Traité de Législation: VOL II
Du développement moral des peuples de diverses espèces. — De l’analogie qui existe entre les mœurs e
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 13: > Du développement moral des peuples de diverses espèces. — De l’analogie qui existe entre les mœurs et les lois. — Des rapports entre le développement intellectuel et le perfectionnement moral des hommes. — Méthode suivie dans cette exposition.
Pour connaître les lois auxquelles les peuples obéissent, il faut, ainsi que je l’ai fait observer ailleurs, déterminer l’action que les hommes exercent les uns à l’égard des autres, comme individus ou comme collection d’individus ; il faut observer, de plus, les causes qui les déterminent à agir ou à céder à l’action qui est exercée sur eux, et les conséquences qui résultent de cette action. Les lois ne sont, en effet, que de la puissance, et cette puissance ne peut exister que dans les hommes ou dans les choses : la portion de force qui existe dans les hommes se trouve dans leurs idées ou dans leurs passions ; la portion de force qui existe dans les choses, se trouve dans les qualités au moyen desquelles elles nous affectent en bien ou en mal. Les livres ou les registres des assemblées ne peuvent renfermer, ainsi que je l’ai déjà dit, que des descriptions plus ou moins exactes des phénomènes que produisent ces puissances auxquelles nous donnons le nom de lois.
La distinction que j’ai précédemment établie entre les puissances qui constituent les lois, et les descriptions des phénomènes que ces puissances produisent, devient ici d’autant plus importante, que j’ai à faire connaître les lois auxquelles sont soumis une multitude de peuples qui n’ont jamais décrit leur ordre social ; j’ai à faire connaître l’action que les hommes de toutes les espèces exercent sur eux-mêmes, ou sur d’autres qu’eux, d’une manière individuelle ou collective ; j’ai à faire voir, en même temps, comment cette action de l’homme sur lui-même ou sur des êtres du même genre que lui, est modifiée par la différence des espèces, par la température de l’atmosphère, par la nature et l’exposition du sol, par le cours des eaux, ou par d’autres circonstances analogues. En me livrant à cette exposition, je serai encore obligé d’examiner l’opinion de plusieurs philosophes sur l’influence des climats.
Lorsque j’ai exposé les divers éléments de puissance dont les lois se composent, j’ai fait voir qu’il faut comprendre au nombre de ces éléments, les idées, les préjugés, les sentiments, les besoins ou les passions des diverses classes de la population ; j’ai fait voir que, dans l’étude des lois, les idées et les passions d’un peuple se présentent tantôt comme causes, ou comme éléments de force, et tantôt comme effets. L’identité entre les lois d’une nation et les mœurs qui les constituent, ou qui en sont l’expression, est si réelle, que les écrivains qui ont décrit l’état des peuples barbares, n’ont jamais songé à les distinguer les unes des autres. Il n’a fallu souvent, pour donner le nom de lois aux phénomènes qu’on désigne sous le nom de mœurs, qu’en avoir trouvé une description plus ou moins authentique. Tacite, qui nous a tracé le tableau des mœurs des Germains, nous aurait probablement tracé le tableau de leurs lois, s’il avait trouvé que les phénomènes qu’il a décrits sous le nom de mœurs, avaient été décrits par les peuples dont il a parlé. Ainsi, de ce que plusieurs des nations dont j’ai à décrire l’état social, ne connaissent ni livres, ni archives, il ne faut pas conclure qu’ils ne sont soumis à aucune loi. Il n’y a pas beaucoup de siècles que la plupart des nations de l’Europe étaient dans le même cas, et cependant elles étaient régies par des lois auxquelles nous avons donné le nom de coutumes.
Si l’existence des peuples est modifiée par les circonstances physiques au milieu desquelles ils sont placés, telles que la nature et l’exposition du sol, la nature, la direction et le volume des eaux, la division des saisons, la température de l’atmosphère, et d’autres analogues, ces circonstances elles-mêmes sont à leur tour modifiées jusqu’à un certain point par l’action que les peuples exercent sur elles. Les hommes modifient la nature du sol, par des plantations ou des déboisements, par de défrichements, par des engrais, ou par une succession de récoltes qui l’épuisent. Ils agissent sur les eaux, tantôt en en resserrant les limites, tantôt en les dirigeant dans les lieux où elles manquent, tantôt en détruisant les forêts qui alimentent les rivières. Ils agissent sur la température de l’atmosphère et même sur la nature de l’air qu’ils respirent, par des déboisements, par le dessèchement des marais, ou par d’autres moyens artificiels. Il s’exerce, en un mot, une action et une réaction continuelles des choses sur les hommes, et des hommes sur les choses, et cette action et cette réaction influent toujours plus ou moins sur les relations qu’ont entre eux les individus et les agrégations d’individus dont le genre humain se compose.
