Traité de Législation: VOL II
Des rapports observés entre les moyens d’existence et la nature des gouvernements des peuples d’espè
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 14: > Des rapports observés entre les moyens d’existence et la nature des gouvernements des peuples d’espèce cuivrée, du nord de l’Amérique. Du genre d’inégalité qui existe chez ces peuples. Des moyens de sûreté employés par les individus. — Des mœurs qui résultent de l’emploi de ces moyens.
Les moyens que chaque peuple emploie pour pourvoir à son existence dépendent, en général, du développement de l’intelligence des individus dont ce peuple est formé ; et les mœurs de ces individus sont en grande partie déterminées par leurs moyens d’existence ; il existe ainsi une relation intime entre le développement intellectuel d’une nation et son perfectionnement moral. On verra, dans ce chapitre et dans les suivants, des preuves nombreuses de cette relation : on verra que, si, à mesure que les peuples s’éclairent, ils sont mieux pourvus de tout, ils ont aussi des mœurs plus pures et plus douces, à mesure qu’ils savent mieux pourvoir à leurs besoins ; on verra, de plus, que les formes de leurs gouvernements, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi, leur physionomie sociale, sont déterminées par les diverses manières dont chaque fraction de la population pourvoit à ses premiers besoins.
En exposant les divers degrés de développement intellectuel auxquels étaient parvenus les indigènes d’Amérique avant que l’existence de ces peuples eût été troublée, ou leur ordre social renversé par les invasions des Européens, nous avons vu qu’aux deux extrémités de ce continent les hommes vivaient principalement des produits de la pêche ou de la chasse ; qu’en partant du côté du nord, on ne commençait à apercevoir quelques traces de culture que vers le quarante-cinquième degré de latitude ; que la culture devenait plus considérable à mesure qu’on avançait vers l’équateur ; qu’on ne trouvait presque plus de peuples chasseurs sous la zone torride, chacun vivant principalement des produits de son agriculture ; et que les seuls peuples qui eussent fait des progrès dans les arts se trouvaient entre les tropiques ou en étaient du moins très rapprochés.
Il n’est pas aussi facile de suivre sur ce continent le progrès des mœurs, que les progrès de l’industrie. En général, les observations sur les mœurs exigent plus de temps et de sagacité que les observations sur les arts. Elles ne peuvent être faites que sur les lieux, et il est impossible de les renouveler, quand les peuples ont disparu ou que de violentes secousses ont modifié leur existence. Il a suffi, pour juger de l’intelligence des peuplades qui habitent aux deux extrémités du continent américain, de considérer quelques instants leurs instruments de chasse ou de pêche, et d’examiner de quelle manière sont formés les vêtements ou les cabanes qui les garantissent du froid. Les produits des arts peuvent être transportés au loin, et nous pouvons souvent refaire par nous-mêmes, sans presque nous déplacer, les observations que les voyageurs ont faites sur les les lieux. Il nous est facile, par exemple, de juger si les descriptions que les navigateurs nous ont données de l’industrie des insulaires du grand Océan sont exactes : il nous suffit de nous transporter dans les cabinets dans lesquels sont déposés les objets d’art que plusieurs de ces voyageurs en ont apportés. Les produits de l’industrie survivent d’ailleurs fort souvent aux peuples qui les ont créés ; et c’est ainsi que nous pouvons juger, au moins partiellement, sans avoir recours à aucune description, de l’industrie des anciens peuples de l’Italie et de la Grèce. Nous pouvons juger de la même manière des progrès qu’avaient faits dans quelques arts les Mexicains et les Péruviens, à l’époque où leur pays fut envahi par les Espagnols.
