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    Traité de Législation: VOL II

    Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce nègre, de l

    Charles Comte

    CHAP. 25: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et l’état social des peuples d’espèce nègre, de la Nouvelle-Hollande et de quelques îles du grand Océan. — Des mœurs de ces peuples sous différents degrés de latitude.

    Les peuples d’espèce nègre ou éthiopienne, répandus dans quelques îles du grand Océan, sont inférieurs, sous beaucoup de rapports aux peuples d’espèce malaie. Leur industrie étant nulle ou du moins très peu avancée, les navigateurs n’ont pu se procurer des vivres chez eux ; ils ont eu par conséquent moins d’occasions de les observer. Ils nous ont cependant donné un nombre suffisant de faits pour comparer entre elles les peuplades qui appartiennent à cette espèce d’hommes, et pour déterminer quelques-unes des principales circonstances physiques qui ont arrêté ou favorisé leur développement.

    La fausseté est un des caractères qu’on rencontre chez tous les peuples qui ne sont pas encore sortis de l’état de barbarie. Il n’en est presque aucun qui ne sache cacher les sentiments de haine et de malveillance qui l’animent, sous les dehors de la bonté et de la franchise. Les peuples les plus sauvages, qui sont toujours les moins forts et les moins nombreux, sont donc les plus difficiles à juger, lorsqu’ils sont visités par des hommes qui ont évidemment plus de force qu’ils n’en ont eux-mêmes. Il faut, pour que leur naturel se montre tel qu’il est, ou qu’il se rencontre des circonstances dans lesquelles ils se croient les plus forts, ou qu’ils attribuent à des sentiments de crainte les ménagements et la bienveillance qu’on a pour eux. On a plusieurs fois observé une différence considérable de mœurs entre deux peuplades peu éloignées l’une de l’autre et également peu avancées dans la civilisation. Lorsqu’on a cherché les causes de la férocité de l’une et de la douceur de l’autre, on a presque toujours remarqué qu’on s’était présenté chez celle-là avec les apparences de la faiblesse, tandis qu’on s’était présenté chez celle-ci avec des forces et un appareil imposants [645]. Ainsi, il ne faut pas se hâter de juger trop favorablement d’un peuple encore barbare, s’il manifeste des sentiments de douceur, de bienveillance, envers des hommes qui ont le moyen de lui faire plus de bien qu’il ne peut leur faire de mal.

    On n’a vu chez les indigènes de la terre de Van-Diemen aucun genre d’organisation sociale. On a observé seulement que deux individus qui étaient les plus grands et les plus forts de la peuplade, avaient chacun deux femmes, tandis que les autres n’en avait qu’une [646]. C’est là, sans doute, ce qui constitue la prérogative de ceux qui dirigent les autres, lorsqu’ils font une partie de chasse ou qu’ils vont attaquer les peuplades avec lesquelles ils sont en guerre, seules circonstances où le besoin de chefs puisse se faire sentir par des hommes qui vivent des fruits de la chasse et de la pêche, ou des produits spontanés de la terre. Il n’y a donc pas chez ces peuples une classe qui soit asservie à une autre.

    Les indigènes de la terre de Van-Diemen n’ont point d’habitations fixes : ils errent en petites troupes, de place en place, pour chercher de la nourriture. On ne voit jamais plus de trois ou quatre huttes dans un endroit, chacune pouvant contenir tout au plus trois ou quatre personnes. Les familles vivent dans une parfaite indépendance les unes des autres ; quelquefois on en rencontre qui errent isolées sur le rivage de la mer ; mais on observe toujours une grande subordination des membres au chef. Faibles par leur isolement, par leur organisation physique, par leur ignorance et par leur maladresse, ces hommes vivent dans une méfiance et dans des alarmes continuelles. L’apparition d’un individu inconnu leur fait prendre la fuite, à moins qu’ils ne le jugent beaucoup plus faible qu’eux ; car, alors, leur premier mouvement est de l’attaquer [647].

