Traité de Législation: VOL II
Des rapports qui existent entre les deux sexes, chez les peuples d’espèce cuivrée, du nord de l’Amér
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 15: > Des rapports qui existent entre les deux sexes, chez les peuples d’espèce cuivrée, du nord de l’Amérique. — Des rapports entre les parents et leurs enfants. — Des mœurs qui sont les conséquences de ces rapports.
Les rapports qui existent entre les deux sexes, chez les indigènes du nord de l’Amérique, ressemblent bien plus à ceux que la servitude établit entre le maître et l’esclave, qu’à ceux que produit le mariage chez des peuples civilisés. La force physique étant, chez ces peuples, presque la seule cause de supériorité qui soit reconnue, les femmes sont avilies parce qu’elles sont faibles. Chez les peuples placés le plus au nord, et chez les tribus du sud, dont la civilisation n’est pas plus avancée, leur avilissement est tel, que, dans chaque horde, elles paraissent former une espèce inférieure, peu différente des animaux domestiques. Elles ne sont point admises à prendre part aux danses ou aux autres amusements des hommes ; elles n’y paraissent que pour leur préparer et leur présenter leurs boissons [384]. Elles sont exclues de l’enceinte où se célèbrent les cérémonies religieuses ; mais elles dansent ou chantent autour [385]. Elles préparent les aliments des hommes ; mais il ne leur est point permis de manger avec eux. Les femmes même des chefs ne peuvent manger qu’après que tous les hommes, sans en excepter ceux qui leur sont attachés comme domestiques, ont pris ce qui leur convient. Dans les temps de disette, elles ne sont comptées pour rien, et quelquefois elles meurent de faim avant que les hommes se soient imposé aucune privation. Elles peuvent soustraire, il est vrai, quelque partie des aliments qu’elles préparent ; mais si elles étaient surprises commettant une semblable infidélité, elles en seraient sévèrement punies [386]. Un homme se croirait en quelque sorte déshonoré s’il buvait dans la coupe où sa femme a bu, ou si, quand il est assis, elle lui passait par-dessus les jambes [387].
Il est, pour les femmes parvenues à leur puberté, certaines époques auxquelles il leur est interdit d’habiter dans les mêmes tentes que les hommes ; elles se construisent alors une cabane à quelque distance, et y restent pendant quatre ou cinq jours. Aussi longtemps qu’elles sont dans un tel état, elles ne peuvent, ni toucher aux armes ou autres ustensiles des hommes, ni approcher des lieux où ils font la chasse ou la pêche, ni même les suivre de loin dans le même sentier : non seulement les maris les considèrent comme impures, mais ils s’imaginent qu’elles communiquent leur souillure à ce qu’elles touchent [388]. Chez certaines peuplades, un mari qui a approché de sa femme depuis vingt-quatre heures, même quand elle est dans son état ordinaire, se considère comme souillé, et n’oserait se permettre de toucher un calumet. C’est surtout après leur accouchement, que les femmes sont considérées comme impures ; leur impureté dure trente jours si elles sont accouchées d’un garçon, et quarante jours ou six semaines, si elles sont accouchées d’une fille. Pendant ce temps, elles sont reléguées dans une cabane loin des hommes ; et si la peuplade est en marche, elles sont obligées de la suivre de loin [389]. L’avilissement dans lequel les femmes sont plongées se manifeste par l’aspect même qu’elles présentent ; car, tandis que chez quelques peuplades les hommes offrent un extérieur propre et décent, les femmes se montrent d’une saleté dégoûtante [390].