Mais les observations sur les mœurs présentent des difficultés bien plus graves et bien plus nombreuses. Si le climat sous lequel un peuple se trouve placé est très rigoureux, comme l’est celui de l’extrémité australe et celui de l’extrémité boréale de l’Amérique, les voyageurs ne peuvent pas s’y arrêter, et sont par conséquent incapables de faire sur les mœurs des habitants aucune observation suivie. Aussi, quoique les peuples qui vivent près du détroit de Magellan, sur la terre de Feu, et à l’embouchure des rivières qui se dirigent vers l’océan arctique, aient été visités par des voyageurs doués de beaucoup de sagacité, nous ne connaissons d’eux que leur stupidité et leur excessive misère. Nous ne connaissons pas beaucoup mieux les mœurs des peuples du centre de l’Amérique, qui, au quinzième siècle, étaient les plus civilisés de ce continent, et qui furent asservis ou détruits par les Espagnols. Les conquérants, sont de tous les hommes les moins en état de juger les mœurs des nations qu’ils asservissent ; parce que des peuples se montrent rarement tels qu’ils sont à des étrangers, surtout si ces étrangers se présentent en ennemis. Mais, lorsque ces conquérants ne sont mus que par la passion des richesses, et ne savent même estimer que l’or ; lorsqu’à une ignorance profonde ils joignent le fanatisme le plus ardent et la superstition la plus basse ; lorsqu’ils ignorent la langue des peuples qu’ils asservissent, et n’aspirent qu’à détruire ceux qu’ils ne peuvent pas rendre esclaves, on ne peut attendre d’eux aucune observation propre à inspirer de la confiance. Nous ne pouvons donc savoir que très peu de chose sur les mœurs des Mexicains et des Péruviens, avant la conquête ; puisque nous ne possédons à cet égard que les écrits des Espagnols, et qu’il n’est plus possible de renouveler ou d’étendre les observations qu’ils contiennent. Cependant, quelque imparfaites que soient nos connaissances, elles suffisent pour nous convaincre que les peuples du nord, loin d’avoir quelque supériorité morale sur les peuples de même espèce qui vivent entre les tropiques, leur sont au contraire généralement inférieurs.
On a vu précédemment que les peuples situés à l’extrémité boréale du continent américain au-delà du soixante-sixième degré de latitude vivent principalement des produits de la pêche, et que la chasse ne leur fournit qu’accidentellement un supplément aux subsistances qu’ils tirent de la mer ou des fleuves. Les peuples qui vivent entre le soixante-sixième et le quarante-cinquième degré de latitude trouvent au contraire dans les produits de la chasse leurs principaux moyens d’existence. Quoique les lacs et les fleuves leur fournissent une partie de leurs subsistances, cette partie est moins considérable que celle que leur fournissent les animaux terrestres. Depuis le quarante-cinquième degré de latitude jusque vers le trentième, sur le golfe du Mexique, la population vit des produits de la chasse, de la pêche et de l’agriculture. La terre n’est cultivée que d’une manière très imparfaite ; elle est divisée entre les peuplades ; mais elle n’est pas partagée entre les individus ou entre les familles ; la culture se fait en commun, et les produits en sont déposés dans des magasins publics. Enfin, entre les tropiques, on ne trouve presque plus de peuples chasseurs : le territoire occupé par chaque peuplade est presque partout divisé en propriétés particulières. Chacun cultive les siennes comme il l’entend, et jouit exclusivement des produits qu’il en retire [344].
Une nation qui possède des moyens d’existence très variés, est, en général, moins exposée à manquer d’aliments que celle qui n’en possède que d’une seule espèce. Si un peuple qui, par sa position locale ou par toute autre cause, ne peut tirer sa subsistance que de la pêche, reste plusieurs jours sans prendre de poisson, ou s’il n’en prend pas assez pour faire sa provision accoutumée, il est assailli nécessairement par la famine ou tout au moins par la disette. Celui qui réunit à l’art de prendre du poisson, l’art de prendre du gibier, peut trouver dans l’un le supplément de ce qui a manqué à l’autre : il est moitié moins exposé à périr de faim. Celui qui réunit à ces deux moyens l’art de cultiver un champ est moins exposé encore : deux de ces ressources peuvent lui manquer, sans qu’il coure le danger de périr. Enfin, celui qui, en se livrant à la culture, sait en varier les produits, de manière que la saison qui fait manquer un certain genre de végétaux en fasse prospérer un autre, a encore moins de chances à courir : s’il est exposé à éprouver des disettes, il est presque impossible qu’il soit attaqué par la famine.
