Traité de Législation: VOL II
Du développement intellectuel acquis en Asie, sous différents degrés de latitude, par des peuples d’
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 11: > Du développement intellectuel acquis en Asie, sous différents degrés de latitude, par des peuples d’espèce mongole et par des peuples d’espèce caucasienne.
Il n’est aucune partie du globe sur laquelle l’influence des lieux, des eaux, et de la température de l’atmosphère, sur les nations, se soit manifestée avec plus d’évidence et avec plus d’énergie qu’en Asie. C’est là qu’on rencontre, plus que partout ailleurs, des peuples parvenus à tous les degrés de civilisation, et qu’on peut le mieux observer l’action que les nations exercent les unes sur les autres.
Les géographes ont divisé l’Asie en cinq grandes régions physiques. La région centrale, qui embrasse une étendue d’environ vingt degrés de latitude et de cinquante degrés de longitude, est composée d’un immense plateau au-dessus duquel s’élèvent des montagnes couvertes de neiges éternelles. L’élévation de cette partie de l’Asie au-dessus du niveau de la mer, est prouvée moins par les mesures des voyageurs que par la stérilité du sol, par l’intensité du froid qui y règne dans toutes les saisons, et par les fleuves nombreux et immenses qui en sortent de tous côtés.
Au nord de ce vaste plateau, est une région encore plus vaste ; c’est la Sibérie ou l’Asie septentrionale, qui s’étend depuis le cinquantième degré jusqu’à la mer glaciale. Cette région arrosée par des fleuves nombreux, est aussi froide et non moins stérile que l’Asie centrale. Les vents qui y soufflent sont toujours glacés, parce qu’ils n’y arrivent qu’après avoir traversé la mer Glaciale, ou après avoir parcouru les neiges dont les montagnes sont éternellement couvertes.
La région orientale se confond insensiblement avec le plateau central, et se divise elle-même en trois parties. La première, qui est une large chaîne de montagnes couvertes en partie de neiges dans toutes les saisons de l’année, s’étend du plateau de Mongolie jusqu’en Corée. Au nord de ces montagnes, l’Amur se tourne d’abord vers le sud-est, et ensuite vers le nord-est. Le sol paraît ici très élevé, si l’on en juge par le froid rigoureux qui y règne. Cette partie du pays ressemble à l’Asie septentrionale. La seconde partie de cette région est la Chine, qui, par sa position et proximité où elle se trouve des montagnes, renferme tous les climats de l’Europe. La troisième partie est formée d’une prodigieuse chaîne d’îles et de presqu’îles volcaniques, dont le climat est analogue à la partie du continent à laquelle elles correspondent
La région du sud, qui s’appuie au midi du plateau central, est placée en grande partie sous la zone torride. Garantie des vents du nord par les montagnes du Tibet, arrosée par des fleuves larges et nombreux, échauffée par un soleil ardent, mais que tempèrent les vents qui viennent du côté de l’Océan, cette région renferme le sol le plus fertile de l’Asie : c’est l’Hindoustan.
Enfin la région occidentale, par la nature du sol et par la proximité où elle se trouve de l’Afrique, est en grande partie sous un ciel encore plus ardent que celui de l’Inde. Elle renferme la Perse, l’Asie-Mineure et l’Arabie [290].
L’ordre dans lequel les facultés intellectuelles des peuples se sont développées, paraît correspondre en tout à la nature physique de chacune de ces principales régions. Les hordes nombreuses qui habitent le plateau central de l’Asie, placées sur un sol immuable, sont restées immuables comme lui. Elles vivent encore comme elles vécurent toujours, de la chasse, de la pêche, et du lait de leurs troupeaux. Attachées à la vie vagabonde dont la nature de leurs déserts leur a fait une nécessité, elles méprisent l’agriculture, la vie sédentaire, et surtout le séjour des villes. Rien ne ressemble tant aux hommes des premiers âges, a dit un historien, que les Tartares du nôtre [291].
