Traité de Législation: VOL II
Du développement intellectuel acquis en Afrique et en Europe, sous différents degrés de latitude, pa
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 12: > Du développement intellectuel acquis en Afrique et en Europe, sous différents degrés de latitude, par des peuples d’espèce éthiopienne et par des peuples d’espèce caucasienne.
Le genre humain a suivi en Afrique, dans ses développements, la même marche qu’en Asie et en Amérique. De tous les peuples d’espèce éthiopienne, les moins avancés sont ceux qui habitent l’extrémité australe de ce continent. Rien n’établit qu’à l’arrivée des Européens, les Hottentots du cap de Bonne-Espérance connussent l’art de cultiver la terre [327]. Ils vivaient comme la plupart vivent encore, de lait, d’animaux tués à la chasse, de racines sauvages, de sauterelles dont les vents leur amènent des nuages, de nymphes de fourmis, d’araignées, de chenilles, et, s’il est possible, d’aliments plus grossiers et plus rebutants [328]. Pour se vêtir, ils ne connaissent pas d’autre art que de s’envelopper d’une peau de mouton, et des intestins encore frais des animaux qu’ils ont égorgés. Enfin, leurs cabanes, dans lesquelles ils ne peuvent entrer qu’en rampant et où il leur est impossible de se tenir debout, ne reçoivent du jour et ne laissent échapper la fumée que par un trou fait près de terre, au moyen duquel ils y pénètrent [329]. C’est dans ces obscures tanières qu’ils restaient jusqu’à ce qu’ils en soient chassés par la vermine qui les couvre [330]. Ces peuples sont au nombre des plus sales et des plus fétides que les voyageurs aient jamais rencontrés [331]. Suivant Raynal, leur intelligence ne s’élève guère au-dessus de celle de leurs troupeaux [332]. Les Anglais ont commencé à en civiliser quelques-uns.
Les Cafres, placés sous une latitude moins élevée, se livrent aussi à la chasse et possèdent de nombreux troupeaux : mais ils s’adonnent en même temps à l’agriculture ; ils ont des champs et même des jardins. Leurs villages ou kraals se composent d’un plus grand nombre de cabanes, et ces cabanes sont plus proprement et plus solidement construites. Elles sont plus élevées et d’une forme plus régulière que celles des Hottentots ; le corps se compose d’une espèce de treillage solide et uni ; il est enduit ensuite en dehors et en dedans d’une espèce de torchis qui lui donne un air de propreté [333]. Enfin, à mesure qu’on pénètre davantage sur le territoire qu’habite ce peuple, on trouve qu’il a fait plus de progrès. « Nous trouvâmes, dit Barrow, une grande étendue de terre cultivée en jardins, et nous arrivâmes vers le midi à Litakou, bien étonnés de trouver dans cette partie du monde une ville grande et très peuplée » [334]. Les peuples de Mozambique sont également cultivateurs ; leurs villages, semblables à ceux des Indiens, sont ombragés d’arbres fruitiers plantés d’une manière régulière [335].
Les habitants de la côte occidentale d’Afrique, depuis le dix-septième degré de latitude boréale jusque vers le dixième degré de latitude australe, ont fait plus de progrès dans les arts que les Cafres. Les peuples qui habitent les bords du Sénégal cultivent leurs champs avec soin. Chaque village a des tisserands, des cordonniers, même des forgerons. Leurs étoffes sont tissues avec soin, et ornées de dessins d’un goût délicat. Enfin ils possèdent l’art de fondre le fer [336].
Les peuples de ces côtes nous semblent aujourd’hui bien barbares ; mais lorsqu’on examine attentivement leur organisation sociale, la subordination qui règne entre les chefs des diverses tribus, le pouvoir qu’ils exercent les uns à l’égard des autres ou sur les simples particuliers, la manière dont ils administrent la justice, et les épreuves auxquelles ils soumettent les accusés, on n’est pas peu étonné de trouver chez eux les mœurs, les lois, les gouvernements et jusqu’aux préjugés qui régnaient sur toute l’étendue de l’Europe au Moyen-âge : c’est le gouvernement féodal dans toute sa pureté originelle. Si, dans les derniers siècles, les Asiatiques étaient venus en Europe faire la traite, ils auraient trouvé nos paysans dans le même état où les marchands d’esclaves de nos contrées trouvent aujourd’hui les Africains [337].
Le climat brûlant des tropiques n’a donc pas été plus défavorable, en Afrique, au développement des facultés intellectuelles de l’espèce éthiopienne, que le climat tempéré de l’extrémité australe de ce continent. Les peuples qui appartiennent à d’autres espèces et qui ont habité les côtes septentrionales de ce continent, ont-ils été arrêtés dans leur développement intellectuel par la chaleur du climat ? Les sciences et les arts furent-ils étouffés en Égypte par les rayons du soleil ? Ces ruines, répandues sur un sol que ne put jamais épuiser l’avidité des barbares, y furent-elles apportées des forêts de la Germanie, ou des rives glacées du Volga ? Ces monuments célèbres, dont les restes, mutilés par la main de pâtres stupides, excitent encore notre admiration, furent-ils conçus, exécutés par des hommes dont la chaleur avait énervé l’esprit et éteint l’imagination ? [338]
Serait-ce en Europe que les climats froids auraient été particulièrement favorables aux progrès de l’intelligence humaine ? N’est-ce pas, au contraire, en Italie, en Espagne, en France que s’est opérée la renaissance des sciences et des arts ? Les connaissances ne se sont-elles pas répandues graduellement vers le nord, et les pays les plus froids ne sont-ils pas les derniers où elles sont parvenues ? On peut trouver, sans doute, en Pologne et même en Russie, des hommes qui sont arrivés à une haute civilisation ; mais ce n’est point par un petit nombre d’individus jouissant d’une grande fortune, qu’il faut juger des progrès d’une nation ; c’est par la population entière. Or, dans ces pays, la population, si l’on fait exception d’une partie des habitants de quelques grandes villes, est encore moins avancée que ne l’était au quinzième siècle la nation française [339].