La population qui est la plus exposée à manquer de subsistances est en même temps celle qui a besoin d’occuper le territoire le plus étendu, et de se donner le plus de peine pour acquérir les aliments qui lui sont nécessaires. Si l’on suppose, par exemple, une peuplade vivant presque exclusivement du poisson qu’elle tire d’un lac ou d’un fleuve, il faudra qu’elle en parcoure toute l’étendue pour y trouver des ressources peu considérables ; il faudra de plus, que des terres très vastes portent leurs eaux vers le même point, pour former le fleuve ou le lac au moyen duquel le poisson peut exister. Si l’on suppose une peuplade vivant exclusivement du produit de la chasse, il faudra qu’elle occupe un territoire qui ne sera guère moins étendu ; la quantité de gibier que peut nourrir une contrée abandonnée à sa fertilité naturelle, doit s’évaluer, en effet, non par les aliments que la terre offre aux animaux dans la saison la plus favorable de l’année, mais par ceux qu’elle leur présente dans la saison la plus rigoureuse. En supposant, par exemple, que la consommation annuelle d’une famille soit de six cents pièces de gibier, il faudra que cette famille occupe un territoire suffisant pour nourrir pendant l’hiver un nombre pareil d’animaux, et de plus un nombre suffisant pour perpétuer l’espèce, et pour remplacer ceux que des accidents peuvent soustraire à la consommation de l’homme. Un individu qui ne vit que du produit de la chasse a donc besoin d’une étendue de terrain immense : on a évalué à environ deux lieues carrées le territoire nécessaire à chaque sauvage de l’Amérique septentrionale ; mais il est douteux que cette étendue fût suffisante pour le faire exister, si les fleuves ou les lacs ne lui fournissaient aucune ressource, et s’il ne se livrait à aucun genre de culture. On peut juger, d’après cela, quelle est l’étendue de territoire nécessaire à l’existence d’une horde de sauvages un peu nombreuse [345].
La rigueur du climat de l’extrémité boréale de l’Amérique n’a pas permis aux Européens qui y ont pénétré, d’y faire un séjour assez long pour acquérir une connaissance parfaite des mœurs des habitants ; ils ont seulement observé la nature de leurs aliments, la forme de leurs vêtements et de leurs cabanes, et leurs relations avec d’autres peuples ; mais on peut juger de leurs mœurs, soit par celles de leurs voisins, soit par celles d’autres peuples qui ont adopté le même genre de vie. Les Esquimaux vivent, en grande partie, de poisson ; ils s’abreuvent d’eau, et d’huile de baleine : ils mangent du veau marin, du cheval de mer, du poisson pourri, et des aliments plus dégoûtants encore. Il est impossible de douter que ces grossiers aliments ne leur manquent même souvent, lorsque, d’un côté, on voit, sur le même continent, des peuples, vivant sous un climat moins rigoureux et ayant une industrie moins bornée, assiégés souvent par la famine ; et lorsqu’on sait, d’un autre côté, que les indigènes de la Nouvelle-Hollande et de la terre de Van-Diemen, qui vivent principalement de poisson et de coquillages, s’égorgent sur les restes pourris d’une baleine pour s’en disputer les lambeaux : si, sous un climat tempéré, la pêche n’offre que des ressources incertaines et fortuites, elle ne peut en offrir que de plus incertaines encore sous un climat dont la rigueur est excessive. Or, une disette habituelle, et les autres calamités inséparables de la vie sauvage, ne peuvent que produire, chez eux, les effets qu’elles produisent sur toutes les hordes qui sont dans une position semblable. Suivant Ellis, ces peuples sont rusés, traîtres, soupçonneux, rampants et cruels [346]. Suivant Charlevoix, leurs mœurs sont aussi barbares et aussi féroces que celles des loups et des ours dont leurs déserts sont remplis : ils ne diffèrent des brutes que par la figure [347]. Ils profitent, dit Mackenzie, de toutes les occasions pour attaquer ceux qui sont hors d’état de se défendre ; joignant la perfidie à la cruauté, ils tombent à l’improviste sur les hommes auxquels ils ont juré amitié, et les massacrent [348].