Les peuplades qui habitent au nord de l’Asie et sur les bords glacés des fleuves qui se dirigent vers le pôle arctique, sont aussi barbares que celles qui habitent sur le plateau central. Quelques voyageurs les ont nommées les Hottentots du nord ; d’autres les ont comparées aux peuples les plus sauvages de l’Amérique. Les Russes, qui sont parvenus sans peine à les subjuguer, ont établi quelques petites villes sur quelques points de ces vastes contrées, et y cultivent quelques céréales. Mais jamais ils ne parviendront à changer ni la nature du sol, ni la température du climat, ni la direction des fleuves ; et aussi longtemps que la nature restera immuable, les peuples seront obligés de conserver leur manière de vivre [292].
La partie nord-est de l’Asie, soumise à la Russie depuis plus d’un siècle, n’est pas sortie et ne sortira probablement jamais de la barbarie où elle était au moment de la conquête. On n’aperçoit encore au Kamtchatka, ni jardins, ni prés, ni plantations, ni enclos qui annoncent quelque culture, quoique la terre y soit très fertile. On n’y trouve pas un chemin battu, ou même un simple sentier, sur lequel on puisse marcher sans danger. On n’y voit que quelques misérables cabanes tombant en ruine, des jourtes ou habitations souterraines, et quelques poutres sur lesquelles on passe les ruisseaux. Ce sont là les seuls progrès que la civilisation y ait faits ; car l’industrie des habitants s’y borne encore à l’art de prendre quelques bêtes sauvages dont ils vendent les fourrures, et le poisson qui leur est nécessaire pour leurs aliments [293].
Les côtes de Tartarie sont si peu habitées, que quelques voyageurs ont pensé qu’elles étaient complètement désertes [294]. Cependant les hommes qu’on y a rencontrés sont un peu plus avancés que les habitants du Kamtchatka, placés sous un climat plus froid. Ils tirent de la chasse et de la pêche tous leurs moyens d’existence ; mais ils échangent une partie de leurs produits contre quelques marchandises de la Chine. Ces peuples sont si peu nombreux, et leurs objets d’échange sont tellement restreints, que, sur des côtes qui ont un développement de plus de deux mille lieues, on ne parviendrait pas à compléter le chargement d’un vaisseau de trois cents tonneaux [295]. Leurs vêtements sont faits de peaux de chien ou de poisson, et quelquefois de nankin [296]. Leurs cabanes sont faites de tronçons de sapin, et couvertes d’écorces d’arbres. Le climat y est si froid qu’il y tombe de la neige au milieu de l’été.
On ne peut suivre les gradations que la civilisation suit sur ces côtes depuis le climat le plus froid jusqu’au climat tempéré, parce que les voyageurs qui s’y présentent en sont repoussés par les agents du gouvernement chinois [297]. Les îles placées à l’extrémité boréale de ces mers, entre le continent asiatique et le continent américain, ont, sous une latitude égale, une température moins froide que l’un ou l’autre des deux continents. Les insulaires sont plus forts, et ont l’intelligence plus développée que les habitants de ces deux contrées placés sous les mêmes latitudes. Ils sont plus habiles à former leurs instruments de pêche et de chasse ; ils ont des canots avec lesquels ils naviguent à une grande distance ; ils ont des chefs qui rendent la justice entre eux, et la population de leurs villages est assez nombreuse [298].
Les habitants de l’île Ségalien ou Sakhalien, placés sous la même latitude que les Tartares dont nous venons de parler, mais sous une température moins froide, leur sont très supérieurs en intelligence comme en force physique [299]. Quoiqu’ils ne soient pas très éloignés du Japon et de la Chine, ils n’ont jamais été asservis. Ces peuples ne cultivent point la terre et ne possèdent aucuns troupeaux. Ils trouvent, dans la chasse et la pêche et dans quelques plantes qui croissent sans culture, leurs principaux moyens d’existence. Mais ils se montrent, à cet égard, aussi habiles que prévoyants ; ils ont, à côté de leurs cases, des magasins dans lesquels ils rassemblent, pendant l’été, toutes leurs provisions d’hiver : des poissons secs, de l’huile, et diverses plantes qu’ils ont l’art de conserver [300]. Ils savent filer le poil des animaux ; ils tirent du fil de l’écorce du saule ou de la grande ortie, et en forment des tissus au moyen de la navette. Ces tissus et la dépouille de divers animaux leur servent à former leurs vêtements [301]. Leurs cabanes sont construites avec intelligence, et couvertes de paille séchée, comme le chaume de nos maisons de paysans dans quelques parties de la France. Enfin, ils ont montré une grande curiosité pour tous les objets nouveaux qui ont frappé leurs regards.
