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    Traité de Législation: VOL II

    Des vices et des maladies qui résultent chez les peuples d’espèce cuivrée, du nord de l’Amérique, de

    Charles Comte

    CHAP. 17: > Des vices et des maladies qui résultent chez les peuples d’espèce cuivrée, du nord de l’Amérique, de leurs relations sociales, de leur défaut de développement intellectuel, et des circonstances physiques au milieu desquelles ils sont placés.

    Les relations qui existent chez ces peuples, soit d’individu à individu, soit de horde à horde, déterminent en grande partie leurs mœurs privées. Ne jouissant d’aucun genre de sécurité, pour le peu de biens qu’ils possèdent, ou même pour leur vie, leur existence tout entière se concentre toujours dans le moment présent. Ainsi, quoiqu’ils aient souvent éprouvé des disettes, ils ne cherchent jamais à les prévenir. Quelle que soit l’abondance dans laquelle ils se trouvent, ils ne se couchent jamais sans avoir tout consommé, si cela leur est possible [459]. S’ils sont obligés de laisser quelque chose, ils se lèvent dans la nuit pour manger, à moins qu’ils aient placé leurs aliments à leur portée, car alors ils mangent couchés [460]. Lorsque leur estomac, ne pouvant plus contenir d’aliments, en rejette une partie, ils se mettent à boire et à manger encore [461]. Ceux qui ont la passion des liqueurs fortes, et qui peuvent s’en procurer, en usent pour la boisson comme pour les autres aliments ; de là les désordres dont j’ai précédemment parlé [462].

    La même cause qui les détermine à consommer autant d’aliments qu’ils en possèdent, les empêche de se donner la moindre peine pour s’en procurer de nouveaux, quand ils ne sont pas pressés par le besoin actuel. Si, après avoir pris une certaine quantité de poisson, ils ont tendu de nouveau leurs filets, ils ne vont les visiter que lorsque toutes leurs provisions ont été consommées ; ils laissent ainsi pourrir le poisson dont ils auraient pu faire provision [463]. Dans leurs excursions, ils détruisent, sans utilité, tout ce qui se rencontre sur leur passage et qui pourrait être utile à d’autres hommes ; s’ils aperçoivent un nid d’oiseau, quelque petit qu’il soit, ils en brisent les œufs ou en écrasent les petits, incertains s’ils passeront jamais dans le même lieu, ou s’ils manqueront d’aliments [464]. Cette insouciance pour l’avenir suffit pour expliquer comment, avec un caractère dur et égoïste, ils peuvent cependant se montrer libéraux ou hospitaliers lorsqu’ils se trouvent dans l’abondance [465].

    Lorsque la faim les presse ou qu’une passion violente les agite, ces hommes sont actifs et énergiques ; mais, quand ils sont rassasiés et qu’ils n’ont aucune vengeance à satisfaire, ils s’abandonnent à la paresse : aucun d’eux ne voudrait se donner une peine dont il n’aurait pas la certitude de recueillir les fruits. Ceux qui habitent les climats les plus rigoureux, sont aussi nonchalants et aussi paresseux que ceux qui vivent sous la zone torride [466]. Les Chypiouyans dont le pays est couvert de neige pendant neuf mois, préfèrent le sommeil à toute espèce de jeux et d’exercices [467]. Les habitants du haut Canada ont le même penchant pour la paresse ; et les travaux qui leur inspirent le plus d’antipathie, sont ceux qui supposent le plus de prévoyance et de sécurité, comme l’agriculture : à leurs yeux, de tels travaux sont indignes d’un guerrier [468]. Les peuples les plus élevés dans le nord-ouest, et ceux qui habitent la Californie, ont pour le travail une aversion semblable. Les premiers, oisifs pendant la plus grande partie du jour, ne satisfont au besoin d’activité qui semble inhérent à la nature de l’homme, qu’en passant au jeu presque tout leur temps [469]. Les seconds passent des journées entières couchés sur le ventre, étendus dans le sable, lorsqu’il est échauffé par la réverbération des rayons solaires [470].

