Traité de Législation: VOL II
Du développement intellectuel acquis dans les îles du grand Océan, sous différents degrés de latitud
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 10: > Du développement intellectuel acquis dans les îles du grand Océan, sous différents degrés de latitude, par des peuples d’espèce malaie, et par des peuples d’espèce nègre ou éthiopienne.
Nous observons chez les peuplades qui habitent les îles nombreuses du grand Océan, un phénomène analogue à celui que nous avons observé sur le continent américain. Ces peuplades, à un très petit nombre d’exceptions près, appartiennent à la même espèce ; elles ont la même organisation physique ; elles parlent des dialectes de la même langue. Leur origine commune est, à ce qu’on suppose, peut-être sans beaucoup de raison, la presqu’île de Malaca, à l’extrémité australe de l’Asie, entre le deuxième et le dixième degré de latitude boréale. C’est sous la zone torride que la race malaie, comme la race américaine, a manifesté les premiers développements intellectuels.
Lorsque les Européens ont visité pour la première fois les îles du grand Océan situées entre les tropiques, tous les insulaires ignoraient l’usage ou même l’existence des métaux ; ils ne possédaient par conséquent aucun des outils à l’aide desquels nous exécutons toutes les choses qui nous sont nécessaires, et sans lesquels nous ne serions peut-être pas beaucoup plus avancés que ne l’étaient la plupart des indigènes de l’Amérique septentrionale, à l’arrivée des Européens ; de tous les animaux domestiques qui concourent à l’exécution de nos travaux, ou qui nous servent d’aliments, ils ne possédaient que des chiens, des poules et des cochons ; enfin, ils ne possédaient aucun de nos légumes, ni de nos grains. Cependant, ils ne tiraient de la chasse aucune ressource, et la pêche était abandonnée à la partie la plus misérable de la population. Leurs outils consistaient en pierres tranchantes, en morceaux de coquilles, en dents de requin et en peaux de raie : c’est à l’aide seule de ces outils qu’ils eurent à abattre des arbres, défricher les sol, fabriquer leurs armes, tisser leurs toiles, construire leurs pirogues et leurs maisons [234] : les arbres qu’ils avaient à abattre et à façonner avaient souvent huit pieds de circonférence dans le tronc et quatre dans les branches [235] ; le sol qu’ils avaient à défricher était souvent dur, couvert d’arbres et de broussailles [236].
Ayant de si faibles moyens d’exécution, étant placés sous un climat jugé si défavorable au développement de l’intelligence, et appartenant à une espèce dont on croit les facultés intellectuelles moins susceptibles de perfectionnement que les nôtres, ces peuples étaient-ils restés ou retombés dans l’état sauvage ? Ceux qui sont placés sous l’équateur, avaient-ils fait moins de progrès que ceux qui en sont plus ou moins éloignés ?
Les peuples des îles Marquises, qui, suivant les témoignages des voyageurs, sont les plus beaux qu’on ait rencontrés sur le grand Océan, sont agriculteurs, comme le sont presque tous ceux qui se trouvent entre les tropiques. On nous a donné des détails peu étendus sur leur agriculture ; nous voyons cependant que la terre y est partagée avec plus d’égalité que dans aucun autre archipel ; que les propriétés y sont mieux garanties ; que le sol, qui consiste en un riche terreau, est couvert de belles plantations de bananiers ou de bocages d’arbres fruitiers, et que la pêche, qui est la principale ressource des peuples sauvages placés sur les bords des lacs ou des fleuves, y est dédaignée par quiconque possède une portion de terre suffisante à son entretien [237]. Nous voyons que leurs ustensiles, leurs meubles, leurs vêtements, leurs parures, tout annonce dans les hommes qui les inventèrent, et dans ceux qui les fabriquent, de l’intelligence et de l’industrie, et que leurs instruments de pêche diffèrent peu des nôtres [238]. Nous pourrons juger, au reste, de leur agriculture, de leurs habitations et de leurs pirogues, par celles des peuples qui sont les plus rapprochés d’eux et que nous connaissons mieux.