« Nos arts, nos étoffes, dit La Pérouse, attiraient l’attention de ces insulaires ; ils retournaient en tous sens nos étoffes ; ils en causaient entre eux, et cherchaient à découvrir par quels moyens on était parvenu à les fabriquer [302]. »
Les habitants de l’île Iesso, plus rapprochés du sud, de quelques degrés, semblent avoir fait un peu plus de progrès. Leur asservissement aux Japonais exclut de chez eux les étrangers, et leur laisse peu le moyen de les juger. Cependant, on voit chez eux quelques champs de maïs et de millet [303], ce qu’on ne rencontre pas chez les peuples de même race plus avancés vers le nord.
Les îles du Japon, plus rapprochées encore du sud et placées entre le quarante-et-unième et le trente-deuxième degré de la même latitude, jouissent d’une civilisation si ancienne que nous en ignorons l’origine. La population de ces îles, qu’on estime de quinze à trente millions, avait déjà fait des progrès très grands dans les arts, dans le commerce et surtout dans l’agriculture, lorsque les Européens la visitèrent pour la première fois.
À environ dix degrés au sud du Japon, il est des îles où la civilisation paraît plus avancée encore. Le voyageur qui les a visitées n’a pas été admis à en parcourir l’intérieur ; mais la manière dont il a été reçu par les habitants, la propreté de leurs maisons et de leurs meubles ; la richesse de leurs vêtements ; l’empressement avec lequel ils lui ont fourni tout ce qu’il leur a demandé ; le désintéressement avec lequel ils lui ont donné les vivres de tout genre dont il avait besoin pour son équipage, annoncent un peuple très éloigné de la barbarie. Il est douteux si des voyageurs inconnus qui se présenteraient en état de détresse, dans quelque port de l’Europe que ce soit, y recevraient un accueil aussi hospitalier, aussi bienveillant [304].
Les peuples qui habitent les régions froides de l’Asie n’ont donc jamais cessé d’être barbares ; ceux, au contraire, qui sont placés sous la zone torride ou sous une zone tempérée, ont une civilisation si ancienne, que nous n’avons aucun moyen d’en connaître l’origine. Les progrès de ces peuples remontant à une époque plus reculée que les plus vieux de nos monuments historiques, il nous est impossible de savoir quelle est la marche que la civilisation a suivie parmi eux. Les facultés de l’esprit humain se sont-elles développées en même temps chez les Indous, chez les Chinois, chez les Perses et chez les peuples de l’Asie occidentale ; ou bien quelqu’un de ces peuples a-t-il précédé tous les autres, et leur a-t-il fait part de ses lumières ? C’est ce que nous ignorons et ce que probablement nous ne saurons jamais ; mais nous pouvons affirmer du moins, sans craindre de nous tromper, qu’aucun de ces peuples n’a été éclairé, ni par les habitants de l’Asie centrale, ni par ceux de l’Asie boréale.
Les Indous paraissent n’avoir fait aucun progrès depuis près de deux mille ans. Il ne s’agit pas ici de savoir pourquoi ils sont restés stationnaires, c’est un phénomène dont je pourrai indiquer ailleurs quelques-unes des causes. Je veux seulement faire observer que ce peuple avait fait d’immenses progrès, avant qu’aucune des nations qui habitent les climats tempérés de l’Europe fût sortie de la barbarie. Si nous comparons ceux des produits de son industrie que le commerce nous apporte, à ceux que donnent l’industrie française et l’industrie anglaise, il est probable que les derniers nous paraîtront préférables. Mais si nous nous reportons à trois siècles en arrière, nous trouverons une différence qui ne sera pas moins remarquable, et elle ne sera pas en notre faveur. Enfin, si nous voulons voir une différence plus grande encore, nous n’avons qu’à comparer l’industrie et les connaissances des Indous, à l’industrie et aux connaissances des peuples du Tibet.
