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    Traité de Législation: VOL II

    Parallèle entre les mœurs des peuples d’espèce malaie placés sous un climat froid, et les mœurs des

    Charles Comte

    CHAP. 24: > Parallèle entre les mœurs des peuples d’espèce malaie placés sous un climat froid, et les mœurs des peuples de même espèce placés entre les tropiques.

    Ce que j’ai dit dans les chapitres précédents sur l’état social et sur les mœurs des peuples d’espèce malaie, ne s’applique qu’à ceux de ces peuples qui vivent entre les tropiques ou qui n’en sont placés qu’à une très petite distance ; si donc on observe entre eux quelques différences, on ne peut guère les attribuer à la différence des climats. Mais il existe, dans le grand Océan, d’autres peuples qui appartiennent à la même espèce et qui sont placés sous une latitude plus élevée ; ce sont les habitants de l’île de Pâques, qui vivent sous le vingt-septième degré de latitude australe, et ceux de la Nouvelle-Zélande, qui vivent entre le trente-quatrième et le quarante-septième. C’est en faisant la description de leurs mœurs, que nous verrons en quoi elles différent de celles des peuples des tropiques.

    Dans l’île de Pâques et dans la Nouvelle-Zélande, on ne trouve qu’une seule espèce d’hommes. On ne voit pas ici, comme dans les archipels des tropiques, des cultivateurs asservis qui ne peuvent toucher aux aliments qu’ils font croître, ni des conquérants organisés pour vivre sur les terres et les travaux des anciens possesseurs. Ces insulaires sont donc exempts des maux qu’enfante l’esclavage pour les maîtres comme pour les esclaves ; ils sont en outre placés sous un climat froid ou du moins fort tempéré, ce qui, suivant plusieurs philosophes, est une circonstance très favorable à la vertu. Ils sont loin cependant d’avoir des mœurs plus pures que celles des peuples de même espèce que nous avons déjà vus.

    Les habitants de la Nouvelle-Zélande sont divisés en une multitude de peuplades, et chacune d’elles est toujours en guerre contre les autres. Ces insulaires n’ont point d’organisation sociale, et par conséquent chacun est le juge et le vengeur des offenses qu’il croit avoir reçues. Aussi il n’y a point d’hommes sur le globe qui soient plus soupçonneux, plus défiants, plus disposés à la vengeance [620]. Soit qu’ils travaillent, soit qu’ils voyagent, ils sont toujours sur leurs gardes : toujours ils ont les armes à la main ; les femmes même sont armées ; elles portent des piques de dix-huit pieds de long [621]. Chaque peuplade ayant reçu des injustices ou des outrages des peuplades voisines, ils vivent tous dans des transes continuelles, sans cesse occupés de se garantir de la vengeance, ou épiant l’occasion de se venger. Ils ont fait un fort de chaque village, et ils osent à peine en sortir pour cultiver quelques étroits morceaux de terre [622]. Le désir de la vengeance, le besoin de la sécurité, et la faim qui toujours les assiège, les poussent continuellement à la destruction les uns des autres ; et les villages déserts et ruinés rencontrés par les voyageurs attestent que la destruction complète d’une peuplade est la conséquence de la défaite [623]. Cook, sollicité par plusieurs de ces insulaires de donner la mort à un de leurs chefs, assure qu’il aurait pu exterminer la race entière, s’il avait suivi les conseils de cette espèce qu’il reçut ; les habitants de tous les villages ou hameaux le prièrent chacun à leur tour de détruire leurs voisins. Il n’est pas aisé, dit Cook, de concevoir les motifs d’une animosité si terrible ; et elle prouve d’une manière frappante jusqu’à quel point ces malheureuses peuplades sont divisées entre elles [624]. Ces peuples ne sont pas poussés à la guerre seulement par le désir de se venger ou de se mettre à l’abri de la vengeance ; ils y sont poussés aussi par le désir de se nourrir du cadavre de leurs ennemis. Ils ne mangent pas seulement les hommes tombés sur le champ de bataille ; ils mangent tous ceux qu’ils prennent vivants, sans excepter les enfants [625].

    Les femmes des Zélandais sont asservies comme celles des peuples placés entre les tropiques ; mais elles sont traitées d’une manière plus dure. Il n’est pas rare de voir un homme qui en possède deux ou trois. Un père prostitue sa fille, un mari sa femme, comme dans les autres îles [626]. La moindre faute qu’une femme commet, est punie par de violents outrages [627]. Une mère qui, offensée par son fils, lui inflige une punition légère, est elle-même châtiée par son mari d’une manière cruelle. Les voyageurs anglais eurent souvent occasion de voir de pareils exemples de cruauté ; ils virent des fils qui frappaient leurs mères, tandis que les pères les guettaient pour les battre eux-mêmes si elles entreprenaient de se défendre ou de châtier leurs enfants. Chez les sauvages, dit un de ces voyageurs, les femmes sont les serviteurs ou les esclaves qui font tous les travaux, et sur lesquelles se déploie toute la sévérité du mari. Il semble que les Zélandais portent cette tyrannie à l’excès : on apprend aux garçons, dès leur bas âge, à mépriser leurs mères [628]. Cependant, il est pour les femmes un malheur plus grand encore que celui d’être exposées à la brutalité de leurs maris ; c’est de n’être point mariées ; alors elles sont abandonnées à elles-mêmes et deviennent le jouet de quiconque a de la force [629].