En considérant le genre humain d’un point de vue élevé, nous voyons que, depuis les temps les plus reculés, il est soumis à une action et à une réaction continuelles de civilisation et de barbarie. Les nations placées sous les plus heureux climats, sont les premières qui se développent ; elles jettent quelques lumières sur les barbares qui les environnent ; mais elles sont à leur tour plongées dans les ténèbres par d’autres barbares, chez lesquels les lumières n’ont jamais pénétré. Les peuples situés dans les plus belles contrées de l’Asie, ont devancé tous les autres dans la carrière de la civilisation ; ce sont eux qui paraissent avoir porté la lumière en Égypte, d’où elle s’est répandue en Grèce, en Italie, et dans toute la partie du sud-est de l’Europe. Mais les barbares qui habitaient les plaines centrales du continent asiatique, se sont répandus à leur tour sur le monde civilisé, et l’ont replongé dans les ténèbres autant qu’il a été dans leur puissance. Nous pouvons observer le même mouvement d’action et de réaction dans tous les états de l’Europe ; les peuples du sud ont fait pénétrer quelques faibles rayons de lumière vers leurs voisins du nord, et ces voisins les en ont récompensés en cherchant à les ramener dans les ténèbres.
Il est vrai que les peuples civilisés du centre de l’Amérique ont été asservis et replongés dans la barbarie ; les Indous, les Chinois, les Persans, ont également été conquis par des peuples venus du nord ; les peuples du midi de l’Europe ont aussi subi le joug des peuples qui habitaient sous des climats froids. Mais faut-il conclure de là que les climats chauds sont un obstacle au perfectionnement du genre humain ? Les peuples civilisés du centre de l’Amérique ont été replongés dans la barbarie ; mais les peuples de même espèce, situés aux extrémités de ce continent, n’en sont jamais sortis ; le nombre des premiers s’est accru, malgré l’oppression des Espagnols ; le nombre des seconds diminue d’une manière effrayante, malgré les efforts que fait le gouvernement des États-Unis pour les conserver : cela prouverait-il en faveur des climats froids ? La Perse, la Chine, l’Hindoustan ont été asservis ; mais les contrées d’où sont partis les conquérants sont toujours restées barbares ; elles sont plus pauvres que les nations vaincues, sans être pour cela moins esclaves. Le sud de l’Europe a été asservi par le nord ; et cependant les peuples y sont généralement plus éclairés, plus riches et même plus libres : s’il n’y a pas plus de liberté politique, il y a beaucoup plus de liberté civile.
Chardin, Montesquieu et tous les écrivains qui ont adopté leurs opinions, ont observé que depuis des siècles l’esprit humain ne faisait plus de progrès dans les climats les plus chauds de l’Asie, et qu’au contraire les peuples de l’Europe qui vivent sous des climats froids ou tempérés, avançaient rapidement ; ils ont conclu de ces deux grands phénomènes, que la chaleur est un obstacle au perfectionnement du genre humain, et que le froid lui est favorable. Mais pour raisonner juste, il eût fallu comparer les progrès des peuples asiatiques qui vivent sous un climat chaud ou tempéré, aux peuples de même espèce qui vivent dans les climats froids de cette partie du monde, et qui sont soumis à des gouvernements et à des religions semblables ; car, s’il est évident que l’état de ceux-là est plus stationnaire encore que l’état de ceux-ci, je ne vois pas quelle est la conséquence qu’on peut en tirer en faveur des premiers. Sans doute, on ne suppose pas que la civilisation n’a jamais eu de commencement dans l’Hindoustan, en Chine ou en Perse : ces peuples, comme tous les autres, sont partis d’un état d’ignorance et d’abrutissement, pour arriver au point où ils se trouvent. À une époque quelconque, ils ont donc fait d’immenses progrès : il y a infiniment plus loin des peuples du Kamtchatka jusqu’à eux, qu’il n’y a loin d’eux aux peuples que nous jugeons les plus avancés. Or, comment la cause qui les empêche de faire le second pas, ne les a-t-elle pas empêchés de faire le premier ? [340]
En exposant la nature, les causes et les effets de l’esclavage, je ferai voir d’une manière plus spéciale quelles sont les causes qui rendent les peuples stationnaires, ou qui les font rétrograder. Je me proposais d’exposer, dans les chapitres qui précèdent, quelques-unes des circonstances physiques sous lesquelles les peuples prospèrent ou restent stationnaires : je voulais rechercher de plus si la chaleur du climat, considérée en elle-même, est un obstacle au développement des facultés de l’esprit humain ; s’il est vrai qu’elle dissipe le feu de l’imagination, qu’elle détruit toute curiosité, qu’elle éteint toute noble entreprise, et rend l’homme incapable de cette forte application qui enfante les beaux ouvrages. Je n’ai rien trouvé qui fût propre à justifier de telles assertions ; j’ai vu, au contraire, que c’est toujours sous des climats chauds ou tempérés que la civilisation s’est développée. Faudrait-il conclure de là qu’un certain degré de chaleur est seul suffisant pour développer les facultés intellectuelles des peuples ? Ce serait un système qu’on pourrait soutenir par bien des raisons, et qui ne serait pas plus absurde que celui que nous venons d’examiner.