La civilisation des Chinois est également fort ancienne ; nous pouvons juger de quelques-uns des produits de leur industrie, puisque le commerce les met à notre disposition ; mais il nous est néanmoins fort difficile de déterminer jusqu’à quel point les facultés intellectuelles de la masse de la population ont été développées dans ce pays. Les voyageurs qui l’ont récemment visité, et qui sont ceux dont les relations auraient pu nous inspirer le plus de confiance, n’y ont été admis que sous la surveillance la plus sévère. Obligés de se renfermer dans les maisons qui leur étaient assignées, constamment accompagnés dans leurs courses par des agents du gouvernement chinois, ne pouvant communiquer avec les habitants du pays qu’en présence de ces agents, il est difficile qu’ils aient acquis par eux-mêmes beaucoup de connaissances ; et on ne peut croire que des hommes qui inspiraient une telle méfiance, et qui n’ont pu faire un long séjour dans le pays, aient obtenu, sur l’état et les mœurs de la population, des communications impartiales. Il est également difficile de juger de l’intérieur de la Chine, par les rapports des voyageurs ou des négociants qui sont admis dans le port de Canton. On a dit, avec raison, que ce serait vouloir juger de l’intérieur d’un couvent par ce qu’on aurait vu dans le parloir. Cependant, quelque imparfaites que soient nos connaissances à cet égard, il est aisé de juger qu’il n’y a point de comparaison à faire entre le développement intellectuel auquel sont parvenus les peuples de cet immense pays, et les peuples de même espèce qui habitent le plateau central ou le nord de l’Asie [305].
Les Chinois ont eu longtemps la réputation d’être le peuple du monde le plus habile dans l’art de l’agriculture. Les progrès récents que cet art a faits chez quelques nations d’Europe, ont fait accuser d’exagération les éloges que donnèrent à l’habileté de ce peuple les premiers voyageurs européens qui le visitèrent. Mais, en admettant qu’il existe un petit nombre de points en Europe, où la culture est plus avancée qu’elle ne l’est dans aucune partie de l’Asie, il est douteux si l’on trouverait un grand peuple qui mette plus de soin et d’intelligence dans la culture de ses terres. Nulle part on ne trouve d’aussi nombreux canaux pour la facilité des irrigations et des transports ; nulle part les engrais ne sont recueillis avec plus de soin ; nulle part on ne voit si peu de terres incultes, ni des champs mieux cultivés. À l’époque peu éloignée où Macartney visita ce pays, chaque champ, suivant lui, avait l’air d’un jardin propre et régulier [306]. Il n’est aucune partie de l’Europe où un prince rende à l’agriculture des hommages analogues à ceux que lui rendent, toutes les années, les empereurs chinois, et où les soldats soient employés à la culture des champs, excepté dans les courts intervalles pendant lesquels ils sont de service [307].
Il paraît qu’on ne trouve point en Chine ces grands propriétaires, ces riches fermiers qui mènent de vastes exploitations, et qui peuvent employer à l’agriculture les meilleures machines, le plus beau et le meilleur bétail [308]. Mais, si les terres sont un peu moins productives par suite d’une grande division, ce désavantage ne serait-il pas plus que compensé par une répartition plus égale des produits ? Cent familles qui vivent dans une médiocre aisance, ne valent-elles pas une famille qui regorge de superflu, plus quatre-vingt-dix-neuf familles qui manquent du nécessaire ? Ces immenses propriétés que nous jugeons si favorables à l’agriculture, n’existent guère que dans les pays où la population laborieuse a été dépouillée par une race de conquérants. Elles peuvent être un sujet d’orgueil pour les descendants des hommes qui s’en emparèrent ; mais comment pourraient-elles être un sujet de vanité pour les enfants de ceux à qui elles furent ravies ? Les Chinois, comme tous les peuples européens, ont été soumis à une race étrangère ; mais, après la défaite, ils n’ont été ni dépouillés de leurs terres, ni attachés à la glèbe. Ils n’ont pas ainsi acquis les avantages des grandes propriétés ; mais ils n’en ont pas éprouvé non plus les inconvénients. On ne voit point parmi eux, dit Macartney, de ces fermiers spéculateurs qui cherchent par des monopoles à tirer un grand parti de leur récolte et à triompher, par leurs richesses, du pauvre cultivateur, jusqu’à ce qu’ils l’aient enfin réduit à l’état de simple manœuvre [309].