Les îles des Navigateurs, qui ne sont qu’au treizième degré de latitude australe, sont remarquables par la propreté des villages et des habitations : la Pérouse, qui les visita, en fut saisi d’admiration. Il s’écarta des gens de son équipage d’environ deux cents pas, pour aller visiter un village placé au milieu d’un bois, ou plutôt d’un verger, dont les arbres étaient chargés de fruits. Les maisons étaient placées sur la circonférence d’un cercle d’environ cent cinquante toises de diamètre, dont le centre formait une vaste place, tapissée de la plus belle verdure ; les arbres qui l’ombrageaient entretenaient une fraicheur délicieuse [239].
« L’imagination la plus riante, dit-il, se peindrait difficilement des sites plus agréables que ceux de leurs villages : toutes les maisons sont bâties sous des arbres à fruits, qui entretiennent dans ces demeures une fraîcheur délicieuse. Elles sont situées au bord d’un ruisseau qui descend des montagnes, et le long duquel est pratiqué un sentier qui s’enfonce dans l’intérieur de l’île [240]. »
L’architecture de ces insulaires a pour objet principal de les préserver de la chaleur, et ils savent joindre l’élégance à la commodité. Leurs maisons, assez grandes pour loger plusieurs familles, sont entourées de jalousies qui se lèvent du côté du vent, et se ferment du côté du soleil. Les insulaires dorment sur des nattes très fines, très propres et parfaitement à l’abri de l’humidité.
« J’entrai dans la plus belle de ces cases, qui vraisemblablement appartenait au chef, dit encore La Pérouse, et ma surprise fut extrême de voir un vaste cabinet de treillis, aussi bien exécuté qu’aucun de ceux des environs de Paris. Le meilleur architecte n’aurait pu donner une courbure plus élégante aux extrémités de l’ellipse qui terminait cette case. Un rang de colonnes, à cinq pieds de distance les unes des autres, en formait le pourtour : ces colonnes étaient faites de troncs d’arbres très proprement travaillés, entre lesquels des nattes fines artistement recouvertes les unes par les autres en écailles de poisson, s’élevaient ou se baissaient avec des cordes comme nos jalousies. Le reste de la maison était couvert de feuilles de cocotier [241]. »
Ces peuples fabriquent des nattes très fines, des toiles qui ont la souplesse et la solidité des nôtres, des meubles de bois si bien polis qu’ils semblent couverts du vernis le plus fin. Ils construisent aussi des pirogues ; mais elles sont moins grandes que celles qui sont construites dans d’autres îles. Les plus communes ne portent que cinq ou six hommes ; les plus grandes n’en portent pas au-delà de quatorze [242]. Tous les villages étant situés sur les bords de la mer, les insulaires ne communiquent entre eux qu’au moyen de leurs pirogues. On ne pénètre dans l’intérieur du pays que par de petits sentiers ; et La Pérouse n’a pu voir l’état de l’agriculture. Les habitants des îles de la Société ne sont pas moins avancés que ceux des îles des Navigateurs ; avec les mêmes instruments, ils fabriquent les mêmes objets, mais leurs pirogues sont beaucoup plus grandes. Toutes les terres y sont partagées et bien cultivées. Les habitants les arrosent en élevant l’eau par le moyen d’écluses. Le soin qu’ils mettent à extirper des champs les plantes inutiles est tel, que dans une excursion de trois jours faite dans l’intérieur de l’île, des naturalistes n’ont pu trouver que trois plantes différentes [243].
Ces peuples, au moyen de leurs pirogues, font des voyages de quatre cents lieues, sans autres guides que le soleil pendant le jour, que les étoiles pendant la nuit [244], et que la direction des vents quand le temps est couvert [245]. Ils distinguent les étoiles par des noms particuliers ; ils connaissent dans quelle partie du ciel elles paraîtront, à chacun des mois où elles sont visibles sur l’horizon ; enfin, ils savent le temps de l’année où elles doivent se montrer et disparaître [246]. La grandeur et la solidité des pirogues avec lesquelles ces peuples voyagent et commercent entre eux, sont telles, qu’au jugement de Cook, il n’est pas plus difficile de construire un grand navire avec nos instruments, que de construire une de ces pirogues avec les outils que possédaient les habitants de ces îles, à l’arrivée des Européens [247]. Enfin, à la même époque ces peuples avaient déjà fait des progrès en chirurgie et en médecine ; ils avaient des éléments de calcul ; ils employaient le système décimal et pouvaient compter jusqu’à deux mille [248].