    Des hommes qui ont en aversion toute occupation qui n’est pas rigoureusement nécessaire pour vivre, ne peuvent se donner les soins qu’exige la propreté. Aussi n’en est-il point de plus sales que ceux qui habitent les contrées les plus froides de l’Amérique : la même saleté se rencontre dans leurs vêtements, dans leurs aliments et dans leurs cabanes. Ces peuples se couvrent, en général, ou de peaux grossièrement tannées, ou de grosses toiles qu’ils se sont procurées par des échanges ; mais, quelle que soit la nature de leurs vêtements, ils ne les lavent jamais, et ne les quittent que lorsqu’ils s’en vont en lambeaux et tombent de pourriture. Habitués à se peindre de diverses couleurs, à se barbouiller les cheveux, la figure, et souvent toutes les parties du corps, de graisse ou d’huile de poisson, et la rigueur du climat sous lequel ils vivent ne leur permettant pas de se plonger dans l’eau, leur extérieur est sale et dégoûtant ; la puanteur qu’ils exhalent est si repoussante, qu’elle ne permet pas d’approcher d’eux de plusieurs pas [471]. Les enfants, enveloppés dans de la mousse, sont si peu soignés, sous le rapport de la propreté, qu’ils portent sur leur corps, le reste de leur vie, les cicatrices des scoriations qui ont été produites par la saleté [472].

    Ils ne mettent pas plus de soins dans la préparation de leurs aliments que dans l’entretien de leurs vêtements : on a vu précédemment qu’ils mangent les objets les plus dégoûtants, comme la vermine qui les couvre ou qui s’attache à la peau des animaux, les peaux dont ils ont fait leurs chaussures ou leurs vêtements ; jamais ils ne nettoient les vases dans lesquels ils préparent leurs aliments, et de quelque nature que soient les ordures qui s’y mêlent, elles ne leur inspirent aucune répugnance ; un homme qui croirait se déshonorer s’il buvait dans la coupe où a bu sa femme, mange sans difficulté dans le vase le plus sale qui a servi au repas de son chien [473].

    Mais c’est surtout dans l’intérieur de leurs cabanes que se montre la plus dégoûtante et la plus hideuse saleté. Ils y vident leurs poissons, dont les entrailles se mêlent aux os et aux fragments qui sont la suite des repas, et à d’autres ordures ; et ils ne les enlèvent que lorsque la quantité en est devenue si considérable qu’elles empêchent de marcher. S’ils ont des besoins à satisfaire, ils ne s’écartent jamais de deux pas, et ne cherchent ni l’ombre ni le mystère. Enfin, leurs habitations sont d’une telle malpropreté et d’une telle puanteur qu’on ne peut les comparer à la tanière d’aucun animal connu [474].

    Au sein de leur oisiveté, ces peuples sont agités par une passion violente, celle des jeux de hasard : ils s’y livrent avec une fureur dont on trouverait peu d’exemples chez les peuples civilisés. Ils jouent quelquefois plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, et ni la crainte de perdre ce qu’ils possèdent, ni les sollicitations de leurs femmes, ne peuvent les arracher à leur partie. Lorsqu’ils ont perdu tout ce qu’ils possèdent, ils offrent souvent de se jouer eux-mêmes. Cet amour du jeu est chez eux une des principales sources de leurs querelles et de leurs violences : lorsqu’ils s’y livrent, ils deviennent bruyants, rapaces, colères et presque frénétiques [475].

    Chez les peuples civilisés, la vie de chacun est, en général, uniforme et régulière : on consomme tous les jours à peu près la même quantité d’aliments ; on se livre aux mêmes exercices ou aux mêmes travaux. En variant ses vêtements, ou par d’autres moyens, la température dans laquelle on est placé change aussi peu que possible : on se garantit de l’humidité, comme d’un excès de sécheresse. Enfin, on jouit à peu près toujours de la sécurité. Mais cette uniformité, si favorable au développement et à la conservation des forces humaines, n’existe point pour les indigènes non civilisés de l’Amérique, ni pour aucun autre peuple barbare. Chez de tels peuples tous les membres dont chaque horde se compose, passent rapidement d’un extrême à l’autre : ils passent alternativement de la disette à l’abondance et aux indigestions ; d’un excès de fatigue à une oisiveté absolue ; d’un excès de chaleur à un excès de froid ; d’une exaltation excessive à un complet abattement. Ces alternatives, jointes aux mauvais aliments dont souvent ils se nourrissent, au mauvais air qu’ils respirent dans leurs cabanes, à l’humidité dans laquelle ils vivent dans les temps des pluies, aux excès auxquels les femmes se livrent dès leur enfance, et aux alarmes continuelles que leur inspirent leurs ennemis, altèrent leur constitution, et leur causent un grand nombre de maladies.

    Les enfants sont exposés à une multitude de maux inconnus chez les peuples civilisés. Le régime auquel ils sont soumis aussi longtemps qu’ils ne peuvent pas courir ; les écorces dans lesquelles ils sont longtemps attachés sans pouvoir remuer, et le fumier dans lequel ils croupissent, leur causent d’excessives douleurs, et sont pour eux une espèce de torture dont ils ne sont délivrés que vers leur troisième ou quatrième année ; leurs souffrances se manifestent par leur faiblesse, leur maigreur, et des hernies ; il n’y a que ceux qui apportent en venant au monde la constitution la plus vigoureuse qui puissent y résister [476].