De toutes les circonstances physiques au milieu desquelles les hommes se trouvent placés, il n’y en a aucune qui paraisse plus indépendante d’eux que la température de l’atmosphère. Cependant, ils parviennent à la modifier dans l’action qu’on suppose la plus influente, dans celle qui les affecte d’une manière immédiate. À mesure qu’ils font des progrès, ils apprennent à se créer une atmosphère tempérée, en variant leurs vêtements et leurs habitations ; de sorte que si le froid et la chaleur produisent les effets que la plupart des philosophes leur ont attribués, ces effets doivent se manifester avec d’autant plus de force que les peuples sont plus barbares.
Si nous voulons savoir comment les circonstances physiques au milieu desquelles les peuples sont placés, influent sur eux, et comment cette influence des choses sur les hommes concourt ensuite à modifier l’action qu’ils exercent, soit sur eux-mêmes, soit les uns à l’égard des autres, nous devons continuer à considérer séparément chacune des divisions principales entre lesquelles on a partagé le genre humain ; nous devons chercher à constater l’état auquel est parvenue chacune des espèces ou variétés d’hommes que nous connaissons, sous tous les climats et dans toutes les positions. Cette esquisse de la civilisation comparée des peuples de toutes les espèces, et de toutes les parties du globe, a exigé des recherches fort nombreuses. J’ai tâché de l’abréger le plus qu’il m’a été possible ; cependant, pour être suivie, elle demande quelque patience de la part de ceux qui veulent la connaître.
En observant la marche que la civilisation a suivie sur chacune des principales parties de la terre, nous avons vu les lumières se former d’abord sous les climats chauds ; se répandre ensuite dans les climats tempérés, et s’arrêter devant les climats froids ou n’y pénétrer qu’avec peine. J’exposerai ailleurs quelles ont été les principales causes de ce phénomène ; dans ce moment, nous avons seulement à examiner si les passions et les lois vicieuses ont suivi la même marche que les lumières ; et si les peuples les plus barbares ont eu plus de vertus et de meilleures lois. Nous avons à examiner surtout si les vices et les vertus, les bonnes et les mauvaises lois qu’on observe chez des peuples de diverses espèces, placés sous différentes zones, sont des effets de la température du climat, ou s’ils doivent être attribués à d’autres causes.
Suivant Montesquieu, la chaleur du climat abat la force de l’âme en même temps que celle du corps ; elle produit la lâcheté, la paresse, la jalousie, la méfiance, la ruse, la fausseté, l’orgueil, la vengeance, la cruauté ; enfin, elle éteint tout sentiment généreux ; suivant lui, on trouve dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi, dit-il, vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplieront les crimes ; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions.
S’il est vrai, comme cela me semble prouvé, que la civilisation s’est d’abord développée dans les climats chauds, toutes fois qu’elle n’y a pas été arrêtée par des causes insurmontables, telles que l’aridité du sol ; et si la chaleur produit les effets moraux que Montesquieu lui attribue, il faudra admettre, avec J.-J. Rousseau, que les connaissances humaines ont toujours été accompagnées de la corruption des mœurs ; il faudra reconnaître que, si les vices ne sont pas des conséquences des sciences et des arts, ils sont produits au moins par les mêmes causes. Dans cette hypothèse, il sera vrai de dire que la même force qui retient les peuples des pays froids dans l’ignorance et la barbarie, leur donne ou leur conserve leurs vertus [341].
L’esprit se fatigue à réfuter des opinions qui ne sont fondées sur aucune observation bien faite, et que démentent des faits sans nombre. Mais lorsqu’une opinion, quelque fausse qu’elle paraisse à ceux qui l’ont soumise à l’examen, a été professée par des hommes tels que Montesquieu, Rousseau, Raynal, Robertson, et d’autres moins célèbres ; lorsque cette opinion porte sur les plus grands intérêts de l’espèce humaine, la morale, les lois et même la religion [342] ; enfin lorsqu’on voit des hommes qui ne manquent ni de jugement, ni de connaissances, publier sur les sciences morales les opinions les moins sensées, faut-il croire que la multitude, qui n’a point d’opinion qu’elle puisse dire à elle, et qui ne pense que d’après les livres, saura se garantir de toutes les erreurs ? Peut-on penser qu’elle ne croira point à l’influence des climats sur les mœurs, lorsqu’on voit des écrivains, qu’on peut croire sensés, attribuer l’esprit révolutionnaire des peuples à la charge électrique de l’atmosphère, et leur réformation morale à l’usage du café [343] ?