Nous trouvons le même développement intellectuel chez les habitants des îles des Amis. Les terres y sont partagées, environnées de haies et couvertes de plantations. On n’y voit de terres incultes que celles que les habitants croient avoir besoin de laisser reposer, et elles sont peu considérables. Les propriétés, dit Dentrecasteaux, y sont marquées et garanties par des enclos beaucoup mieux faits encore que ceux d’Amboine [249]. Le pays est percé de routes larges, unies, environnées de haies, et garanties des ardeurs du soleil par des arbres fruitiers [250]. Les maisons n’y paraissent cependant pas aussi soignées qu’elles le sont dans l’archipel des Navigateurs [251]. Leurs pirogues diffèrent peu de celles des habitants des îles de la Société*.* Les îles Sandwich semblent moins fertiles que la plupart de celles qui sont placées sous l’équateur ; et cela peut expliquer comment la population en est moins belle. Les habitants appartiennent également à l’espèce malaie ; ils sont placés comme les autres dans les régions équinoxiales ; mais ils ont les facultés intellectuelles un peu moins développées. Cependant, avant de communiquer avec les Européens, ils avaient fait, dans l’agriculture, tous les progrès que comportaient leur situation et les avantages naturels dont ils jouissaient. Leurs instruments, leurs productions, étaient les mêmes que dans les autres îles placées sous la même latitude [252]. Leurs pirogues étaient beaucoup plus légères et beaucoup plus frêles [253]. Ce peuple parut surtout fort curieux, et manifesta beaucoup de surprise en voyant la supériorité qu’avaient sur lui les Européens [254].
Les habitants de l’île de Pâques, plus éloignés de l’équateur que les habitants des îles de la Société d’environ huit degrés, ont aussi fait beaucoup moins de progrès dans les arts. Leurs outils sont très imparfaits, et l’on n’a observé chez eux aucun instrument d’agriculture [255]. Il paraît qu’après avoir nettoyé la terre, ils y font des trous avec des piquets de bois et qu’ils plantent ainsi le petit nombre de végétaux qu’ils possèdent [256]. Leurs champs sont cependant cultivés avec intelligence, quoiqu’ils ne soient point clos. Les herbes qu’ils en arrachent, sont amoncelées et brûlées ; les cendres sont employées à fertiliser la terre [257]. Ces insulaires cultivent les patates, les ignames, les bananes, les cannes à sucre ; ils recueillent, sur les rochers au bord de la mer, un petit fruit semblable aux grappes de raisin qu’on trouve aux environs des tropiques [258]. Ils ne possèdent pas d’autres animaux qu’un très petit nombre de volailles d’une très petite espèce, d’un plumage peu fourni [259]. Une partie de leurs habitations sont souterraines ; les autres sont faites de jonc [260]. Enfin, on n’a vu dans l’île tout entière que trois ou quatre pirogues construites de plusieurs morceaux de bois joints ensemble, très mauvaises, et capables tout au plus de porter trois ou quatre personnes [261].
Les peuples de la Nouvelle*-* Zélande habitent un climat froid comparativement à ceux qui sont placés entre les tropiques, et même aux habitants de l’île de Pâques ; il y a entre eux et les habitants des îles de la Société une distance d’environ vingt degrés de latitude. Ils appartiennent à la même espèce d’hommes, parlent la même langue, et sont pourvus des mêmes instruments ; il y a cependant entre le développement intellectuel des uns et des autres une immense différence. Les peuples de la Nouvelle-Zélande savent faire des pirogues ; ils cultivent la terre et construisent des fortifications pour se mettre à l’abri des invasions de leurs ennemis [262]. Mais ils sont, presque sur tout, si inférieurs à la plupart des peuples qui habitent entre les tropiques, qu’on ne peut établir entre eux aucune analogie. Ils n’ont pour habitations que de petites cabanes pleines de fumée et d’ordures ; ils portent des vêtements très mauvais, très sales et couverts de vermine. Ils sont eux-mêmes couverts d’un tel amas d’ordures, qu’il est impossible de discerner la couleur de leur teint, et qu’ils exhalent une puanteur horrible [263]. Ils se nourrissent des aliments les plus grossiers, dévorant le poisson et la viande pourris ; ils s’abreuvent de l’huile rance de veau marin avec une telle avidité, qu’en vidant les lampes du capitaine Cook, ils en avalaient les mèches enflammées [264]. Enfin, il n’est pas jusqu’à la vermine qui les couvre qui ne leur serve d’aliments [265]. Du reste, ils voient les équipages européens sans étonnement et sans curiosité, et ils n’ont pas su cultiver les plantes semées dans leur île, quoiqu’ils les aiment passionnément [266].
