Traité de Législation: VOL II
Des relations qui existent entre les divers peuples ou entre la fédération de peuples d’espèce malai
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 22: > Des relations qui existent entre les divers peuples ou entre la fédération de peuples d’espèce malaie. — De l’influence de leur organisation sociale sur la nature de ces relations. — Des causes et des résultats de leurs guerres.
Dans aucun pays, l’influence qu’exerce l’organisation sociale d’un peuple, sur les peuples voisins, ne se manifeste avec plus d’énergie que dans les archipels du grand Océan situés entre les tropiques. Chez ces peuples, les cadets de famille n’ont aucune part dans la succession de leurs pères, comme on l’a vu ; ils ne peuvent donc vivre que des aliments que leur donnent leurs aînés, s’ils restent dans la famille, ou de ce que peut leur donner la population asservie, s’ils entrent dans l’association militaire des Arreoys. Mais, quel que soit celui de ces deux partis qu’ils prennent, ils ne peuvent espérer de perpétuer leur race ; l’impuissance de transmettre à leurs enfants aucune propriété, et de les maintenir dans le rang où ils naissent, est sans doute ce qui leur a fait une loi de les étouffer [594].
Ils ont un moyen cependant de sortir de l’état où ils se trouvent et de se mettre sur le même rang que leurs aînés : c’est la destruction des grands possesseurs de terres des autres États. Ainsi, dans chaque pays, la partie la plus nombreuse et la plus énergique de la classe aristocratique est poussée, par le désir même que la nature a donné à toutes les espèces de se conserver, vers la destruction des classes aristocratiques qui existent chez les peuples voisins ; et, comme le même ordre de choses est établi partout, et que nulle part il n’existe des classes industrieuses aux dépens desquelles les cadets de l’aristocratie puissent s’enrichir, les aînés ne les excluent de l’héritage paternel que sous la condition que tous les cadets des autres États s’armeront contre eux pour les exterminer. Les mêmes passions qui poussent vers la guerre les individus qui n’ont pas d’autre moyen de perpétuer leur race, y poussent aussi leur roi ; car à mesure que ceux-là acquièrent des terres, celui-ci multiplie le nombre de ses grands vassaux [595].
Les peuples de ces archipels sont donc toujours en état de guerre les uns contre les autres, et l’animosité qu’ils y portent est en raison de la puissance de la cause qui les y excite, et des calamités qui sont réservées aux vaincus [596]. La guerre n’ayant pour but que l’agrandissement ou la multiplication des fils des seigneurs de la terre, du soleil et du firmament, on y prélude de part et d’autre par le sacrifice de victimes humaines, toujours choisies dans les rangs inférieurs, parmi les descendants des hommes qui furent jadis vaincus. On suit, dans ce sacrifice, les usages qui sont pratiqués aux funérailles des grands, et particulièrement celui qu’on appelle le régal du chef. Des voyageurs ont pensé que les habitants des îles de la Société, des îles des Amis et des îles Sandwich, dévoraient leurs prisonniers [597] ; mais on n’a pu en acquérir la certitude, et le mouvement d’étonnement et d’horreur manifesté par un de ces insulaires en voyant un habitant de la Nouvelle-Zélande dévorer les restes d’un corps humain, semble prouver que cet usage n’est point admis chez eux [598]. Mais, s’ils ne se nourrissent pas de leurs prisonniers, ils les font périr dans les tourments ; ils se précipitent sur les cadavres de leurs ennemis vaincus et les déchirent de leurs dents [599]. Ce sont, ainsi qu’on le verra bientôt, les moins barbares des nobles guerriers de ces îles.
Lorsque les peuples attaqués ne peuvent empêcher l’ennemi de pénétrer dans le pays, ils se retirent aussi loin qu’ils le peuvent, emportant tout ce qu’il leur est possible de lui soustraire. Si le conquérant craint de ne pouvoir pas se maintenir dans sa conquête, il agit à la manière romaine : il détruit les habitations, les canaux, les arbres, les récoltes, les animaux, enfin tout ce qui est l’œuvre de l’industrie humaine ; la misère et la famine emportent alors les vaincus et quelquefois même les vainqueurs [600]. Mais, s’il reste maître du pays, il partage les terres entre ses nobles compagnons ; ceux-ci sortent alors du corps militaire des Arreoys, ne sont plus obligés d’étouffer leurs enfants, et donnent naissance à d’autres cadets qui devront comme eux exterminer de nouveaux peuples, ou faire périr leurs propres enfants à mesure qu’ils verront le jour [601].
La guerre ayant pour objet de s’emparer des terres qu’ils convoitent, la conquête a pour résultat la destruction des nobles possesseurs. Si donc la victoire les rend maîtres d’un pays, ils exterminent toute la partie mâle de la population, pères, enfants, vieillards, et probablement aussi les femmes qu’ils jugent indignes d’élever au rang de leurs épouses. S’ils ne massacrent pas leurs prisonniers sur-le-champ, c’est pour les faire périr dans les supplices, et savourer plus à leur aise les plaisirs de la vengeance. Les raffinements qu’ils portent dans la cruauté sont analogues à ceux que mettent en usage les indigènes du nord de l’Amérique. On trouve dans leurs traditions et dans le langage, des preuves que leurs ancêtres ont jadis dévoré leurs prisonniers [602] ; et les noms, que prennent leurs chefs de tombeau des hommes , de voleurs de pirogues [603], attestent l’honneur qu’ils attachent au meurtre et au brigandage.
Ces guerres, dont le principal objet est de donner des moyens d’existence aux cadets déshérités des grands, sont si destructives, que quelquefois il a suffi de quelques années pour plonger dans la misère les îles les plus florissantes, et pour en moissonner la plus grande partie de la population [604].