    L’absence de subordination sociale, de culture et de richesses, abrège beaucoup l’examen des mœurs de ces insulaires ; car il ne peut être question de leurs relations comme gouvernants et comme gouvernés, comme propriétaires et comme cultivateurs, comme maîtres et comme domestiques. Les seuls rapports sous lesquels on ait à les considérer, sont ceux qui résultent de l’état de famille, de l’état de communauté, et ceux qu’ils peuvent avoir avec d’autres peuplades ou avec des individus qui ne font point partie de leur association.

    Si l’on peut juger du sort de leurs femmes par leur physionomie, et par l’aspect qu’elles présentent, il est douteux qu’il en existe de plus misérables. Une figure ignoble et grossière, barbouillée de charbon et de graisse, un regard sombre et farouche, des formes généralement maigres et flétries, des mamelles longues et pendantes, le corps couvert de cicatrices, et l’air inquiet et abattu qu’impriment le malheur et la servitude sur le front de tous les être asservis, tels sont les traits sous lesquels elles se sont présentées aux naturalistes français. La terreur que leur inspirait la présence de leurs maris, et les dangers ou les travaux auxquels on les a vues condamnées, ont expliqué d’une manière non équivoque les causes de leur dégradation et de leurs cicatrices [648].

    Les femmes sont chargées de pourvoir à la subsistance de la famille, et se livrent seules aux travaux que la pêche exige. Lorsque l’heure des repas arrive, les mères, suivies de leurs filles, ayant un sac ou un panier attaché au cou, s’arment d’un bâton, et vont se précipiter au fond de la mer, au risque de rester engagées dans les plantes marines, ou d’être dévorées par les requins. Là, elles cherchent à faire provision d’oreilles de mer ou de homards ; quand la respiration leur manque, elles paraissent un instant sur l’eau, et s’y replongent encore, jusqu’à ce que la provision soit complète. Elles font ensuite cuire, à des feux qu’elles ont allumés d’avance, les produits de leur pêche ; et, pendant que les hommes s’en nourrissent sans leur en offrir aucune partie, elles se retirent en groupe derrière ces maîtres sévères, n’osant se permettre ni de parler, ni même de lever les yeux. Le repas fini, elles se lèvent et vont leur chercher l’eau dont ils ont besoin pour s’abreuver [649]. S’il s’agit de changer de lieu, les femmes sont transformées en bêtes de somme ; elles mettent dans des sacs les objets qui doivent les suivre ; fixent ces sacs autour du front par un cercle de cordages ; et, quel qu’en soit le poids, les emportent sur leur dos. Les hommes ne leur prêtent aucun secours, et marchent libres derrière elles [650].

    La dureté des hommes ne se manifeste pas seulement par les nombreuses cicatrices qu’on observe sur les corps des femmes, par la terreur qu’ils leur inspirent, par les travaux auxquels ils les condamnent ; elle se manifeste surtout par l’expression de leur physionomie. Les passions qui les agitent s’y peignent avec force, s’y succèdent avec rapidité. Mobiles comme leurs affections, tous leurs traits se changent, se modifient suivant elles. Leur figure, effrayante et farouche dans la menace, est, dans le soupçon, inquiète et perfide ; dans le rire, elle est d’une gaieté folle et presque convulsive chez les jeunes gens ; chez les plus âgés, elle est triste, dure et sombre. Mais, en général, dans tous les individus et dans quelque moment qu’on les observe, le regard conserve toujours quelque chose de sinistre et de féroce, qui ne saurait échapper à un observateur attentif, et qui ne correspond que trop au fond de leur caractère [651].

    Un naturaliste a fait sur ces peuplades une remarque singulière : il a observé qu’elles ne paraissent avoir aucune idée de l’action d’embrasser. L’idée de caresse ne semble pas leur être moins étrangère ; en vain on leur a fait tous les gestes propres à caractériser cette action, leur surprise a toujours prouvé qu’ils ne la concevaient pas. Ainsi, ces deux actions qui nous paraissent si naturelles, les baisers et les caresses affectueuses, sembleraient être inconnues à ces peuplades grossières [652].