Les Chinois ne manquent ni de génie pour concevoir, ni d’adresse pour exécuter ; ils ont l’esprit vif et la conception facile ; ils portent au plus haut degré le talent de l’imitation [310]. Ils sont si actifs et si industrieux, que, dans la colonie hollandaise de Batavia, ils exercent seuls tous les arts et tous les métiers [311]. Il n’existe point en Chine, comme dans quelques États européens, de grands capitalistes qui fassent travailler pour leur compte des multitudes d’ouvriers, et il y a très peu de villes manufacturières. En général, chacun exerce sa profession pour son propre compte [312]. Mais cet état de l’industrie tiendrait-il à ce qu’il n’y a jamais eu, dans le pays, de ces monopoles qui enrichissent quelques individus aux dépens de la masse de la population ? Tiendrait-il à d’autres causes qui ont pour résultat de rendre les fortunes plus égales qu’elles ne le sont parmi nous ? Les voyageurs gardent le silence sur ces questions, et je ne tenterai pas de les résoudre ; je me bornerai à faire observer que les grandes fortunes mobilières sont souvent produites par des causes analogues à celles qui ont produit la plupart des grandes fortunes territoriales.
Les sciences ne paraissent pas faire en Chine les mêmes progrès que dans quelques États de l’Europe ; il en est quelques-unes qui y sont même complètement ignorées [313] ; mais si les connaissances y sont moins profondes, elles y sont peut-être répandues d’une manière plus égale. On trouve, dans chaque ville, outre une salle d’audience où l’on entend toute personne qui a quelque plainte à porter, et un grenier pour les temps de disette, une bibliothèque ouverte à tous ceux qui veulent en profiter, et un collège où l’on examine les étudiants [314]. Les multiplications des ouvrages classiques et des écrits qui appartiennent à la littérature légère, y tiennent les presses dans une activité continuelle. Enfin, pour parvenir au pouvoir, aux honneurs et à toutes espèces d’emplois publics, il n’y a pas d’autre route que l’étude de la politique, de l’histoire et de la morale [315].
Il est, en Chine, un art dont l’imperfection a frappé les voyageurs européens : c’est l’architecture. En général, les maisons n’y ont qu’un étage ; les ministres n’y sont pas mieux logés que ne le sont chez nous les domestiques des grandes maisons ; l’habitation de l’empereur, si elle était dépouillée de l’or et des ornements qui la décorent, ne serait pas de beaucoup au-dessus d’une belle grange [316]. Cette infériorité de l’architecture peut tenir à bien des causes ; mais il en est deux qui méritent surtout d’être remarquées : c’est le goût et les idées de la caste conquérante. Quand les nomades du centre de l’Asie envahirent ce pays, ils logèrent leurs chevaux dans les maisons des membres du gouvernement, et se logèrent eux-mêmes sous leurs tentes ; c’est une circonstance que la population vaincue n’a point oubliée, et qu’elle cite encore comme une preuve de la barbarie de ses conquérants. D’un autre côté, la domination paraît si mal affermie, que les dominateurs prévoient qu’ils pourront un jour être repoussés dans les lieux qui furent le berceau de leurs ancêtres. Avec de tels goûts et de telles idées, il serait difficile que l’art de bâtir fit de grands progrès. Si la population chinoise, au lieu d’avoir été subjuguée par des nomades, eût été conquise par nos commis ou seulement par leurs valets, la simplicité de la demeure des grands ne choquerait pas aujourd’hui nos secrétaires d’ambassades [317].
La Perse, comme la Chine, a été plusieurs fois conquise, et c’est du centre de l’Asie que sont presque toujours venus ses conquérants. Il existe donc, sur le même sol, deux races d’hommes : les enfants de ceux qui le mirent jadis en culture, et les enfants de ceux qui descendirent plus tard des montagnes pour s’en emparer. Aux premiers appartient l’ancienne civilisation du pays ; aux seconds, sa moderne barbarie.
Le sol de la Perse est arrosé par des rivières moins nombreuses et plus petites que celles de la Chine. Il n’y en existe pas une seule qui soit capable de porter bateau, ou de servir de moyen de transport [318]. La terre y est donc beaucoup moins susceptible de culture, et si la main de l’homme cesse d’y conduire les eaux qui coulent des montagnes, elle se convertit en désert [319]. Cependant, malgré les obstacles naturels que le sol présente à la culture, ce pays parvint jadis à l’état le plus florissant ; l’ingénieuse industrie des habitants porta l’eau sur tous les points où il fut possible de la conduire. Suivant les registres publics, on comptait jadis dans une seule province, jusqu’à quarante-deux mille aqueducs souterrains. Quelque prodigieux que paraisse ce nombre, il n’a rien d’invraisemblable, lorsqu’on voit que, dans une autre province, il a suffi d’un espace de soixante années pour en détruire quatre cents [320].