Un père se considère comme le propriétaire de sa fille : il la marie ou pour mieux dire il la vend, sans consulter ni son goût ni sa volonté ; les présents qu’il reçoit de l’individu auquel il la livre, ne sont que le prix qu’il y a mis [391]. Un homme ne pouvant procurer des moyens d’existence à une famille que lorsqu’il a acquis de la force et de l’expérience, les parents ne vendent ordinairement leurs filles qu’à des individus qui ont atteint l’âge de trente-cinq ou quarante ans ; et comme en les livrant ils en reçoivent la valeur, et que de plus ils se déchargent du soin de les nourrir, ils les vendent à l’âge de dix ou douze ans, et quelquefois beaucoup plus tôt [392]. Les parents, au lieu de vendre leurs filles, se contentent quelquefois de les louer à des hommes pour un certain temps ; car quelque peu nombreuses que soient ces peuplades, la prostitution n’y est pas rare ; les femmes y sont livrées dès l’âge le plus tendre, et ce sont ordinairement les parents qui en sont les agents [393].
Un homme peut posséder autant de femmes qu’il a le moyen d’en acheter ou d’en ravir : car la polygamie est usitée, sans restriction, chez toutes les peuplades cuivrées de l’Amérique. La pluralité des femmes est, chez ces peuples, comme chez tous ceux où elle est en usage, le privilège de la puissance. Un chef doué d’une grande force ou d’un talent particulier pour la pêche ou la chasse, en possède souvent huit, dix et jusqu’à douze. Il n’y a, à cet égard, aucune différence entre les nations qui vivent sous le climat le plus froid et celles qui vivent sous le climat le plus chaud, si d’ailleurs elles ne sont pas plus avancées dans la civilisation les unes que les autres. Les chefs des tribus qui vivent au-delà du soixante-cinquième degré de latitude boréale, sur un sol couvert de neige pendant neuf mois de l’année, en ont un aussi grand nombre que ceux qui vivent dans la Floride sous le trentième [394]. Plusieurs n’en ont que deux ou trois ; mais, comme il ne paraît pas que le nombre total des femmes excède celui des hommes, quelques-uns sont réduits à s’en passer, et la plupart à n’en avoir qu’une [395]. La polygamie n’est pas moins en usage sur les côtes de l’ouest, qu’elle l’est sur les côtes de l’est ou dans l’intérieur du continent [396].
L’usage de la polygamie fait que la parenté est rarement, chez ces peuples, un obstacle au mariage. Un individu épouse quelquefois deux ou trois sœurs en même temps ; chez quelques tribus, il suffit même qu’un homme ait épousé l’aînée de la famille, pour être autorisé à exiger toutes les sœurs. L’homme qui perd sa femme, épouse sa belle-sœur ; la femme qui perd son mari, est épousée par un de ses beaux-frères [397]. Il est des peuplades chez lesquelles un homme devient le mari de sa sœur, où un père épouse sa fille, un fils sa propre mère [398].
Si les indigènes de l’Amérique prennent plusieurs femmes, ce n’est pas qu’ils soient passionnés pour elles ; ils sont, au contraire, à leur égard, d’une indifférence complète. Soit que la facilité qu’ils ont de satisfaire leurs passions naissantes, en prévienne l’énergie, soit que les misères de l’état sauvage contre lesquelles ils sont obligés de lutter sans cesse, en empêche le développement, soit que l’avilissement des femmes détruise leur empire, il est certain que les hommes n’éprouvent pour elles presque aucune affection : chez eux, l’amour dans sa plus grande force porte à peine les caractères d’une simple bienveillance [399]. Ils les considèrent comme des propriétés qui ont plus ou moins de valeur, selon qu’elles leur sont plus ou moins utiles ; l’estime qu’ils leur accordent est en raison de la force qu’elles ont, ou des travaux qu’elles peuvent exécuter [400]. Ils les échangent, ils les vendent, ils jouent leurs faveurs ; enfin, ils disposent d’elles comme des plus vils animaux [401]. Dans les luttes qu’ils se livrent entre eux pour s’en disputer la possession, elles attendent patiemment que la force ait décidé quel est le maître auquel elles appartiennent. Quel que soit leur attachement pour le vaincu, ou leur répugnance pour le vainqueur, elles sont obligées de renoncer au premier et de suivre le second [402].
