Traité de Législation: VOL II
De l’état social et des mœurs des peuples d’espèce cuivrée, placés entre les tropiques. — Parallèle
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 18: > De l’état social et des mœurs des peuples d’espèce cuivrée, placés entre les tropiques. — Parallèle entre ces peuples et ceux de même espèce placés sous les climats froids du nord.
On a vu précédemment comment les moyens à l’aide desquels les peuples cuivrés du nord de l’Amérique pourvoient à leur subsistance, influent sur leurs relations sociales, et sur leurs mœurs privées. On a pu remarquer que, moins leurs moyens d’existence sont assurés, et plus les passions malfaisantes ou antisociales sont énergiques. Il s’agit d’exposer maintenant l’état et les mœurs des peuples de même espèce placés au centre de ce continent, et de voir quels sont les points de ressemblance ou de dissemblance qui ont existé entre eux. Afin de rendre la comparaison plus facile, je suivrai dans ce chapitre le même ordre que j’ai suivi dans les chapitres précédents.
Les nations cuivrées placées au centre du continent américain, entre les tropiques, tiraient de l’agriculture leurs principaux moyens d’existence, longtemps avant que les Européens les eussent asservies. Il était rare de rencontrer parmi elles des peuplades vivant principalement des produits de la chasse. Non seulement la terre était cultivée, mais chacun avait la propriété exclusive du sol qu’il cultivait, et des produits qu’il en retirait. Même dans le Paraguay, où les jésuites espagnols ont introduit la communauté des biens, chaque individu avait la propriété exclusive de la terre qu’il avait mise en valeur. La culture commune, qui les a fait rétrograder au point où en étaient quelques peuplades du nord, était si contraire à leurs idées, qu’elle a toujours été pour eux la partie la plus insupportable de l’administration de leurs conquérants [494].
Mais en même temps que nous trouvons des peuples vivant au moyen des produits de leur agriculture, nous trouvons aussi que ces peuples sont composés de deux races d’hommes, ou que dans chaque état la population est divisée en deux castes : l’une qui cultive le sol et vit dans l’oppression ; l’autre qui vit sur ce que la première produit ou fait produire à la terre. Nous trouvons ici un régime social à peu près semblable à celui que nous verrons dans la plupart des îles du grand Océan, dans le centre de l’Afrique, et qui a longtemps existé dans la plupart des États de l’Europe.
Chez les Natchez, tribu jadis puissante qui vivait sur les bords du Mississipi, mais qui est aujourd’hui éteinte, la population était divisée en deux classes. La première jouissait de prérogatives héréditaires ; la seconde était considérée comme vile, et formée seulement pour la servitude. Cette distinction était marquée par des dénominations qui désignaient le rang élevé des uns, et la profonde dégradation des autres : ceux-là se désignaient sous le nom de respectables , et ils désignaient ceux-ci sous le nom de puants. Le chef, dont le pouvoir était de même nature que celui des nobles, et par conséquent héréditaire, était considéré comme ayant une origine divine : il était le frère du soleil que ces peuples adoraient ; ses ordres avaient la même force que s’ils avaient été donnés par la divinité [495].
Dans le Mexique, il existait un ordre à peu près semblable ; la population était divisée d’abord en deux grandes fractions. Celle qui comprenait la partie la plus considérable, et qui exécutait tous les travaux au moyen desquels les hommes existent, était vile et esclave. Celle qui vivait sur les travaux de la première, se disait respectable ; elle était noble. Les cultivateurs, désignés sous le nom de mayeques , étaient dans un état à peu près semblable à celui où se trouvaient les paysans en Europe, au temps où le régime féodal était dans toute sa force. Ils étaient considérés comme des instruments de culture, et ne pouvaient quitter le sol auquel ils étaient attachés, sans la permission de leur maître. Ils passaient d’un propriétaire à l’autre, avec le sol, dans les cas où il était aliéné. Ils étaient tenus de cultiver la terre, et d’exécuter d’autres travaux jugés vils. Plusieurs étaient réduits en état de servitude domestique ; ils étaient, comme les esclaves des Romains, mis au rang des choses. Leurs maîtres pouvaient disposer d’eux de la manière la plus absolue, ou même les tuer, sans encourir aucune peine [496].