    Cependant, quelle que soit la dureté des hommes de la terre de Van-Diemen envers les êtres de leur espèce qui sont plus faibles qu’eux, ils n’ont point cherché à trafiquer des faveurs de leurs femmes ni de leurs filles ; ils se sont, au contraire, montrés fort jaloux. Il paraît même, autant qu’on a pu les comprendre, que, dans chaque peuplade, les hommes respectent les femmes les uns des autres, et qu’ils considèrent la fidélité conjugale comme un devoir, au moins de la part du sexe le plus faible [653]. Les matelots anglais qui ont cherché à obtenir les faveurs des Diemenoises, ont été repoussés.

    « On observera, dit Cook à ce sujet, que, parmi les peuplades peu civilisées, où les femmes se montrent d’un accès facile, les hommes sont les premiers à les offrir aux étrangers ; et que, s’ils ne les offrent pas, on essaiera en vain de les séduire avec des présents, on cherchera inutilement des lieux écartés. Je puis assurer que cette remarque est juste pour toutes les îles où j’ai relâché [654]. »

    Cette différence que nous observons ici entre la conduite des habitants de la terre de Van-Diemen, et la conduite des peuples d’espèce malaie, se reproduit dans toutes les îles habitées par des peuples classés sous le nom d’espèce éthiopienne, quelle que soit la latitude sous laquelle ils sont placés : dans aucune île, les hommes de cette dernière espèce n’ont prostitué leurs femmes, ni souffert qu’elles se prostituassent.

    Les peuplades de la terre de Van-Diemen sont si peu nombreuses, elles sont placées à une si grande distance les unes des autres, et leur temps est si complètement absorbé par le besoin de se procurer des subsistances, qu’on n’a pu observer les rapports qui peuvent exister entre les unes et les autres [655] ; mais la conduite qu’elles ont tenue envers les voyageurs qui leur ont paru inférieurs à elles en force ou en adresse, suffit pour faire voir que tout individu qui est étranger à une horde est traité par elle en ennemi ; elles ont le même caractère de perfidie et de férocité que les voyageurs ont reproché aux Malais les plus barbares ; lorsqu’elles ont rencontré l’occasion d’attaquer les voyageurs qui les avaient comblées de bienfaits, elles en ont profité, et leur férocité a paru s’accroître avec les ménagements qu’on a eus pour elles [656].

    « J’avoue, dit Péron en parlant de ces peuples, que je suis surpris, après tant d’exemples de trahisons et de cruautés rapportés dans les voyages de découvertes, d’entendre répéter à des personnes sensées, que les hommes de la nature ne sont point méchants, que l’on peut se fier à eux ; qu’ils ne seront agresseurs qu’autant qu’ils seront excités par la vengeance. Malheureusement beaucoup de voyageurs ont été les victimes de ces vains sophismes. Pour moi, je pense, d’après tout ce que nous avons pu voir, qu’on ne saurait trop se méfier des hommes dont la civilisation n’a pas encore pu adoucir le caractère, et qu’on ne doit aborder qu’avec prudence sur les rivages habités par de tels hommes [657]. »

    — Les indigènes de la Nouvelle-Hollande, quoique placés sous différents degrés de latitude, et répandus sur un immense territoire, ont tous à peu près les mêmes mœurs. Les hordes, un peu plus nombreuses, un peu moins rares, un peu moins dépourvues d’industrie que celles de la terre de Van-Diemen, sont aussi un peu plus avancées dans leur organisation sociale [658]. Cependant les peuplades les plus considérables comptent à peine une centaine d’individus, et la plupart en comptent moins de cinquante. Chez elles, toute différence de conditions, d’exercices, d’aliments, est inconnue : avec les mêmes besoins, avec les mêmes ressources, tous les individus de même âge et de même sexe ont les mêmes travaux à supporter, les mêmes privations à subir, les mêmes jouissances à partager. Cette uniformité qui se reproduit dans tous les détails de leur existence, et qui se soutient à toutes les époques de la vie, imprime aux individus un caractère de similitude physique et morale dont on aurait peine à se former une juste idée dans notre état social [659].

