées entre les tropiques, qu’elle ne l’est au cap de Bonne-Espérance. Dans l’un et l’autre des deux pays, les femmes sont obligées de se livrer aux travaux qu’exige l’existence de la famille : mais, dans le dernier, avec la même quantité de travail on obtient une plus grande quantité de subsistances. Les femmes, en même temps qu’elles sont mieux nourries, sont donc obligées de moins travailler.

    Dans un pays qui est naturellement très fertile et où l’on cultive plusieurs plantes alimentaires, on ne voit aucune de ces fréquentes disettes que nous avons observées au Cap, et qui obligent les habitants à dévorer les aliments les plus grossiers et les plus repoussants. C’est dans ces moments terribles que chacun ne consulte que son intérêt individuel, et que l’égoïsme se montre dans toute sa nudité. Les plus faibles sont alors sacrifiés, et par conséquent les vieillards, les malades, les femmes, les enfants, sont les premiers qui succombent. Ces misères n’ont pas lieu aussi souvent, ou sont moins considérables dans un pays où la culture a déjà fait des progrès, que dans un pays où la chasse et le lait des troupeaux forment les principaux moyens d’existence.

    Les nègres des tropiques sont soumis à une subordination très dure ; un grand nombre d’entre eux sont même attachés à la glèbe ; mais ce mal, qui est fort grave, n’égale pas celui qui résulte des guerres continuelles qui ont lieu entre toutes les hordes de sauvages. Entre les tropiques, des hommes ont à craindre d’être enlevés pour être vendus comme esclaves ; mais chez des hordes sauvages chacune d’elles doit craindre à chaque instant d’être surprise et exterminée. Nous avons vu, en exposant les mœurs des peuples d’espèce malaie, qu’il existe moins de sécurité chez les hommes les plus forts de la Nouvelle-Zélande qu’il n’en existe chez les plus faibles dans les îles des Amis ; nous avons vu également que les hommes les plus forts parmi les sauvages du nord de l’Amérique sont exposés à plus de dangers que ne l’étaient les hommes les plus faibles parmi les peuples agriculteurs de même espèce qui vivaient entre les tropiques.