La classe des hommes forts, à laquelle nous donnons le nom de supérieure, était elle-même divisée en diverses fractions. Un petit nombre d’entre eux possédaient de vastes territoires, partagés en plusieurs classes, à chacune desquelles divers titres d’honneur étaient attachés ; quelques-uns transmettaient ces titres à leurs descendants à l’infini, avec les terres dont ils faisaient partie. D’autres ne tenaient des terres qu’à cause des fonctions qu’ils remplissaient ; ces terres constituaient leur salaire, et cessaient de leur appartenir quand les fonctions dont elles étaient la récompense leur étaient enlevées. Enfin, plusieurs, sans remplir aucune fonction et sans être esclaves, possédaient des terres dont ils avaient la propriété exclusive, et qu’ils transmettaient à leurs enfants. On avait réservé, dans chaque district, une certaine étendue de terres qui était cultivée en commun par la basse classe du peuple, et qui servait à son existence. Il y avait, au-dessus de la population entière, un chef unique ; ce chef ne tenait pas son pouvoir de ses ancêtres : il était élu par les principaux membres de l’État. Le nombre des grands de la première classe s’élevait à trente ; chacun d’eux avait au-dessous de lui environ trois mille nobles, qui lui étaient subordonnés ; et le nombre total des individus que chacun des principaux chefs avait dans son territoire, était d’environ cent mille [497].
Dans le Pérou, la population était aussi divisée en plusieurs classes. La première se composait de ceux qui remplissaient tous les emplois, soit en temps de paix, soit en temps de guerre : c’étaient les nobles. La seconde se composait d’hommes qui ne remplissaient aucun emploi, mais qui n’étaient assujettis à aucun genre de servitude. La troisième était formée d’individus employés aux travaux jugés les plus vils de la société : ils portaient les fardeaux, ou se livraient à d’autres occupations qui sont le partage des esclaves dans les pays où la servitude est établie. La population était soumise à un chef unique dont la personne était sacrée : c’était un messager des dieux, un enfant du soleil : pour maintenir la pureté de cette divine race, les frères épousaient leurs sœurs [498]. Les terres n’étaient pas possédées par les grands comme dans le Mexique. Une part était consacrée au soleil et destinée au culte ; le produit en était employé à la construction et au maintien des temples, à la célébration des cérémonies de la religion, et, dans les temps de disette, à la subsistance du peuple. Une seconde part appartenait à l’Inca, et était employée à payer les dépenses du gouvernement. La troisième et la plus considérable était destinée à la subsistance du peuple. La culture, dans chaque canton, se faisait en commun, les produits en étaient ensuite distribués à chacun en raison de ses besoins [499].
Nous ne pouvons savoir d’une manière positive de quelle manière se formèrent, au centre de l’Amérique, les diverses classes que les Espagnols y trouvèrent ; mais, en considérant les traditions qui existaient encore dans ce pays à l’arrivée de ces conquérants, la manière dont la population était divisée, et les idées qui régnaient parmi elle, il n’est pas difficile de voir que là aussi un peuple agricole, industrieux et pacifique, avait été asservi et partagé par une armée de barbares. À l’époque où les Espagnols firent la conquête du Mexique, les grands ou nobles de ce pays étaient convaincus qu’ils n’en étaient pas originaires : ils savaient que vers le dixième siècle de notre ère, les premiers occupants avaient été asservis par d’autres tribus, et que vers le treizième, environ deux siècles avant la découverte de l’Amérique, le Mexique avait été conquis par une tribu puissante, venue des bords du golfe de Californie. Il paraît donc qu’à une époque peu reculée, une confédération semblable à celle des nations iroquoises, s’empara du pays ; que le général conserva le pouvoir que lui donnait sa position ; que les trente grands n’étaient que les chefs des hordes qui avaient élu leur général ; que les trois mille nobles étaient les soldats de chaque horde, et enfin que les cultivateurs étaient la population asservie.