    Aucune des hordes de la Nouvelle-Hollande ne connaît l’agriculture, aucune n’est parvenue à soumettre d’autre animal que le chien ; et comme cet animal se nourrit des mêmes substances que l’homme, il ne peut pas être une ressource pour lui. La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle, ne produit d’autres plantes alimentaires, dans ce pays, que quelques pieds de céleri sauvage ; le seul fruit que les arbres y donnent, est une espèce de figue qui ressemble à la pomme de pin, et qui a causé de violentes nausées aux Européens qui ont tenté d’en manger [660]. On n’y trouve point, comme dans le nord de l’Amérique, de ces nombreux troupeaux de bêtes sauvages, qui fournissent aux indigènes une proie abondante quand ils ont le bonheur de les cerner ; on n’y rencontre que deux quadrupèdes qui sont fort difficiles à prendre, et dont le plus gros, quand il n’est plus jeune, n’est guère meilleur à manger que le renard.

    La pêche est la principale ressource des peuplades qui vivent sur les bords de la mer ; la chasse est le moyen qu’emploient à pourvoir à leur existence, celles qui vivent dans l’intérieur des terres ; mais, ni les unes ni les autres ne faisant jamais de provisions, il faut que le travail de chaque jour leur procure la subsistance de chaque jour : si la chasse et la pêche ne produisent rien, ce qui arrive fréquemment, la horde tout entière est réduite à jeûner, ou à chercher un supplément de subsistances dans des productions d’un autre genre ; aux approches de l’hiver, le poisson devenant rare, les hordes du sud émigrent vers le nord, pour y trouver des subsistances plus abondantes [661].

    Les peuplades de l’intérieur ne se procurent qu’avec les plus grandes peines leur chétive subsistance. Pour prendre les animaux les plus petits, tels que l’oppossum et l’écureuil volant, ou pour recueillir un peu de miel, il faut que les hommes grimpent sur de grands arbres, et ils ne peuvent parvenir jusqu’aux branches qu’en faisant sur le tronc, ordinairement très élevé, des entailles pour poser leurs pieds et leurs mains [662]. S’ils restent plusieurs jours sans prendre de gibier, ce qui arrive fréquemment, la famine se manifeste : ils font alors une guerre active aux grenouilles, aux lézards, aux serpents, aux chenilles et aux araignées ; ils mangent de l’herbe et rongent l’écorce de certains arbres ; enfin, ils pétrissent des fourmis avec leurs larves et des racines de fougère, et calment leur estomac avec la pâte qui résulte de ce mélange. Dans ces temps de famine, qui sont très fréquents, ces hommes arrivent à un tel excès de maigreur qu’on les prendrait pour des squelettes, et qu’ils paraissent sur le point de succomber d’inanition [663].

    Les hordes qui vivent sur les côtes ne sont pas moins exposées à la famine que celles de l’intérieur. Si la saison ou l’état de la mer ne leur permettent pas de prendre du poisson ou des coquillages, elles se nourrissent de gros vers qui répandent une odeur infecte, ou d’autres aliments aussi grossiers. Quelquefois le mauvais temps, qui leur rend la pêche impossible, fait échouer une baleine sur les côtes ; les hordes qui la rencontrent poussent des cris de joie, oublient leurs haines mutuelles, se précipitent sur leur proie, et ne songent plus qu’à se rassasier : on la déchire de tous les côtés à la fois ; chacun mange, dort, se réveille, mange et dort encore ; mais dès que les derniers lambeaux corrompus ont été dévorés, les ressentiments se réveillent, des combats meurtriers succèdent à ces dégoûtantes orgies, et l’on l’égorge sur des ossements [664].