Les ressources qu’offre la chasse aux peuples les plus voisins des Esquimaux, ne sont guère moins incertaines que celles qu’offre la pêche ; quelquefois même elles le sont davantage. Les animaux herbivores, qui sont les seuls qui présentent aux hommes des aliments considérables, vont presque toujours par troupe. Il faut quelquefois, pour en rencontrer quelques-uns, qu’une horde de chasseurs parcoure un espace de dix ou douze lieues [349]. Souvent même elle parcourt, pendant trois ou quatre jours, un espace immense de pays, sans atteindre un seul animal dont elle puisse se nourrir [350]. Les hommes finissent par contracter ainsi, comme les bêtes de proie, l’habitude de passer plusieurs jours sans manger, ou de se contenter d’une quantité d’aliments extrêmement bornée [351]. S’ils ont le bonheur de rencontrer et de cerner une troupe d’animaux, ils égorgent tous ceux qu’ils peuvent en atteindre ; chacun dévore alors autant de viande que son estomac peut en contenir. Un sauvage qui a longtemps supporté la faim, consomme autant d’aliments que pourraient en consommer six hommes de bon appétit. Parmi eux, on s’honore également en supportant une longue abstinence, et en mangeant avec excès [352].
Les peuples qui vivent de chasse ou de pêche, étant exposés à des disettes ou même à des famines fréquentes, prennent l’habitude de se nourrir d’aliments grossiers et repoussants. Les indigènes du nord de l’Amérique, quand la chasse et la pêche ne leur fournissent rien, mangent de l’écorce de certains arbres, de la mousse bouillie, de l’herbe, du poisson pourri, et des vers [353] ; ils mangent leurs souliers et les peaux dont ils font commerce, après en avoir arraché le poil, même quand elles sont à demi pourries ; ils mangent la vermine qui les couvre et les insectes qui s’attachent à la peau des animaux ; enfin, quand ils n’ont pas d’autres ressources, ils mangent leurs propres enfants ou se dévorent entre eux [354]. Les aliments dont ces peuples se nourrissent, dans les temps de disette ou de famine, diffèrent peu de ceux dont se sont nourris, dans de pareilles circonstances, des peuples civilisés. Nous trouvons dans l’histoire de toutes les nations, plusieurs exemples où la famine a porté les hommes à dévorer des objets qui leur auraient inspiré de l’horreur dans une situation moins misérable. Mais, chez des peuples industrieux, ce sont des cas extrêmement rares, qui n’existent même que pour un petit nombre d’individus, et qui ne peuvent avoir aucune influence sur les mœurs ou sur les habitudes nationales. Chez les peuples chasseurs ou pêcheurs, ce sont, au contraire, des événements fréquents et presque habituels, qui affectent les peuplades entières, et qui ont sur leurs mœurs une grande influence.
Un peuple chez lequel il n’existe qu’une seule profession pour tous les individus, et chez lequel la propriété individuelle est presque inconnue, ne connaît guère d’autre inégalité que celle qui résulte de l’adresse ou de la force ; et il n’a besoin de chef que dans le moment où il est question d’agir en commun, soit pour l’attaque, soit pour la défense. Lorsqu’une tribu de sauvages se prépare à environner la proie qu’elle a longtemps poursuivie, ou à surprendre un ennemi avec lequel elle est en guerre, elle se soumet à la direction de celui de ses membres qu’elle a reconnu pour le plus habile chasseur ou pour le plus habile guerrier. La subordination est alors aussi parfaite, la soumission aussi entière que dans l’armée la mieux disciplinée ; chacun fait dépendre son intérêt individuel de l’intérêt général, avec un dévouement sans réserve ; le corps tout entier paraît animé par une volonté unique [355].