Nous ne pouvons déterminer quelles étaient les mœurs de ces peuples à l’arrivée des Espagnols, avec la même précision que nous avons déterminé celles des peuplades qui habitent le nord. Il y avait déjà deux siècles qu’ils avaient été asservis et en grande partie détruits par les Européens, lorsque les philosophes ont commencé à s’occuper de l’observation de leurs mœurs. Nous ne pouvons donc connaître qu’un petit nombre de faits relativement à eux ; mais le peu que nous apprennent les premiers écrivains espagnols, est suffisant pour nous faire juger des faits qu’eux-mêmes ne surent pas observer.
On a vu combien est étendue, sur les mœurs des indigènes du nord de l’Amérique, l’influence de leurs moyens d’existence ; combien l’état de chasseur endurcit le caractère des individus qui s’y livrent, et rend misérable le sort des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, qui sont obligés de suivre les hommes les plus robustes dans les forêts et au milieu des neiges, ou de rester exposés à la famine et aux attaques de leurs ennemis. Aucun de ces maux ni des vices qui en sont la suite, ne pouvait atteindre les peuples du centre de l’Amérique, puisqu’ils étaient tous agriculteurs : les plus avancés dans l’agriculture étaient en général ceux qui étaient les plus rapprochés de l’équateur ; les Natchez ne tiraient presque plus rien de la chasse, et les habitants de Bogota y avaient complètement renoncé [500].
Dans le Pérou, l’agriculture et les arts de première nécessité étaient plus avancés que dans aucune autre partie de l’Amérique. La quantité de terre qui devait être mise en culture, était proportionnée aux besoins des habitants ; on avait même prévu, autant que possible, les effets d’une mauvaise récolte ; les produits mis en réserve pour les frais du culte ou pour l’entretien du gouvernement, étaient distribués au peuple dans les temps de disette. Non seulement tous les terrains naturellement fertiles avaient été mis en culture ; mais, au moyen d’aqueducs et d’irrigations artificielles, on avait fertilisé des terrains improductifs : sous les mains de ces peuples actifs et industrieux, des sables stériles s’étaient transformés en campagnes florissantes. Les Espagnols, au temps de la conquête, trouvèrent le pays si bien pourvu de provisions de tout genre, que, dans leurs relations, on trouve peu de ces tristes scènes de détresse occasionnées par la famine, si fréquentes dans l’histoire des conquérants du Mexique [501].
Les rapports de subordination que nous avons observés chez les peuplades du nord, entre les chefs et les autres membres de la tribu, ne sont bien marqués que dans les occasions où le concours de tous est requis pour obtenir un résultat qui les intéresse également. Dans les autres circonstances, il n’existe d’autre supériorité que celle de la force, et chaque individu est en quelque sorte sous l’empire de tout homme plus puissant que lui [502]. Chez les peuples placés sous les tropiques, nous trouvons aussi qu’une partie de la population était soumise à l’empire de la force ; cet empire se manifestait par les qualifications données aux uns et aux autres, par la différence de leurs habitations, de leurs vêtements, de leurs occupations. Mais, comme tous n’étaient pas soumis au même régime, il est nécessaire de les considérer séparément.