    Les diverses peuplades qui habitent la Nouvelle-Hollande, diffèrent sur quelques points dans leur constitution physique ; elles semblent former trois variétés de la même espèce ; mais on n’a observé entre elles aucune différence intellectuelle ou morale : elles pourvoient toutes à leurs besoins par des moyens semblables, et ont par conséquent une manière uniforme de se conduire. N’ayant pas d’autre propriété individuelle que quelques mauvaises armes, et ne faisant jamais de provision, elles n’ont aucun besoin de gouvernement. Il doit leur suffire d’avoir un chef qui les dirige lorsqu’elles sont en guerre les unes contre les autres ; et il ne paraît pas, en effet, qu’elles aient un gouvernement plus compliqué.

    Les rapports qui existent entre les deux sexes, sont ici tels qu’on les trouve chez tous les peuples sauvages ; mais ils s’établissent cependant d’une manière particulière. Quand un homme veut se procurer une femme, il épie, dans une tribu autre que la sienne, quelle est celle qui peut lui convenir. Ayant fait son choix, il cherche à surprendre cet objet de ses amours ; s’il l’aperçoit à l’écart, il fond sur elle, l’étourdit d’un coup de massue sur la tête, la saisit par un bras ou par une jambe, et la traîne à travers les broussailles, jusqu’à ce qu’il l’ait conduite en lieu de sûreté [665].

    Ici, comme sur la terre de Van-Diemen, les femmes sont les esclaves des hommes ; elles sont chargées de ramasser les coquillages, d’aller à la pêche, et de conduire les canots : ces travaux ne sont pas suspendus pendant le temps de l’allaitement [666]. Elles sont traitées d’une manière dure et cruelle : aussi, elles ont généralement l’air plus sombre que les hommes [667]. On ne voit jamais sur elles aucune espèce d’ornement, tandis que les hommes se parent de dents de chien, de bras d’écrevisse, ou de petits os [668].

    Ces peuples, quand ils se sentent les plus faibles, affectent la douceur et la bienveillance ; mais aussitôt qu’ils ont quelques raisons de se croire les plus forts, ils se montrent insolents et féroces ; les ménagements dont on use à leur égard sont imputés à la faiblesse, et ne servent qu’à augmenter leur insolence : ils sont donc faux et méfiants comme tous les sauvages [669].

    Ils sont tous d’une malpropreté dégoûtante, non seulement dans leurs aliments, mais dans toute leur personne ; ils exhalent une forte odeur d’huile, et ils sont couverts d’un tel amas d’ordures qu’il est très difficile de connaître la véritable couleur de leur peau.

    « Nous avons essayé plusieurs fois, dit Cook, de la frotter avec les doigts mouillés pour en ôter la croûte, mais toujours inutilement. Ces ordures les font paraître aussi noirs que des nègres, et, suivant ce que nous pouvons en juger, leur peau est couleur de suie [670]. »

    Les habitants de la Nouvelle-Calédonie, plus avancés vers l’équateur que ceux de la terre de Van-Diemen et que la plupart de ceux de la Nouvelle-Hollande, appartiennent à la même espèce ; ils ont déjà fait quelques progrès dans l’industrie, ainsi qu’on l’a vu ailleurs ; ils forment une population plus nombreuse, et sont soumis à des chefs qui ont sur eux un peu plus d’autorité [671]. Ces chefs s’emparent quelquefois des choses qui appartiennent à leurs inférieurs, et qui excitent leur cupidité ; cependant ils ne se livrent pas à ces actes de violence si communs parmi les chefs d’espèce malaie [672] ; leur autorité paraît, au contraire, si faible, que les égards qui leur sont accordés approchent plus de la déférence que de la soumission [673]. Ces peuples paraissent n’avoir été ni conquis, ni conquérants ; chez eux, aucune classe n’est assujettie à une autre.