Mais, hors de ces occasions, il n’existe chez ces hordes aucune autorité commune. Un homme qui commande en maître à ses femmes et à ses enfants, n’a aucune autorité hors de sa famille [356]. Ses enfants mêmes ne lui obéissent qu’aussi longtemps qu’ils dépendent de lui pour leur subsistance : dès qu’ils ont la même adresse ou la même force que lui, ils sont ses égaux [357]. Les délibérations que prennent les membres de la peuplade, soit pour aller à la chasse, soit pour attaquer un ennemi, n’ont par elles-mêmes aucune autorité : tout individu qui les désapprouve est libre de ne pas s’y conformer [358]. Enfin, les individus qui dirigent les expéditions, et que, par cette raison, nous considérons comme les chefs, n’ont ni une meilleure cabane, ni de meilleurs vêtements, ni de meilleurs aliments que les autres membres de la tribu ; s’il leur arrive d’être mieux pourvus, c’est en vertu de leur force individuelle, et non en vertu de l’autorité dont ils sont revêtus [359]. Il n’existe donc, dans le sein d’une peuplade, aucune autorité pour terminer les différends qui peuvent s’élever entre les membres dont elle se compose [360].
Chez ceux de ces peuples qui sont les moins avancés et qui sont habituellement en état de guerre, les chefs sont électifs ; et les individus qui montrent le plus de force à supporter les maux attachés à la vie sauvage, sont ceux sur lesquels les suffrages se réunissent : ainsi, le candidat qui supporte le plus longtemps les douleurs de la faim, les morsures des insectes, la fumée dont leurs cabanes sont habituellement remplies, est assuré d’être élu, s’il possède d’ailleurs les talents que la guerre et la chasse exigent [361]. Chez les peuplades qui ont fait un peu plus de progrès, et chez lesquelles la terre a commencé à être divisée en propriétés particulières, il existe des chefs dont l’autorité est héréditaire ; mais cette autorité se réduit à quelques légères marques d’égards ou de déférences. Les individus qui en sont revêtus, n’ont en réalité aucun commandement ; ils sont obligés de travailler comme les autres s’ils veulent vivre, et ne sont pas mieux pourvus que ceux qui ne jouissent d’aucune autorité [362].
Des peuplades peu nombreuses, qui errent sans cesse dans des forêts immenses à la poursuite du gibier, qui n’ont pour vêtements que quelques peaux d’animaux, pour logement que de misérables cabanes faites de terre et de branches d’arbres, et pour aliments que les produits de la chasse ou de la pêche, ne peuvent être soumises à l’oppression méthodique d’un individu ou d’une famille ; il ne peut exister chez elles ni royauté, ni aristocratie de naissance ou de richesses. Mais on se tromperait si l’on s’imaginait qu’il se commet chez elles moins d’actes d’oppression ou de violence, qu’il ne s’en commet chez les peuples moins barbares du sud. Il existe chez ces peuples un genre d’inégalité dont rien ne tempère les effets : c’est celle de la force. On va voir comment cette inégalité agit chez les peuplades qui vivent sous les climats les plus froids.
Ces peuplades, ne se livrant à aucun genre de culture, ne connaissent pas d’autre propriété individuelle que les armes, les vêtements et les ornements que chacun possède ; les femmes sont aussi considérées comme les propriétés de leurs pères ou de leurs maris. La valeur des armes d’un sauvage est fort petite pour des hommes qui vivent d’agriculture ; mais, pour lui, elles sont sans prix ; puisque, s’il vient à les perdre, il court risque de mourir de faim. Ces propriétés sont cependant peu respectées, et les forts se font rarement scrupule de dépouiller les faibles ; si une troupe de chasseurs en rencontre une autre qui soit moins puissante, elle lui enlève non seulement le gibier qu’elle a tué, les peaux dont elle a fait provision, mais ses instruments de chasse et de pêche, ses filles et ses femmes [363] ; si un chef vient à mourir, laissant des enfants moins vigoureux que lui, les propriétés qui lui ont appartenu passent à ceux de ses compagnons qui ont assez de force pour s’en emparer [364] ; si un individu possède une chose qui tente un homme plus fort que lui, celui-ci l’en dépouille et s’en empare [365] ; quelquefois aussi celui qui convoite une chose qu’il ne peut obtenir par un simple acte de violence, s’en rend maître au moyen d’un assassinat [366].
