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    Traité de Législation: VOL II

    Opposition entre la conduite des peuples d’espèce malaie à l’égard des navigateurs Européens, et leu

    Charles Comte

    CHAP. 23: > Opposition entre la conduite des peuples d’espèce malaie à l’égard des navigateurs Européens, et leur conduite à l’égard les uns des autres. — Explication de ce phénomène.

    Il est commun parmi les voyageurs de juger des mœurs des nations par l’accueil qu’ils reçoivent d’elles : cette manière de juger est cependant peu sûre ; peut-être même n’en est-il pas de plus trompeuse. On a vu, dans les chapitres précédents, que les rapports qui existent, chez les peuples d’espèce malaie, entre les deux sexes, entre les parents et les enfants, entre les possesseurs du sol et les cultivateurs, et entre les diverses peuplades, sont généralement fort durs : ils sont tels que ceux qui peuvent exister entre des maîtres et des esclaves, ou entre les ennemis les plus cruels ; ces peuples cependant paraissent remplis de bienveillance à l’égard de la plupart des voyageurs qui les visitent ; et ceux qui sont les plus rapprochés de l’équateur, sont ceux dont les navigateurs sont généralement les plus satisfaits.

    Les habitants des îles Marquises paraissent toujours gais et contents, et la bonté semble peinte sur leur figure ; les femmes sont douces ; leurs regards n’expriment que la volupté [605]. La manière dont ces peuples se sont conduits avec les Européens qui les ont visités, si l’on fait exception des vols, a eu l’air de la franchise et de la générosité. Leur conduite avec les Français les a fait regarder par eux comme le peuple le plus doux, le plus humain, le plus pacifique, le plus hospitalier, le plus généreux de tous ceux qui occupent les îles du grand Océan [606]. Ils ont eu les mêmes procédés à l’égard des voyageurs russes ; ils se sont toujours conduits à leur égard avec la plus grande honnêteté, même dans leur commerce d’échange. Le chef de l’expédition russe assure qu’il aurait emporté de ces insulaires l’opinion la plus favorable, s’il n’avait pas rencontré parmi eux un Anglais et un Français qui les lui firent mieux connaître [607].

    Les habitants des îles de la Société et des îles des Amis ont montré les mêmes dispositions envers les navigateurs européens. Les premiers ont toujours manifesté, dans leur physionomie, de la gaieté, de la joie, de la générosité, le sentiment du bonheur [608]. Ils ont reçu chez eux les voyageurs qui s’y sont présentés, les ont admis à parcourir l’intérieur du pays, les ont invités dans leurs maisons, leur ont offert à manger [609]. Les seconds ont fait aux voyageurs un accueil semblable.

    « Il n’y a peut-être pas sur le globe, dit Cook, de peuplade qui mette plus d’honnêteté et moins de défiance dans le commerce. Nous ne courûmes aucun risque à leur permettre d’examiner nos marchandises et de les manier en détail, et ils comptaient également sur notre bonne foi. Si l’acheteur ou le vendeur se repentaient du marché, on se rendait réciproquement d’un commun accord et d’une manière enjouée ce qu’on avait reçu. En un mot, ils semblent réunir la plupart des bonnes qualités qui font honneur à l’homme, telles que l’industrie, la candeur, la persévérance, l’affabilité, et peut-être des vertus moins communes, que la brièveté de notre séjour ne nous a pas permis d’observer [610]. »

    Les voyageurs ont donné des éloges moins grands aux habitants des îles Sandwich. Cook dit cependant qu’il n’a jamais trouvé des peuples sauvages moins défiants et aussi libres dans leur maintien ; d’autres navigateurs ont vanté la générosité de leurs sentiments. Ceux de ces insulaires qui visitèrent les vaisseaux de La Pérouse s’y conduisirent de la manière la plus régulière : ils étaient si dociles, ils craignaient si fort d’offenser les Français, qu’il était extrêmement aisé de les faire rentrer dans leurs pirogues. La Pérouse dit qu’il n’avait pas d’idée d’un peuple si doux, si plein d’égards.

    « Lorsque je leur eus permis de monter sur ma frégate, ajoute-t-il, ils n’y faisaient pas un pas sans mon agrément ; ils avaient toujours l’air de craindre, de nous déplaire ; la plus grande fidélité régnait dans leur commerce [611]. »

    Les habitants de l’île de Pâques, plus éloignés encore de l’équateur que ceux des îles Sandwich et des îles de la Société, ont aussi paru avoir moins de qualités morales. Cependant, lorsqu’ils abordèrent le vaisseau de La Pérouse, ils montèrent à bord avec un air riant et une sécurité qui donnèrent à ce voyageur la meilleure opinion de leur caractère. Lorsqu’ils virent mettre le vaisseau à la voile, ils ne manifestèrent aucune crainte de se voir enlever et arracher à leur terre natale ; l’idée d’une perfidie ne parut pas même se présenter à leur esprit ; ils étaient au milieu des étrangers, nus et sans aucune arme [612].