    Les femmes, parmi eux, sont traitées aussi d’une manière moins dure que chez les peuples de même espèce qui vivent sous un climat plus froid. Elles sont chargées d’une partie des travaux de l’agriculture et de la pêche ; elles défrichent ou bêchent la terre ; elles vont dans la mer chercher des coquillages, et sont quelquefois chargées de transporter de pesants fardeaux. Cependant les hommes partagent avec elles les premiers de ces travaux ; et dans leurs pêches, elles ne se donnent pas les mêmes peines et ne s’exposent pas aux mêmes dangers que les femmes de la terre de Van-Diemen. Toutes ne paraissent pas d’ailleurs condamnées au même sort ; quelques-unes seulement s’avancent assez dans la mer pour avoir de l’eau jusqu’à la ceinture [674]. L’on n’a pas remarqué sur elles ces nombreuses cicatrices que portent les femmes de la terre de Van Diemen et de la Nouvelle-Hollande, quoiqu’elles se tiennent comme elles éloignées de leurs maris, et paraissent craindre de les offenser même par leurs regards ou par leurs gestes [675]. Elles ont d’ailleurs les traits désagréables et le regard féroce [676].

    Les diverses peuplades de cette île, lorsqu’elles sont en guerre les unes contre les autres, y portent la même animosité et la même fureur que nous avons observées chez les peuples d’espèce malaie ; dans les invasions qu’elles font sur le territoire les unes des autres, elles incendient les habitations, détruisent les récoltes, abattent les arbres [677]. La faim attaque alors ceux que les armes n’ont point détruits ; et, pour échapper aux horreurs de la famine, ou pour en sauver leurs femmes et leurs enfants, ceux qui ont été défaits reprennent les armes, fondent à leur tour sur leurs ennemis, les dévorent s’ils sont vainqueurs, ou leur servent de pâture s’ils sont de nouveau vaincus [678].

    Ces insulaires, qui semblaient être en paix entre eux lorsqu’ils furent visités par le capitaine Cook, reçurent les navigateurs anglais avec bienveillance, et leur laissèrent librement parcourir leur pays :

    « Il est aisé de voir, dit Cook en parlant d’eux, qu’ils n’ont reçu en partage de la nature qu’un excellent caractère. Sur ce point, ils surpassaient toutes les nations que nous avions connues ; et, quoique cela ne satisfît pas nos besoins, nous étions charmés de lui trouver cette qualité qui nous procurait une paix et une liberté précieuses [679]. »

    Mais, lorsqu’ils ont été visités par des navigateurs français, leur position était changée, et l’on a trouvé chez eux la misère, les ravages et les mœurs qui, chez de tels peuples, sont les conséquences de la guerre.

    Les Français leur ayant fait voir des cocos et des ignames en les engageant à leur en apporter, les insulaires, bien loin d’en aller chercher, voulurent acheter ceux qu’on leur montrait, et offrirent en échange leurs sagaies et leurs massues ; ils faisaient connaître qu’ils avaient grand faim, en montrant leurs ventres qui étaient extrêmement aplatis [680]. Les officiers et le naturaliste de l’équipage, ayant pénétré dans l’intérieur de l’île, trouvèrent les habitants d’une maigreur extrême ; les femmes et les enfants ressemblaient à de véritables squelettes [681]. Les aliments dont ils se nourrissaient, étaient des araignées, des pousses d’arbres, des racines peu substantielles ; et quand cela ne suffisait pas, ils apaisaient leur faim en mangeant de la terre [682].

    On doit être peu surpris que des peuples encore barbares qui sont réduits à une si horrible misère, finissent par dévorer leurs ennemis, et s’habituent à se nourrir de chair humaine.

    « Quelques-uns, dit Labillardière, se rapprochèrent des plus robustes d’entre nous et leur tâtèrent à différentes reprises les parties les plus musculeuses des bras et des jambes, en prononçant kapareck d’un air d’admiration et même de désir, ce qui n’était pas très rassurant pour nous ; cependant ils ne nous donnèrent aucun sujet de mécontentement [683]. »

    Pendant le séjour des Français dans cette île, ils virent des habitants disparaître pendant quelques temps et revenir avec les cadavres des ennemis qu’ils avaient tués, et qu’ils apportaient à leurs familles comme des chasseurs apportent du gibier [684].