    Chez les peuplades qui habitent sous les climats les plus rigoureux, la plupart des hommes, des femmes et des enfants sont couverts de gales, de dartres, de boutons purulents, ou atteints d’affections scorbutiques ; ces maladies arrivent au plus haut degré d’intensité [477] ; un grand nombre ont l’estomac dégradé par de longues abstinences ou de fréquentes indigestions [478] ; les passages brusques d’une température à l’autre leur donnent des maladies de poitrine presque toujours mortelles, ou des rhumatismes qui les rendent perclus [479] ; l’éclat de la neige, la fumée qui les enveloppe dans leurs cabanes, ou d’autres causes, leur gâtent la vue, et rendent parmi eux les ophtalmies communes [480] ; ils sont sujets, en un mot, à la plupart des maladies qu’on observe chez les peuples civilisés ; mais, comme les malades ne sont point soignés, comme ils n’observent aucun régime, ni n’emploient aucun remède, il est rare qu’ils s’en relèvent [481].

    Mais ce sont surtout les maladies épidémiques qui font chez ces peuples de grands ravages. Ne sachant ni s’en garantir, ni les traiter, il est rare qu’ils n’en soient pas tous atteints, et qu’elles n’enlèvent pas la plus grande partie de la population. Quelquefois des peuplades disparaissent ; et l’on ne trouve plus d’autres traces de leur existence que les ossements répandus dans les lieux qu’occupaient leurs villages [482]. Le tableau qu’a tracé Mackenzie d’une peuplade atteinte par la petite vérole, peut donner une idée des maux qu’éprouvent ces peuples quand une épidémie se répand parmi eux.

    « La petite vérole, dit-il, étendit ses ravages parmi eux avec autant de rapidité que la flamme consume l’herbe sèche des campagnes. Ils ne pouvaient ni fuir ses atteintes, ni résister aux cruels effets de son poison : elle fit périr des familles et des tribus entières. Quel horrible spectacle pour ceux qui étaient alors dans ce pays ! Il n’offrait de toutes parts que des infortunés prêts à expirer à côté des cadavres de leurs parents et de leurs amis, et des hommes désespérés, qui, pour ne pas devenir la proie de la contagion, prenaient l’affreux parti de se donner eux-mêmes la mort.

    « La malheureuse habitude qu’ont ces peuples imprévoyants de ne jamais songer aux besoins du lendemain accrut beaucoup les maux que leur fit souffrir la petite vérole. Ils étaient dépourvus non seulement des remèdes contre ce mal, mais de toute autre espèce de soulagement, et ils n’avaient à opposer à la disette que la fureur et un vain désespoir. Pour achever cet horrible tableau, j’ajouterai qu’une partie des cadavres était traînée hors des cabanes par les loups, que cette proie semblait rendre encore plus féroces, tandis que le reste était dévoré dans les cabanes mêmes par les chiens affamés.

    « On voyait souvent le père d’une famille que la contagion épargnait encore, appeler ses enfants autour de lui pour leur faire contempler leurs parents ou leurs amis dont il attribuait l’état affreux à quelque mauvais esprit qui voulait exterminer leur race. Alors il les exhortait à braver les horreurs de la mort, et à employer les secours de leur poignard pour terminer leur propre existence. S’ils n’avaient pas le courage de suivre un si triste conseil, il les égorgeait lui-même, en croyant leur donner une dernière marque d’affection ; et, tournant ensuite son glaive contre sa poitrine, il s’empressait de s’ôter la vie pour aller les rejoindre dans le séjour où l’on est à l’abri des maux qui affligent l’humanité [483]. »

    Les souffrances inséparables de l’état de barbarie dans lequel vivent ces peuples, les rendent sérieux et graves. Plusieurs ne connaissent ni le chant, ni la danse ; ceux qui possèdent un certain genre de musique, n’ont qu’un chant lugubre et mélancolique. S’ils entrent dans une cabane, ils ne saluent ni ne regardent personne : ils s’accroupissent à la première place qui se présente, allument leur pipe et fument sans dire un seul mot ; si on les interroge, leur réponse est concise et presque monosyllabique [484]. Les questions qu’ils se font, quand ils se rencontrent après quelques jours d’absence, ont pour objet de connaître les malheurs qui leur sont arrivés ; les amis ou les parents qu’ils ont perdus, les disettes ou les famines qu’ils ont éprouvées [485]. La mort est en elle-même un accident si peu à craindre, qu’ils la considèrent souvent comme un événement heureux : ils n’y voient que la fin de leurs misères ; aussi n’est-il pas rare qu’ils se la donnent eux-mêmes [486].