Si, comme cela paraît indubitable, les peuples agriculteurs des tropiques ont été asservis par leurs voisins moins civilisés du nord, il ne faut pas douter que ceux-ci n’aient conservé, après la conquête, le mépris qu’ont les conquérants pour le travail, et surtout pour celui de la terre ; il ne faut pas douter qu’ils n’aient fait de l’industrie la marque de la servitude, et de l’oisiveté l’apanage de la noblesse ; la guerre, et le pillage des vaincus, leur auront paru les seules occupations dignes d’eux : nous avons vu que telles sont encore les idées des sauvages du nord. Il existe cependant une différence remarquable entre les peuplades de la partie la plus élevée de l’Amérique septentrionale, et celles qui ont envahi le Mexique et les contrées qui en sont les plus voisines. Quand les premiers surprennent une horde ennemie, ils en massacrent tous les individus ; ils sont sans intérêt à les conserver, car ils ne sauraient qu’en faire. Les seconds n’ont pas exterminé le peuple conquis, ils sont entrés en partage avec lui des produits de ses travaux : les parts ont été sans doute fort inégales ; mais celle qui est restée aux vaincus, a été cependant plus considérable et surtout plus assurée que celle qui tombe en partage aux hommes les plus forts qui vivent de chasse ou de pêche. La partie la plus misérable de la population des tropiques, avant la conquête des Espagnols, était condamnée à moins de fatigues, à moins de privations, et même à moins de violences que les populations barbares du nord. Les serfs des Natchez et des Mexicains, par lesquels les travaux de l’agriculture étaient exécutés, étaient moins dégradés et moins accablés de travail, ils avaient moins à souffrir que les femmes, que les vieillards, que les enfants chez les peuples chasseurs. Quant à la classe des dominateurs, il est évident que leur sort était infiniment au-dessus de celui des individus les moins misérables qui se trouvent parmi des hordes de chasseurs.
Il est même remarquable que plus on approche de l’équateur, et plus les rapports entre les diverses classes de la population s’adoucissent. Chez les Natchez et chez les Mexicains, les travaux de l’agriculture et ceux qui s’y livraient, étaient encore avilis aux yeux des conquérants. Mais il n’en était plus de même au Pérou ; ici la classe gouvernante, loin de considérer les occupations de l’agriculture comme avilissantes, cherchait au contraire à les rendre honorables. Les chefs de l’État, quoiqu’ils s’attribuassent une origine divine, donnaient eux-mêmes l’exemple du travail : les enfants du soleil cultivaient de leurs propres mains un champ près de Cusco, et ils appelaient cela leur triomphe sur la terre [503]. Loin de ravir à la population ses moyens d’existence, ils lui distribuaient, au contraire, dans les temps de disette, une partie des produits destinés à l’entretien du culte et du gouvernement. L’autorité des chefs était exercée d’une manière si douce que les rébellions étaient inconnues ; et que sur une succession de douze princes, on n’en comptait aucun qui eût été un tyran, exemple si rare dans l’histoire, qu’il est à peine croyable [504].
Si la conquête de ces contrées par les incas et les caciques, n’avait été que le triomphe de la force, ce triomphe du moins n’avait pas été permanent, et n’était pas devenu général. Au temps de la conquête des Espagnols, la propriété territoriale était fixée presque chez toutes les nations placées entre les tropiques. Il était chez les Mexicains des magistrats chargés de veiller au respect des propriétés et à la sûreté des personnes ; et, si l’on peut s’en rapporter au jugement des écrivains espagnols, les lois étaient aussi sages et la justice aussi bien administrée que chez les peuples les plus civilisés. Sous le rapport de la justice et de quelques autres parties du gouvernement, les Mexicains et les Péruviens étaient plus avancés que ne l’étaient alors les peuples qui avaient fait le plus de progrès en Europe [505].
La force ne décidait donc plus chez eux, comme chez les autres peuples du même continent, du sort des propriétés ; la punition des délits n’était plus abandonnée à la discrétion et à la force des personnes qui se croyaient offensées. De là il résultait plusieurs conséquences morales. L’esprit de vengeance, que nous avons trouvé si énergique chez les peuples chasseurs, avait infiniment moins de force, n’étant plus nécessaire à la sûreté de chacun. Les haines étaient nécessairement moins énergiques, moins générales, moins durables, la justice faisant tomber le châtiment sur le coupable, et garantissant ses enfants ou les membres de sa famille des atteintes qui auraient pu être portées à leur sûreté. Les vengeances étant moins à craindre, il devait exister moins de fausseté ou de perfidie dans les relations habituelles des individus ; les uns n’ayant pas à dissimuler, pour se venger avec plus de certitude et d’impunité, les autres pour prévenir ou désarmer la vengeance.