    Les habitants de Tanna, situés sous une latitude un peu moins élevée que ceux de la Nouvelle-Calédonie, semblent aussi en différer de fort peu par les mœurs. Chaque village et chaque famille paraissent indépendants ; les vieillards, et les hommes les plus remarquables par leur force, sont ceux qui semblent avoir le plus d’autorité : on ne remarque parmi eux aucune distinction de rangs [685]. Les villages sont en guerre les uns contre les autres, et les usages, en pareille circonstance, ne paraissent pas différents de ceux de la Nouvelle-Calédonie [686]. Les Anglais, en abordant à Tanna, ont été reçus par les habitants avec des provocations et des menaces ; mais ils sont parvenus cependant à les calmer, en les intimidant par le bruit des armes [687].

    Les femmes sont encore ici chargées des travaux les plus pénibles : tandis que les hommes marchent libres derrière elles, portant seulement leurs armes, elles sont obligées de porter tout à la fois leurs enfants et les fardeaux dont leurs maris les accablent ; si elles ne peuvent pas porter ces fardeaux, elles les traînent ; elles ne sont proprement que des bêtes de somme et obéissent au moindre signe des hommes [688]. Cependant, quelque dure que soit leur condition, elle l’est moins que celle des femmes de la Nouvelle-Calédonie ; les hommes ne leur inspirent pas la même terreur, ne les tiennent pas à la même distance [689]. Ils exécutent d’ailleurs eux-mêmes les travaux les plus pénibles, ceux qui consistent à mettre la terre en culture, à couper ou à déraciner des arbres et des broussailles avec des haches de pierre [690]. Ces insulaires ont pour la propriété plus de respect qu’on n’en trouve ordinairement chez les peuples qui ne sont pas plus avancés dans la civilisation. Dans le premier moment de leur entrevue avec les Anglais, ils s’emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main ; mais quand il se fut établi entre eux des relations amicales, ils ne se rendirent coupables d’aucun vol [691].

    « Les Tahitiens, dit Forster, sont ordinairement obligés de suspendre leurs richesses aux toits de leurs maisons, pour les ôter de la portée des voleurs ; mais ici elles sont en sûreté sur le premier buisson. À l’appui de cette remarque, j’observerai que, durant notre séjour parmi les insulaires à Tanna, ils n’ont pas dérobé la moindre bagatelle à qui que ce soit de l’équipage [692]. »

    Les habitants des Nouvelles-Hébrides qui appartiennent à la même espèce et qui sont plus rapprochés de l’équateur de quelques degrés, se sont mieux conduits encore. Non seulement ils n’ont donné aucun sujet de plainte aux navigateurs anglais ; mais, lorsqu’ils auraient pu, sans danger et même sans pouvoir être accusés de mauvaise foi, retenir des objets qu’ils avaient vendus, ils ont fait tout ce qui a dépendu d’eux pour les rendre aux propriétaires.

    « Ils nous donnèrent, dit Cook, des preuves si extraordinaires de leur loyauté que nous en fûmes surpris. Comme le vaisseau marcha d’abord fort vite, nous laissâmes en arrière plusieurs de leurs canots qui avaient reçu nos marchandises, sans avoir eu le temps de donner les leurs en échange. Au lieu de profiter de cette occasion pour se les approprier, comme auraient fait nos amis des îles de la Société, ils employèrent tous leurs efforts pour nous atteindre et nous remettre ce dont ils avaient reçu le prix. Un des Indiens nous suivit pendant un temps considérable, et le calme survenant il parvint à nous joindre. Dès qu’il fut au vaisseau, il montra ce qu’il avait vendu ; plusieurs personnes voulurent le lui payer ; mais il refusa de s’en défaire jusqu’à ce qu’il aperçût celui qui le lui avait déjà acheté. La personne ne le connaissant pas, lui en offrit de nouveau la valeur ; mais cet honnête Indien ne voulut point l’accepter, et lui fit voir ce qu’il avait reçu en échange [693]. »

    Les peuples d’espèce nègre du grand Océan, qui sont les plus rapprochés des tropiques, sont donc, en général, beaucoup moins barbares que ceux qui en sont les plus éloignés.