Les indigènes de la terre de Van-Diemen, placés sous la même latitude que la partie la plus australe de la Nouvelle-Zélande, mais appartenant à une variété de l’espèce nègre, ont l’intelligence moins développée encore. Aussi dépourvus de curiosité que ceux de la terre de Feu, et paraissant encore plus stupides, ils n’ont aucune idée de la culture de la terre, quoique placés sur un sol très fertile [267]. Sans cesse errants sur le rivage de la mer, ils n’ont pour vivre que des coquillages et quelques poissons qu’ils prennent avec de grandes difficultés. Ils s’abreuvent, sans répugnance, de l’eau la plus croupie et la plus bourbeuse [268]. Complètement nus, quoique sous un climat où les hivers sont rigoureux, ils sont sans cesse exposés aux injures du temps et aux piqûres des insectes les plus venimeux ; ils sont déchirés par les broussailles à travers lesquelles ils passent, et dévorés de vermine dont ils se débarrassent en la mangeant [269]. Leurs habitations consistent en quelques misérables abat-vent faits d’écorce, ou elles sont formées dans les troncs des arbres au moyen du feu [270]. Leurs pirogues ne sont que des radeaux formés au moyen de quelques faisceaux d’écorce d’arbres [271]. Leurs meubles, un panier fait également d’écorce, un sac fait d’algues marines, un casse-tête grossièrement fait, et un bâton pointu qu’ils lancent avec maladresse et à une petite distance [272]. Leurs villages, s’il est permis de leur donner ce nom, ne se composent jamais que de trois ou quatre habitations temporaires, chacune desquelles peut abriter trois ou quatre personnes. Enfin, ces hommes n’ont ni gouvernement, ni chefs : ils vivent dans une parfaite indépendance les uns des autres. Ils sont faibles, soupçonneux et méchants : ce sont, dit Péron, les enfants de la nature par excellence [273].
Les habitants de la Nouvelle-Hollande, plus rapprochés de l’équateur, et appartenant à d’autres variétés de la même espèce, ont l’intelligence un peu plus développée. Ils ne manifestent pas plus de curiosité que ceux de la terre de Van-Diemen, et ne reçoivent pas avec moins d’indifférence les présents qu’on leur fait [274] ; ils ne sont pas moins étrangers à la culture de la terre, et ne connaissent pas mieux l’art de se vêtir. Mais ils sont un peu moins malhabiles à se procurer des aliments, à former leurs pirogues, leurs huttes et leurs armes., Leurs hordes sont un peu plus nombreuses, et on trouve chez eux un premier germe d’organisation sociale, puisqu’ils reconnaissent des chefs. Ceux qui vivent sur les rivages de la mer, en tirent la principale partie de leurs subsistances ; mais ils connaissent de plus que les habitants de la terre de Van-Diemen, l’usage de l’hameçon, l’art de fabriquer des filets, et de construire des digues ou des chaussées qui retiennent le poisson à la descente de la marée [275]. Ils ajoutent aux subsistances que leur fournit la pêche, celles qu’ils peuvent se procurer par la chasse ; ils vont prendre sur les arbres les animaux qui s’y réfugient, ou le miel que les abeilles y déposent ; ils y grimpent en faisant des entailles sur le tronc [276]. Ils creusent dans la terre des cabanes dans lesquelles ils entrent en rampant, et se mettent ainsi à l’abri du froid, des ardeurs du soleil, et des piqûres des insectes [277]. Leurs pirogues en écorce peuvent porter jusqu’à trois personnes, et ils en font même, à l’aide du feu et en creusant des troncs d’arbres, qui ont jusqu’à quatorze pieds de longueur [278]. Leurs armes, quoique grossières, sont plus dangereuses [279]. Enfin, ils peuvent compter jusqu’à quatre [280]. Péron, qui a pu par lui-même comparer ces peuples à ceux de la terre de Van-Diemen, a trouvé que ceux-ci leur étaient inférieurs sous beaucoup de rapports.