La sûreté des propriétés n’avait pas sur les mœurs moins d’influence que la sûreté des personnes. Dans les moments d’abondance, la masse de la population ne consommait pas au-delà de ses besoins, puisqu’elle avait la faculté de conserver ses ressources pour un autre temps. Aussi ces peuples s’étaient-ils fait de la tempérance une si grande habitude, qu’ils considérèrent comme une espèce de prodige la voracité des Espagnols ; ils n’auraient manifesté aucun étonnement à cet égard, si, comme les chasseurs du nord, ils avaient été accoutumés à consommer en un seul repas ce qui leur eût suffi pour en faire six. Ayant moins à craindre de se voir ravir les fruits de leur travail, ils étaient moins portés à l’oisiveté. Lorsque l’on considère, en effet, les travaux que ces peuples avaient déjà exécutés au quinzième siècle, sans le secours d’aucun instrument de fer et d’aucun de nos animaux domestiques ; leurs routes, plus belles qu’aucune de celles qui existaient en Europe à cette époque ; leurs aqueducs et leurs palais dont le temps n’a pas encore effacé les débris ; leurs établissements de postes, inconnus alors parmi nous ; leurs connaissances astronomiques ; leur division du temps, et les progrès de plusieurs arts, il n’est pas possible de croire qu’ils eurent moins d’activité que les peuples des climats froids, incapables de se donner aucun mouvement à moins que la faim ne les presse, ou qu’ils ne soient excités par la vengeance.
Les Espagnols nous apprennent peu de choses sur les relations de famille qui existaient chez ces peuples au temps de la conquête ; nous ne pouvons pas douter cependant que l’état des femmes, des enfants, des vieillards, ne fût de beaucoup supérieur à ce qu’il était chez les tribus du nord. La population existant principalement au moyen des travaux de l’agriculture, les hommes se livraient à ces travaux comme les femmes, chacun dans la mesure de ses forces. Le genre d’occupation auquel les femmes se livraient, loin d’être pour elles une cause de mépris, devait être au contraire une cause d’estime, puisqu’il les élevait au niveau des hommes, et en quelque sorte au niveau du prince qui s’honorait de son triomphe sur la terre. Elles n’étaient pas obligées de suivre les hommes à travers les forêts et au milieu des neiges, accablées de fardeaux qui excédaient leurs forces, sans cesse exposées à être outragées par leurs maris, à être enlevées par des hordes ennemies, ou à périr de misère. Rien n’établit et ne peut faire même présumer qu’elles fussent exposées, comme chez les peuples du nord, à être la proie des lutteurs les plus forts, à être vendues, échangées, jouées comme une marchandise. L’état de civilisation auquel ces peuples étaient parvenus exclut un ordre de choses semblable.
Les enfants ni les vieillards n’étaient pas non plus exposés aux mêmes dangers : il était plus facile de pourvoir à leurs besoins ; ils n’avaient pas à suivre des chasseurs à la poursuite du gibier, ou à échapper par une fuite rapide aux fureurs d’un ennemi implacable.
Mais c’est surtout dans les relations de nation à nation que la différence des mœurs se manifeste. Chez les peuples chasseurs des climats froids, pour lesquels la vie est souvent un fardeau et la mort un événement heureux, la guerre entre les hordes est un état habituel. Le but de chacune d’elles est de détruire toutes celles qui l’environnent, et l’on ne croit pas s’être vengé d’un ennemi fait prisonnier, si avant de le tuer on ne lui a pas fait souffrir les tourments les plus horribles. Chez les peuplades plus rapprochées des tropiques, on immolait les prisonniers ; mais on les traitait d’une manière moins cruelle que chez les peuples plus élevés dans le nord, et l’on conservait les enfants et les femmes comme esclaves [506]. Les Mexicains dévouaient aussi leurs prisonniers à la mort ; ils les offraient à leurs dieux en sacrifice ; mais ils ne les tourmentaient pas. Enfin, les Péruviens n’infligeaient à leurs ennemis vaincus, ni la mort, ni aucun genre de torture.