Les femmes sont les propriétés que les chasseurs du nord se disputent le plus fréquemment. Celui qui convoite la femme dont un autre est en possession, le provoque à la lutte, et, s’il est vainqueur, la femme lui appartient. Si celui dont la femme est convoitée ne la cède pas volontairement aussitôt qu’il a été renversé, ses amis et ses parents lui représentent les dangers auxquels il s’expose par une plus longue résistance, et l’engagent à se soumettre à la nécessité. Un individu doué d’une grande force possède quelquefois sept ou huit femmes, tandis que les hommes les plus faibles n’en ont aucune. La force musculaire ne décide cependant pas toujours de la propriété des femmes. Il arrive souvent que l’homme qui veut conserver celle qu’il a, ou reprendre celle qu’on lui a ravie, poignarde l’individu qu’il croit n’avoir pas la force de vaincre à la lutte ; quelquefois aussi le ravisseur assassine le premier possesseur, afin de n’avoir plus rien à craindre de lui. Les plus forts s’emparent des subsistances des plus faibles, par les mêmes moyens qu’ils s’emparent de leurs femmes : ils considèrent comme un honneur de vivre aux dépens de ceux qui n’ont le pas moyen de se défendre [367].
Nul n’ayant de garantie que sa force personnelle, et celle des individus auxquels il est lié par le sang ou par l’amitié, chacun est le juge de la peine que méritent les injustices ou les offenses qui lui sont faites. De là résulte, chez tous les indigènes d’Amérique qui ne sont soumis à aucun gouvernement régulier, un esprit de vengeance qui ne s’éteint que par la mort de celui qui en est animé, ou par l’assassinat de celui qui en est l’objet. La moindre querelle leur fait mettre le poignard à la main ; un seul mot jugé insultant allume dans leur sein une flamme qui ne peut s’éteindre que dans le sang de l’offenseur ; car jamais une injure ne se pardonne de bonne foi [368]. Un individu dissimule quelquefois pendant vingt ans ses sentiments vindicatifs, pour attendre que l’occasion de les satisfaire impunément se présente [369]. Pour atteindre celui qui l’a offensé, il parcourt, à travers les forêts, plusieurs centaines de milles ; se cache dans le creux d’un arbre ; y reste plusieurs jours et plusieurs nuits sans manger ; et, si son ennemi se présente, il fond sur lui avec la rapidité d’un oiseau de proie, l’égorge, lui arrache la chevelure, et disparaît, glorieux de pouvoir raconter aux siens le triomphe qu’il a obtenu [370]. La vengeance ne s’arrête pas sur l’individu qui l’a allumée ; elle s’étend sur ses enfants, sur les membres de sa famille, sur toutes les personnes qui appartiennent à sa tribu [371]. Elle n’est pas excitée seulement par des offenses personnelles ; elle l’est par celles qui sont faites à ses parents, à ses amis, aux membres de sa horde [372].