Le motif pour lequel les hommes aspirent à posséder plusieurs femmes, est de leur faire faire les travaux que leur position exige : celles qui peuvent traîner ou porter les plus lourds fardeaux, sont celles qui obtiennent la préférence [403]. Dans les contrées où l’agriculture a commencé à faire quelques progrès, ce sont les hommes qui donnent au terrain la première préparation, parce qu’eux seuls ont, pour cela, une force suffisante ; mais, cela fait, ils ne se mêlent plus de rien : tous travaux agricoles sont à la charge des femmes [404]. Si les hommes vont à la chasse ou à la pêche, une partie des femmes sont obligées de les y suivre, pour leur préparer leurs aliments, dresser leurs tentes, porter leurs provisions, le gibier, les fourrures, et tout ce qui pourrait les embarrasser dans leur marche [405]. Tandis qu’elles sont accablées sous les fardeaux qu’elles portent, les hommes marchent libres devant elles, sans autre embarras que leurs armes [406] ; quelquefois même ils sont à cheval, tandis qu’elles portent le bagage sur leur dos, et leurs enfants par-dessus [407]. L’état de grossesse ne suspend point les travaux auxquels elles sont condamnées : elles les continuent jusqu’au moment de leur accouchement, et les reprennent presque immédiatement après [408].
Si, dans leurs expéditions lointaines, les hommes jugent que les femmes qu’ils ont amenées ne leur sont plus nécessaires ou sont un obstacle à leurs desseins, ils les abandonnent au milieu des forêts et des neiges, sans se mettre en peine de ce qu’elles deviendront. Les cris lamentables que fait pousser à ces malheureuses la crainte de s’égarer dans les déserts et de périr de froid et de misère, loin d’exciter l’intérêt de leurs pères, de leurs frères ou de leurs maris, n’interrompt pas même leur joie. Si quelques-uns laissent apercevoir quelques regrets, c’est seulement en faveur des plus jeunes enfants qu’ils abandonnent avec les mères [409].
Dans un tel état d’asservissement, les femmes ne peuvent avoir une volonté à elles ; au premier signe de leur maître, elles doivent obéir : la moindre observation, la plus légère résistance seraient punies de châtiments cruels et quelquefois même de la mort [410]. L’obéissance doit être la même, quel que soit l’ordre qu’elles reçoivent, soit qu’il s’agisse de suivre un nouveau maître auquel elles ont été vendues, soit qu’il s’agisse d’allaiter de jeunes ours à la place des enfants qu’elles ont perdus ; car, lorsque les hommes prennent de ces animaux trop jeunes pour être mangés, c’est par leurs femmes qu’ils les font allaiter, jusqu’à ce qu’ils aient acquis la grosseur convenable [411].
Il semble que des hommes qui traitent leurs femmes avec tant de mépris, qui les vendent, les échangent, les reprennent, et disposent d’elles comme de leurs meubles, devraient être étrangers au sentiment de la jalousie ; il est cependant peu de peuples chez lesquels ce sentiment se manifeste avec plus d’énergie et produise des effets plus terribles que chez les indigènes qui habitent à l’extrémité septentrionale de l’Amérique : tous ces peuples, et surtout ceux dont le pays est couvert de glace ou de neige pendant les trois quarts de l’année, en sont également susceptibles [412]. Un simple doute, surtout quand ils sont dans un état d’ivresse, suffit pour leur faire assassiner leur rival supposé [413]. Les peuples du nord-ouest qui habitent sous la même latitude, entre le cinquantième et le soixante-cinquième degré, se montrent également jaloux ; un homme qui croit que sa femme lui a été infidèle, est capable de la poignarder et de dévorer son enfant [414]. Dans le haut Canada, un mari qui croit que sa femme s’est rendue coupable d’adultère, la tue ou lui arrache le nez et les oreilles avec les dents [415]. La jalousie paraît ne pas exister chez quelques peuples du bas Canada, dans la Californie et entre les tropiques. Si ce sentiment s’y trouve, il est si faible qu’Azara a cru que les indigènes n’étaient pas susceptibles de l’éprouver [416].