« Les Péruviens, même dans leurs guerres, dit Robertson, montraient un esprit différent de celui des autres Américains. Ils ne combattaient pas comme des sauvages, pour détruire et exterminer, ou comme les Mexicains, pour offrir des sacrifices humains à des divinités altérées de sang. Ils faisaient des conquêtes pour civiliser les vaincus et les unir à eux, pour leur faire part de leurs connaissances, de leurs arts, et de leurs institutions. Les prisonniers n’étaient exposés ni aux tortures, ni aux insultes qui étaient leur partage dans les autres parties du Nouveau-Monde. Les incas prenaient sous leur protection les peuples qu’ils avaient vaincus, et les admettaient à jouir de tous les avantages qui étaient assurés à leurs autres sujets [507]. »
À l’époque où l’Amérique fut conquise par les Européens, un grand nombre des peuplades du nord étaient dans l’usage de manger leurs prisonniers. Cet usage, commun à presque toutes les hordes qui vivent sur les côtes du nord-ouest, n’avait pas encore cessé chez elles, à la fin du siècle dernier [508]. Les grands du Mexique, qui, à l’arrivée des Espagnols, se vantaient d’être des conquérants récemment venus du nord-ouest, n’avaient pas non plus renoncé aux usages de leurs ancêtres : comme eux, ils sacrifiaient leurs prisonniers, et les mangeaient ensuite. Mais les Péruviens, placés sous l’équateur, et beaucoup plus anciens dans le pays [509], étaient étrangers à ces horribles sacrifices : ils n’offraient à leur divinité que des animaux, des fruits de leurs champs, et quelques produits de leurs arts [510].
On ne peut juger par les mœurs actuelles des indigènes de l’Amérique, qui vivent entre les tropiques, des mœurs qui existaient chez eux à l’arrivée des Européens. La destruction de leurs gouvernements et de leurs religions ; l’extermination de la partie la plus éclairée de leur population ; l’asservissement des autres parties à une race d’étrangers qui différaient d’eux par leur langage, par leurs mœurs, par leurs opinions religieuses, et même par plusieurs de leurs traits physiques, ont suffi pour les rendre méconnaissables. Cependant, quoique plusieurs de ces peuples aient évidemment rétrogradé, la plupart sont encore de beaucoup supérieurs aux peuplades du nord, sous le rapport des habitudes morales.
Les relations des voyages faits dans les régions équinoxiales, nous donnent souvent des preuves de l’abrutissement dans lequel la servitude a plongé ou retenu les indigènes ; mais on n’y trouve pas ces actes de vengeance et de cruauté si fréquents chez les peuples du nord. Les voyageurs nous disent, au contraire, que les nations agricoles sont toutes douces, pacifiques, et ne font tout au plus que se défendre, lors même que leur taille et leurs forces sont très supérieures à celles des autres. Si quelques-unes de ces peuplades font des prisonniers, elles les laissent jouir de leur liberté, et les traitent en compatriotes. Les sauvages de la Guyane, placés presque sous l’équateur, sont aussi courageux que les sauvages les plus intrépides du Canada ; ils sont plus vites à la course ; mais, dit un voyageur qu’ils avaient fait esclave, ils sont moins inhumains : ils ne mangent pas leurs prisonniers [511]. Chez les mêmes nations, les femmes, quoique obligées de se livrer à des travaux pénibles, sont moins avilies et moins misérables que chez les peuplades du nord ; les deux sexes se livrent au même genre d’occupations [512].
Un homme peut épouser plusieurs femmes ; mais, comme le divorce est libre aux deux sexes chez plusieurs nations, toute femme peut abandonner un mari polygame, si elle le juge convenable [513]. Les femmes ne sont pas la propriété du plus fort : chez quelques peuplades, elles ne consentent à se marier, que lorsqu’elles ont fait leurs conventions soit avec leur futur mari, soit avec ses parents [514]. Les peuples errants du nord ne passent jamais dans un lieu sans détruire tout ce qui se rencontre sur leur passage ; les peuples du sud, que l’agriculture n’a pas encore entièrement fixés, sèment quelque chose partout où ils passent, dans l’espérance qu’un jour ils en recueilleront les fruits [515]. Les peuples les plus abrutis des tropiques manquent de propreté ; mais, comme ils sont souvent dans l’eau, leur saleté n’approche pas de celle des peuples qui vivent sous des climats froids [516].