Il serait difficile de déterminer d’une manière exacte quelle fut jadis l’industrie des peuples de cette contrée, puisque les plus florissantes de leurs villes ont été renversées, que la plus grande partie des ruines ont disparu de la surface du sol, et que la charrue a passé sur la place où elles existaient [321]. Cependant ce qui reste encore de l’ancienne capitale suffit pour nous prouver que les arts y avaient été portés à un haut degré de perfection [322]. Les diverses branches d’industrie qu’ils cultivaient au dix-septième siècle, et dont Chardin nous a transmis la description, étaient plus avancées qu’elles ne l’étaient à la même époque dans aucune partie de l’Europe [323]. L’art avec lequel ils travaillent encore l’acier, le cuir, la poterie, la soie et divers genres de tissus, prouve que, sous le rapport de l’adresse et de l’intelligence, ils ne sont inférieurs à aucun peuple. Le respect qu’ils ont pour le commerce, excède de beaucoup celui qu’on lui accorde dans la plupart des États de l’Europe [324].
Diverses branches de connaissances ont fait jadis beaucoup de progrès en Perse, et quoique les conquérants anciens et modernes y aient fait rétrograder les esprits, ils n’ont pu éteindre la considération attachée à la culture des sciences et des lettres. La multitude d’établissements d’éducation qui existent dans toutes les villes, et les richesses que ces établissements possèdent, prouvent au moins l’importance qu’on attache à l’instruction. Au temps où Chardin visita ce pays, rien n’y donnait plus de réputation que d’instruire gratuitement des jeunes gens, et de favoriser les sciences. Si le premier ministre était en même temps homme de lettres, il prenait le titre de chef des étudiants. Les grands qui s’étaient retirés des affaires et ceux que la disgrâce en avait éloignés, se vouaient souvent à l’enseignement public. Ils donnaient soir et matin des leçons aux jeunes gens qui voulaient les entendre, et leur fournissaient même des moyens pécuniaires pour faire leurs études [325]. Les Perses ont eu des poètes qui n’ont manqué ni d’imagination, ni de grâce, et leurs maximes de morale prouvent qu’ils savent observer et réfléchir [326].
La partie de l’Asie occidentale dont le sol est peu élevé au-dessus du niveau de la mer, est placée sous une température plus chaude qu’aucune contrée de l’Europe ; mais aussi c’est peut-être la partie du monde qui est la plus fertile en grands souvenirs ; c’est là que l’industrie, le commerce et toutes les connaissances humaines avaient fait des progrès immenses, avant que les peuples européens qui sont aujourd’hui les plus civilisés, se fussent à peine élevés au-dessus de l’état sauvage ; Tyr, Palmire, Babylone et tant d’autres villes célèbres que des barbares ont détruites, mais dont ils n’ont pu effacer le souvenir, attestent que, sous les climats les plus ardents, les peuples ne manquent ni d’activité ni de génie.
Ainsi, sur le vaste continent de l’Asie, les facultés intellectuelles des peuples ne se sont développées que sous les climats chauds ou tempérés. Il est vrai que les peuples les premiers civilisés ont été asservis ; que la conquête a fait peser sur tous d’effroyables calamités, et que plusieurs ont été même complètement détruits. Mais si nous comparons, même dans l’état actuel, les nations qui sont placées sous un climat chaud ou tempéré, à celles qui sont placées sous un climat froid, nous trouverons qu’en général les premières sont beaucoup plus avancées que les secondes. Les facultés humaines sont plus développées chez les Indous que chez les habitants du Tibet ; elles le sont plus dans l’empire de la Chine, que sur les côtes de Tartarie, au Kamtchatka, sur le plateau central de l’Asie et dans la Sibérie ; elles le sont plus chez les Perses que chez les habitants de la Tartarie indépendante et de la petite Bucharie ; enfin elles le sont plus dans l’Anatolie que dans les montagnes du Caucase.