Quelque misérables que soient les femmes sous la puissance de leurs maris, il est pour elles un malheur encore plus grand : c’est celui d’être abandonnées à leurs propres forces. Telles sont les calamités attachées à l’état de peuple chasseur ou pécheur, que, si un homme vient à mourir, sa famille périt de misère, à moins qu’un autre ne veuille s’en charger ; la mort d’un chef est suivie quelquefois de la mort de six ou sept femmes et de tous les enfants qui lui appartiennent [417]. Chez quelques peuplades, un homme se charge quelquefois de la famille d’un ami ou d’un frère, dont il épouse la femme [418] ; mais s’il ne se trouve personne qui se charge d’eux, il est rare qu’ils échappent à la destruction. Cependant la répudiation est admise et souvent pratiquée chez tous ces peuples [419]. La femme qui est ainsi renvoyée par son mari, s’empoisonne quelquefois pour abréger la durée de ses souffrances, à moins qu’elle ne soit reçue chez ses parents, ou qu’elle ne trouve un autre mari [420].
Enfin, les maux qui pèsent habituellement sur les femmes dans l’état de barbarie sont tels, qu’elles se font souvent avorter, pour supporter les travaux auxquels elles sont condamnées, ou pour ne pas donner l’existence à des êtres aussi misérables qu’elles [421] ; quelquefois aussi, excitées par un sentiment de pitié, elles tuent leurs filles au moment où elles viennent de naître, afin de les délivrer des malheurs attachés à leur sexe [422]. Les peines et les fatigues qu’elles éprouvent, et la brutalité avec laquelle elles sont traitées, détruisent de bonne heure leur constitution, et leur donnent en quelque sorte la stupidité des animaux. À trente ans, elles sont dans l’âge de la décrépitude [423] ; et à l’exception des devoirs domestiques auxquels elles sont habituées de bonne heure, dit Hearne, leur esprit et leurs sens sont aussi engourdis et aussi froids que la zone sous laquelle elles habitent [424].
Les femmes étant livrées par leurs parents, dans un âge très tendre, à des hommes qu’elles n’ont point choisis et qui sont ordinairement trois ou quatre fois plus âgés qu’elles, ou bien étant la proie des hommes les plus forts, et n’éprouvant de la part de leurs maris que mépris et dureté, ne sauraient avoir pour eux une affection très forte ; elles ne sauraient leur être fidèles ni par principe d’honneur, ni par attachement ; tout ce qu’il est permis au mari d’attendre d’elles, c’est l’obéissance à ses ordres, et l’observation de ses commandements, dans toutes les circonstances où il y a plus de danger à les enfreindre que d’avantage à les violer : les femmes ne peuvent avoir, en un mot, relativement à leurs maris, que les vices ou les qualités des esclaves, et c’est, en effet, ainsi qu’est formé leur caractère moral.
Il est cependant des voyageurs qui ont fait l’éloge de leur fidélité et de leur attachement à leurs maris ; suivant Lahontan, elles aimeraient mieux être mortes que d’avoir commis un adultère [425] ; et, au jugement de Weld, il n’y a pas de nation sur la terre où les femmes mariées soient plus chastes et plus dévouées à leurs maris [426]. Cet attachement et cette fidélité ont dû paraître à ces deux voyageurs d’autant plus extraordinaires, que chez les mêmes peuples ils ont trouvé toutes les femmes non mariées extrêmement licencieuses. Le premier dit que les filles sont folles, et que les garçons font souvent des folies avec elles [427]. Le second attribue la lenteur des progrès de ces peuples dans la population, à la conduite de leurs femmes. « L’usage pernicieux où elles sont, dit-il, de se prostituer dès l’âge le plus tendre, ne peut manquer de corrompre les humeurs et de contribuer à leur stérilité [428]. » Cette différence, entre la conduite des filles et la conduite des femmes, s’explique aisément.