Il est aisé d’enfanter des systèmes, et d’expliquer, à l’aide de quelques mots, aux hommes les moins éclairés, toutes les révolutions du monde. Mais ce n’est pas ainsi que procèdent les sciences ; personne ne les devine, ni ne les improvise : il faut qu’elles sortent de l’étude lente et pénible des faits, ou qu’elles restent inconnues. Il ne faut pas perdre de vue d’ailleurs que l’examen du système sur l’influence immédiate du froid et de la chaleur sur les organes des diverses espèces d’hommes, n’est ici qu’un objet secondaire. L’objet principal que je me propose, est de déterminer, ainsi que je l’ai déjà dit, l’action que les choses, considérées sous un point de vue général, exercent sur les hommes ; celle que les hommes exercent à leur tour sur les choses, et celle qu’ils exercent ensuite les uns à l’égard des autres.
Montesquieu, en affirmant que les peuples placés sous des climats froids ont plus de vertus et moins de vices que les peuples placés sous des climats chauds, et qu’en s’approchant des pays du midi on croit s’éloigner de la morale même, déduit ces faits, non de l’examen des mœurs de chaque peuple, mais de la faiblesse physique produite, suivant lui, par la chaleur sur les organes de l’homme : et comme il a été précédemment prouvé que les peuples placés sous des climats chauds, sont en général mieux constitués et plus forts que les peuples de même espèce placés sous les climats les plus froids, on pourrait renverser son système ; on pourrait dire que, d’après ses principes, les vices sont réservés aux climats froids et les vertus aux climats chauds. Mais avant que d’affirmer que telle ou telle constitution physique produit tel ou tel genre de passions, il eût fallu examiner les faits ; il eût fallu se convaincre que partout où se trouve une telle constitution, on voit régner telles passions, et qu’on ne les voit jamais régner dans les lieux où les hommes sont différemment constitués : or, c’est un examen auquel ne s’est livré, ni Montesquieu, ni aucun des écrivains qui ont adopté son système.
Moins les hommes ont fait de progrès, et plus il est facile d’observer l’action qu’exerce sur eux la nature inculte et sauvage. Nulle part l’influence des choses sur les mœurs des nations ne se manifeste avec plus d’énergie que dans les contrées où la civilisation n’a jamais pénétré. C’est donc une nécessité d’observer les peuples de toutes les espèces, dans toutes les circonstances où ils ont été placés. En nous livrant à ces observations, et en voyant quelle est l’action que les nations ont exercée les unes sur les autres, nous trouverons l’origine d’un grand nombre de nos préjugés, de nos passions, de nos lois. En comparant entre eux des peuples qui appartiennent à la même espèce, mais qui sont placés dans des positions différentes, il nous sera plus facile de trouver les causes de la prospérité des uns, de la décadence ou de l’état stationnaire des autres. En comparant entre eux des peuples de différentes espèces placés dans des situations semblables, il nous sera plus facile de juger s’il existe quelque supériorité entre les uns et les autres, et quel est ce genre de supériorité. Si l’anatomie comparée nous a fait faire de grands progrès dans la connaissance du physique des hommes, un traité de morale ou de législation comparée, ne sera peut-être pas inutile au progrès des sciences morales.
Afin de mettre de l’ordre dans l’exposition des mœurs ou des lois des peuples des diverses espèces, je ferai connaître d’abord quelles sont les diverses classes dans lesquelles chaque nation, chaque horde ou chaque peuplade se divisent ; j’exposerai ensuite quels sont les rapports qu’ont les individus de chaque classe, soit entre eux, soit avec des individus qui appartiennent à des classes différentes ; j’exposerai, en troisième lieu, quelle est, dans chaque état, la condition des femmes, des enfants et des vieillards ; j’exposerai, de plus, quelles sont les habitudes qui n’affectent immédiatement que les individus qui les ont contractées ; enfin, je ferai connaître quelles sont les relations qui existent de peuple à peuple ; on pourra voir ainsi comment les habitudes morales de chaque fraction dont l’espèce se compose, influent sur le sort de l’ensemble, et comment des migrations, des invasions ou des conquêtes transportent les idées, les mœurs, les institutions formées sous certaines circonstances locales, chez des peuples places dans des circonstances différentes.