    Les mauvais traitements que les maris font éprouver à leurs femmes dans les cas où elles infligent quelques légères corrections à leurs enfants, ne sont pas l’effet de la tendresse paternelle ; c’est l’effet du mépris qu’ils ont pour le sexe le plus faible. Les parents de deux jeunes Zélandais qui suivirent Cook, quoique instruits qu’ils ne les reverraient plus, ne manifestèrent aucun genre de regrets.

    « Je crois, dit le voyageur en parlant du père de l’un de ces deux enfants, qu’il aurait quitté son chien avec moins d’indifférence. Il s’empara du peu de vêtements que portait l’enfant, et il le laissa complètement nu. J’avais pris des peines inutiles pour leur faire comprendre qu’ils ne reviendraient plus à la Nouvelle-Zélande ; ni leurs parents ni aucun des naturels ne s’inquiétaient de leur sort [630]. »

    Les habitants de l’île de Pâques ont les mêmes mœurs que la plupart des peuples plus rapprochés de l’équateur ; on observe seulement que leurs vices ont plus d’énergie ; ils ont paru plus hypocrites, plus voleurs, et moins susceptibles de reconnaissance. Les femmes n’ont pas montré plus de délicatesse que celles des autres îles ; leurs maris ou leurs pères les ont offertes avec la même impudence. Les voyageurs français qui les ont visités, n’ont fait contre eux aucun usage de leurs forces, que ces insulaires ne méconnaissaient pas, puisque le seul geste d’un fusil en joue les faisait fuir. Ils n’ont, au contraire, abordé dans leur île que pour leur faire du bien : ils les ont comblés de présents ; ils ont accablé de caresses tous les êtres faibles, particulièrement les enfants à la mamelle ; ils ont semé dans leurs champs toute sorte de graines utiles ; ils ont laissé dans leurs habitations des cochons, des chèvres et des brebis ; ils ne leur ont rien demandé en échange : néanmoins, ces mêmes insulaires leur ont jeté des pierres ; ils leur ont volé tout ce qu’il leur a été possible d’enlever [631].

    Les habitants des îles de la Société et des îles des Amis se montrent impitoyables dans leurs guerres ; mais ils sont beaucoup moins barbares que ceux de la Nouvelle-Zélande : ils ne se nourrissent pas de la chair de leurs prisonniers. Ils sont très brutaux à l’égard de leurs inférieurs ; mais ils ne sont pas étrangers à la reconnaissance comme les habitants de l’île de Pâques. Lorsqu’ils apprennent la perte d’hommes qu’ils avaient considérés comme leurs amis, ils manifestent de très vifs regrets ; et quelques-uns ont prouvé qu’ils pouvaient conserver longtemps le souvenir des bienfaits qu’ils avaient reçus [632]. Ils traitent leurs femmes moins durement que les Zélandais ; ils ne les chargent pas des occupations les plus pénibles ; ils ne leur imposent que les travaux intérieurs de la maison, ou les laissent vivre dans l’oisiveté [633]. La tendresse et les soins des femmes des îles Sandwich pour leurs enfants, ont frappé les navigateurs anglais, qui ont vu souvent les hommes les aider dans ces occupations domestiques [634]. Enfin, ces peuples se sont fait remarquer par une propreté qu’on ne trouve pas chez les peuples situés sous des climats plus froids [635].

    Les îles des Navigateurs, plus rapprochées de l’équateur que les îles Sandwich et que les îles de la Société, ont été moins fréquentées. Une partie de l’équipage de La Pérouse éprouva, de la part des habitants de ces îles, une attaque semblable à celle qu’essuya Wallis de la part des habitants des îles de la Société ; mais la résistance n’eut pas le même succès ; les assaillants restèrent vainqueurs ; l’officier et les matelots français furent massacrés. Si ces insulaires eussent échoué dans leur entreprise ; si, comme les habitants des îles Sandwich et des îles de la Société, ils avaient éprouvé la puissance de l’artillerie, il est probable qu’ils auraient eu la même conduite. Mais on n’a pu connaître d’eux que leur perfidie, leur audace, leur force, et la facilité avec laquelle ils prodiguent les faveurs de leurs filles ou de leurs femmes.

    Ces insulaires furent d’abord jugés très doux par les hommes de l’équipage que commandait La Pérouse ; ils leur avaient vendu plus de deux cents pigeons ramiers privés, qui ne voulaient manger que dans la main ; ils avaient aussi échangé les tourterelles et les perruches les plus charmantes, aussi privées que les pigeons. Quelle imagination ne se serait peint le bonheur dans un séjour aussi délicieux ! Ces insulaires, disaient les navigateurs, sont sans doute les plus heureux habitants de la terre ; entourés de leurs femmes et de leurs enfants, ils coulent au sein du repos des jours purs et tranquilles ; ils n’ont d’autre soin que celui d’élever des oiseaux ; et, comme le premier homme, de cueillir, sans aucun travail, les fruits qui croissent sur leur tête [636].