    Les tourments horribles qu’ils font souffrir à leurs prisonniers n’ont pour cause que l’opinion où ils sont que la mort qui n’est pas accompagnée de douleurs, est un bien plutôt qu’un mal.

    « Lorsque les Européens, dit Lahontan, s’ingèrent de reprocher à ces sauvages leur férocité, ils vous répondent froidement que la vie n’est rien ; qu’on ne se venge pas de ses ennemis en les égorgeant, mais en leur faisant souffrir des tourments longs, âpres et aigus ; et que, s’il n’y avait que la mort à craindre dans les guerres, les femmes les feraient aussi librement que les hommes [487]. »

    L’état de souffrance est pour eux si habituel, et leur imagination est tellement familiarisée avec les douleurs les plus atroces, qu’ils supportent, sans se plaindre ou même en excitant leurs bourreaux, les tortures les plus longues et les plus horribles que leurs ennemis puissent inventer [488].

    Sous les climats âpres du Canada, les sauvages sont poursuivis, dans les temps de disette, par l’image des calamités, jusque dans leur sommeil.

    « Ils rêvent, dit Raynal, qu’ils sont entourés d’ennemis ; ils voient leur bourgade surprise nager dans le sang ; ils reçoivent des outrages, des blessures ; on leur enlève leurs femmes, leurs enfants, leurs amis. À leur réveil, ils prennent ces visions pour un avis des dieux ; et la crainte que met cette opinion dans leur âme, ajoute à leur férocité par la mélancolie dont elle teint toutes leurs idées et leurs sombres regards [489]. »

    Cependant, quelque misérable que soit l’état de ces peuples, quelque profond que soit leur abaissement dans l’échelle de la civilisation, ils ont un orgueil farouche, indomptable. Ils se croient une race supérieure, et s’imaginent faire beaucoup d’honneur à un Européen que de traiter d’égal à égal avec lui. Les Iroquois, dit Hennepin, s’appellent les hommes par excellence, comme si toutes les autres nations n’étaient que des bêtes à leur égard. Les Cherokees sont si remplis de l’idée de leur supériorité, qu’ils appellent les Européens des Riens, ou la race maudite, et qu’ils se disent eux-mêmes le peuple bien-aimé [490]. Les Esquimaux, comme les Iroquois, paraissent se considérer presque exclusivement comme des hommes ; ils ne désignent les Européens que par la qualification méprisante de barbares [[491] .

    L’orgueil, la vengeance et la perfidie, et les craintes qu’ils s’inspirent mutuellement leur donnent une qualité qu’on serait peu disposé à rechercher parmi de pareils peuples : c’est la politesse. Jamais ils ne contredisent une personne qui leur parle ; quelque absurde que leur paraisse le discours qu’on leur tient, ils répondent, voilà qui est bien, tu as raison, mon frère ; mais aussi ils exigent des autres les mêmes déférences qu’ils leur accordent. Ils sont, suivant Volney, aussi réservés et aussi polis que les membres d’un corps diplomatique : un manque d’égards, une violation de l’étiquette, pourraient avoir chez eux des conséquences non moins terribles que chez les peuples les plus attachés au point d’honneur [492].

    Les nombreuses peuplades qui sont répandues sur le vaste continent de l’Amérique, ont entre elles tant de ressemblance, qu’au premier coup d’œil elles paraissent presque toutes appartenir à la même famille. Cette ressemblance existe non seulement dans la couleur et dans la plupart des traits de leur caractère physique ; elle se remarque aussi dans leurs mœurs : on trouve partout à peu près les mêmes qualités et les mêmes vices. Les principales différences morales qui existent entre eux, se trouvent, non dans la nature de leurs passions, mais dans la force plus ou moins grande avec laquelle ces passions se manifestent. Ce sont, au reste, les mêmes différences qu’on observe entre la horde la plus barbare et la nation la plus civilisée ; de part et d’autre on trouve de l’orgueil, de la fausseté, de la dureté, de la vengeance, de la paresse, de l’imprévoyance, la passion du jeu ; de part et d’autre on trouve de l’amitié, du courage, de l’amour pour ses enfants, du patriotisme ; mais de part et d’autre toutes ces passions n’ont pas la même énergie : dans l’état de barbarie ce sont les passions malfaisantes ou antisociales qui affectent la plus grande partie de la population et qui sont les plus énergiques. Dans l’état de civilisation, au contraire, ces passions sont les plus faibles et n’affectent que le petit nombre, tandis que ce sont les affections sociales qui dominent [493].