« Pour ce qui concerne l’état social, dit-il, les habitants de la Nouvelle-Hollande sont, à la vérité, tout à fait étrangers encore à la culture des terres, à l’usage des métaux ; ils sont comme le peuple de la terre de Van-Diemen, sans vêtements, sans arts proprement dits, sans lois, sans culte apparent, sans aucun moyen assuré d’existence, contraints comme eux d’aller chercher leur nourriture au sein des forêts, ou sur les rivages de l’océan. Mais déjà les premiers éléments de l’organisation sociale se manifestent parmi eux : les hordes particulières sont composées d’un plus grand nombre d’individus ; elles ont des chefs ; les habitations, quoique bien grossières encore, sont plus multipliées, mieux construites ; les armes sont plus variées et plus redoutables ; la navigation est plus hardie, les canots sont mieux travaillés ; les chasses plus régulières ; les guerres plus générales. Le droit des gens n’y est déjà plus étranger. Enfin, ces peuples ont assujetti le chien ; il est le compagnon de leurs chasses, de leurs courses, et de leurs guerres [281]. »
Les habitants de la Nouvelle-Calédonie, qu’on a jugé appartenir à la même espèce que les habitants de la terre de Van-Diemen et qui sont plus rapprochés qu’eux de l’équateur d’environ vingt-trois degrés, sont aussi bien moins barbares : ils ont déjà fait beaucoup de progrès dans l’agriculture. Non seulement ils ont partagé la terre entre eux, mais les peines qu’ils prennent pour la fertiliser, paraissent même excéder celles qu’on prend dans des îles où les habitants sont plus avancés. Ils construisent des murs dans les montagnes pour prévenir l’éboulement des terres, comme les peuples de l’Asie mineure et de plusieurs contrées de l’Europe [282]. Ils tracent des sillons pour conduire l’eau dans les lieux où elle manque [283]. Enfin, ils mettent dans la fabrication de leurs armes beaucoup d’intelligence, quoiqu’ils ignorent l’usage de l’arc [284].
Les habitants de Tanna, voisins de ceux de la Nouvelle-Calédonie et appartenant à la même espèce, ont également tourné leur industrie vers l’agriculture et la pêche. Leurs pirogues, leurs lances, leurs massues, leurs nattes et leurs étoffes sont grossièrement faites, et participent à la rudesse de leur situation [285]. Mais ils se donnent beaucoup de peine pour défricher la terre, et pour améliorer les productions du sol ; ils mettent dans leurs travaux toute l’intelligence que comporte la grossièreté de leurs instruments. Ils tirent de la terre presque tout ce qui leur est nécessaire pour leur subsistance ; ils soignent bien leurs arbres ; ils environnent de murailles leurs plantations [286].
Les habitants des Nouvelles-Hébrides, plus rapprochés de l’équateur et appartenant à la même espèce, ont fait plus de progrès dans leur industrie. Ils construisent des canots qui peuvent suivre pendant longtemps les meilleurs de nos vaisseaux et qui ne marchent pas moins vite [287].
Enfin, les nègres de la Nouvelle-Guinée, placés sous un ciel plus ardent, sont plus avancés encore ; ils fabriquent des nattes, des vases de terre, des pirogues, et se procurent par le commerce qu’ils font avec les Chinois, les ustensiles, les instruments et les toiles dont ils ont besoin [288].
Je ne parle point des peuples qui habitent les îles de la Sonde, les Philippines et les Moluques, parce que plusieurs espèces s’y trouvent confondues ensemble, et que les faits que je rapporterais ne feraient d’ailleurs que confirmer les observations qui précèdent.
Ainsi, bien loin que les climats froids ou même tempérés aient été pour les peuples du grand Océan une cause de développement de leur intelligence, nous voyons que c’est au contraire entre les tropiques que l’esprit humain a fait le plus de progrès, et que ce sont les peuples les plus rapprochés des pôles, qui sont restés le plus en arrière dans la civilisation [289].