On a vu précédemment qu’il n’y a pas de peuples plus habiles dans la dissimulation et la perfidie que les indigènes du nord de l’Amérique : ils savent cacher leur haine sous les apparences de la bienveillance ; ils sont bas et flatteurs quand, par ce moyen, ils peuvent obtenir ce qu’ils ne sauraient acquérir par la force ; et en fait d’artifices et de fausseté, les femmes surpassent les hommes. Étant sans cesse environnées de dangers, et le moindre sujet de plainte qu’elles donnent à leurs maris les exposant aux traitements les plus cruels ou même à la mort, il faudrait être surpris si elles ne se montraient pas soumises et dévouées, quels que soient leurs sentiments secrets, et si elles étaient moins fausses à leur égard, qu’elles ne le sont à l’égard d’étrangers qui n’ont aucun empire sur elles. Aussi, toutes les fois que la crainte qu’elles éprouvent habituellement vient à s’affaiblir, elles se montrent sous un aspect tout différent.
Les mêmes femmes auxquelles on a prodigué des éloges quand on ne les a vues que sous l’influence de leurs maris, manifestent une licence effrénée aussitôt qu’elles croient n’avoir rien à craindre d’eux : elles montrent la grossièreté des brutes [429]. Il suffit même quelquefois que leur mari soit à une petite distance, pour qu’elles accourent avec empressement vers les étrangers, et qu’elles remplacent l’air sévère et farouche qu’elles prennent en présence des individus de leur peuplade, par un sourire animé, par une affabilité prévenante, des avances trop expressives pour qu’il soit possible de se méprendre sur l’intention [430]. Si un mari s’absente, sa femme le remplace ordinairement par un autre qui exige la même soumission et exerce sur elle la même tyrannie. [431] La répudiation, si commune chez les peuplades les plus élevées dans le nord, n’a pour cause que la mauvaise conduite, le libertinage, l’antipathie mutuelle des époux [432]. La haine des femmes pour leurs maris est quelquefois si forte qu’elle se porte jusque sur les enfants, et qu’elle est une des causes pour lesquelles elles se font avorter [433]. Les hommes qui vivent sous un climat très rigoureux, étant exposés à plus de peines et de fatigues que ceux qui vivent sous un climat tempéré, contractent un caractère plus dur envers les êtres qui les environnent. Leurs femmes sont donc obligées à plus de ménagements et d’hypocrisie ; mais elles ont moins d’affection pour eux, et n’ont pas des mœurs plus pures que les femmes du sud [434].
Les rapports qui existent entre les parents et leurs enfants, sont moins durs que ceux qui existent entre les époux ; un homme est ordinairement moins brutal envers son fils ou envers sa fille, qu’il ne l’est envers sa femme. Mais les difficultés que présente l’état de chasseur ou de pêcheur sous un climat rigoureux, rendent la condition des enfants très misérable, et en font périr un grand nombre. La saleté qui les couvre ou les environne, le mauvais air qu’ils respirent dans les cabanes, la difficulté de leur donner des aliments appropriés à leur âge, le défaut de traitement ou de soin dans leurs maladies, et les tortures que, chez quelques peuplades, les parents leur font éprouver pour leur façonner la tête ou les membres, produisent chez eux une grande mortalité [435]. Cependant les mères prennent soin d’eux autant que le leur permettent les travaux dont elles sont accablées, l’inclémence des saisons, une privation habituelle d’aliments, et une ignorance complète des moyens de les traiter. Lorsqu’elles les perdent, elles en manifestent quelquefois de vifs regrets, quoiqu’il ne soit pas toujours difficile de les consoler [436].