    Enfin les habitants de la Nouvelle-Zélande, qui sont les peuples de race malaie les plus éloignés de l’équateur et ceux dont l’industrie a fait le moins de progrès, ont manifesté des sentiments de bienveillance et d’amitié aux navigateurs qui ont visité leurs terres, et leur ont rendu les services qui ont dépendu d’eux [613].

    Tous ces insulaires ont donc reçu à peu près les mêmes éloges. Nous pouvons observer cependant qu’à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur, l’admiration des navigateurs diminue : les habitants des îles Marquises sont plus admirés que ceux des îles de la Société et des îles des Amis ; ceux-ci plus que les habitants des îles Sandwich ; ceux des îles Sandwich plus que ceux de l’île de Pâques [614]. Tous ces éloges ne se rapportent d’ailleurs qu’à la conduite de ces insulaires envers les navigateurs européens, et non à la conduite qu’ils tiennent les uns envers les autres. Je ferai même observer ici que ceux qui ont fourni le plus d’exemples de violence et de brutalité les uns à l’égard des autres, sont ceux chez lesquels les rangs sont le plus marqués. On n’a pas observé, par exemple, chez les habitants de la Nouvelle-Zélande, qui, sous d’autres rapports, sont les peuples les plus barbares, des chefs faisant la police à coups de bâton et de massue.

    Mais comment des peuples qui dans leurs relations mutuelles ont si peu de douceur, et qui semblent ne reconnaître d’autre loi que la force, se sont-ils d’abord montrés si doux envers les navigateurs européens ? Ces navigateurs nous donnent eux-mêmes la solution de ce problème :

    « Il n’y a personne, dit La Pérouse, qui, ayant lu les relations des derniers voyageurs, puisse prendre les Indiens de la mer du Sud pour des sauvages ; ils ont, au contraire, fait de très grands progrès dans la civilisation, et je les crois aussi corrompus qu’ils peuvent l’être relativement aux circonstances où ils se trouvent : mon opinion là-dessus n’est pas fondée sur les différents vols qu’ils ont commis, mais sur la manière dont ils s’y prenaient [615]. Les plus effrontés coquins de l’Europe sont moins hypocrites que ces insulaires ; toutes leurs caresses étaient feintes ; leur physionomie n’exprimait pas un seul sentiment vrai : celui dont il fallait le plus se défier, était l’Indien auquel on venait de faire un présent, et qui paraissait le plus empressé à rendre mille petits services [616]. — Les Malais, dit ailleurs La Pérouse, sont aujourd’hui la nation la plus perfide de l’Asie, et leurs enfants n’ont pas dégénéré, parce que les mêmes causes ont préparé et produit les mêmes effets [617]. »

    Les observations que fait La Pérouse d’une manière générale, sont confirmées d’une manière particulière par lui-même et par d’autres voyageurs, relativement aux habitants de presque toutes les îles ; elles sont prouvées surtout par la multitude des faits qu’ils rapportent. Les habitants des îles de la Société, dont la conduite envers les Européens a été un sujet d’éloge pour Cook et Bougainville, n’ont montré de la douceur qu’après avoir vainement tenté de surprendre l’équipage de Wallis, et avoir éprouvé la puissance de son artillerie : il a fallu qu’ils vissent leurs pirogues les plus fortes dispersées ou brisées par la mitraille et les boulets, pour mériter les louanges que les navigateurs leur ont données plus tard [618]. Les avantages qu’ils ont retirés de leur commerce avec les vaisseaux européens, le danger qu’ils ont vu à les attaquer, et l’impossibilité de s’en rendre maîtres, étaient plus que suffisants pour leur inspirer de la douceur [619].

    Il me semble cependant que l’on se tromperait si l’on attribuait à la crainte et à l’hypocrisie toutes les marques de bienveillance que les voyageurs ont reçues de ces peuples. Les vieilles offenses qu’ils ont reçues les uns des autres, et les vengeances qui en sont résultées, les ont habitués à voir des ennemis dans tous les hommes qui ne sont pas de leur nation ; mais ce préjugé, qui a été commun à tous les peuples de l’antiquité que nous connaissons, peut céder à une conviction contraire. La perfidie et la vengeance naissent partout de la crainte, et du besoin de sécurité : les hommes cessent d’être faux et vindicatifs, toutes les fois qu’ils se croient en sûreté, et qu’ils n’ont point d’injustice à redouter ; ils cessent d’être violents et injustes toutes les fois qu’ils sont convaincus qu’ils ne peuvent pas l’être impunément ; on verra même qu’il suffit quelquefois d’un intervalle très court pour éteindre les sentiments de haine et de vengeance les plus invétérés, lorsqu’un événement quelconque fait cesser les causes qui les ont produits.