    Mais quels que soient les vertus ou les vices de ces peuples dans leurs relations privées, il est certain du moins qu’on ne trouve chez eux ni cette inactivité ni cette faiblesse qu’on attribue aux peuples qui vivent sous des climats chauds ; ils paraissent, au contraire, plus actifs, plus énergiques, plus audacieux que les peuples de même espèce placés à une plus grande distance de l’équateur ; leurs corps, robustes et couverts de cicatrices, prouvent assez qu’ils ne vivent pas dans la mollesse [637].

    Les navigateurs anglais ont fait éprouver la puissance de leurs armes aux habitants des îles Marquises, la première fois qu’ils les ont visités. L’équipage de Cook, voyant trois de ces insulaires s’éloigner dans leur bateau, et ayant appris qu’un d’eux emportait un chandelier de fer, fit feu sur eux, et un tomba mort au troisième coup [638]. Les Français et les Russes qui ont visité plus tard les mêmes peuples ont rendu témoignage de leur douceur, de leur humanité, de leur hospitalité, de leur caractère pacifique. Non seulement les Français n’ont reçu d’eux aucun outrage, mais après en avoir grièvement blessé un par imprudence en parcourant le pays, ils ont continué de recevoir de lui des marques de bienveillance. Le capitaine Chanal remarqua avec sensibilité, qu’un jeune homme qu’un coup d’espingole avait grièvement blessé, et qu’il avait pris soin de faire panser, marchait au-dessus de lui, et que plusieurs fois, dans ses embarrassements, il lui offrit l’appui du seul bras dont l’imprudence des Français lui avait laissé l’usage [639]. Les navigateurs français ont quitté ces îles sans qu’aucun fait ait détruit ou affaibli la bonne opinion qu’ils avaient conçue de ces insulaires. Le navigateur russe qui les a visités n’a pas eu davantage à se plaindre d’eux. Il les a vus toujours gais et contents, la bonté paraissant peinte sur leur figure. Pendant les dix jours qu’il a passés avec eux, il n’a jamais été obligé de tirer un coup de fusil chargé à balle [640].

    Le voyageur russe nous donne cependant des idées peu avantageuses des mœurs de ces peuples sur le témoignage d’un Français et d’un Anglais établis depuis longtemps parmi eux. Il a interrogé séparément ces deux hommes, et il a appris d’eux que ces peuples sont tous aussi faux et aussi perfides que ceux dont parle La Pérouse ; qu’ils sont continuellement en guerre les uns contre les autres ; qu’ils cherchent à vaincre leurs ennemis plutôt par surprise que par force ; et enfin qu’ils mangent leurs prisonniers [641]. Krusenstern a cru trouver la confirmation de ces rapports dans les crânes dont les insulaires lui ont proposé la vente, dans les cheveux et dans les ossements humains dont leurs armes et leurs meubles étaient ornés, et enfin dans leurs pantomimes [642]. Les navigateurs français, qui avaient cherché à découvrir quelles étaient les relations de ces peuples avec leurs voisins, n’avaient pu se procurer à cet égard des informations exactes ; mais, en voyant leurs armes offensives et les blessures graves dont quelques-uns portaient les cicatrices, ils avaient conjecturé que le fléau de la guerre ne leur était pas étranger [643].

    Les deux individus dont le navigateur russe a recueilli les rapports ont affirmé, de plus, que, dans les temps de famine, les insulaires dévorent des enfants et des femmes ; mais les phénomènes qu’on observe dans les temps de famine ne peuvent que difficilement caractériser les mœurs d’un peuple dans son état naturel. On a vu des faits semblables à ceux qu’on reproche aux habitants des îles Marquises, chez les peuples les plus civilisés ; lorsque des équipages européens, abandonnés au milieu des mers, ont été réduits à l’horrible nécessité de faire comme eux ou de périr, ce dernier parti est celui qu’ils ont repoussé. Pour juger d’ailleurs que ces insulaires sont inférieurs, sous ce rapport, aux habitants des autres îles, il faudrait les avoir observés tous dans les mêmes circonstances. Cook a trouvé dans la Nouvelle-Zélande des parents qui lui ont abandonné leurs enfants avec autant de facilité qu’ils eussent abandonné les plus méprisables des animaux. Marchand, au contraire, a observé dans les îles Marquises, des pères qui accablaient leurs enfants de caresses. « Souvent, dit-il, des hommes pressaient tendrement dans leurs bras des enfants dont ils se glorifiaient d’être pères [644]. »

    On ne trouve donc chez les peuples d’espèce malaie qui habitent sous des climats froids ou tempérés, aucune supériorité morale sur les peuples de même espèce qui habitent sous des climats chauds. On trouve, au contraire, chez plusieurs de ceux-ci moins d’énergie dans les passions malveillantes, et plus de force dans les affections sociales que dans ceux-là.