Les historiens espagnols assurent que les incas et les caciques jouissaient d’un pouvoir sans bornes ; mais, outre que cette assertion s’accorde peu avec les éloges qu’ils donnent à leurs lois et à la manière dont ils disent que la justice était administrée, elle est démentie par les coutumes que ces peuples ont conservées, et qu’il n’a pas été au pouvoir des conquérants espagnols de détruire. Les indigènes du Pérou sont dans l’usage de se réunir à certaines époques pour délibérer sur leurs intérêts communs ; et tout ce que le gouvernement espagnol a jamais pu obtenir d’eux à cet égard, c’est que leurs assemblées seraient présidées par un officier de son choix.
« Il est impossible, dit à ce sujet Ulloa, de faire renoncer ces peuples à leurs anciens usages ; on ne le tenterait qu’en courant les plus grands risques. Si on leur interdisait absolument toute assemblée connue, ils iraient en tenir de nuit dans des endroits éloignés, et il serait très difficile d’être instruit de leurs délibérations [517]. »
En même temps que les peuples du Pérou ont tenu avec une constance invincible à l’usage de s’assembler pour délibérer sur leurs intérêts communs, ceux du Mexique ont conservé pour leurs caciques tout le respect que portaient leurs ancêtres aux hommes de cette classe. Par la conquête des Espagnols, tous les indigènes ont été réduits au même niveau ; il est difficile de distinguer, par leur extérieur, ceux qui descendent des anciens grands de ceux qui descendent des dernières classes du peuple.
« Le noble, dit M. de Humboldt, par la simplicité de son vêtement et de sa nourriture, par l’aspect de misère qu’il aime à présenter, se confond facilement avec l’Indien tributaire. Ce dernier témoigne au premier un respect qui indique la distance prescrite par les anciennes constitutions de la hiérarchie aztèque [518]. »
Ce respect, transmis par les dernières classes du peuple à leurs descendants, en faveur des descendants des maîtres déchus, ne serait-il pas une preuve que la domination d’une classe sur les autres n’était pas aussi dure qu’on le suppose ?
Ainsi, nous ne saurions trouver chez les indigènes de l’Amérique qui habitent sous les climats du nord, aucune supériorité morale sur les peuples placés entre les tropiques. Ils leur sont, au contraire, généralement inférieurs sous un grand nombre de rapports : ils ont plus de rapacité, de cruauté, de perfidie, d’intempérance, de paresse, de saleté, d’imprévoyance et d’orgueil. Il semble qu’ils devraient leur être supérieurs par la constance à supporter l’adversité ; mais, même sous ce rapport, ils sont de beaucoup au-dessous des autres.
« Ces peuples, dit Hearne, ne sont jamais heureux à demi, car le malheur des autres n’est rien pour eux. Mais si la moindre prospérité les enivre, le moindre revers personnel ou domestique les accable. Comme les autres peuples non civilisés, ils supportent les peines physiques avec beaucoup de résignation, quoique je regarde les Indiens du sud supérieurs à eux à cet égard [519]. »
Les écrivains qui ont prétendu qu’on ne pouvait trouver des vertus que chez les sauvages ou les barbares, ont attribué les vices des Américains du nord aux communications que ces peuples ont eues avec les Européens. Pour donner à cette assertion une apparence de vraisemblance, il eût fallu prouver que les peuplades placées dans la même position, mais n’ayant jamais communiqué avec les nations de l’Europe, avaient des mœurs moins vicieuses. Mais c’est précisément le contraire qui est constaté : ce sont les hordes qui ont toujours été les plus isolées, comme celles de Van-Diemen, de la Nouvelle-Hollande, des îles Alentiennes et de la côte nord-ouest de l’Amérique, chez lesquelles on a trouvé les vices les plus nombreux et les plus énergiques. C’est en parlant des derniers que La Pérouse, après avoir tracé le tableau de leurs mœurs atroces, a écrit :
« J’admettrai, si l’on veut, qu’il est impossible qu’une société existe sans quelques vertus ; mais je suis obligé de convenir que je n’ai pas eu la sagacité de les apercevoir [520] ».