Mais les pères ne s’intéressent à leurs enfants que faiblement, surtout à ceux qui n’appartiennent pas à leur sexe ; lorsque leurs femmes sont accouchées, ils restent un mois ou six semaines sans les voir, ni elles, ni leurs enfants. La raison qu’ils en donnent, est que ces enfants sont si laids à leur naissance, que, s’ils les voyaient, il serait à craindre qu’ils ne leur inspirassent une antipathie que le temps ne pourrait plus détruire [437]. Les enfants, chez ces peuples, n’éprouvent aucune des contraintes que l’éducation rend nécessaires chez les nations civilisées. Dès qu’ils peuvent se traîner sur leurs pieds et sur leurs mains, on les laisse se rouler nus dans l’eau, dans la boue, dans la neige [438]. Un père, dit Volney, caresse les siens comme tout animal caresse ses petits. Quand il les a ballottés, embrassés, il les quitte pour aller à la chasse ou à la guerre sans y plus penser ; il s’expose au péril sans s’inquiéter de ce qu’ils deviendront [439]. Si un homme répudie sa femme, il lui laisse souvent tous les enfants, et ne songe plus à eux [440].
Si un père semble à peine connaître ses enfants, les enfants, de leur côté, ont peu d’attachement et de respect pour leurs parents : ils montrent de l’affection pour leur mère, parce qu’elle les a élevés, mais leur père leur est à peine connu [441]. Chez les peuples qui vivent sous le climat le plus rigoureux, aussitôt qu’un homme ne peut plus travailler, ses enfants le méprisent et le négligent ; dans leurs repas, non seulement ils le servent le dernier, mais ils ne lui servent que ce qu’il y a de plus mauvais ; ils ne lui donnent pour se couvrir que les peaux qu’ils ont rebutées, et qui sont les plus grossièrement cousues. Ce mépris des vieux parents est si général, que la moitié de leurs vieillards des deux sexes meurent faute de soins [442]. Chez quelques peuplades qui vivent vers le cinquante-huitième degré, près de la baie d’Hudson, lorsqu’un individu est trop avancé en âge pour se suffire à lui-même, ses enfants creusent une fosse, l’y placent, et l’étranglent ; s’il n’a point d’enfants pour lui rendre ce service, c’est par ses amis qu’il lui est rendu [443] ; quelquefois, au lieu de faire périr les vieillards par la violence, on les abandonne ; on en use de même avec les malades, quoiqu’il ne soit pas sans exemple qu’on en soigne quelques-uns [444]. Mais, quelle que soit leur indifférence ou leur dureté envers leurs vieux parents, lorsqu’ils les perdent ils en portent le deuil, ils poussent des cris lamentables, ils se coupent les doigts en signe de désespoir : c’est une affaire d’étiquette [445].
La conduite des enfants envers leurs vieux parents semble peu se concilier avec l’influence qu’on attribue aux vieillards dans presque toutes les tribus sauvages ; mais il n’y a rien en cela de contradictoire : on a vu que, chez quelques peuplades, les femmes exercent sur l’esprit de leurs maris une influence très étendue, sans qu’elles soient traitées pour cela avec plus de ménagement ; les vieillards sont à peu près dans le même cas. Des nations chez lesquelles rien n’est écrit, ne savent rien que par expérience ou par tradition : dans les nombreuses occasions où elles ont besoin de connaître les lieux où elles trouveront du gibier ou du poisson, la saison la plus favorable à la chasse ou à la pêche, les limites de leurs territoires, les guerres ou les traités qui ont eu lieu avec d’autres peuplades, il faut qu’elles consultent les anciens, les seuls qui ont de l’expérience, qui connaissent les événements passés depuis longtemps, ou qui peuvent faire prévoir les événements à venir. Cette nécessité de s’en rapporter, dans une foule de circonstances, au jugement des vieillards, leur donne sans doute une grande influence : de là vient qu’un fils qui méprise l’opinion de son père, a du respect pour l’opinion de son grand-père [446].
Mais ce respect ou cette déférence qu’on a pour l’opinion des anciens, est sans influence sur leur propre destinée ; c’est un hommage que les plus jeunes rendent à leur sûreté personnelle et au besoin de leur conservation, et non un sentiment de reconnaissance. Les enfants, quand ils ont acquis assez de force pour pourvoir à leurs besoins, traitent leurs pères sans ménagement, et les battent même quelquefois. Ils traitent les autres vieillards d’une manière grossière : ils sont sans égard pour eux dans toutes les occasions où ils croient n’avoir pas besoin de leur expérience [447].