La crainte des représailles oblige quelquefois ces hommes à dissimuler leur vengeance, ou à en suspendre les effets ; mais lorsque l’ivresse leur a ôté toute prévoyance, il n’est aucune violence à laquelle ils ne s’abandonnent. Quoique, dans de pareilles circonstances, les femmes prennent soin de cacher les armes de leurs maris, une horde ne se plonge jamais dans l’ivresse sans que plusieurs individus ne se livrent au meurtre. Les maris égorgent leurs femmes, ou les femmes leurs maris : les enfants massacrent leur père, ou le père ses enfants. Les chefs eux-mêmes ne sont pas épargnés, et tombent sous le poignard de ceux qui croient avoir reçu d’eux l’offense la plus légère. Souvent des individus s’enivrent dans la vue secrète de se livrer avec impunité à leur vengeance, et dans l’espérance qu’ils seront plus facilement excusés. Les meurtres commis dans l’ivresse excitent, en effet, un ressentiment moins profond que ceux qui sont commis de dessein prémédité. Cependant ceux-là même sont souvent punis par les représailles [373]. La passion de la vengeance n’est point particulière aux nations du nord de l’Amérique ; elle est commune à toutes les peuplades de ce continent qui appartiennent à la même espèce, et qui ne jouissent d’aucune garantie sociale, depuis celles qui habitent au-delà de la baie d’Hudson jusqu’à celles qui habitent sur le golfe du Mexique ; chez celles qui habitent sur la côte de l’ouest, comme chez celles qui vivent sur les côtes de l’est [374]. Nous verrons plus loin cependant que cette passion se prononce d’une manière moins énergique chez les peuples qui vivent sous un climat doux, que chez ceux qui vivent sous un climat rigoureux.
Mais quelque violente que soit chez ces peuples la passion de la vengeance, elle ne peut excéder leur perfidie. S’ils ont reçu une injure, ils la dissimulent avec un art profond, jusqu’au moment où l’occasion de se venger se présente. C’est l’instant même où ils méditent une trahison ou un assassinat, qu’ils se montrent prévenants et flatteurs. Ils portent la dissimulation à un excès qu’on aurait peine à croire si on ne l’avait éprouvé : ils savent joindre les fausses larmes aux fausses caresses, si le besoin l’exige [375]. Ce n’est pas seulement pour perdre leurs ennemis qu’ils sont faux et menteurs ; c’est aussi pour s’approprier les objets qu’ils désirent, et qu’ils ne peuvent obtenir par la force. Ils cherchent à attendrir les personnes auxquelles ils s’adressent, par le récit de malheurs supposés ; ils affectent d’être estropiés ou aveugles afin de mieux exciter la pitié. Les femmes excellent surtout dans ces artifices ; je puis affirmer, dit Hearne, en avoir vu dont un côté de la figure exprimait la joie, tandis que l’autre était baigné de larmes [376]. S’ils veulent obtenir une chose qu’ils convoitent ardemment, ils deviennent, tout à coup, bas, serviles, rampants, trompeurs et dépravés en tout point [377]. La flatterie est un art qu’ils possèdent au suprême degré. Ils l’emploient aussi longtemps que le leur prescrit leur intérêt, mais jamais au-delà [378]. La même perfidie que les voyageurs ont observée chez les peuples les plus élevés vers le nord, se retrouve chez les peuples du nord-ouest. « Lorsqu’ils prenaient un air riant et doux, dit La Pérouse, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose [379]. »
Ces peuples savent si bien cacher leurs vices, ils affectent la franchise et la bonne foi avec tant de naturel, qu’il n’y a que les voyageurs qui ont longtemps vécu parmi eux, qui ont pu les juger. Ceux qui ne les ont vus que peu de temps, ou qui se sont présentés chez eux avec des forces imposantes et leur ont inspiré de la crainte, en ont quelquefois porté un jugement favorable que l’expérience a plus tard démenti [380].
Les Américains du nord sont essentiellement égoïstes, et il ne paraît pas qu’ils aient dans leur langue de mot pour exprimer la reconnaissance [381]. Ils se montrent insensibles aux douleurs d’autrui, et semblent à peine connaître ce sentiment de compassion que les autres peuples accordent même aux souffrances des animaux. La vue de la douleur, loin d’exciter chez eux des sentiments de pitié, ne fait qu’exciter leurs plaisanteries ou leurs railleries.
« J’ai vu un de ces Indiens, dit Hearne, causer les plus violents éclats de rire à toute une compagnie, dont je ne partageais certainement pas la joie, en contrefaisant les gémissements et les convulsions d’un homme qui était mort au milieu des plus terribles douleurs [382]. »
Tous les individus qui appartiennent à cette espèce sont cependant très sérieux et même très taciturnes : il n’y a que les mouvements d’une joie extraordinaire qui puissent les faire sortir de leur gravité [383].